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Full text of "Histoire du luxe privé et public depuis l'antiquité jusqu'à nos jours"

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HISTOIRE 



DU LUXE 



PARIS. -- IMPRIMERIE A, 
Rue de Fleuru , 9 



LAIIURE 



HISTOIRE 



DU LUXE 

PRIVÉ ET PUBLIC 

DEPUIS l'antiquité JUSQU'a NOS JOURS 



HfBAUDRILLART 

Membre de l'Institut 



TOME PREMIER 

Théorie du Luxe. Le Luxe primitif. 

Le Luxe dans l'Orient antique et moderne. 

Le Luxe en Grèce. 



DEUXIEME EDITION 



PARIS 
LIBRAIRIE HACHETTE ET C'^ (^ 

79, BOULEVARD SAINT-GEKMAIN, 79 * • 



t> -^111 



1880 il ^'X' 

l 



Proil* do projiriétô ol do Iraduction riîacrvâs ^^ ^ - 



( I '^y 



PRÉFACE 



En 1866 je faisais au Collège de France un cours sur 
l'histoire des faits et des doctrines économiques. Je 
pris pour sujet la question du luxe. Des raisons diverses 
me déterminaient dans ce choix. D'abord cette question 
était, comme on dit, à l'ordre du jour. Le développe- 
ment du luxe l'avait posée devant l'opinion. Le théâtre 
en montrait les abus unis à ceux de l'agiotage. Les 
livres et les brochures se multipliaient pour ou contre le 
luxe privé. Leluxepublic soulevait les mêmes discussions. 
Les sciences qui s'occupent des questions sociales ne pou- 
vaient s'abstraire d'un si grand intérêt. Un motif plus 
théorique me guidait aussi. La plupart de ces solutions 
me paraissaient peu satisfaisantes : la question était sou- 
vent mal posée; on aboutissait presque toujours à des 
satires ou à des apologies également excessives ; ceux-ci 
ne voulant pas tenir compte de l'élément de luxe que 
toute civilisation renferme, ceux-là sacrifiant la morale à 



II Pli i: FACE 

ccrIaiiiL'S luniic^ liiill;irilcs (l(; l;i liclinsso cl ;iii j)l;iivir. 
Trouver le iki'.ikI (1(î ces coiitr.iiliciiuiis , les concilier 
dans une vik; sci(;nl,ili(ju(î sn|ii''iicmc, an |(i()(il de Inns 
les grands |»i'inci|)cs, l'iail, lail |Minr Icnh'i' un [U'ofes- 
srnr, (|ni avait d<; longin; dalc. |>iis comnit' (iltjcl de ?()n 
eiiseigncMueiiL l'union de la morale et de l'économie jio- 
liliquc. 

En une année de cours j'avais réussi à dire à peu 
])rès ce que je voulais là-dessus, c'est-à-dire rcsscntiel. 
J'avais pu juger avec une sévérité troj» justifiée le mau- 
vais luxe sans lui offrir en holocauste la richesse, la ci- 
vilisation, le juste développement des facultés humaines. 

Mais il m'avait l'allu négliger une quantité de déve- 
loppements historiques, qu'un enseignement comme 
celui dont j'étais chargé n'aurait pu donner sans perdre 
son caractère. 

Ces développements historiques m'attiraient singu- 
lièrement. Décidément mon sujet m'avait conquis plus 
(jue je ne croyais moi-même. J'y revenais en dehors de 
toute préoccupation d'enseignement. Je me mis à en 
faire désormais l'objet de recherches suivies, qui se rat- 
tachaient aux mêmes principes, mais qui avaient leur 
importance et leur intérêt à part. Avec un cadre ainsi 
agrandi, ce n'était plus à un auditoire, mais à un public 
de lecteurs, que je pouvais songer à m'adresser. Voilà 
comment ce qui fut la matière d'un cours pendant 
une année seulement a pu devenir un livre qui n'a cessé 
de m'occuper pendant douze ans. Le livre ne devait 



PREFACE ni 

d'abord lui-même avoir qu'un volume, puis deux; il en 
a quatre, et je ne suis pas sûr de ne pas éprouver le 
regret, que ne partageront ni l'éditeur ni le public, de 
n'en avoir pas fait davantage. 

La vérité est qu'une histoire du luxe n'existe pas, et 
({uc j'ai tenté de combler une lacune dont mes recher- 
ches n'avaient faitque me convaincre davantage. De cette 
histoire on ne rencontre que des fragments sans lien 
entre eux, le plus souvent même sans relation marquée 
avec la société dont le luxe reflète l'état moral, économi- 
que, politique. Nulle distinction presque du luxe privé 
et du luxe public. Même dans ces fragments, en dépit 
de recherches fort érudites, l'ordre chronologique est 
rarement suivi ; le classement, tout matériel, de divers 
usages, confond les époques ; c'est une nomenclature 
en un mot, plutôt qu'une histoire. 

Un critérium quelque peu exact manque en outre 
presque toujours à ces fragments pour qualifier ces de- 
grés ou ces genres de luxe comme il convient, et il est 
de fait qu'un état avancé des sciences morales et politi- 
ques pouvait seul fournir ce critérium. Aussi y trouvc- 
t-on flétris avec une indignation exagérée, et souvent 
peu sérieuse, certains usages innocents, incvitables'dans 
un état social développé. D'autres auteurs, au contraire, 
beaucoup plus coulants, font d'usages difficiles à justi- 
fier moralement, ou contraires à la production bien en- 
tendue, à la répartition équitable de la richesse et 
à son emploi judicieux, l'objet de jugements beaucoup 



IV l'ULFACE 

trop indulgents, sinon nicmo de glorificalions très- 
dangercusc's. 

Une théoiie plus large et plus sûre, une méthode 
iiistorique plus exacte et plus rigoureuse, étaient néces- 
saires pour écrire une telle histoire. Par cette théorie 
plus forte on pouvait sortir des ap|)réciations vagues et 
contradictoires; par cette méthode plus savante, le luxe 
trouvait sa place dans l'histoire de la civilisation, dont 
il forme un chapitre important. 

C'est un spectacle plein d'instruction de voir les excès 
de ce genre se développer dans tous les temps, sous 
l'empire des croyances les plus diverses, et cette idole 
fastueuse et corrompue du luxe de mauvais aloi, séduire, 
entraîner successivement toutes les nations, sans dis- 
tinction de races, sans acception de régimes, aussi 
haut que remontent nos souvenirs, et en quelque sorte 
sans interruption! 

L'Asie y cède la première avec ses royautés 
despotiques et ses satrapes amollis. Athènes y arrive à 
son tour avec sa démocratie si brillante, Rome républi- 
caine y vient avec sa fière aristocratie conquérante, puis 
la Rome impériale. Elle produit en haut des monstres 
de luxe, et elle veut que tous, dans ces villes où subsiste 
une démocratie asservie, mais sujette à s'agiter, aient 
une large part du luxe public, qu'elle crée pour ainsi 
dire à la taille du peuple-roi. 

Le moyen âge sacerdotal et féodal y est venu à son 
tour, puis les vieilles monarchies militaires et les riches 



PREFACE V 

républiques marchandes, la noblesse déchue de son in- 
fluence et des prérogatives d'une aristocratie sérieuse, et 
enfin la démocratie moderne. Il peut y avoir et il y a des 
degrés comme des aspects divers du luxe dans ces diffé- 
rentes sociétés, mais nulle organisation n'échappe au 
môme péril. 

La Morale et l'Histoire marchent ici vers un même 
but. La Morale dit d'aimer les vrais biens, de sacrifier 
les faux; elle place la science, la vertu, la patrie, au- 
dessus de l'égoïsme vaniteux, cupide, sensuel; elle com- 
mande de fuir le mauvais luxe, de se défier même du 
bon, de celui qui a des côtés utiles et qui s'associe au beau 
par les arts; tant la pente est glissante, tant l'amour 
immodéré des jouissances même permises peut devenir 
dangereux! Ce que la Morale enseigne, l'Histoire l'établit 
avec une sûreté infaillible par des expériences répétées. 

Le lecteur pourra suivre dans ce livre la marche 
parallèle du luxe avec les différents états de civilisation. 

On envisage le luxe, étudié d'abord comme un instinct 
primitif et dans sa théorie, avant d'aborder cette civili- 
sation elle-même. On en cherche la présence, on en recon- 
naît déjà les abus dans la vie sauvage. On en suit la trace 
dans les essais d'ornement de l'âge de la pierre. L'Orient 
est montré comme la patrie du grand luxe public, 
d'abord sous la forme de monuments et de temples, puis 
du luxe privé, qui y déploie ses inventions et y produit 
des révolutions par ses excès, nés de circonstances 
sociales qu'on fait connaître. Chacun de ces vastes cm- 



VI PREFACE 

pires esl étudie ù part, i^es religions, avec leurs syni- 
Ijolcs et leurs arts, tiennent une place cLendue dans ce 
tableau, à côlé des usag(;s et des vices des particuliers. 
La Grèce est le vrai berceau du monde moderne, sous 
ce rapport comme sous tant d'autres. Elle nous fait as- 
sister à l'accroissement de son luxe, qui renferme en 
})ien et en mal tous les germes destinés à se développer 
ailleurs. 

Le luxe romain est traité dans le second volume, 
présenté dans toute sa suite, étudié de près dans ses rela- 
tions avec les transformations morales et politiques de 
la société. 

L'auteur de ce livre serait ingrat s'il ne se 
bâtait d'ajouter que les beaux travaux auxquels l'anti- 
quité a donné lieu tout récemment ont singulièrement 
facilité sa tâche. C'est l'avantage de notre temps qu'un 
écrivain, qui ne se pique pas d'être un archéologue, 
ait pu profiter des résultats si considérables, et à tant 
d'égards si nouveaux, des travaux archéologiques pour 
l'Orient, la Grèce et Rome. 

Nous serions heureux si les hommes savants, qui ont 
fait ou répandu chez nous ces admirables découvertes, 
une des gloires de notre siècle, trouvaient que nous 
n'avons pas été un disciple trop inintelligent, un inter- 
prète trop infidèle de leurs leçons par l'usage que nous 
avons fait des résultats qu'ils ont rendus en quelque 
sorte publics et livrés au domaine commun. 

Autant en dirons-nous du Moyen âge et de la Re- 



TRÉFACE Vn 

naissance, objet du troisième volume, et des temps 
modernes, qui forment le dernier, jusqu'à la limite la 
plus extrême, c'est-à-dire jusqu'à nos jours. 

Combien, ici de même, de recherches heureuses ont 
été faites depuis un certain nombre d'années 1 

On a mieux étudié l'économie publique, les divers 
emplois du travail et du capital dans le passé, les dé- 
penses en bâtiments, en constructions exagérées. 

Que de savantes monographies consacrées aussi à 
l'ameublement, au costume, à la parure! 

Ces fouilles dans les inventaires et dans les compte?, 
ces études sur les mœurs et sur les arts, offraient une 
base solidi! à ce travail plus étendu par son ensemble, 
mais plus sobre de détails spéciaux et techniques. 

Fallait-il dans un tel ouvrage ne mettre que la Franco 
pour le moyen âge et les temps modernes, ou y faire 
entrer tous les peuples? Voici à quel terme nous nous 
sommes arrêté. Nous avons considéré la France comme 
un centre principal où le luxe aboutit, quand ce n'est 
pas d'elle qu'il part. Donner un égal développement à 
toutes les nations, c'eût été impossible à moins de con- 
naissances infinies, et encore est-il douteux qu'en mul- 
tipliant les volumes, on eût échappé au reproche de 
monotonie, car beaucoup d'usages se répètent, et ces 
divers groupes, dont on eût suivi le luxe sous toutesses 
formes, obéissent à une même loi de civilisation. Com- 
ment, d'un autre côté, ne pas parler de ces nations, quel- 
quefois même d'une manière étendue? N'eût-cc pas 



viii i'i!F:r\CE 

clé mutiler un tel sujet? Se figuie-l-on une histoire du 
luxe, dans laquelle il serait à jjeinc question de rilalie? 
J'ai donc fait aux autres pays une part proportionnelle 
à leur importance eu égard au luxe. Je les ;ii montrés 
tantôt donnant le ton à la France, tantôt en recevant 
l'impulsion. Chaque groupe se trouve ainsi caractérisé 
avec un développement qui suffira du moins pour assi- 
gner à chacun ses caractères distinctifs. 

Qu'ajouterait l'auteur de cet ouvrage à ces brèves ex- 
plications? Fils des temps nouveaux, il n'en répudie pas 
l'esprit; il aime la civilisation qui en est sortie, malgré 
ses imperfections et ses souffrances, lesquelles en attestent 
non les excès, comme on le dit, mais l'insuffisance; il ne 
doute pas quelle ne se perfectionne, comme elle s'est per- 
fectionnée déjà. Il combat ceux qui, sous le nom de luxe, 
font aux arts une guerre d'iconoclastes, et ne parlent du 
développement de la richesse, sous toutes les formes 
qu'elle revêt, que pour le déplorer. Toutes les fois qu'il 
voit, au cours de cette histoire, naître un progrès nou- 
veau, il l'accueille avec sympathie. Mais il ne faut pas 
que le moyen fasse oublier le but de la destinée hu- 
maine, qui n'est pas la jouissance raffinée, fût-elle 
même honnête et délicate. Les jouissances qui vien- 
nent des arts sont nobles, elles ne sont pas tout. Les 
biens matériels ont leur valeur, on peut le dire sans 
s'agenouiller devant eux ; tâchons, par de vigoureux 
efforts, par une éducation plus morale et plus forte, 
d'échapper à ce qu'ils ont de corrupteur et d'amollis- 



PRÉFACE IX 

sant. L'histc're ne confirme pas l'opinion qui croit 
que le monde est allé devenant sans cesse plus extrava- 
gant et plus immodéré dans son luxe; elle atteste 
même le contraire à beaucoup d'égards. Le danger mo- 
ral n'est pas moindre pourtant, si on se rend l'esclave 
de mille raffinements, si l'on y met son âme! Ce danger 
nous menace-t-il ? 11 vaudrait mieux peut-être demander 
quelle société il ne menace pas. On demande les remèdes. 
Nous les examinerons, en éliminant ces lois sompluaires, 
qui ont paru si longtemps le dernier mot de la sagesse 
des législateurs pour lutter contre ce genre d'abus. 
Adressez-vous à la liberté et aux mœurs! La morale et 
l'histoire nous crient également : on combat le luxe 
abusif comme tous les vices qui jettent l'homme dans les 
excès et qui énervent les âmes, non par des expédients 
et des palliatifs, mais en s'appuyant sur un idéal supé- 
rieur. 

Un mot encore : une histoire du luxe ne saurait se 
confondre ni avec celle des arts, ni avec celle des inven- 
tions. Les arts tiendront une place importante dans ces 
études, mais seulement par le côté décoratif ; les inven- 
tions industrielles y seront souvent rappelées, mais seu- 
lement parce qu'elles ajoutent aux élégances et aux raf- 
finements de la vie. 11 était important d'en faire la re- 
marque pour qu'on ne demandât pas à l'auteur ce qu'il 
n'avait pas à donner en écrivant ce chapitre général de 
l'histoire des mœurs et de la civilisation. 

Henri Daudrillart. 



HISTOIRE DU LUXE 

PRIVÉ ET PUBLIC 

DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'A NOS JOURS 



LIVRE ï 



THEORIE DU LUXE 

le luxe dans ses rapi'orts avec la morale, 
l'Économie sociale, la politique. 



CHAPITRE I 

L'INSTINCT DU LUXE 

1 

DEUX ÉCOLES DE MORALISTES EN LUTTE SUR LA QUESTION 
DU LUXE. 

La question du luxe a mis aux prises deux écoles de 
morale également extrêmes qui, sous des noms divers, 
semblent s'être disputé de tout temps l'humanité. L'une 
est la morale rigoriste : elle voit d'un œil sévère et 
inquiet les développements de l'industrie; elle flétrit 
I. 1 



2 TlIhOl'.lK 1)1! LLXC. 

(lu nom de décadence co (jikî I.i niasse luiiiiainc (|iialifie 
(In nom de j)r(i(jrès. l/aiilrc; Irailc lu viœ av<ic iiidul- 
^ciia;, quel(jucluis avec laveur; elle lUi craint pas de 
laiic i(!j)0.ser la prospérilé sociale sur l'exlension illi- 
iiiilce des d(;sirs cl d(îs lanlaisies. L'une de ces écoles 
dit à riiunianilé : « Tu péris, si lu marches ! » li'autre 
lu menace de languir el de s'éleindie si ei-le rcconnaîL 
(pi'une liniile quelconque puisse cire assignée au niou- 
vcmcnl qui l'enlraînc. Toutes deux lui enjoignent de 
laire son choix entre la morale et la civilisalion. 

On pourrait répondre qu'un pareil dilemme est un 
outrage, un défi porté à l'harmonie des lois du monde, 
qui n'adniclleut pas de contradictions aussi radicales. 

Mais le problème existe, et il s'impose à l'examen. 

J'ajoute qu'il est susceptible de recevoir une solution 
dans l'état où se trouvent les éludes qui s'occupent de 
l'homme et de la société. 

Le dix-huitième siècle nous a donné l'exemple de 
l'analyse dans cette question. 11 ne l'a pas fait pourtant 
d'une manière suffisamment impartiale el désintéressée, 
et il a laissé des lacunes dans ses recherches. 11 a tranché 
plutôt que résolu les difficultés qui paraissent s'élever 
entre la civilisation et la morale. 

C'est à la pureté de la morale que Rousseau prétend 
sacrifier le luxe et la civilisation dans des paradoxes qui 
ont fait école. 

La Fable des Abeilles, du philosophe anglais Mande- 
ville, qui tient vingt pages, et que l'auleur commente 
-en trois volumes, est, au même siècle, une sorte d'apo- 
logie philosophique du luxe. 



L'INSTINCT DU LUXE. 3 

Tant que îa ruche s'abandonne à d'aimables vices, 
tout vy bien en somme ; le jour où elle se laisse con- 
vertir par les sermons des moralistes, tout est perdu. 
On n'avail jamais dit tant de bien de la prodigalité. 
Mandeville canonise les sept péchés capitaux. 

Avec moins de façon, Voltaire, dans le Mondain et 
dans la Défense du Mondain^ renvoie la morale au pa- 
radis terrestre, proclame le luxe délicieux, du moins 
pour les riches et pour les grands Etats. Il est loisible 
au pauvre d'amasser, aux petits Etats d'être simples et 
de s'ennuyer. Voltaire historien parlera comme Voltaire 
poêle. 

Un écrivain financier, Melon, favorable au luxe jus- 
qu'à l'excès, donne son approbation à cet élégant badi- 
nage, qui devient ainsi le manifeste d'une école. 

La question veut être abordée directement, traitée 
pour elle-même. Je me placerai sur le terrain même de 
chacune de ces écoles, seul moyen de sortir de perpétuels 
malentendus. C'est au nom de la morale elle-même que 
je donnerai tort aux rigoristes. C'est au nom de la civi- 
lisation que je combattrai ses apôtres intempérants. 



II 

LE LUXE COMME PENCHANT PimiITIF. 

La première question à se poser c'est de savoir s'il n'y 
a pas un penchant au luxe et quelle en est la nature. 

Ce penchant existe. On le trouve dans l'enfance et la 
jeunesse de l'homme. Il prend alors une lorme très 



A TiiÉonii: DU 1 rxE. 

coinmuno, pour ne citer «jue celle-là, l'amour de la pa- 
rure. Nous acquérons tous les jours, en fouillant le sol, 
qui nous découvre des objets destinés à l'ornement auK 
époques les plus reculées, la preuve que l'enfance et la 
jeunesse de l'humanité ont connu également le pouvoir 
de cet instinct. L'âge de la pierre a eu son luxe ! Mais 
quelle est la nature de ce penchant? Est-il simple? 
n'est-il pas plutôt le résultat de mobiles différents les 
uns des autres ? 

Le premier principe du luxe se trouve, on est forcé 
de l'avouer, dans l'orgueil, ou dans cette nuance par- 
ticulière de l'orgueil, qu'on nomme l'amour -propre 
ou la vanité. L'homme, même isolé, n'y échappe pas. 
Narcisse s'éprend de sa propre image. Mais ce penchant 
se développe dans l'état social. L'homme veut donner de 
lui-même une idée avantageuse; il veut paraître, et même 
paraître plus que les autres, jaloux qu'on le distingue 
par tous les moyens, l'esprit, la naissance, la gloire, la 
puissance, la richesse. 

J'ajoute par la richesse particulièrement : « Faire 
fortune, dit La Bruyère, est une si belle phrase, et qui 
dit une si bonne chose, qu'elle est d'un usage uni- 
versel. On la connaît dans toutes les langues ; elle plaît 
aux étrangers et aux barbares ; elle règne à la cour et 
à la ville; elle a percé les cloîtres et franchi les murs 
des abbayes de l'un et de l'autre sexe; il n'y a point de 
lieux sacrés où elle n'ait pénétré, point de désert ni de 
solitude où elle soit inconnue \ » 

' Lu Biuyèie, Des biens de forlune. 



L'INSTINCT DU LUXE. 5 

La richesse est de toutes les supériorités la plus uni- 
versellement appréciée, la plus visible, la moins aisée à 
contester. Nulle autre ne se traduit d'une manière aussi 
éclatante par certains signes, lesquels ne sont autres 
que le luxe même. 

Le luxe est son emblème, et comme son enseigne aux 
yeux de la foule. 

Riche, on voudra paraître ce qu'on est, et même un 
peu au delà; pauvre, on voudra paraître ce qu'on n'est 
pas, c'est-à-dire riche, du moins dans une certaine me- 
sure ; cela n'est pas impossible, car si la richesse ne 
s'emprunte pas, les signes de la richesse s'empruntent et 
peuvent être imités. 

Telle est la nature de ces vanités inquiètes, ardentes 
à la poursuite de ce bien imaginaire, Vopinion. 

Peu à peu elles créeront des nuances très -subtiles 
auxquelles elles attachent un prix infini : elles voudront 
les objets en raison de ce qu'ils sont rares, difficiles à 
atteindre : on verra môme cette vanité détruire pour dé- 
truire, anéantir des valeurs immenses comme pour se 
mettre au-dessus de ces pertes, dont l'idée seule frappe la 
foule de stupeur. 

Ainsi naît le faste, ou le luxe d'ostentation. 

La seconde source du luxe, ce sont les recherches sen- 
suelles. 

Les théologiens lui ont donné un nom; ce n'est plus 
V orgueil , c'est la concupiscence*. 

L'homme n'est pas seulement un être vaniteux, enflé 

* « Oiuno quod in inunilo est conciipisccntia est oculoruni, concnp:- 
ïccnlia carnis, et superbia vitœ. » (S. Joan.) 



fl Tiii;oi!ir: lui i,i;xE. 

(lu clôsir de Itrillor, il aime à mulliplicr comme h rendre 
plus vives ses sensations agréables. A celle (in il fait ser- 
vir riiilellig(!ncc. 

Or, jusqu'à quel point peuvent êlre varices, rendues 
exquises les sensations, qui poiirr;i le dire? quel est le 
dernier terme des industries qui s'y consacrent? onl-elles 
môme un terme? 

Certes la matière est finie par sa nature, et la sensa- 
tion est bornée comme elle. Mais l'homme se fuit l'illu- 
sion qu'elle ne l'est pas. Il lui semble que jamais une 
jouissance ne lui a procuré tout ce qu'elle peut donner, 
et quand il en a épuisé une, il se hâte de courir après une 
autre. Les raffinements se raffinent, et ils en appellent de 
nouveaux. Combien ici encore de satisfactions factices qui 
n'ont de réalité que dans l'imagination ! quel prix atta- 
ché à des nuances qui ne se découvrent qu'aux experts! 
De même que l'amour-propre établit des supériorités 
sur des riens, mais sur des riens qui sont tout, il y a des 
recherches et des délicatesses fondées sur des différences 
à peine plus sensibles pour le vulgaire. La cherté 
ajoute à ces jouissances, en joignant au charme de l'objet 
agréable par lui-même la saveur piquante de la difficulté 
vaincue. 

Orgueil, sensualité, tout est-il là? 

J'ai fait allusion à une troisième source de luxe : 
Vinstinct de Vornement. Il ne se confond pas avec l'os- 
tentation, même quand il y confine, ni avec la sensua- 
lité, même quand il y sert. 

L'homme est porté naturellement à orner tout ce qui 
l'environne ou le touche, sa demeure, le temple de ses 



L'INSTINCT DU LUXE. 7 

<licux, SCS cdificcs publics, et d'abord ses ustensiles, ses 
habits, sa personne. Dans le dernier cas Vinstind de 
l'ornement s'appelle le goût de la 'parure, goût plus 
personnel. Mais l'homme aime à orner pour orner. De 
là naît le luxe des arts décoratifs. 

Noble luxe, mais sujet aussi à bien des écarts. La 
fantaisie règne trop souvent en souveraine dans cette 
partie du luxe. Elle s'attache à des nuances que le goût 
n'avoue pas toujours, et donne parfois à ses créations des 
prix insensés. L'instinct de l'ornement s'est prêté à des 
abus immoraux et ruineux, bien des fois signalés dans le 
cours de l'histoire. 

Pourtant qui oserait le dénigrer ? qui se résignerait à 
bannir une partie notable de l'architecture, de la sculp- 
ture, de la peinture, tant d'arts délicats et charmants, 
et le groupe varié, sans cesse accru, des arts dits indus- 
triels et des arts somptuaires ? 

Gomment nommer la dernière origine à laquelle je 
rapporte le penchant au luxe? Dirai-je l'amour du chan- 
gement ou l'inquiétude du mieux ? 

L'homme est ondoyant et divers. Il répugne à la sta- 
bilité absolue. En soi ce penchant est plutôt un bien, 
puisqu'il tire l'homme de l'abrutissement. Pourtant 
il avoisine le mal de très-près. Changer pour changer 
en est l'écueil habituel. C'est une des maladies les 
plus fréquentes de la nature humaine, une de celles 
que les moralistes ont le mieux connues, et décrites 
avec le plus de verve et de bonheur. Combien de fois 
l'inquiétude du mieux n'est-elle pas uniquement le beau 
nom dont nous décorons celle mobilité perpétuelle 1 



8 THÉORIE DU LUXE. 

Un se lasse mômo du hicn. CommL'nt ne pas se dégoûter 
du médiocre, de riiiij);iiT;iil ? On le quille pour courir 
après d'aulies objets imj)arfails également, mais qui 
ont le mérite d'être nouveaux, ou de le paraître. 

Voilà la mode. Voilà ses révolutions, ses bizarreries, 
ses inconstances perpétuelles qui la condamnent à se 
singulariser pour fuir la monotonie, ses exigences rui- 
neuses et ses conséquences funestes. 

La mode est bizarre, contradictoire en ses jugements. 
La Bruyère le remarque à propos des modes ridicules de 
son temps : « L'on blâme une mode qui, divisant la 
taille des hommes en deux parties égales, en prend une 
tout entière pour le busie, et laisse l'autre pour le reste 
du corps : l'on condamne celle qui fait de la tète 
des femmes la base d'un édifice à plusieurs étages, 
dont l'ordre et la structure changent selon leur ca- 
price, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu'ils 
ne croissent que pour l'accompagner, qui les relève et 
les hérisse à la façon des Bacchantes, et semble avoir 
pourvu à ce que les femmes changent leur physionomie 
douce et modeste en une autre qui soit hère et auda- 
cieuse. On se récrie enfin contre une telle ou une telle 
mode, qui cependant, toute bizarre qii'elle es.t^ pare et 
embellit pendant qu'elle diire^ et dont l'on lire tout 
l'avantage qu'on en peut espérer, qui est de plaire. Il 
me parait qu'on devrait seulement admirer rinconstance 
et la légèreté des hommes, qui attachent successivement 
les agréments et la bienséance à des choses tout opposées^ 
qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce 
qui leur a servi de parure grave et d'ornements les plus 



L'INSTI.N'CT DU LUXE. 

sérieux, et que si peu de temps en fasse la diffé- 
rence \ » 

Cette inconstance bizarre joue dans l'histoire du luxe 
et des mœurs un très-grand rôle. N'est-ce pas aussi à la 
vanité futile qu'elle se rapporte? Ce ne sont pas, dit un 
autre écrivain du dix-septième siècle, Fleury, les gens 
les plus sages qui inventent les modes nouvelles, ce sont 
les femmes et les jeunes gens, aidés par des marchands 
et des ouvriers qui n'ont d'autre vue que leur intérêt. » 
On se demandera s'il n'y faut voir que bagatelles sans 
conséquences très-sérieuses. « La dépense que causent 
les ornements superflus et les changements des modes 
est très-grande pour la plupart des gens de condition 
médiocre, et c'est une des causes qui rend les mariages 
difficiles. » — La mode est même accusée de contri- 
buer à la perte du respect. — « C'est une source con- 
tinuelle de querelles entre les vieilles gens et les jeu- 
nes, et le respect pour les temps passés en est fort di- 
minué. Les jeunes gens, en qui l'imagination domine, 
voyant les portraits de leurs grands-pères avec des habil- 
lements dont tout le ridicule paraît, parce que les yeux 
n'y sont plus accoutumés, ont peine à se figurer qu'ils 
fussent bien sages et que leurs maximes soient bonnes à 
suivre. » — La mode enfin n'a-t-elle pas l'inconvénient 
de rendre les esprits frivoles? — « Ceux qui se piquent 
d'élégance sont obligés de se faire de leurs habits une 
occupation considérable et une étude qui ne sert pas 
assurément à leur élever l'esprit, ni à les rendre capa- 

* Lu Diuytjre, Cciradcrcs, cli. xiii. 



\0 TllÉOIlIE DU LUXE. 

blcs (Je grandes choses. » Une science qui a pour but 
l'élude d(îs lois de la richesse porte contre les excès de 
la mode, un jugement aussi peu favoiMhh^ : « La mode 
a le privilège d'user 1(!S chos(;s avant qu'elles aient perdu 
leur utilité, souvent même avant qu'elles aient perdu 
leur fraîcheur; elle mulli[)lie les consommations, et 
condamne ce qui est encore excellent, commode et joli, 
à n'être plus bon à rien. Ainsi la rapide mccesnon des 
modes appauvrit un Étal de ce qu'elle consomme et de 
ce qu'elle ne consomme pas \ » 

Est-ce à dire que l'inquiétude du mieux, fondée sur 
des raisons moins frivoles, ne soit pour rien dans cette 
mobilité ? 

Non, il y a, grâce au ciel, des changements qui sont 
des améliorations, et telle nouveauté se vante à bon droit 
d'être une découverte. 

Les créations, dans le monde de l'utile et de l'agréa- 
ble, s'accroissent et se surpassent les unes les autres. 

C'est ce qui explique que tel objet, d'abord qualifié 
de luxe pour sa rareté, perd ce titre, dont les uns lui 
faisaient un honneur et les autres un crime, pour tomber 
dans le domaine commun. 

Assurément aussi à cette inquiétude changeante il se 
rattache des erreurs et des écarts. Mais ici encore, qui 
donc voudrait retrancher ce fécond et puissant mobile, 
source intarissable de tous nos progrès? 

Voilà quelles sont à nos yeux, en bien, en mal, les 
sources du luxe ou plutôt du penchant au luxe. Il était 

* J.-B. Say, Trailé iVéconom. polit., liv. III, ch. iv. 



L'I^•ST1^•CT DU LUXE. H 

nécessaire de les distinguer. Les faits extérieurs les mon- 
trent tantôt séparés, tantôt se combinant sans se con- 
fondre, tantôt se distinguant jusqu'à l'opposition et à la 
lutte. 

Ainsi pour le luxe des tables. Le plus souvent l'os- 
tentation et la sensualité y sont mélangées. Ainsi en- 
core pour le luxe des objets d'art. On obéit, en déco- 
rant sa demeure de ces objets, au goût de l'ornement. 
Pourtant, combien peu n'y mêlent pas le désir de pa- 
raître ! 

Dans une même recberchc, vous trouverez le raffine- 
ment sensuel et le plaisir du changement. 

Mais entre ces mobiles aboutissant au luxe, combien 
de fois aussi on rencontre un désaccord, poussé jusqu'au 
sacrifice d'une des passions qui ne peuvent trouver éga- 
lement leur satisfaction! Le monde est rempli de ces 
oppositions entre le luxe d'ostentation et le luxe de sen- 
sualité. Les uns préfèrent les plaisirs sensuels aux salis- 
factions de l'orgueil. Ils mettront leur luxe dans des 
jouissances à la fois ruineuses et honteuses. C'est un 
luxe aussi que ces dépenses de l'intempérance, que ces 
sommes consacrées aux liqueurs fortes dans certaines 
classes. Les autres sacrifient les réalités aux apparences. 
La vanité a ses martyrs. Tel meurt de faim devant un 
service de table qui constitue pour sa situation un luxe 
absurde. Telle femme aime à se parer et néglige de se 
vêtir. Les sauvages manquent d'habits qui les préservent 
du froid et de l'excès de la chaleur; mais ils ont la tète 
ornée d'une plume, et quelque verroterie leur pend au 
nez ou aux oreilles. 



12 THÉORIE DU LUXE. 

DemanJons-iious maiiitciKUil si rien du bon ne se ren- 
contre dans le désir de paraître et dans le goût des ral'fi- 
nemenls. 

Assurément jo n'en ai pas flatté le portrait : j'en 
ferai voir les immenses dangers. Même réduits à la me- 
sure la plus raisonnable, ce ne sont pas là des prin- 
cipes qui soient irréprochables, et tels qu'ils pourraient 
convenir à une nature angélique. Mais c'est de l'huma- 
nité telle qu'elle est qu'il s'agil, et non de la nature 
humaine telle qu'elle pourrait être. 

On sait assez de quel sort Pascal menace quiconque 
se plaît à « faire l'ange. » 

Non, tout n'est pas à reprendre et à regretter, môme 
dans le désir de paraître. 

Il est l'auxiliaire de la décence et de la dignité. 

Supposez-le renfermé dans des bornes raisonnables, 
il répond à un souci très-légilime, celui de garder sa 
place et de tenir son rang. Ce souci n'importe pas seule- 
ment à l'individu, mais à la société qu'on ne peut con- 
cevoir sans hiérarchie. La crainte de déchoir est un 
mobile utile, une garantie de stabilité : elle empêche 
infiniment plus d'actes imprudents et coupables qu'elle 
n'en fait commettre. On a raison de se moquer de la 
vanité bourgeoise: pourtant, n'y a-t-il rien de légitime 
dans le sentiment de ces parvenus du travail et de 
l'épargne qui jouissent sans morgue, mais non sans 
quelque honnête fierté, de ce qui est comme la preuve 
visible d'une vie d'efforts couronnée de succès ? L'orgueil, 
à ce degré et sous cette forme, ressemble de bien près 
au témoignage de la bonne conscience. 



L'INSTINCT DU LUXE. 13 

Montesquieu va plus loin que nous. Il fait l'éloge, au 
point de vue de l'utile, de la vanité, qu'il estime presque 
autant, pour ses effets, qu'il méprise l'orgueil solitaire et 
stérile. « Il n'y a, dit-il, qu'à se représenter d'un côté les 
biens sans nombre qui résultent de la vanité ; de là le luxe, 
l'industrie, les arts, les modes, la politesse, le goût ; et, 
d'un autre côté, les vices infinis qui naissent de l'orgueil 
de certaines nations : la paresse, la pauvreté, l'abandon 
de tout, la destruction des nations que le hasard a fait 
tomber entre leurs mains, et la leur même. La paresse est 
l'effet de l'orgueil, le travail est une suite de la vanité ; 
l'orgueil d'un Espagnol le portera à ne pas travailler; la 
vanité d'un Français le portera à savoir mieux travailler 
que les autres '. » 

Qu'ils sont creux ces déclamateurs, ou du moins qu'ils 
sont durs pour l'humanité ces faux sages qu'on voit mau- 
dire, sous le nom de luxe, les inventions agréables qui 
ont tant augmenté la quantité du bonheur sur la terre! 
Comment ne pas les bénir ces inventions, quand on 
songe au nombre d'heures doucement écoulées que notre 
espèce leur a dues? Combien la sociabilité en a été dé- 
veloppée, combien le charme du foyer domestique accru 
pour le plus grand bien de la morale elle-même ! 

Condamnez le luxe qui veut briller et jouir à tout 
prix, il est l'ennemi du bien-être; mais le désir de pos- 
séder ces jouissances qui n'ont rien de blâmable en elles- 
mêmes, f^utes-lui grâce, il peut, dans de justes bornes, 
favoriser le développement d'un bien-être solide et faire 

' Esprit des lois, liv, XIX, cli. i.x. 



1i .IIF.OIUE nu I.UXE. 

iiailrc les j)lus hcnux dlbi-Ls. Nous étions en présence de 
principes suspects. Voici que naissent l'enij)ire sur soi, 
la prévoyance, un(^ énergie pleine d'intelligence. Heu- 
reuse ti'ansl'orrnation (jui raj)pelle ces eaux, mêlées de 
fange à leur origine, mais qui s'épurent dans leur cours. 
La haine contre le luxe abusif qui dévore tout, hon- 
neur et pures jouissances, ne fera que se fortifier dans 
ces idées, comme dans les idées plus mâles et plus 
hautes qui naissent du devoir et de la vertu. 



III 

EFFETS QUI DÉCOULENT DES DISTINCTIONS ÉTABLIES. 

Ces distinctions semblent déjà dicter à l'historien du 
luxe privé et public ses devoirs et la mesure de ses juge- 
ments. Impitoyable pour un luxe qui est le fléau des 
familles et la perte des Etals, il aimera passionnément 
la civilisation et l'humanité, et tout ce qui sert à les 
honorer. Il louera le luxe des arts. Il montrera les excès 
coupables de la vanité, les effets funestes des abus sen- 
suels. Il ne jettera pas pourtant le blâme sur tout ce qui 
s'appelle pompes et magnificences. Il cherchera le fond 
sous la forme. Rencontre-t-il, par exemple, les pompes 
souvent censurées des funérailles, il discernera, parmi 
des accessoires qui semblent la comédie de la douleur, 
l'intention élevée et touchante d'honorer ceux qui ne sont 
plus, l'hommage éclatant rendu à des morts illustres. 
L'histoire des aristocraties montre que trop de terrain a 
été parfois enlevé à 1'. ^ ullure par les jardins et les 



L'INSTINCT DU LUXE. 15 

parcs; que l'historien signale ces abus : qu'il n'aille pas, 
sans mesure, blâmer ces belles promenades, ces planta- 
lions superbes ou agréables, un des charmes honnêtes de 
la richesse, un des ornements d'une prospérité opulente! 
Combien d'écrivains du dernier siècle en ont fait l'objet 
de vives sorties contre l'aristocratie anglaise! Ilsauraient 
voulu remplacer par des légumes les arbres séculaires. 
N'est-il pas plus équitable de louer dans ces parcs le mé- 
lange de l'utilité et d'un luxe honn ête? C'est l'avis de plus 
d'un économiste : « Le nombre des parcs est énorme 
en Angleterre, depuis ceux qui embrassent plusieurs 
milliers d'hectares jusqu'à ceux qui n'en comprennent 
que quelques-uns. Les plus grands, les plus anciens, 
ceux qui méritent seuls légalement le nom de parcs, 
sont indiqués sur toutes les cartes. Dans ces enceintes 
closes, même les plus modestes, on entretient du gibier 
de toute espèce; on nourrit des animaux au pâturage. 
De sa fenêtre ou de son perron, l'heureux propriétaire 
a sous les yeux une scène pastorale; il peut, quand il 
lui plaît, galoper dans ses allées ou se donner le plaisir 
(le la chasse à quelque pas de son manoir. C'est là qu'il 
jiime à vivre avec sa famille, loin des agitations vul- 
gaires, imitant l'existence du grand seigneur, comme 
le fermier imite à son tour celle du gentilhomme*. » — 
De môme l'historien du luxe flétrira, ou i)lulot il !iii 
sufhra de montrer les scandales et les ruines qu'a i)ro- 
duits le goût exagéré de la parure; mais il ne fermera 
pas les yeux à ce que le même goût a pu avoir de bons 

1 L. de Lavcr^nc, Essai sur l'économie rurale de rAmjldcrre, ch. iv. 



K Tiii;(ii;i[: i)i' i.rxr.. 

cfTols siii' le (lévcloppornciiL soci.il. Il sail que rinslinct 
do l;i pjinire lient an (]r<\r de plaire, qui est aussi un 
élcmenL de la soeiahilili'. el (|ui ((tiilrihiie à donner plus 
de délicatesse aux relations entre lesdenx sexes. Sous cer- 
taines formes ce goûl peut s'allier à un sentiment moral. 
Coml)ien on peut le voir, chez les femmes même pau- 
vres, dans nos campagnes! Autrefois surtout elles ne se 
séparaient pas de leur anneau de mariage ou de quelque 
bijou. Comme les familles s'attachaient à ces objets d'un 
luxe relatif, qu'elles se transmettaient de génération en gé- 
nération! Dans plus d'une de nos provinces, ces mêmes 
paysannes apportaient à leur mari une de ces armoires 
dont le bois reluisait, dont les ferrures étaient brillantes, 
trésor où la famille plaçait tout ce qu'elle possédait. Le 
même sentiment se serait-il attaché à un objet laid et 
déplaisant? L'historien rencontre d'autres sortes d'un 
luxe qu'on peut qualifier de moral dans le peuple: tel 
est le goût des fleurs, aujourd'hui si répandu jusque 
dans la mansarde. Ah! quel rigoriste pourrait s'en 
plaindre? Enfin, ne convient-il pas de distinguer cette 
partie du luxe solide, durable, étroitement uni à l'utile, 
de cette autre qui prend un caractère futile el épbémère? 
Loin ce luxe d'ostentation, qui ne procure qu'une satis- 
faction creuse! mais le luxe commode, que l'historien 
voit se développer avec la civilisation, aura-t-il à ses yeux 
le même caractère? L'historien économiste ne sait-il pas 
que ce dernier est moins cher, et, par conséquent, con- 
somme moins, tan lis que le luxe d'ostentation ne con- 
naît point de bornes; il s'accroît chez un particulier 
sans autre molif, sinon au'il s'accroît chez un autre; 



CO:^SÉQUENCES POUR L'IIISTOIRE DU LUXE. 17 

il peut aller ainsi progressivement à l'infini. « L'or- 
gueil, dit Franklin, est un mendiant qui crie aussi 
haut que le besoin, mais qui est infiniment plus insa- 
tiable. » 

Enfin l'histoire du luxe pourra-t-elle méconnaître les 
mêmes distinctions fécondes pour ce genre de luxe public 
qui répond à des besoins élevés ? Le luxe public peut appe- 
ler à son secours toutes les somptuosités, il peut môme 
en abuser, et aboutir aux plus grands excès à l'aide des 
moyens illimités dont il dispose ; mais, s'il est bien en- 
tendu, il n'est qu'un moyen pour faire entrer de grandes 
et fortifiantes images dans l'esprit des hommes. On a 
justement critiqué les fêtes dépourvues de tout objet 
élevé et utile, ou multipliées sans mesure. « Ce sont, 
disait un de leurs censeurs au dernier siècle, les caba- 
retiers sans doute qui ont inventé ce prodigieux nombre 
de fêtes ; la religion des paysans et des artisans consiste 
à s'enivrer le jour du saint qu'ils ne connaissent que par 
ce culte : c'est dans ces jours d'oisiveté et de débauche 
que se commettent tous les crimes : ce sont les fêtes qui 
remplissent les prisons, et qui font vivre les archers, les 
greffiers, les lieutenants criminels et les bourreaux; voilà 
parmi nous la seule excuse desfêtes\ » A cela J.-J. Rous- 
seau, bien qu'ennemi des divertissements du théâtre, 
n'hésitait pas à répondre : « Tant pis si le peuple n'a de 
temps que pour gagner son pain, il lui en faut encore 
pour le manger avec joie, autrement il ne le gagnera pas 
longtemps. Le Dieu juste et bienfaisant qui veut qu'il 

* Arliilc FiÎTEs, Dicliuiuiairc philosupliiquc. 

1. ^ 



18 INSTINCT IjU LLXE. 

s'occiipo,vcut aussi (jii'il se délasse; la nalurc lui iinposci 
l'exercice cl le l'cpos, le [)laisir eL la peine. Le dégoùL du 
travail accable plus les malheureux que le travail lui- 
même. Donnez-lui des fêtes, offrez-lui des amusements 
qui lui fassent aimer son état et l'empêchent d'en envier 
un plus doux. Des jours ainsi perdus feront mieux valoir 
les autres'. 

Les solennités publiques s'appuient sur des motifs 
d'un ordre moral. Ici encore l'historien ne peut juger 
sainement qu'en tenant compte des distinctions qu'exige 
la nature du sujet. Combien elles ont été souvent 
mullipliécs sans profit, stériles dans leurs effets, rui- 
neuses par leurs abus, ces cérémonies publiques de tout 
genre qu'a connues le passé! Mais, quand elles sont ce 
qu'elles doivent être, comment l'historien en méconnaî- 
trait-il la signification souvent profonde? Il ne l'ignore 
pas : c'est la patrie qui convie à ces fêtes destinées à 
rappeler le souvenir des grands événements et des grands 
hommes; c'est l'autorité publique apparaissant revê- 
tue de majestueux emblèmes; c'est la religion pa- 
rant ses temples et appelant les populations à ses céré- 
monies. Nulle religion sans culte, pas de culte qui n'ait 
ses pompes. La religion ne saurait avoir, si spiritualisle 
qu'elle soit, le caractère abstrait d'une philosophie. En 
même temps qu'elle s'adresse à l'esprit et qu'elle parle 
au cœur, elle cherche le chemin de l'imagination et des 
sens. Il y a donc un luxe religieux, luxe légitime aussi, 
à sa place et dans sa mesure. Certaines Eglises ont pu, par 

* Lcllre à d'Alemherl. 



LUXE PUDLIG. 19 

réaction contre les excès de pompes trop mondaines, abou- 
tir à laisser nues les murailles de leurs temples, réduire 
tout à une sèche simplicité. Elles commencent à sentir 
ce qu'il y a eu d'excessif là aussi, à revenir sur celte 
exclusion des moyens les plus efficaces pour toucher une 
des parties les plus sensibles de l'humanité : « Il n'est âme 
si reveche qui ne se sente touchée de quelque révérence, à , 
considérer cette vastité sombre de nos églises, la diversité 
d'ornements et ordre de nos cérémonies, et ouyr le son 
dévotieux de nos orgues, et l'harmonie si posée et reli- 
gieuse de nos voix. Ceux mêmes qui y entrent avec mes- 
pris, sentent quelque frisson dans le cœur et quelque 
horreur qui met en deffiance de leur opinion^ » 

« L'homme juste, dit Platon, en s'approchant des 
autels, en communiquant avec les dieux par les prières, 
les offrandes et toute la pompe du culte religieux, fait 
une action noble, sainte, utile à son bonheur et con- 
forme en tout à sa nature^. » 

vous que ce luxe religieux offense, laissez-nous vous 
citer Diderot, qui n'était pas tendre pour le catholicisme, 
mais qui avait l'imagination d'un artisie, et, qu'aucune 
haine n'a pu empêcher d'écrire ces lignes aussi judi- 
cieuses que pleines de verve. « Les absurdes rigoristes 
en religion ne connaissent pas l'effet des cérémo- 
nies extérieures sur le peuple. Us n'ont jamais vu 
notre adoration de la Croix le vendredi saint, l'en- 
thousiasme de la multitude à la procession de la 
Fête-Dieu, enthousiasme qui me gagne moi-même quel- 

* Moiiliii^no, Essais, liv. Il, cli. xii. 
- Les Lois, liv. IV. 



20 INSTINCT iJi; i.i;xi;. 

(jiKîfbis. Je n'ai jamais vu celle loiij^ue lile de prêlres en 
lial)ils sacertiolaux, ces jeunes acolyles velus de robes 
blanches, ceinls de leurs larges ceinlures bleues, cl je- 
lanl des fleurs devant le Saint Sacrement, celte foule 
qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, 
tant d'hommes le front prosterne contre terre; je n'ai 
jamais entendu ce chant grave et pathétique, enlonné 
par les prêtres et répondu affectueusement par une infi- 
nité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et 
d'enfants, sans que mes entrailles s'en soient émues, en 
aient tressailli, et que les larmes m'en soient venues 
aux yeux'. » 

Enfin comment l'hisloricn du luxe oublierait- il 
que le luxe public se manifeste sous d'autres aspects 
très-dignes d'éloge? — Tantôt il invile la masse à 
jouir de certains agréments et avantages matériels, 
comme sont les jardins publics, les fontaines, etc., ou 
des distractions du théâtre. Tantôt il ouvre les trésors du 
beau aux multitudes sevrées de la possession des œuvres 
de la statuaire et de la peinture. Il a pour l'art des 
musées, comme il a des bibliothèques pour les sciences 
et les lettres, et des expositions pour l'industrie. Sous 
toutes les formes enfin ce luxe collectif, dont tous font 
les frais par l'impôt, s'il est bien dirigé, profite à tous. 
Il exerce une influence heureuse sur la richesse publi- 
que; il élève le niveau et féconde le génie de l'indus- 
trie. Ce luxe n'a-t-il pas un autre mérite éminent, celui 
d'ôter au faste ce qu'il a chez les simples particuliers 

* Essai sur la Peinture. 



LE LUXE PIICLIG. 21 

(l*égoïste et de solitaire? Oui, louons-le de mettre à la 
portée de la foule des biens dont le riche jouit seul, ou 
ne fait jouir momentanément qu'un petit nombre de 
personnes. Les abus et les folies du luxe public, à cer- 
taines époques, no sauraient nous en voiler l'intention 
et le but. Cette intention première doit être prise en 
considération par l'historien, comme par le moraliste et 
le législateur, s'ils veulent être autre chose que de fana- 
tiques déclamaleurs. 

Ainsi l'analyse nous a mis en possession de vérités 
qu'on demande vainement à des idées préconçues. Puis- 
sent-elles efficacement contribuer à nous garantir de 
ces excès et de ces confusions qui, lorsqu'on apprécie 
la société présente, égarent le jugement sur ses condi- 
tions et sur son état, et qui, transportées dans l'his- 
toire, n'ont abouti qu'à de déplorables erreurs ! Il faut 
à l'historien du luxe,soitqu'il en suive les progrès en les 
rattachant à l'état de l'esprit humain et de la société, soit 
qu'il en recherche l'influence sur les mœurs, des prin- 
cipes qui lui permettent de distinguer le bien du mal. 
L'étude de l'instinct du luxe peut y aider. Elle donne 
une base prise dans la nature humaine aux observations 
historiques. Nous y trouverons un point de départ pour 
apprécier l'histoire des systèmes les plus célèbres sur 
le luxe. Nous verrons ce que valent les prétentions de 
l'école rigoriste, et quelle est la portée de ses principes 
sur le retranchement des besoins. Ensuite nous exami- 
nerons les do(îtrinos de rcilàchement moral mises en 
avant par les apologistes du luxe, qui à tort ont cru la 
civilisation inléressée au succès de leurs doctrines. 



CHAPITRE II 



LE LUXE ET L'ÉCOLE RIGORISTE 



L'insistance que nous mettons à combattre l'école ri- 
goriste dans la question du luxe nous impose le devoir 
de distinguer le rigorisme et la sévérité en morale. Une 
morale qui ne serait pas sévère dans ses prescriptions ne 
mériterait pas ce nom. Qui ne sait que la sévérité exerce 
en morale un certain attrait sur les hommes qui veulent 
un idéal fort et élevé ? Mais la morale qu'on appelle ri- 
goriste dépasse de beaucoup ces bornes. Elle est essen- 
tiellement préventive; elle procède par des interdictions 
qui resserrent pour ainsi dire indélîniment le champ 
de l'action. La morale la plus sévèrement répressive le 
laisse ouvert, en y introduisant toutes les règles qui doi- 
vent soutenir l'homme dans une lutte inévitable. La mo- 
rale rigoriste convient à des solitaires, elle peut s'ap- 
pliquer à des communautés restreintes, vouées à la vie 
contemplative : appliquée à la masse des hommes, elle 
serait une abdication de leur nature libre et responsable. 

Quels mots ambitieux j'entends retentir : le retran- 



LE LL'XE ET L'ECOLE RIGORISTE. 23 

chement des besoins ! Cette théorie exerce aujourd'hui 
peu d'action sur la masse des hommes, mais quel bruit 
en font ses partisans ! Ils la défendent au nom des inté- 
rêts, compris d'une certaine manière, soit de la religion, 
soit de la philosophie. 

Est-il donc vrai que l'école rigoriste soit, religieuse- 
ment ou philosophiquement, en quelque sorte la repré- 
sentation de la morale elle-même? S'il en était réelle- 
ment ainsi, il faudrait bien en passer par les dures con- 
séquences qu'elle nous impose. En effet, si on peut se 
priver d'arts et de richesses, quelle société peut se passer 
de morale? L'homme sans la loi morale périt, comme le 
monde physique périrait sans la loi de l'attraction. Gom- 
ment ne pas se réjouir, si l'on voit se résoudre dans une 
harmonie essentielle, au prix même de luttes et de 
troubles subsistants, ce conflit qu'on se plaît à montrer 
comme fondamental? 

Combattre la théorie du retranchement des besoins, 
hâtons-nous de le dire, ce n'est pas nier qu'il y ait une 
supériorité morale à savoir se passer de ces supcrfliiitcs 
qui flattent les sens. — Certes il sera toujours bien de 
répéter avec Horace : 

Yivitur parvo bcne, cui |)aternum 
Splendot in mensa leiiui saliiuim, 
Nec Icvcs somnos limor aiit ciipido 
Sordidus aiil'ert *. 

On ne saurait trop donner raison à La Bruyère : « Un 
homme fort riche peut manger des entremets, faire 

' Horace, Odes, ii, IG. 



24 LE LUXE ET LLCOLE RIGORISTE. 

peindre ses lainl)ris el ses alcôves, jouir (ruii pal.iisà la 
campagne cl d'un auli-e à la ville, a\oii- un ^aaiid (kpii- 
page, mettre un duc dans sa l'amillc, cl l'aire de son lils 
un grand seigneur : cela est juste (!t de son ressort. Mais 
il appartient peut-être à d'autres de vivre contents *. » 

Borner ses désirs est une obligation impérieuse; au- 
trement prenez garde de tomber dans la fantaisie déré- 
glée. Où donc est le tort de la morale rigoriste ? C'est 
de ne pas se contenter de cette modération des désirs. 
Elle veut faire du retranchement des besoins, réduits à 
un nécessaire à peine suffisant, une règle obligatoire pour 
tous; elle prétend convertir ces jouissances, qui ne sont 
un mal que par l'abus ou par un âpre attachement, en 
autant de crimes ; elle montre dans ceux qui s'y livrent 
des types de dépravation; elle ne voit pas enfin qu'en 
condamnant l'espèce humaine au nécessaire, on la frappe 
d'une inertie fatale. Voilà le lort de l'école rigoriste. 
Elle oublie en outre que, pour qu'il y ait des gens qui 
se privent de certains biens, il faut que ces biens exis- 
tent. Or, existeraient-ils si la masse des hommes n'obéis- 
sait aux ressorts que le rigorisme incrimine? Cette vertu 
exceptionnelle qui s'isole de l'action et du mouvement, 
à quoi, je vous prie, doit-elle son relief sinon au con- 
traste de la richesse ? 

Avant d'examiner en elle-même la théorie du retran- 
chement des besoins, je dois procéder ici encore histo- 
riquement. Cette théorie a une origine et une date. 
Elle appartient donc à l'histoire môme de la question 
du luxe. 

1 La Bruvcre, Caractères, Des biens de fortune. 



L'ECOLE RIGORISTE DEVANT L'HISTOIRE. S5 

I 

L'ÉCOLE RIGORISTE DEVANT L'HISTOIRE. 

L'antiquité philosophique a été dure, impitoyable au 
luxe, aux raffinements, et elle a eu pour cela ses raisons. 
Le luxe antique est le plus souvent un mauvais luxe. 11 
est impur dans ses sources, qui sont surtout l'exploita- 
tion d'une masse d'esclaves , la conquête , l'exaction 
poussée aux dernières limites. Il est immoral dans les 
formes qu'il prend, et ses abus parfois monstrueux dé- 
truisaient tous les ressorts d'une organisation sociale, 
fondée sur une certaine vertu civile et sur l'énergie 
guerrière. 

La condamnation du luxe à tous les degrés résulte 
aussi du caractère même de la morale philosophique 
dans l'antiquité. Cette morale mène à simplifier l'exis- 
tence. Elle se résume dans les deux mots, susiine, ab- 
stine. L'idéal qu'elle propose à l'humanité, ce n'est pas 
l'activité, c'est le repos. Il est vrai que certaines écoles 
philosophiques font exception, recommandent l'aelivilé, 
admettent l'industrie, la richesse ; tels sont en particu- 
lier les péripatéticiens, qui, par suite, admettent aussi 
le luxe à un certain degré. Mais telle n'est pas la ten- 
dance des écoles de morale les plus en renom. Elles 
prêchent l'ataraxie, l'apathie. L'épicuréisme, non pas 
celui des disciples dégénérés, mais celui des maîtres, 
l'épicuréisme d'Epicure lui-même, est très-loin de faire 
exception. Ses préceptes n'ont qu'un but : assurer à 



26 I.r: IJ XE ET I/ECOI.E UKiOUISTE. 

l'homme un liiimjiiilhî hoiiliiMir. i'iiycz l;i mollesse qui 
iiiiil à lit siiiiU", riulcmpérancc (jiii empêche l'esprit de 
jouir (le lui-même; pri\(r/-v()us pour jouir, jeûnez pour 
manger ensuite avec plus de goût, ( ombattez avant tout 
la satiété, abstenez-vous de tout ce qui embairasse la vie 
et peut devenir un sujet d'inquiétude dans la possession 
et de regrets si on s'en voit privé, tel est le résumé de 
CCS ])réceptes, dont l'austérité se confondrait avec la 
vertu, s'ils n'avaient pour principe et pour dernier mol 
l'égoïsme. Morale dont on a j)u dire avec raison : « C'est 
une morale de couvent, de couvent sans religion K » Par- 
lant des œuvres de ce même Épicure, qu'il propose aux 
chrétiens comme modèle de sobriété, c'est un saint 
Jérôme (jui dira « qu'elles sont toutes remplies d'her- 
bes, de fruits et d'abstinences ^ » 

Que sera-ce d'autres écoles dont l'influence ne s'est 
pas effacée, l'école platonicienne et l'école stoïcienne? 
Le platonisme n'est que l'exaltation de l'esprit jus- 
qu'au mépris du corps, et la République de Platon n'est 
qu'une application de ces théories métaphysiques et mo- 
rales. C'est une société idéale, formée de quelques mil- 
liers d'individus, qui n'admet qu'une partie des arts, peu 
d'industrie, presque point de commerce, et que gouver- 
nent les quatre grandes vertus platoniciennes : la tem- 
pérance, le courage, la prudence, la justice. Cette so- 
ciété, commise à la garde d'un gouvernement de philo- 
sophes, exclut deux causes de luxe et d'inégalités habi- 
tuelles : la propriété et la femme. Elle abolit l'une et 

^ M. Martha, le Poënie de Lucrèce, ch. vi. 
* Saint Jérôme. Cont. Jovin, lib. II, 8. 



SENEQUE ET LES ST01G1E>'S. 27 

transforme l'autre. Ne pouvant, en effet, supprimer la 
femme, Platon prend, on l'a dit, un parti héroïque, il 
en f\iit un homme ! 

Mais quelle école s'est prononcée avec plus d'énergio 
contre le luxe que l'école stoïcienne? — car je ne m'ar- 
rête pas aux cyniques. Ces prétendus sages poussèrent le 
mépris des raffinements jusqu'à prendre comme ensei- 
gnes la misère et la malpropreté. Ils opposèrent le faste 
des haillons au luxe des vêtements. C'était un travestis- 
sement de l'orgueil plus offensant pour la raison que le 
luxe môme. Le stoïcisme au contraire honore l'espèce 
humaine par sa dignité comme par sa vigueur. Les ma- 
lédictions du stoïcisme romain contre le luxe sont deve- 
nues proverhiales, grâce surtout au plus célèhre de ses 
écrivains, Sénèque. Parloiu-en tout à notre aise. 

Comment ne pas distinguer les censures que ce phi- 
losophe, si souvent cité, adresse spécialement au luxe 
romain, et celles qui ont pour objet le luxe en géné- 
ral? Celles-là sont trop souvent fondées. Celles-ci ont 
leur origine dans ces théories morales qui condam- 
nent l'homme à ne pas marcher pour lui épargner des 
chutes. Est-ce à dire qu'il faille voir dans Sénèque un pur 
déclamateur? Je ne nie pas l'abus qu'il fait de la rhéto- 
rique, mais on oublie trop le soin qu'il prend de se dis- 
tinguer des cyniques. Il proteste contre les affectai ions 
qui accusent le désir de se faire remarquer. Il admet 
bien d(;s compromis, judicieux en fin de compte, qui 
permettent de vivre dans le monde sans blesser les con- 
venances établies et pourtant sans sacrifier la pureté de 
la morale. Approuvons ce célèbre censeur du luxe, quand, 



2.{ I.K LUXE I:T I/KCOI.E lUflOUISTE. 

inspiré par un juste senlimoiil di; la vi'iili' juorale el des 
nécessités pratiques, il veut que le riche use de ses biens 
dans uu sentiment qui n'est pas seulement la modcia- 
lion, mais une sorte d'indiflérence supérieure : — « Il 
y a de la grandeur, écrit-il, à se servir de vases de tei'ie 
comme de vaisselle d'argent ; il n'y en a pas moins à se 
servir de vaisselle d'argent comme de vases de terre. 
C'est la marque d'une âme faible de ne pouvoir suppor- 
ter ses richesses'. » Je n'ai garde d'accuser d'hypocrisie 
l'auteur de ces conseils. L'histoire, la biographie étudiée 
de ])lus près s'y oppose. Elle le montre sobre, tempérant 
au sein de l'opulence, fidèle à quelques-unes des prati- 
ques d'austérité dont sa jeunesse, enthousiaste de per- 
fectionnement moral, avait pris Thabilude à l'école de 
ses maîtres pythagoriciens et stoïciens. Il se refuse la 
pompe des équipages dans des voyages accomplis avec le 
plus simple appareil. Il vit au milieu du luxe sans atta- 
chement servile, sans corruption. Il prouve enfin par sa 
mort courageuse, résignée et fière, ce qu'il y avait de 
force réelle dans cette âme, rendue par une épreuve su- 
prême à ses véritables instincts. On vit bien à quel 
point elle était, malgré de condamnables faiblesses 
devant son redoutable élève, convertie, si j'ose le dire, 
dans son fond, à sa propre philosophie. La vraie 
doctrine de Sénèque reste celle de l'école rigoriste, 
c'est la doctrine du retranchement des besoins. La 
preuve en est dans ses regrets pour une existence pri- 
mitive, assez mal définie d'ailleurs, qui n'est peut-être 

' Sénèque, Lettres à Lucilius, 5. 



SENEQUE ET LES STOÏCIENS. 20 

pas la vie nomade et sauvage, mais qui est moins encore 
la vie civilisée. C'est un état sans vice, sans vertu, sans 
arts, presque sans instruments, sans usage de la chair 
des animaux, sans industrie, où la simplicité « con- 
forme à la nature » a pour expression l'eau bue dans le 
creux de la main. Il semble que le vase façonné avec 
l'argile soit déjà une concession à ce génie inventif et 
perfectible de l'humanité, que Sénèque célèbre d'ailleurs 
non sans magnificence dans ses Questions naturelles, 
mais qu'il ne célèbre qu'en le déplorant. 

Jusqu'où d'ailleurs ne sont pas allées, en théorie, 
ces singulières exagérations ! Il condamne jusqu'à l'ar- 
chitecture. « Pour moi, écrit-il, je pense que la philo- 
sophie n'a pas plus imaginé ces échafaudages de mai- 
sons s'élevant les unes sur les autres, et de villes pe- 
sant les unes sur les autres, qu'elle n'a inventé ces vi- 
viers où l'on enferme des poissons pour que la gourman- 
dise ne coure pas le risque des tempêtes, et pour qu'au 
milieu des plus grandes fureurs de la mer, le luxe ait 
ses ports assurés , où il engraisse des poissons de toute 
espèce. Quoi ! ce serait la philosophie qui aurait ensei- 
gné aux hommes l'usage des dés, des serrures l Et 
qu'eût-ce été sinon donner l'éveil à l'avarice? Ce serait 
la philosophie qui aurait suspendu ces toits menaçants 
sous lesquels il y a tant de danger à habiter, comme s'il 
ne suffisait pas de s'abriter au hasard, de trouver, sans 
art et sans difficulté, quelque asile naturel pour se ré- 
fugier I » — Ainsi voilà qui est décidé, point d'archilec- 
ture; les maisons sont mises sur le même pied que les 
viviers où l'on engraisse, au prix des moyens que l'on sait, 



SI ii: m;xk et i;i;coi.l uk.oiuste. 

des poissons dcsliriés aux goiirmols. — « Croyez-moi, cet 
âge heureux n'avait pas d'areliilectes. G'esL avec le luxe 
seul que sont nés l'art d'équarrir les poutres et de diri- 
ger la scie à volonté [)()iiv divi^ci' plus régulièrement le 
bois. » Comment ! est-ce qu'entre coucher sous les bran- 
chages et dormir sous des lambris dorés il n'y a pas 
quelque moyen terme? Ecoutez notre rigide stoïcien : 
« On ne construisait pas encore ces immenses salles pour 
des festins , et on ne voyait pas des files de chniiots 
Yoiturcr des pins et des sapins, et faire trembler les rues 
sous leur poids pour suspendre à ces édifices des lam- 
bris chargés d'or. Deux fourches placées à distance sup- 
portaient alors les habitations, et une couverture de 
branches et de feuilles d'arbres superposées suffisait à 
l'écoulement des eaux, quelque abondantes que fussent 
les pluies. On vivait sans crainte sous ces rustiques toits. 
Le chaume couvrait les hommes libres ; sous le marbre 
et l'or habite la servitude. » L'ameublement, l'alimen- 
tation, le vêtement, sont traités d'a})rès les mêmes prin- 
cipes. « Le sage, ajoute Sénèque, c'est celui qui a mon- 
tré à lui-même et aux autres comment nous pouvons 
nous loger sans le secours du marbrier et du forgeron ; 
nous vêtir sans le commerce des Sères ; satisfaire enfin 
à tous nos besoins, en nous contentant de ce que la terre 
a placé à sa surface. Si le genre humain voulait écouter 
celte voix, il reconnaîtrait que les cuisiniers sont aussi 
inutiles que les soldats. Le nécessaire est bien facile à se 

procurer La nature a pourvu à toutes nos nécessités. » 

Pensée complètement fausse ! La nature n'a pourvu à au- 
cune de nos nécessités, et bien moins au nord qu'au 



SÉiNÈQUE ET LES STOÏCIENS. Tl 

midi. Encore faut-il un degré d'industrie qui ne laisse 
pas de supposer un assez gnind travail pour se procurer 
les moyens de défense et de satisfaction que Sénèque veut 
bien admettre ! « Le froid est insupportable au corps 
quand on est tout nu. Eh bien ! la dépouille des bêtes 
fauves et des autres animaux n'est-elle pas plus que suf- 
fisante pour vous garantir du froid? La plupart des peu- 
ples ne se couvrent-ils pas d'écorces d'arbres? Est-il si 
difficile de se faire des vêtements avec des plumes d'oi- 
seaux? » Se figure-t-on des centaines de millions d'Eu- 
ropéens couverts de plumes? Et noire moraliste, toujours 
soutenant que la nature nous fournit d'elle-même ce 
qu'elle demande, abris, vêtements, remèdes, alimenls, 
met sur le même pied les savants ou les mécaniciens et 
lesgens occupés à élaborer les parfums, les professeurs de 
poses gracieuses, de chants voluptueux et efféminés. Blâ- 
mez, ô sage, l'usage de vos concitoyens corrompus de 
faire monter par des tuyaux cachés le parfum du safr;in 
à une hauteur prodigieuse, blâmez ces habits transpa- 
rents qui ne garantissent pas de l'air et qui « ne sont 
d*aucun secours pour la pudeur; » mais pourquoi ce ton 
grondeur à propos des calorifères, de ces « tuyaux en- 
châssés dans la muraille pour faire circuler la chaleur 
et distribuer de haut en bas une température égale ? » 
Pourquoi prendre un air morose h propos de « ces ca- 
ractères abrégés, à l'aide desquels la main recueille un 
discours quelque rapidement (|u'oii le prononce, et égale 
la promptitude de la parole? » Cette sténographie est- 
elle donc un artifice corrupteur? J'applaudis à ce «jui 
suit sur la supériorité de la sagesse qui, laissant à des 



32 l.K LUXE ET L'ÈCOI.E KICOIUSTr:. 

sciences moins relevccs (jue la pliiloso|>liie, les armes, 
les l'oi'lilicalions et la guerre, « prêche la paix et appelle 
le genre humain à la concorde. » Cela n'est pas mal 
pour un Romain. J'approuve aussi ce qu'ajoute Sénèque 
sur la grandeur solide préférée aux aj)parenccs, sur la 
suprématie universelle qu'exerce la j)hiloso])hie, qui do- 
mine les applications inférieures de l'esprit, quelle qu'en 
soit l'utilité, sur le caractère cosmopolite que présentent 
la morale et la raison. Tout cela est digne, avouez-le, 
d'un esprit plein d'élévation et d'étendue •. 

Lisez les pages pleines de verve sur le luxe culinaire 
et les maladies qui naissent de ce genre de raffinements, 
décrits avec des détails d'une crudité parfois repous- 
sante ^ Il y a là un rapprochement vraiment profond 
entre les raffinements corrompus de la langue et du style 
et ceux de la sensualité et du luxe^ On ne fera que ré- 
péter après Sénèque ce qu'il écrit contre l'abus des mo- 
saïques, des vases précieux, des perles, des divers orne- 
ments*. On peut aussi, sans être rigoriste, approuver la 
peinture qu'il fait d'une âme, mal affermie encore dans 
la sagesse, entraînée par la séduction d'un luxe éblouis- 
sant \ Quel agréable tableau, et comme il est vrai, de la 
manie des bibliothèques somptueuses, de ces livres de 
choix qu'on ne lit guère, renfermés dans de précieuses 
armoires qu'on n'ouvre pas ^ ! Qui de même trouverait à 

' J'extrais ces citations de la curieuse lettre 90, à Lucilius, 

* Lettres à Lucilius, 1)5. 
s Id.,\lL 

* De Benef., 11 v. VU, ch. ix. 

« De Tranquill. animœ, tli. i, 
« Id., ch. ix. 



I^•FLUE^'CE DES IDÉES STOÏCIENNES. 53 

redire à la description qu'il fait de la vie d'un volup- 
tueux, et de cet excès des bains, devenu une cause d'af- 
faiblissement pour rame comme pour le corps ^? Il fal- 
lait enfin un œil aussi exercé pour voir ainsi à fond 
j l'abîme de désirs que le luxe insatiable ne fait que 
creuser davantage dans l'âme humaine^. Mais quelle 
diatribe hors de toute mesure contre l'invention des mi- 
roirs! Que de talent, mais en pure perte! Le génie des- 
criptif qui s'épuise à nous montrer la composition des 
miroirs et les effets de lumière le dispute à l'austérité 
sentencieuse. Quelle peinture de la vanité, depuis le jour 
où elle s'est complu à voir les traits du visage reproduits 
par l'eau des fontaines et le poli du métal, jusqu'à ces 
miroirs superbement ornés et à ces verres qui grandis- 
sent et multiplient les objets, inventions dont la débauche 
faisait un si monstrueux usage' ! 

Voilà le thème qu'adoptent à l'envi les écrivains en 
tous les genres. Il est visible que Salluste et Tacite su- 
bissent l'influence de ces idées. Quant aux poètes, tantôt 
ils tracent l'image indécise de cette félicité à peu de 
frais sous les traits de l'âge d'or, tantôt ils s'arment de 
la satire contre les vices de Rome corrompue. Je ne m'ar- 
rêterai qu'à Juvénal. 

Juvénal s'élevant contre le luxe, n'est-ce pas encore 
Scnèque écrivant en vers? Quelle énergie et quel feu, 
quel art savant et quelle violence préméditée, parfois 
factice, en tout cas patiente, puisque le satirique avait 

' De brevil. vil., cli. vu. 

- Consolai, ad llelviam.,ch. x et xi. i 

^ Qucsl. naturelles, ch. v, jusqu'au cli. xviu. 

I. S 



34 LE LUXE ET L'ÉCOLE KlfiOIilSTE. 

allcndii, poiii- rcxpriiiicr, (jiic les iiiiiiivais empereurs 
iiissenl iiioris ! 

Comment ne j)a^ lui savoir gré, toutefois, d'avoir 
tracé un tel portrait d'une noblesse dégénérée? Cet amol- 
lissement, cette corruption, ce lâche égoïsme, ressortent 
]>ar le contraste même avec l'étalage des bustes de cire 
qui décorent orgueilleusement les portirpies des patri- 
ciens. Comment ne pas applaudir quand le poêle mora- 
liste flétrit la passion effrénée de cette noblesse avilie par 
les jeux de hasard, quand il lui oppose les mérites des 
classes qui commencent à s'élever * ? Il y a là des leçons à 
l'adresse d'une fastueuse corruption dans tous les temps, 
il y a là des portraits qui n'ont pas de date, si romains 
qu'ils puissent paraître. Ainsi dans la célèbre satire da 
turbot : « Ce ventre qui vient, c'est Montanus : son abdo- 
men l'a mis en relard; Crispinus le suit, tout suant, 
et, dès le matin, plus farci de parfums qu'il n'en faut 
pour embaumer deux morts ; après lui un scélérat plus 
complet encore, Pompéius, qui, d'un mot glissé dans 
l'oreille du maître, a fait couper la gorge à tant de gens; 
puis Fuscus, dont les vautours de Dacie devaient un jour 
dévorer les entrailles. C'était dans sa villa de marbre 
que ce général avait fait ses études militaires ^» Certes, 
il est dans son droit, le poëte citoyen, quand il nous 
montre ces patriciens dégradés tombant, par saliélé des 
raffinements, de la vie élégante dans les plaisirs gros- 
siers de la populace, à laquelle ils se mêlent jusque 
dans les plus ignobles bouges. Voyez-les, endettés par 

* Sa t. VII. 

* Sat. IV. Traduction E. Despois. 



LE LUXE DANS JUVENAL ET PLINE L'AiN'GILN. Ô5 

leur prodigalité, cherchant à réparer les suites d'une 
ostentation insensée et d'une gourmandise sans bornes 
par la mendicité des places et de l'argent. Pour eux, nul 
métier n'est trop bas, nulle délation trop infâme. Ils 
ne craignent pas de prostituer les plus grands noms 
sous les yeux de Rome, qui le souffre et qui applaudit, 
sur le théâtre ou dans le cirque! 

Mais Juvénal est aussi l'écho fidèle de l'école rigoriste. 
Sa verve s'égare sur des délits imaginaires. Elle ne 
pardonne pas aux plus honnêtes des affranchis de s'être 
enrichis par une participation active aux plus utiles 
entreprises des travaux publics, à celles mêmes qui font 
aujourd'hui l'honneur, la fortune de nos ingénieurs. Ce 
n'est plus le luxe qu'il poursuit: c'est l'industrie, c'est 
la richesse, c'est l'activité humaiLe appliquée à l'exploi- 
tation de la matière, c'est la plus légitime extension des 
besoins. 

Sans prolonger plus avant une telle liste, il faut men- 
tionner au moins un esprit, grand malgré ses lacunes et 
ses préjugé^, Pline FAncien. Plusieurs des livres de son 
ouvrage sur l'histoire naturelle, d'ailleurs si remplis de 
détails curieux sur les usages raffinés et les objets pré- 
cieux, ne sont qu'une longue malédiction contre le luxe. 
Pline regarde l'usage des métaux précieux comme un 
grand malheur, comme l'origine même de presque tous 
les crimes, et l'invention de la monnaie lui paraît un 
forfait véritable, 

11 semblerait que les siècles qui ont suivi l'antiquité 
aient dû modifier assez promptcment des idées aussi 
absolues. Dès les derniers siècles du moyen âge, une 



50 LE LUXE ET L'ÉCOLE RIGORISTE. 

heureuse révolution s'est opérée. L'industrie déjà, le 
commerce surtout, sont des puissances avec lesquelles 
on compte. Sans doute, on rencontre encore dans le 
luxe de tristes abus : à l'origine, apparaissent le ser- 
vage et le monopole; mais combien souvent d('jà il a sa 
source dans le travail et sa justification dans un noble 
usage ! 

Il n'importe : la théorie change peu. On peut dire, 
d'une manière générale, que les idées classiques sur le 
luxe restent la monnaie courante du temps. Les lois 
somptuaires en portent la trace. Elles combattent plus 
d'une lois des abus réels, mais elles s'attaquent aussi à 
dos usages que les progrès de la richesse faisaient pré- 
valoir. Les légistes semblent avoir à cœur de parler 
comme Caton dans ses discours contre les femmes ro- 
maines. Les innovations tendant à l'agrément, souvent 
même à l'utilité, sont taxées d'immoralité par les chro- 
niqueurs du quatorzième et du quinzième siècle. Les 
cheminées sont traitées comme un luxe coupable. 
L'emploi du chêne dans les constructions inspire de 
même à un vieil auteur cette exclamation mélanco- 
lique : « Autrefois, nos maisons étaient de saule, mais 
nos hommes étaient de chêne ; aujourd'hui, nos maisons 
sont de chêne, mais nos hommes ne sont pas seulement 
de saule; quelques-uns sont tout à fait de paille, ce qui 
est un triste changement. » Les fourchettes, remplaçant 
l'usage naturel des doigts, semblent une corruption. 
La femme d'un doge ose se servir d'une fourchette d'or. 
Un vieux chroniqueur, Dandolo, raconte le fait avec 
horreur. 11 ajoute que cette malheureuse, « en punition 



L'ÉCOLE RIGORISTE DANS LES TEMPS MODERNES. 57 

du ciel, exhalait, bien avant sa mort, une odeur de ca- 
davre. » Les matelas succèdent aux paillasses : cela fait 
scandale. Les lits, garnis de couvertures de soie, ont des 
ciels ou de petits baldaquins d'où tombent des rideaux 
de toile : les rigoristes s'écrient que la morale est- per- 
due. A l'éclairage par des torches commencent à se 
substituer des chandelles de suif ou de cire, placées sur 
des chandeliers de cuivre ou de fer ; nouveau sujet d'in- 
dignation. Un vieil écrivain, italien aussi, né à Plai- 
sance, Jean Musso, décrit ces changements et s'en in- 
quiète. Il ajoute, comme si c'était le dernier trait d'une 
sensualité effrénée : « Enfin, on fait de grandes provi- 
sions de confitures. » Il semble qu'après ce comble de 
corruption, le monde n'ait plus qu'à finir. 

Passons rapidement. Qu'il suffise de marquer la suite 
de la tradition rigoriste. Elle se prolonge au milieu des 
splendeurs de la civilisation. Au seizième siècle, sous 
les Valois, tantôt on entend retentir les maximes 
sloïciennes, poussées jusqu'à l'apologie de la vie primi- 
live, tantôt on voit s'étaler les pieuses exagérations de 
Tascétisme. Il y a du stoïcisme dans les maximes du 
vertueux Lhospital, si noblement en lutte contre les 
scandales luxueux de la Cour. Montaigne écrit sur le 
luxe des pages fines et sensées; mais sa sévérité sur ce 
point, déjà portée bien loin, est exagérée sans mesure 
par son disciple Charron. Aux yeux de ce dernier mora- 
liste, se vélir serait déjà une sorte de luxe, attendu que 
l'v3 « vestir n'est point originel, ny naturel, ny nécessaire 
à l'homme : mais artificiel, inventé et usurpé par luy 
seul au monde. » Le vieil auteur voit dans ce caractère 



38 LE LUXE ET L'ÉCOLE l'.IGORLSTE. 

arlificiol comme un prnmicr (IrTîml d'où décoiilorit fous 
les vices de la mode et toute es[)ècc de corruption. << Or, 
à la suite qu'il est artificiel (c'est la coutume des choses 
artificielles de varier, multiplier sans fin et sans mesure; 
la simplicité est amye de la nature), il s'est estendu et 
multiplié en tant d'inventions (car à quoy servent la 
plupart des occupations et trafiques du monde, sinon à 
la couverture et parure du corps?) de dissolutions et de 
corruptions, tellement que ce n'a plus esté une excuse 
et un couvert de défaut et nécessités, mais un nid de 
vices : vexillam siiperbise^nidiis luxuria3\ » 

Le même écrivain traite de prétendues lYiisons la pu- 
deur et la nécessité de se garantir contre le froid, habi- 
tuellement alléguées ! Yoici comment il s'exprime sur ce 
second point : « Quant au froid et aux autres nécessités 
particulières et locales, nous sçavons que sous même 
air, même ciel, on va nud et habillé, et nous avons bien 
la plus délicate partie de nous toute découverte; 
donc, un gueux interrogé, comme il pouvait aller ainsi 
nud en hyver, respondit que nous portons bien la face 
nue; que lay estoit toute face^ » 

Pourtant, le vieux moraliste ne conclut pas à la nu- 
dité, il ne soutient pas que Vhomme est toute face. Au 
risque de se démentir un peu, il reconnaît un nécessaire 
physique et consent à ce qu'on s'habille. « Le vray et 
légitime usage est de se couvrir contre le froid, le vent 
et autres rigueurs de Vair. Pour ce, ne doivent-ils être 
tirés à autre fin , et par ainsi non excessifs, ny somp- 

' De la Sagesse, liv. III, ch. xi, 
' Id., liv. I, ch. VIII. 



MONTAIGNE, CHARRON, PASCAL, ETC. 39 

tueux, ny aussi vilains et décbirés : Necaffectatx sordes, 
nec exqukilx munditix \ » 

La Réforme protestante s'est montrée souvent rigo- 
riste dans le même sens. Qui le fut plus que Calvin à 
Genève? Au dix-septième siècle, Port-Royal, au sein du 
catholicisme, représente la tradition rigoriste avec un 
relief saisissant. On s'incline devant cette grandeur 
étroite et dure, qui se fait admirer comme ce qui est 
sincère et fort; on songe qu'une grande charité tem- 
père souvent cette austérité, adoucie en outre par le 
culte des lettres : mais comment ne pas signaler l'ex- 
cès? Le plus admirable écrivain de cette école, Pascal, 
touche à la question du luxe dans ses Provinciales. Il 
reproche à ses adversaires leur morale trop coulante sur 
ce chapitre comme sur tous les autres. Il discute lui- 
même sur le sens du mot super /lu. Mais n'oppose-t-il pas 
une exagération à une autre? Pour les docteurs de la 
morale facile , rien ne semble pouvoir être superflu. 
Pour le rigide janséniste, le superflu réprouvé com- 
mence dès qu'on ne vit pas en ascète. Un peu plus tard 
Fénelon dirige contre le luxe de vives attaques, qui 
prennent sous sa plume un caractère systématique dans 
cette cité idéale de Salente, censure en action du luxe. 
Il en laisse à peine subsister quelques marques dans le 
vêtements des classes les plus élevées, comme signe de 
la hiérarchie. Il faut voir là une réminiscence de Platon, 
et l'un des traits de la politique chimérique de Fénelon. 
Le Télémaque, la Direction de la conscience d'un roi, \ô 

* De la Sagesse, liv. III, cli. xl. 



4) LE LUXE I:T L'KCOLK l'.K;(MiLSTE. 

Trailé de l'Education des /illcs, sont remplis de jug^o 
mcnls sévères contre le lii\e et les raffinements. La 
chaire chrétienne, tout en s'élevant coiilre les abus du 
luxe, se garde en général d'un rigorisme intempérant. 
« Je sais^dira unMassillon, dont le langage ne fait ([ue se 
conformer ici à la tradition, et ne diffère pas de celui que 
tiennent un Bossuct et un Bourdaloue, je sais que les bornes 
du nécessaire ne sont pas les mômes pour tous les états; 
qu'elles augmentent à proportion du rang et de la nais- 
sance; que, môme dans les siècles apostoliques, on voyait 
dans l'assemblée des fidèles des hommes revêtus d'une 
robe de distinction et portant au doigt un anneau d'or, 
tandis que les autres, d'une condition plus obscure, se 
contentaient de simples vêtements pour couvrir leur 
nudité; qu'ainsi la religion ne confond pas les états, et 
que si elle défend à ceux qui habitent les palais des rois 
la mollesse des mœurs et le faste indécent des vêle- 
ments, elle ne leur ordonne pas aussi la pauvreté et la 
simplicité de ceux qui vivent au fond des champs, et de 
la plus obscure populace; je le sais*. » Le siècle de la 
Régence et de Louis XV devait verser du côté opposé au 
rigorisme dans la théorie comme dans la pratique. 
Pourtant le dix-huitième siècle a repris à sa façon la 
même tradition rigoriste avec quelques-uns de ses phi- 
losophes. Ils poussent jusqu'à la chimère la protestation 
contre le relâchement des mœurs et les raffinements des 
arts. C'est J. J. Rousseau qui exalte la vie sauvage; c'est 
Mably qui vante Sparte, et propose aux peuples mo- 

Dans un sermon, où d'ailleurs le luxe est traité fort sévèrement, sur 
l'Aumône. 



L'ÉCOLE RIGORISTE DE NOTRE TEMPS. 41 

dernes un idéal lioslilc aux principes des arts et de 
l'industrie : nous y reviendrons. 

II 

L'ÉCOLE RIGORISTE DE NOTRE TEMPS. 

Elle n'a pas disparu môme au dix-neuvième siècle, 
cette tradition du rigorisme, qui eût du rencontrer un 
obstacle dans une connaissance exacte des conditions mo- 
rales et des lois économiques de la société. Notre siècle 
a vu d'éminents écrivains gémir sur les progrès de l'in- 
dustrie, sur le développement de la richesse et du bien- 
être. Poètes et philosophes ont déployé à l'envi ce genre 
de spiritualisme, excellent comme protestation contre le 
honteux asservissement de la chair à l'esprit, mais ex- 
trême quand il s'attaque à ce qui constitue une partie 
nécessaire de la vie civilisée. Ils ont parlé avec un dédain 
hautain, presque avec injure, des inventions modernes, 
comme la mécanique et les chemins de fer, traité l'utile 
comme un parvenu de bas étage. Nous pourrions citer 
des poètes contemporains qui ont vraiment ici dépassé 
toute mesure. On n'a fait dans cette voie que com- 
menter, à vrai dire, un philosophe célèbre. M. de Do- 
nald, à de justes, à d'éloquents avertissements mêle dos 
jugements où l'on voit tout ce que la doctrine rigo- 
riste garde encore d'empire sur certains esprits \ L'au- 
teur de la Législaiion primitive regrette le temps « où, 

' Voir jJiu'ticiilièi-einoiiUlaiis les Mélaugcs lillêraircs de M. de Donald, 
t. I, le morceau inlilulé : « De la lUchesse ». 



42 i.K i.uxE FJ f;i:c<)F.e lur.onisTE. 

(lit-il, les premières nations s'iii(|iii(''lai(,'iit assez peu de 
savoir si elles avaient toutes les manufactures néces- 
saires à leurs besoins, on |iliilùl à leur luxe » iNmilniil 
M. de Donald aurait pu voir rpie ce temps était, diîpuis 
des siècles, déjà passé pour la France. Parler ainsi, c'élait 
faire le procès à Colbert, à Henri IV, qui introduisait l'in- 
dustrie de la soie avec la culture du mûrier; remontons 
à Louis XI, qui déjcà l'avait encouragée, etc. Et comment 
inipuler au seul luxe ces grandes industries dont s'alar- 
mait M. de Donald? Est-ce qu'on n'y trouve pas pour la 
part principale la fabrication de cboscs usuelles comme la 
laine, le coton, le fer? D'ailleurs la plupart des objets de 
mode et d'art dépendent de la petite fabrication ou de 
la main-d'œuvre isolée, auxquelles ce censeur de l'in- 
dustrie moderne s'est bien moins attaqué. M. de Donald 
n'est pas le seul qui rêve un peuple d'agriculteurs, 
comme si l'agriculture, dans les temps modernes, pou- 
vait être prospère sans les encouragements et les débou- 
chés que lui offre une riche industrie. A-t-on raison 
enfin de considérer comme des nouveautés le luxe exces- 
sif des villes et le paupérisme? Combien d'écrivains 
avaient, avant les progrès modernes de l'industrie, si- 
gnalé le luxe de la capitale! Ils ne manquent pas ces 
prédicateurs véhéments qui, aux quatorzième et quin- 
zième siècles, attaquent des abus trop souvent réels. A la 
fin du seizième, un des confesseurs de Henri IV, René 
Denoist, tonne contre les coiffures, les toilettes et les 
soieries des hommes de son temps. Avouez-le, nous 
autres hommes, nous sommes devenus plus simples, et 
René Denoist n'aurait guère à redire contre nos chapeaux 



L'ÉCOLE RIGORISTE DE NOTRE TEMPS. 43 

cl nos habits. Remontons plus haut. Dès le linitièmc 
siècle, le moine Abbon raconte le siège de Paris par les 
Normands. Il attribue la colère de Dieu à quoi? au luxe 
désordonné des Parisiennes'. Au sujet du paupérisme, 
qu'il fait naître du luxe, citons encore M. de Bonald : 
« Lorsqu'il n'y avait dans nos sociétés d'Europe ni com- 
merce ni argent, la bienfaisance songeait à donner au 
pauvre la poule mi pot. Aujourd'hui que les nations re- 
gorgent d'argent, qu'elles couvrent la mer de leurs bâti- 
ments et les marchés de leurs denrées, la philanthropie, 
obligée de vivre d'industrie, le met cà la soupe économi- 
que. » Soupe économique, cela sonne mal. Mais la poule 
au pot a-t-elle jamais été autre chose qu'une belle 
phrase? La misère du passé, fille d'un faste excessif 
bien plus que la misère d'aujourd'hui, fut pire que 
la nôtre. Quelles villes mal entretenues, remplies de 
mendiants organisés en corps d'état, et décimées sans 
cesse par les maladies les plus horribles! La soupe 
économique, distribuée par la bienfaisance publique, 
n'a pas eu, malgré d'élégantes railleries, tous les fâ- 
cheux résultats des distributions trop régulières qui se 
faisaient aux portes des anciennes communautés. Puis, 
encore une fois, qu'est-ce que les besoins factices et le 
luxe avaient à voir dans tout cela? Pour combien, 
du moins, entraient-ils dans cette révolution indus- 
trielle, où la demande des produits était surtout re|)ré- 
scntée par cette aisance laborieuse qui paye ce qu'elle 

* l'ropter vilium triiilexqno pi.iculuiii 

Qiii|)pe su|)i'rciliiiiii, Vcncris (iihkiuc Cœda vciiiistas, 
Ac veslis lucliosx clalio, le til)i lolliuii. 



44 LE LUXE ET J/ECOLE RIGORISTE. 

consomme par co qu'elle produit, el qui consomme sur- 
tout (l(i l'iililo'? 

Ainsi l'école rigoriste est restée conforme à ses anli- 
qucs tendances. Je vais plus loin. Elle ne les a jamais 
('•noncées avec plus d'insistance que dans certains ma- 
nifestes d'un mysticisme prétentieux. Qui n'a lu ces 
apologies où sont exaltés de préférence des saints (jui 
poussèrent jusqu'à des limites inouïes le manque de l( ul 
soin corporel? Qui n'a lu en termes peu déguisés l'éloge 
de la saleté'! La propreté a été peu s'en faut flétrie comme 
l'expression d'une complaisance coupable pour la chair. 
Le dix-huitième siècle inscrivait dans ses catéchismes de 
morale la propreté parmi les ver lus. — C'était sans 



* M. de Donald va jusqu'à écrire ces lignes, que nous cilons textuelle- 
ment, lignes dont nous approuvons le senlimcnl moral, et qui sont fort 
justes s'il s'agit de flétrir les abus du luxe, mais excessives, et remplies 
d'étranges aberrations économiques : 

Conseiller à une nalion de chercher les richesses que procurent les 
arts, les manufactures, le commerce, c'est, en d'autres ternies, l'exhorter 
à renoncer à tout esprit public, même à tous sentiments publics d'éléva- 
tion, de générosité, de désintéressement, et c'est vouloir la corriger de ce 
noble mépris des richesses qui a toujours caractérisé les grands hommes 
et les grands peuples, pour la jeter dans une activité inquiète dont l'ar- 
gent est le seul mobile et l'unique but, et qui tourmente la vie bien plus 
qu'elle ne sort à en jouir; c'est lui ôter sa première et sa plus précieuse 
richesse, el -son moyen le plus puissant de force et de durée. A cet égard, 
ou s'est quelquefois trompé. On a pris des peuples indifférents aux ri- 
chesses pour des peuples indolents, et l'on a oublié qu'il y a, dans une 
nation, plus d'esprit public à mesure qu'il y a moins d'intérêt personnel. » 
Fort bien. Mais le véhément censeur de la société moderne rencontre une 
objection gênante, l'Angleterre, l'industrieuse, la mercantile Angleterre, 
dont il n'est guère possible de contester l'énergique esprit public. L'auteur 
est réduit pourtant à le contester ou à l'atténuer en ne voyant dans la po- 
litique libérale des Anglais que défiance pour le gouvernement et jalousie 
pour les autres peuples. 



AITAQUES CONTRE LE LUXE ET L'ART : P.-J. PROUDHON. 45 

doute un mot bien solennel, et l'habitude de se laver 
ne mérite pas un tel titre. Mais le mot de vice n'est pas 
trop sévère pour désigner une saleté dégradante et re- 
poussante. Laissons là ces paradoxes qui traitent la pro- 
preté comme un raffinement blâmable. N'imitons pas 
les folies de sectes étrangères à toute religion qui ont par- 
fois, au milieu du même dégoût public, professé ce genre 
de cynisme. Un écrivain, Jean de Schweinichen, raconte 
qu'en 1571 il s'était formé, parmi les gentilshommes de 
Silésie, une association appelée « Société des impurs ». 
Les membres faisaient vœu de ne pas se laver, de ne point 
prier et de se conduire salement partout où ils allaient. 
Cette société professait du moins la brutalité complète, 
elle pratiquait des habitudes immondes, elle ne leur 
cherchait pas de pieux prétextes. 

La doctrine rigoriste a sa place dans les écoles socialistes 
qui ont joué un si grand rôle au dix-neuvième siècle, 
bien qu'en général elles soient loin de s'en inspirer. Pres- 
que toutes prêchent la jouissance. Le plus célèbre socia- 
liste contemporain semble faire seul exception. Personne 
plus que P. J. Proudhon ne s'est montré impitoyable 
pour le luxe. Plus exclusif que le christianisme et que 
le stoïcisme même, il ne se borne pas à combattre les 
passions de la chair; il prend, pour parler des femmes 
surtout, ce ton dur et farouche dont la tradition sem- 
blait perdue depuis la prédication des moines au moyen 
âge. Il voit dans la femme la source du luxe et de la 
corruption. « Bien loin d'aj)plaudir à ce que l'on ap- 
pelle aujourd'hui l'émancipation des femmes, j'incline- 
rais bien plutôt, dit-il, s'il le iallaii, à en venir à cette 



46 LK LLXE KT I/tCOLE RIGORISTE. 

cxlrriniU', à melln; les femmes on réclusion'. » Il va 
j)liis loin encore. Cet ini|)l;ic;il)le logicien n'dnit tout à 
une sorte d'égalité iiiveleuse, tenant compte, il est vrai, 
de la (jaantité, mais non de la (jualilé du travail. L.; 
génie est moins à ses yeux une supérioiil('' qu'un(; ma- 
ladie, il ne donne de titre à aucune rémunération. Phi- 
dias reçoit le même salaire que le dernier des manœu- 
vres ^ L'art! l'roudlion n'en parle qu'avec défiance et 
antipathie. L'idéal moral de l'auteur du livre : la Jus- 
tice et la névolution est ce (ju'on peut concevoir de 
plus triste. Une sorte d'algèbre sociale y accable tout 
clan, y éteint toute originalité. Et pourtant cet homme 
singulier, ce puissant écrivain avait ses qualités d'artiste, 
sa poésie à lui. Mais il n'en a rien giirdé dans ses ar- 
rangements sociaux. On y trouve un air de comploir 
qui dessèche et qui glace. Les arts, du moment qu'ils 
s'éloignent d'un certain réalisme peut-être moral tel 
qu'il le définit, mais assurément vulgaire, sont corrup- 
teurs\ H va jusqu'à former des vœux d'iconoclaste. Est- 
ce violence, emportement de logicien enivré, d'écrivain 
qui ne se possède plus? N'est-ce qu'une de ces menaces 
calculées pour l'effet, qui font partie de la rhétorique 
d'un polémiste habitué à se servir avec une habileté pro- 
vocante des gros mots, des imprécations effrayantes ? Il 
ira, dans un accès réel ou feint de fureur, jusqu'à deman- 
der que des toiles portant des noms chers à l'école fran- 

• Systèmes des contradictions économiques, ch xii. 

2 P.-J. Proudhon, passim., mais nolamraent : Qu'est-ce que la propriété? 
ch. m, y§ 5, 6 et 7. 

^ Voir le Principe de VArt et un des livres de l'ouvrage : Justice et 
Révolution, consacré aux questions d'art et de liltéialure. 



ATTAQUES CO.NTRE LE LUXE ET L'Al'.T : l'.-J. TROUDIION. 47 

çoise soient « effacées, lavées, vendues comme filasse', » 
Et quels sont les peintres obéissant à d'immorales fantai- 
sies qui provoquent ces colères? C'est un Horace Yernet, 
dont les inspirations n'ont rien qui puisse alarmer les 
consciences les plus scrupuleuses; c'est M. Ingres, dont le 
pinceau est si chaste. Triste et trop fréquente conclusion 
de l'école rigoriste : on l'a vue toujours aboutir à la des- 
truction fanatique des objets d'art. Les rigoristes de la 
religion, à l'époque de la Réforme protestante et dans les 
premiers siècles de l'Eglise, ont été animés de cette 
haine destructive. On croit inoffensifs ces anathèmes, 
purement théoriques simble-t-il. Illusion trop dissipée! 
Ils tomberont sur des imaginations grossières, sur des 
âmes violentes. Viennent les jours où la société semble 
près de se dissoudre, ces anathèmes prendront corps, ils 
deviendront d'affreuses réalités. Qu'ils arrivent ces mo- 
ments où l'interrègne de la civilisation est rempli par 
un retour aux instincts de la vie sauvage, alors on verra 

* Voici les paroles de Proudhon : « Moi aussi j'ai pensé alors que la 
Madone de M. Ingres était à invoquer. Paibleu! C'est le seul cloge que 
j'en ai caUsiidu faire. M:iis je dis aujourd'hui qu'une pareille œuvre est 
tout ce que l'on peut imaginer di- plus alisurde... Ces lubriques niysiicilcs 
sont tout simplement dignes du l'eu. » En parlant de M. Horace Vernet : 
(( Otez-inoi celle peinture : pour le vulgaire qui l'admire, elle e.st d'un 
dcteslable exemple; pour les honnèles gens qui savent à quels sentiments 
elle répond, elle est un sujet de remords. L'auteur a été payé, je suppose ; 
je demande que celte toile soit enlevée, ratissée, dégraissée, puis vendue 
ciinnne iiiassc au cliilTonnier. » Est-ce assez d'injures et de menaces? Tiail 
cela s'adresse à des individus. Voici qui est plus général : « Si le pu- 
blic comprenait l'injure qui lui est faite, il metlrait le feu à l'Exposition. 
Les artistes le traiteraient de Vandale : il les enverrait à Cayenne. » Quels 
progrès depuis i'ialon! Le grand philosophe grec reconduisait hors du Icr- 
ritoirc de sa répuljlique les poètes couronnés de lleurs. M. l'roudhon en- 
oie les artistes... à Cayenne! 



48 LE I.IIXE ET F/ECOLE RIGOUISTE. 

ce qu'il nous a été imj)Osé do voir à nous témoins im- 
puissants de ces tragédies honteuses, le feu mis aux 
édifices, les objets d'art brisés ou brûlés. Nous avons pu 
méditer, en présence des ruines de nos monuments, la 
vraie portée de ces élégants paradoxes académiques sur 
les lettres, les sciences et les arls_,que couronnait et 
applaudissait le dix-huitième siècle dans J. J. Rousseau, 
qui ne se doutait guère de leurs conséquences. Un Prou- 

dhon les reprenait avec un accent de menace Le 

malheureux grand publiciste soupçonnai l-il l'effet que 
devait avoir sa parole? 

Nous avons invoqué l'histoire : interrogeons mainte- 
nant la théorie, l'observation des faits de l'ordre social. 



CHAPITRE III 



LA THÉORIE DU RETRANCHEMENT DES BESOINS 



I 

LE PEU DE DÉVELOPPEMENT DES BESOINS SIGNE DE L'INFÉRIORITÉ 
DES ESPÈCES , DES RACES , DES ÉTATS DE CIVILISATION. — LES 
BESOINS MATÉRIELS EN RAPPORT AVEC LE DÉVELOPPEMENT MORAL. 

En jetant un coup d'œil sur les êtres organisés, le 
premier fait qui frappe, c'est que la multiplicité des 
besoins est le signe de la supériorité des espèces. Fau- 
dra-t-il accuser la loi du monde d'immoralité? Je ne 
suis pas de ceux qui nient la sagesse qui y préside; j'ose 
l'approuver d'avoir fait que l'homme eût plus de be- 
soins que les animaux les plus compliqués et les plus 
intelligents des autres espèces. Eux-mêmes ne se classent- 
ils pas en importance selon la quantité et l'intensité des be- 
soins de leur nature? Vous reculez ainsi depuis le cheval 
ou l'éléphant jusqu'aux zoophytes, en traversant toute 
l'échelle intermédiaire. Mystère profond ! Le besoin qui 
semble par lui-même une infériorité, une servitude pé- 
nible, est un signe et devient une cause de supériorité. 

I. 4 



10 \A TlIKoIili; IiU lir.TUANCIIEME.NT UKS l!i;SOINS. 

Le besoin no suffit pas sans doute à o|)('rci' un [(■! mi- 
racle. Si celte supériorité l'accompagne, c'est qu'il existe 
(les faciilU'S qui y correspondent, et auxquelles les be- 
soins donnent l'éveil. 

Là est l'explication de ce fait au premier abord si sur- 
prenant. Voilà comment les êtres qui paraissent le plus 
dépendre des choses, sont ceux-là mêmes qui aniveiil à 
prendre sur la nature le plus d'empire. Si ces êtres 
étaient seulement sensibles, ils seraient soumis à une 
véritable torture : ils subiraient sans espoir et sans terme 
le supplice des désirs inassouvis. Mais ils sont actifs et 
doués d'une intelligence qui, mise en mouvement par la 
crainte de souffrir et le désir des satisfactions, cherche 
au dehors tout ce qui peut répondre aux exigences de 
leur nature. 

Voilà un fait souverain, capital, puisqu'il tient à 
l'ordre universel; il serait bon de le consulter avant 
de s'écrier que les besoins sont une honte, un fléau, un 
mal qu'il faut supprimer par le fer et le feu. 

Le spectacle de l'humanité ne dément pas ce premier 
aperçu. 

Ce que je viens de dire des espèces, on doit l'appliquer 
aux races. 

Races sans besoins, races sans idées. 

Nous disons besoins : nous ne disons pas appétits 
brutaux; nous faisons cet honneur à la théorie des be- 
soins de l'homme d'y faire figurer, à côté et au-dessus 
des besoins matériels que nous ne voulons pas suppri- 
mer, des besoins d'ordre supérieur. 

Tout se tient, tout s'enchaîne dans l'être humain et 



LES BESOINS, CAUSE DE DÉVELOPPEMENT. 51 

dans la civilisation. On parle de Tétat de nature. Qu'est- 
ce que cet état? A le prendre k la lettre, ce serait l'élai 
d'inertie, d'enveloppement des facultés, le sommeil de 
l'âme et des sens. Mais ce n'est pas là la vraie nature 
de l'homme : au contraire, elle obéit à sa loi en agis- 
sant, en se raidissant contre l'obstacle. Or, comment 
s'exerce d'abord cette activité? Les nécessités physiques 
sont les premières qui se révèlent avec un caractère ur- 
gent. Y subvenir sera donc son premier mobile éner- 
gique. Mais que d'idées l'homme acquiert dans ce tra- 
vail, que d'observations et de réflexions s'y développent, 
combien de connaissances s'y accumulent! Industrie et 
science naissent ensemble. A chaque appel du besoin 
correspond un nouvel effort. Les besoins deviennent plus 
variés, les industries deviendront plus nombreuses. Les 
moyens marchent à la suite des désirs, sous la con- 
dition d'efforts répétés et toujours plus habiles. Bien 
qu'il ne s'agisse guère que du vivre, du couvert, du 
vêtement, combien d'ingénieuses découvertes! Les rela- 
tions sociales sans ce stimulant ne seraient pas nées. 
L'idée du juste s'éveille, le sentiment de la bienveillance, 
celui de l'humanité, apparaît au milieu des mœurs les 
plus rudes et même des luttes les plus atroces. Le su- 
perflu se montre déjà comme un raffinement, matériel 
souvent, non pas toujours pourtant : l'art n'est-il pas un 
superflu, comme nos sentiments les plus exquis? Le corps 
et l'ame se raffinent ensemble. Des goûts épurés, des sen- 
timents perfectionnés ne se sont jamais rencontrés av* c 
une vie matérielle grossière à l'excès. 

On ne s'aperçoit pas qu'avec ce beau zèle de morale on 



b-2 LA TllGORIE DU RETRANCHEMENT DES BESOINS. 

aboutit à supprimer le travail. Car il tient à ce superflu 
que nous venons de voir s'ébaucher pour ainsi dire. Un 
raffinement paraît, mais à quel prix? A la condition 
(pi'iiM travail nouveau naisse à son tour. On ne déchire 
plus avec les mains et les ongles les chairs saignantes; 
on ne se contente plus de porter des peaux de bêtes ; on 
cuit, on prépare, on assaisonne les aliments, on tient à 
leur donner un goût agréable; on carde, on file, on 
lisse, on découpe avec un certain art la laine; on passe 
souvent, quoique cet ordre ne soit pas invariable', du 
nécessaire à l'utile, de l'utilité première à la commo- 
dité, de la commodité à l'agrément; le goût, les yeux, 
les différents sens ont acquis des exigences; le sentiment 
des convenances, des proportions, s'impose à tout ce qui 
sort de mains plus expérimentées de jour en jour. On 
nous dit que ce sont des besoins qui se satisfont : nous 
répondons que tout cela c'est du travail qui naît. Elément 
de moralité qu'il est inconcevable qu'on oublie ! En 
modifiant les choses, c'est sa propre éducation que 
l'homme est en train de faire. Il ne les transformera 
jamais autant, malgré l'apparence, qu'il ne s'est trans- 
formé lui-même en y appliquant ses efforts libres et 
réfléchis. Le travail a fait un nouveau monde. Osons dire 
plus : il a fait un nouvel homme. Allons plus loin en- 
core : il a fait l'homme. Travailler, c'est se posséder. 
Travailler, c'est prévoir. Travailler, c'est connaître le 
rapport des moyens aux fins. Est-ce tout? Non : c'est 
aussi s'engager aux autres hommes, et demander qu'ils 

' Nous établirons inèmc qu'une bonne partie du su[ierflu est antérieure 
au développement du nécessaire. 



LES BESOINS, CAUSE DE DÉVELOPPEMENT. 53 

s'engagent de la môme façon. C'est l'école du respect 
mutuel. C'est la société vraie qui commence. Elle ira 
s'étendant peu à peu aux limites mêmes du monde, par 
la communication des idées, par les échanges de services 
et de produits de tout genre ! 

Qu'apportez-vous donc, ô rigoristes, à la place de ce 
mobile puissant, le besoin^ de ce principe moralisateur, 
le travail? Mettons de côté encore une fois certaines na- 
tures d'exception portées vers la vie contemplative où 
elles placent la perfection ; voyons la masse humaine : 
(|ue lui offrent ces prétendus sages ? son ennemi le plus 
redoutable, le plus destructif, la force d'inertie. N'est-ce 
pas là le comble de l'illusion, la tentation la plus dan- 
gereuse à laquelle l'humanité fut jamais soumise, à 
savoir le mal pris pour le bien, la paresse devenue vertu, 
l'immobilité divinisée, c'est-à-dire lestupide mysticisme 
de l'Orient?... Oui, au fond de la théorie du retranche- 
ment il y a tantôt la haine, tantôt le mépris systématique 
du travail et môme du mouvement. Les représentants les 
plus conséquents de cette tliéorie, ceux qui l'ont prise à 
la lettre et mise en pratique, ont poussé le délire jusqu'à 
s'infliger l'immobilité physique, jusqu'à faire en ce genre 
(le véritables tours de force : témoins les faquirs de 
l'Inde. Le travail, ces représentants héroïques du re- 
(ranchement absolu se le sont imposé, il est vrai, quel- 
quefois sous les formes les plus dures, mais sous 
l'absurde condition qu'il fût sans utilité. Que voulaient- 
ils donc ? tantôt épuiser les forces du corps, dompter la 
chair, tantôt montrer la vanité des efforts humains ; et 
c'est ainsi que certains anachorètes de la Thébaïdc s'im 



54 L\ TIlF.OrUE Dr PTTnANCIILMLM DKS HESOINS. 

j)o.'ra'cnt à eux-mùmes, cl ù ceux qui venaient se réunir 
à eux, (l'aller à des distances énormes, sous les rayons 
d'un ardent soleil, chercher av(;c des cruches de l'eau 
dans le Nil, et pourquoi ? pour arroser un hâlon planté 
dins le sable du désert, et qui iic pouvait reverdir. San- 
glante épigraniinc contre l'activité humaine, symbole 
désespérant du néant de ses résultats! Laissons là ces 
rêveurs rétrogrades et revenons aux réalités. 

Résumons du moins les points principaux mis hors 
de contestation. Il reste établi que les besoins offrent un 
rapport avec la supériorité des espèces, et que les con- 
ditions du développement humain obéissent à la même 
loi ; que, si la prédominance des besoins matériels pré- 
sente les dangers les plus graves, l'anéantissement de ces 
besoins est pis que cela, car ce sont nos facultés frap- 
pées de mort; (Miliii, qu'entre le développement des be- 
soins matériels et le raffinement des besoins moraux, il 

y aussi des affinités Certes nous sommes loin de 

croire que le monde ne présente que des harmonies, 
mais il est loin de n'offrir que contradictions ; le monde 
est une harmonie qui s'établit par la lutte, mais il est 
une harmonie. 



II 

LE NÉCESSAIRE EST INSUFFISANT COMME STIMULANT DU TRAVAIL. 

On insiste et l'on dit : c'est le travail moralisateur 
que vous invoquez, c'est la sociabilité humaine, c'est un 
légitime bien-être. Eh bien! le nécessaire y suffit. — 



INSUFFISANCE DU NÉCESSAIRE COMME STIMULANT. 55 

Voilà l'argumeat le plus spécieux des ennemis du su- 
perflu. Otons-leur ce sujet de triomphe. 

L'expérience a répondu : elle montre où en sont les 
sociétés pourvues seulement de ce nécessaire indispen- 
sable, comme les habitants des régions tropicales. Heu- 
reux peuples, ils n'ont, comme on l'a dit, qu'à cueillir 
le pain sur l'arbre ; quelques feuilles de palmier suf- 
fisent pour les couvrir : le résultat... c'est qu'ils ne tra- 
vaillent point. Le cultivateur mexicain, tel que l'a décrit 
M. de Humboldt, voilà l'homme du retranchement des be- 
soins, le représentant fidèle du strict nécessaire. Habitué 
à obtenir, au moyen de deux jours de travail, de quoi 
subvenir pour la semaine aux nécessités de son existence 
et de celle de sa famille, il se repose les cinq autres 
jours. Merveilleux effet de la satisfaction facile d'un 
besoin grossier : cet homme passe cinq jours dans une 
quiétude somnolente ! Arranger sa hutte, augmenter, 
orner son mobilier, il n'y songe pas : il ne pense pas 
même à prévoir la mauvaise récolte. Qu'une seule 
vienne à manquer, il éprouvera, au sein de la plus fer- 
tile contrée du monde, toutes les horreurs de la famine*. 

Mais nous faut-il donc aller chercher si loin nos preuves! 

Nous n'avons que trop d'exemples, chez nous, de l'in- 
suffisance du nécessaire pour exciter toujours l'énergie 
})ioductive. IN'avons-nous pas nos classes pauvres ou 
plutôt misérables, et qui n'ont pas, comme les tribus 
sauvages, la ressource de la banane? N'a-l-il pas suffi 
de distributions à^ soupe et de vivres, doiiiiées avec la 

* l'umbohll, Nouvelle i'sinujnc, t. IV, cli. in; t. II, di. v. 



50 I,\ TIIÈOrUK DU RETUANCIIFCMKNr DES BESOINS. 

régularité des productions naturelles, pour créer des 
légions de pauvres, en Angleterre, en France, et partout?.. 
Combien de fois on en a eu la preuve! La certitude de 
recevoir la pitance la plus misérable jetée en pâture à 
la faim agit avec une efficacité déplorable pour favoriser 
la paresse. C'est là môme un des principaux arguments 
sur lesquels Maltlius s'est appuyé pour demander dans 
son pays la révision de la fameuse loi des pauvres. Il mon- 
trait qu'elle contribuait à faire des pauvres et, qui pis est, 
à les faire pulluler par l'imprévoyance que donne le be- 
soin satisfait ou se croyant assuré de l'être. 

Règle générale : pour le progrès, il ne suffit pas qu'un 
besoin existe, il faut de plus qu'il soit senti. C'est à cette 
condition qu'il peut devenir un principe d'activité. 
Quelle meilleure preuve en donner que ce qui s'est passé 
chez nous pour les logements insalubres? Des écono- 
mistes, animés par un sentiment d'humanité, ont mis 
à signaler ce fait lamentable une énergie trop justifiée 
par l'étendue du mal. Quelle chaleur d'âme, quelle insis- 
tance y déployèrent un docteur Villermé, un Adolphe 
Blanqui ! Etait-ce donc que les ouvriers de Rouen, dans 
leurs greniers, ceux de Lille, dans leurs caves, etc., se 
plaignissent beaucoup? Non: Vaccoutumance leur ax ait 
rendu ce genre de mal très-tolérable. Elle ne fait pas 
qu'on ne souffre point physiquement et qu'on ne meure 
point, mais elle fait qu'on supporte les conditions où l'on 
vit comme un mal nécessaire. Tout plutôt que le change- 
ment ! Lorsque l'heure de la réforme eut sonné et qu'il 
fallut évacuer les logements insalubres, les principales 
résistances vinrent de qui?... des ouvriers eux-mêmes! 



LE LUXE ET LE CLIMAT. 57 

La théorie du nécessaire suffisant est surtout insoute- 
nable dans nos climats, dans ces régions, où le nécessaire 
n'est obtenu qu'à force de travail, où la nature même 
des choses fait que nécessaire et superflu se mêlent, 
s'enchaînent, s'appellent d'une façon inévitable et indis- 
soluble ^ Combien il entre de superflu dans ce qu'ex 
prime le mol confortable, de ce superflu, il est vrai, doni 
on pourra dire : Le superflu, chose très-nécessaire. Toute 
notre vie est factice. Il nous faut une chaleur factice, 
des lumières factices, une joie factice, puisque le ciel 
nous la refuse. Se figure-t on un habitant de Londres 
attendant sa gaieté de la température? De là, la plupart 
de nos réunions, de lios fêtes, de nos spectacles, et le 
genre de luxe tout particulier qui s'y déploie. Cet enche- 
vêtrement du nécessaire et du superflu constitue une des 
causes d'activité les plus puissantes. Et ne voyez-vous 
pas que la plupart de ces choses se consomment vite, 
qu'il faut qu elles soient sans cesse renouvelées, ce qui 

* « Il y a, dit Montesquieu, dans l'Europe, une espèce de balancement 
entre les nations du Midi et celles du Nord. Les premières ont toutes sorles 
de commodités pour la vie et peu de besoins ; les secondes ont beaucoup 
de besoins et peu de commodités pour la vie. Aux unes la nalure a donné 
beaucoup, et elles ne lui demandent que peu; aux autres la nature donne 
jieu, et elles lui demandent beaucoup. L'équilibre se mainticMit par la pa- 
resse qu'elle a donnée aux nations du Midi, et par l'industrie el l'aclivilé 
qu'elle a données à celles du Nord. Ces dernières sont obligées de Ira- 
vailler beaucoup, sans quoi elles manqueraient de tout et deviendraient 
barbares. » Montesquieu ajoute que les peuples du Nord ont besoin de la 
liberté, qui leur procure plus de moyens de satisfaire tous les besoins que 
la nature leur a donnés, taudis que, selon lui, les peuples du Midi pouvant 
aisément se passer de ricliesses, peuvent encore mieux se passer de libeité. 
On peut contesti'r ce (ju'il y a d'excessif dans cette dernière conclusion 
sans révoquer en doute ce qu'il y a de vrai dans l'idée générale. — {Es- 
prit des lois, liv. XXI, cb. ni.) 



53 I-.V TIIÉOI'.IE nu RCTIIANCIICMENT DliS BESOINS. 

liicl enjeu une masse énorme de travail et de capital ? 
Vuilà l'effeL de besoins multiples et impérieux. Il n'est 
j as vrai de dire que la plupart soient de convention, dé 
pendent d'une opinion vaine et capricieuse. Il ne l'est 
pas davantage d'affirmer qu'ils constituent un syLarilisme 
immoral par eux-mêmes. La masse humaine ne se 
compose pas de riches voluptueux : n'est-ce pas elle 
pourt;mt qui consomme la plus grande partie de ce su- 
perflu agréable, dont on se passerait à la rigueur, mais 
qui ne pourrait disparaître sans que l'homme se trouvât 
réduit presque à une vie d'anachorète ? Le peuple y lient 
comme le riche, et, chez nous, entre mille autres preu- 
ves, qui ne sait que le manque de sucre et de calé a été, 
dans la petite bourgeoisie, une des causes, non des moins 
vives, de mécontentement contre le premier Empire? 

Renoncez donc à cette thèse qui croule de toutes parts 
du nécessaire suffisant pour produire une puissante in- 
dustrie, même une agriculture féconde et variée... Le 
budget du superflu ! Il ne serait pas impossible de l'éta- 
blir, jusqu'à un certain point, par des chiffres qui 
seraient concluants. On verrait bien alors combien est 
immense sa puissance productive. Il suffirait d'évaluer 
les impôts qui portent sur nos consommations. Pour peu 
qu'on y joignît un énoncé plus ou moins approximatif 
des valeurs auxquelles donnent lieu la plupart des manu- 
factures, ne serait-il pas évident que cette richesse 
s'évalue par milliards ? Mais ici encore l'écueil d'une 
-, statistique véridique et complète serait dans le mélange 
pour ainsi dire indiscernable du superflu et du néces- 
saire. Faites-donc dans le prix d'un meuble lajjarl exacte 



LE LLXE ET L\ FRANCE. 59 

de rornementation, de la forme; faitos-Ia aussi dans 
les étoffes de soie, de colon, de laine ! Dites ce que vaut 
le dessin, ce que vaut la couleur. Essayez d'établir la 
part de l'utile et de ce qui n'est qu'agrément, dans des 
consommations comme celles du vin, du sucre, du lait 
même, qui se mêle à une quantité de friandises. La 
théorie du retranchement n'est donc pas plus heureuse 
sous cette forme plus modérée que sous les autres. Qu'elle 
ne vienne plus affirmer que le nécessaire strict ou pres- 
que strict suffirait à tirer l'homme de son atonie, à créer 
une civilisation véritablement développée. Thèse inadmis- 
sible pour les régions auxquelles la nature a souri: thèse 
complètement fausse pour nos pays. Le choix libre ne nous 
est pas laissé : nous sommes condamnés à rester à demi 
sauvages ou à devenir à peu près ce que nous sommes. 
Quant à essayer même de démontrer que par ces 
exclusions, vous laisserez sans emploi le génie de l'in- 
vention, que les bras eux-mêmes resteront sans occupa- 
tion, en vérité, j'aurais honte d'insister. Mais je réponds 
à des livres, à des sermons, à des harangues qui sont 
d'hier, et qui ont leurs enthousiastes approbateurs. Que 
faites-vous des plus vives facultés de la France, vous qui 
parlez, dites-vous, au nom du pays, que faites-vous de cette 
France qu'on a pu nommer une artiste? Ces milliers 
d'artisans qui travaillent les métaux, les étoffes, l'ivoire, 
le bois, les gemmes, toutes les matières précieuses avec 
un art, un goût infini, à quel emploi les destinez-vous ? 
Il ne faut pas trop d'ouvriers de luxe!... N'en faut-il pas, 
et même beaucoup, dans nos pays civilisés? Dans cotte 
grande œuvre de coopération et d'association universelle. 



CO I.\ TIlf:OI\IE [)U IîF,Tn\N(.llFJIENT DES BESOINS. 

nui naît de la division du travail, ne faut-il pas aussi des 
diversités? Certaines races paraissent plutôt faites pour la 
production grossière, commode, à bon marché; d'autres 
sont destinées à faire une part plus large a ces produits 
dans lesquels la main-d'œuvre joue un rôle plus grand 
que la fabrication mécanique. A elles ces produits où 
l'esprit a mis sa marque, et d'où se dégage un charme 
particulier, un charme fin, apprécié par tous les peuples 
impuissants à l'égaler. Olezàcette race française ces inu- 
tilités, ôtez-lui la soie, qu'on remplacerait par le coton, 
ôtez-lui les statues, les tableaux, les marbres, les bron- 
zes, les velours, les bijoux, ces milliers d'objets de toute 
nature, tissés, tramés, brodés, ourdis par des doigts « de 
fées » , vous lui ôtez son travail, son revenu, sa puissance, 
son instruction, la meilleure partie d'elle-même. 

Que dire de cette école qui a toujours l'agriculture à 
la bouche? Est-ce qu'une partie de la culture n'a pas 
pour but la teinture des étoffes? N'est-ce pas l'induslrie 
luxueuse des villes qui encourage même la culture du 
blé en mettant un prix rénumérateur à ce produit indis- 
pensable? La navigation n'y est-elle pas intéressée, ainsi 
que tous les autres moyens de transport? 

Nous prions le lecteur converti à ces idées de nous par- 
donner notre insistance ; ce n'est pas à lui qu'elle s'a- 
dresse; pourquoi faut-il aujourd'hui toutdémontrer?Nous 
désirons qu'il reste au moins établi qu'il y a une solidarité 
du nécessaire et du superflu, une mise en action commune 
de toutes les facultés qui s'ébranlent à la fois ou sont frap- 
pées de paralysie. Ce sont là des vérités d'expérience. On les 
voit toutes jaillir ensemble dès qu'on presse l'examen de 



LA CIVILISATION EST-ELLE IMMORALE? Cl 

cette théorie; elles montrent que l'homme est un, que 
la civilisation est une, qu'on ne la mutile pas impuné- 
ment, et que, lorsqu'on la mutile, on détruit même ce 
([u'on a prétendu conserver! 

III 

ARGUMENTS TIRÉS DES PEUPLADES BARBARES OU SAUVAGES, DES EXCÈS 
DE LA CIVILISATION, DE LA CORRUPTION DES VILLES. 

Une école sociale, assez accréditée en ce moment, 
vante certaines peuplades livrées à une sorte de com- 
munisme agricole. Les disciples de cette école ont décrit 
récemment certaines populations de Grimée, heureuses 
et ignorantes. Ils ont loué les paysans en communauté 
de Ning-Po-fou, encore plus ignorants, et non moins 
lieureux. Il y a aussi, disent-ils, dans l'histoire, des 
moments où l'homme se montre sous un aspect plus 
simple et plus pauvre, sans être deslitué de toute bonté 
morale, plus pur, plus innocent en somme que dans nos 
sociétés plus raffinées. 

Ceux qui décrivent sous des traits, je le crains, un peu 
flattés, ces populations satisfaites d'une existence rétrécic, 
la seule dont elles aient l'idée, auraient-ils la prétention 
de nous les faire prendre comme des modèles, et leur 
sort comme étant vraiment la situation désirable d'une 
créature faite pour la lutte, et, pour tout dire, perfectible? 
Ce serait bien naïf. On aura beau vanter le bonheur 
de ces sociétés, il y a des bonheurs que l'humanité, à un 
certain point de dévclo])pement, ne peut plus envier. 
Un peuple avancé, si éprouvé qu'il soit, ne peut se mettre 



G2 lA TllÉORII': DU HF/rnANCIIEMENT DES DFSOINS. 

à désirer do vivii; coiiun(^ les p('ii[)los nnfanls, non plus 
qu'un liommn d'un f'Sj)ril cultivé, cnt-il connu toutes 
los nnxirtés de la reclierelio, ne peut de gaieté de coîiir 
envier l'espèce de simplicilé bienheureuse des personnes 
ignorantes. C'est de l'orgueil, dit-on. Peut-être. Mais, 
otez cet orgueil-là, tout s'arrête. 

On est devenu moins affirmatiï sur le bonheur et 
l'innocence des sauvages, f.es voyageurs ont fait justice 
de ces types d'innocence naïve et d'indépendance fière 
qui n'existaient que dans les rêves d'une imnginafion 
blasée. Les barbares prendront-ils la place qu'il a fallu 
retirer aux sauvages dans notre admiration? Cela serait 
difficile. On a dit que Tacite avait fait la leçon à Rome, 
en retraçant les mœurs des Germains. Si tel a été son 
dessein, je crains qu'il n'ait bien mal réussi. Il les montre 
haïssant le travail, aimant à la passion, le vin, le jeu, 
l'argent, le plaisir. On a donné un corps à la théorie du 
retranchement dans un Etat modèle en alléguant 
l'exemple de Sparte. Justice est faite de l'admiration ex- 
cessive que l'on portait à cet idéal, pris cette fois dans 
l'histoire, mais avec autant d'oubli des conditions de la 
société moderne que d'ignorance souvent de la vie an- 
tique. Qui ne le juge cet Etat Spartiate, organisé sur le 
principe de la négation de tout hixe et de toute indus- 
trie, comme de la vraie famille et de la propriété indivi- 
duelle ? Qui n'y découvre une corruption dissolvante, la 
révolte sourde des instincts qu'on avait voulu comprimer, 
et qui ont fini par miner cette oeuvre factice ? Ce couvent 
• guerrier, malgré ses féroces vertus militaires, a fini dans 
le vice et dans la dépravation, de môme que d'autres 



LA CIVILISATION EST-ELLE DIJIORALE? 63 

cités célèbres ont fini dans le fasle et dans les délices. 
On accuse la civilisation d'immoralité. Quand donc 
cessera-t-on de faire abus d'un procédé de raisonnement 
trop souvent usité en ces matières? Quand cessera-t-on 
de montrer certains mauvais côtés fort apparents, qui 
tantôt ne dépendent pas de la cause qu'on leur attribue, 
et qui tantôt n*en dépendent que comme un inconvé- 
nient attaché à un bien beaucoup plus grand? C'est de 
cette façon que l'on a critiqué la propriété, l'béritage, 
la famille. Ainsi en use-t-on h l'égard de la civilisation. 
On a censuré ses vices, qui sont plutôt au fond ceux de la 
barbarie persistante que les siens propres : on n'a pas 
voulu voir les vertus qu'elle développe. Où en serait sans 
elle la responsabilité libre, cette supériorité par excel- 
lence, source de toutes les autres? Que devient cette pré- 
cieuse faculté dans les limbes de l'état sauvage ou dans 
le déploiement arnarchique de la vie barbare? On se 
demandé de même où en seraient la sociabilité, la bien- 
faisance, où en serait la justice? C'en serait fait aussi 
de cet héroïsme réfléchi, d'autant plus élevé et méritoire 
que l'homme sent qu'il a plus à perdre en mourant. La 
civilisation, dit-on encore par allusion surtout à la part 
de luxe et de raffinement qui s'y développe, la civilisa- 
tion affaiblit. Sans doute l'écueil est à craindre. Pour- 
tant les nations les plus véritablement civilisées ont 
prouvé cent fois qu'elles pouvaient se montrer énergi- 
ques, capables de constance et de suite dans la volonté, 
soit dans les arts de la guerre, soit dans les arts de la 
paix : car la paix chez les modernes est une paix labo- 
rieuse; elle suppose une volonté ferme et agissante, des 



Oi LA TllÉOlUK IjL r.LTUA.NCllI'ME.Ni DLS ULbOINS. 

efforts perpétuels, une énergie niotlesle autant (jii'infa- 
ii"-al)le qui se déploie partout, aux champs, dans râte- 
lier, sur mer et sur terre, et aussi dans le laboratoire 
et dans le cabinet du savant. Une telle quantité de tra- 
vail, immense, on peut le dire, malgré la part trop 
grande qu'il faut faire à la paresse, elle est concilia- 
ble avec un énervement général? 

« L'amélioration des mœurs, écrit un de nos publi- 
cistes contemporains, ajoute aux pouvoirs de l'industrie; 
les progrès île l'industrie amènent ceux de la morale. 
Il n'est pas vrai qu'en acquérant plus de bien-être nous 
devenions moins sensibles à la considération. Je ne 
veux pas admettre que les habitants de Paris aient 
moins d'honneur aujourd'hui qu'ils n'en avaient au temps 
de la Ligue ou à des époques plus reculées et plus bar- 
bares. Je ne saurais imaginer qu'en pavant et éclairant 
leurs rues, en purifiant et ornant leurs demeures, en se 
procurant de meilleurs habits et de meilleurs aliments, 
en se tirant par le travail de l'ordure et de la misère, 
ils aient dû perdre de leur dignités > 

Mais voici le grand mot lâché : les vices, les misères, 
les« excès delà civilisation», les malheurs d'une civili- 
sation trop avancée ! N'ya-t-il pas une énorme confusion 
dans ces locutions devenues usuelles ? Je n'hésite pas à 
répondre : Il n'y a pas, il ne peut y avoir à parler avec 
rigueur, d'excès de civilisation. Vous qui usez de ces 
termes, vous faites allusion à des abus qui prouveraient 
plutôt que la civilisation est trop incomplète ou trop peu 

* cil. Dunoycr, Liberté du Iravatl, 1. 1, Introducliou. 



LES PRÉTENDUS EXCÈS DE CIVILISATION. G5 

avancée, car la civilisation doit s'entendre aussi appa- 
l'einment des lumières et de la culture morale. De quel 
droit la réduisez-vous au progrès matériel? Pourquoi 
l'identifiez-vous avec quelques excessifs raffinemenls 
sensuels ? Ces excès sont précisément le fait de 
certains nations orientales : à votre compte elles se- 
raient les nations les plus civilisées qui soient au monde. 
C'est confondre la civilisation avec une barbarie raffinée. 
Ne craignez donc pas d'être trop civilisés, c'est-à-dire 
trop cultivés intellectuellement et moralement. Celle 
crainte est encore plus chimérique qu'elle n'est présomj - 
tueuse. C'est ainsi que vous nous effrayez de cet excès de 
production dont une certaine école nous a plus d'une 
fois menacés, et qui serait reflet de besoins multipliés et 
de ressorts trop tendus. Xon, il n'y a pas non plus, il ne 
peut pas y avoir (V excès général de ce genre , et l'iuima- 
nité n'est pas à la veille de nager dans cette universelle 
abondance \ On a dit, répété avec le môme aveuglement 
en })arlant spécialement de notre pays, sans savoir 
qu'on obéissait aux inspirations de cetle môme école, 
toujours inquiète des développements du li'avail et de 
l'industrie : « La France produit trop ». Et qu'est-ce donc 
vraiment, répondrons-nous encore, qu'est-ce qu'elle pro- 
duit trop, cette France bienheureuse? Est-ce donc l'en- 
semble des choses utiles ou agréal)Ies à la vie, quand il 
y a tant de pauvres?.. Et ne sait-on pas d'ailleurs à quelle 
faible quantité se réduirait pour chacun la somme des 
biens si on la partageait également entre tous? Que Ton 

' Sur celte idée si cliiiiiérique, je reiivdie aux premiors cliapilivs, aussi 
conciliants que spirituels, de 1"'. liasliat : Sopliisincs économiques. 



CO LA TlIliOUlE DU RETKANCIILME.NT DES DESOINS. 

désigne (loiiccuLoljjct produit surahond.iininent. Est-ce 
la laine, quand il y des gens qui ont lioid; est-ce le blr, 
quand il y a des gens qui man(iueiil de pain? Cessons de 
tenir un langage pusilhinime et contradictoire. Tiavail- 
lons, produisons, civilisons-nous sans remords. 

C'est le moment de répondre à une accusation j)lus 
spéciale qui se rattache dii'ectemenl à la question du 
luxe. Je veux j )a ri cr des griefs articulés parles défen- 
seurs attitrés du retranchement du besoin contre les vil- 
les, surtout contre les grandes villes. Un d'entre eux que 
j'ai déjà cite* croit avoir condamné d'un mot nos gran- 
des villes en les appelant a des capilales d'industrie et de 
révolution. » Ce n'est pas aux seules villes occupées par la 
grande industrie que celte accusation s'est adressée. Elle 
a retenti contre toutes les villes en général depuis l'an- 
tiquité. Elle est, en un mot, une tradition constante et 
ininterrompue chez les partisans de la théorie qu'on exa- 
mine en ce moment. 

En quoi se résume ce réquisitoire qui se répète avec 
uniformité depuis bien des siècles? Les villes sont des 
foyers de luxe et de corruption ! C'est là que les besoins 
sont surexcités par mille stimulants, que s'entassent 
toutes les délices qui n'attendent pas le désir, mais le 
provoquent. Là naît la contagieuse émulation des vanités 
et de tous les vices; les arts frivoles s'établissent au pré- 
judice des arts utiles; et ce superflu, qui sert seulement 
à quelques-uns, prime, étouffe les arts nécessaires, qui 
sont profitables à tous. La principale industrie du pauvre 

î JI. de DoiKiia. 



ACCUSATIONS CO.MRE LES VILLES. 67 

dans les villes, quelle est-elle? Se vendre au riche. On 
y est à chaque instant frappé par le contraste révoltant 
du faste excessif et de l'extrême misère, par le spectacle 
des haillons et de la nudité qui y côtoient tout l'appareil 
de l'opulence. U\, de splendides demeures; ici, pas 
même un foyer. Là, le vice élégant et joyeux ; ici, le 
vice brutal, le crime voulant à la fois se venger et jouir 
de celte richesse qui l'écrase. Partout îa tentation ; des 
boutiques par milliers, remplies de tout ce que le pauvre 
n'a pas, étalant l'or, les bijoux, les toilettes. De là, la 
haine, l'envie, entrant dans l'àme du pauvre, la dévo- 
rant en secret, pour faire de temps à autre explosion dans 
des séditions, où celui qui n'a rien réclame sa part de 
jouissances et veut l'obtenir sans travail. N'est-ce pas là 
ce que l'on a vu dans tous les pays, dans tous les temps 
et aujourd'hui même? 

Je n'ai en rien affaibli raffligeant tableau que Jean- 
Jacques Rousseau et d'autres écrivains se sont appliqués 
à retracer des villes, et je conviens qu'il a sa part de 
vérité. Seulement ce n'est qu'un fragment de la vérité^ 
et combien il laisse dans l'ombre de faits aussi impor- 
tniits, sinon davantage, qui changent toute la face du 
problème. Certes je suis bien loin d'approuver la politique 
qui pousse les hommes par des mesures factices, par 
des primes, faites uniquement pour favoriser l'indus- 
trie et le luxe des villes, vers des aggloniéi'ations ex- 
cessives. Même en dehors de ces mesures, il n'est 
que trop vrai que les attraits naturels agissent ici avec 
une force exagérée. Pour moi, j'engagerais fort les po- 
pulations rurales à réfléchir avant de prendre le clie- 



C8 lA THÉORIE DU nivTItANr.lir.MF.NT DF.S ItESOlNS. 

iiiiii (le CCS cilés où tout est prril. Mais suffit-il d'él;iMir 
(|uii l'ext-iUilion dos besoins dans les villes et la plii'^ 
grande faeililé d'y snlisfaire, font courir à la moralité 
liuiiiaine de; reloulables dangers? Ne r;iiil-il pas se de- 
mander avant tout si la moralité linniaiiK; amail ;jai!ii('' 
à ce fju'il n'existât pas de villes? Eh bien! nous osons 
dire que la position de la question en ces termes suffit <à 
en changer la solution. On croit avoir tout fait en éta- 
blissant une slalisli(pie des délits et des crimes quela vie 
aîïiiloméréc contribue à susciter ; tâchons donc d'établir 
aussi la statistique des vertus qu'elle développe ! 

Pourquoi faut-il que ces vertus ne s'inscrivent pas sur 
des registres? Le plus souvent elles aiment à prendre 
l'ombre et le mystère pour complices. Comment ne pas 
remarquer aussi qu'elles survivent à leurs meilleures 
œuvres, à peu près, si l'on peut emprunter ici une mé- 
taphore à l'économie politique, comme le capital pré- 
existe et survit au revenu qui en sort? 11 est particulière- 
ment impossible d'évaluer la charité, qui n'est pas dans 
le don tout entière, et qui s'adresse d'ailleurs aux âmes 
plus souvent qu'aux corps. Maintenant quenous pouvons 
observer de plus près et comparer sur pièces la vie des 
villes et celle des campagnes, nous savons que celle-ci a 
aussi ses vices, ses crimes, moins souvent dévoilés, in- 
spirés par une cupidité plus éveillée, plus âpre et plus 
sauvage. Pourtant il n'y a là aucun luxe pour l'exciter, 
les besoins sont peu nombreux. Ne sont-ils pas peut-être 
par cela môme plus violents, plus sourds encore à la 
voix de la conscience? Les sentiments délicats, affec- 
lueux, les sympathies et les devoirs delà famille, ne sont 



ACCUSATIONS CONTRE LES VILLES. 60 

pas, on ne peut plus se faire d'illusion là-dessus, des 
fruils qui mûrissent de préférence dans ces cabanes qu'on 
s'est complu h opposer sans relâche aux élégantes et ri- 
ches habitations des villes. Le beau n'y est guère goûté, 
le vrai y est peu recherché pour lui-même. Où la patrie 
est-elle le mieux comprise dans l'idée générale qu'elle 
représente? Où les croyances sont-elles moins mêlées de 
superstitions absurdes ou féroces? On avoue que la 
science, non plus que l'industrie, ne peut se passer des 
villes qui rapprochent les esprits, les forces productives, 
et qui fécondent tout ce qu'elles ont rapproché. Que l'on 
avoue donc aussi que, tout compte fait, la moralité hu- 
maine, sans les villes, aurait produit bien moins d'œu- 
vres dignes d'estime, bien moins de vertus éclatantes! 
Non, la théorie du retranchement des besoins ne jus- 
tifie pas la prétention qu'elle s'arroge à la supériorité 
morale; elle empêche le développement moral lui- 
même; elle ne s'autorise que d'exemples insuffisants ou 
faux lorsqu'elle allègue des populations à l'état d'enfance, 
traversant une période transitoire, peu enviable pour 
l'homme plus développé, ou lorsqu'elle met en avant 
l'état sauvage, l'état barbare, qui ne méritent pas les 
éloges qu'elle en fait; en attaquant la civilisation et les 
villes, elle ne montre que le mal, mais le bien, le bien 
qui l'emporte de beaucoup, elle n'avait pas le droit de 
le passer sons silence. 



:0 I.A TIIIIORIE DU RETRANCIIEMF.NT ItES BESOINS. 

IV 

0}i CONI'OND LE Li:XE AVEC D'AUTRES AUUS. 

Si peu disposé qu'on soil à atténuer la rcsponsaliililo 
(lu luxe abusif devant l'histoire, comment serait-on 
dispensé d'élahlir des distinctions nécessaires qui mon- 
trent qu'on lui impute parfois ce qui appartient à d'au- 
tres abus? C'est ce que n'ont pas manqué de faire les 
théoriciens qui accusent le luxe presque seul de la dis- 
solution des sociétés. Expliquer uniformément par le 
luxe la décndence des nations est presque un lieu com- 
mun consacré. Il y a là exagération et erreur. 

Le luxe n'est pas l'équivalent de la corruption. « On 
peut se livrer sans luxe, a-t-on dit justement, à tous les 
désordres et à tous les crimes qu'on prétend que le luxe 
amène*. » De même, une société comporte un luxe assez 
développé, sans qu'il y ait lieu de conclure nécessaire- 
ment à sa dépravation. Enfin, il faudrait voir si le luxe 
condamnable n'est pas un simple signe de la corruption 
générale, s'il n'est pas un effet plutôt qu'une cause, 
l'effet, par exemple, comme dans l'Orient et à Rome, des 
inégalités excessives. Il paraît plus simple de mettre tous 
les maux sur le compte du luxe; mais plus les études 
historiques acquièrent d'exactitude et de précision, plus 
on se convainc que c'est Là une philosophie de l'histoire 
extrêmement insuffisante. 

* La jMolhe, Réflexions critiques. 



LE LUXE CONFONDU AVKC D'AUTRES ABUS. 71 

Le jugement histori(jue de la même école n'est guère 
d'ailleurs moins inexact quant au luxe considéré dans 
son développement à travers les âges. A l'en croire, 
le luxe et les superfluités iraient en accusant sans cesse 
davantage leurs abus. 11 s'en faut que le spectacle de 
l'histoire conflrme celte vue superficielle. Sans doute, 
de monstrueux abus se révèlent dans les sociétés en dé- 
cadence ou à certaines époques passagères. Mais le mau- 
vais luxe n'attend pas pour se déclarer une civilisation 
avancée. Plus on y regarde de près, plus on sera frappé, 
soit par l'excès de son développement absolu, soit par 
l'énormité de ses proportions relatives au reste de la 
richesse, dans les sociétés qui présentent un état de civi- 
lisation encore imparfait. Ainsi, cela se constate pour 
les sociétés barbares, pour les féodalités orientales et 
occidentales, pour le despotisme des princes des époques 
grossièrement civilisées. Le luxe des époques où fleurit 
la vraie civilisation change de nature; il vise plus à 
rendre l'existence douce et facile; il est plus sain et de 
meilleur goût, et ne reclierche plus guère un faste sou- 
vent gênant; il ne néglige point l'économie et semble 
souvent un retour vers le naturel trop oul)lié. Le superflu 
devient plus sensé; une masse d'hommes plus grande est 
par cela même appelée à en jouir, et le luxe tend plul(U 
dès lors à se modérer en se généralisant. Telle est la loi 
dominante; on peut la proclamer tout en restant fraj)pé 
des abus des consommations vicieuses dans toutes les 
classes. Il n'y a pas de réfutation plus directe de la théorie 
pessimiste des rigoristes, qui soutiennent que le déve- 
loppement des besoins va de plus en plus vers le luxe, 



Il I.A TIIHOItlK DU HKTItANCIIEMEM DES DESOINS. 

et le luxo liii-nicinc vers les al)us iiioiislrueux, en vertu 
d'une loi île déeadence eontiiiuc. iJoeti'ine désolante (juc 
professait Iforace, dans des vers souvent eités, sur nos 
âges pires que eeux (pii les ont j)i(;cédés, et aiixipnds 
succéderont d'autres âges pires encore! DocliiiK; à la- 
rpicllc depuis lors tant d'historiens ont servi d'écho! Sans 
tonil)er dans un excès d'optimisme, c'est un véritable 
service cpje rend l'histoire, quand, sans parti pris, elle 
vient faire entendre des leçons moins décourageantes. 
On ne ristpie pas d'enivrer l'iiumanilé, quand on lui 
montre (pie chacune de ses conquêtes lui coûte des el- 
forls, et qu'il lui faut encore beaucoup de force morale 
pour jouir de ces conquêtes sans tomber dans des abus 
qui constituent pour elle autant de périls redoutables. 



CONCLUSIONS SUR L'IMPUISSANCE ET LES DANGERS DE LA THEORIE 
DU RETRANCHEMENT DES RESOINS. 

Pour en finir avec la théorie du retranchement comme 
idéal, il n'y a plus qu'à lui opposer son impuissance et 
ses dangers. Cela achève de la réfuter sur le terrain 
même de la morale oiî elle se place avec la prétention 
d'en exclure ses contradicteurs. 

Cette impuissance résulte du caractère même de son 
entreprise. Quelle école de moralistes aurait pu em- 
pêcher le genre humain d'entrer dans la carrière des 
développements? En vain on essaierait de démontrer 
que le gland qui contient le chêne en germe ne doit pas 



IMPUISSANCE DE CETTE THÉOWE. 73 

so développer, parce que, devenu arbre, il sera battu 
des vents, exposé, en raison même de la hauteur à la- 
quelle il doit atteindre, à être renversé par la foudre et 
par la tempête; le gland se développe à ses risques et 
périls, parce que c'est sa loi. Quelle raison de penser 
davantage qu'on réussira mieux à arrêter les germes de 
la civilisation, qui n'est que le développement de la des- 
tinée humaine? Prétendra-t-on fixer d'une manière qui 
ne soit pas arbitraire un point d'arrêt quelconque? Mais 
n'est-ce pas complètement impossible, dans l'ordre in- 
tellectuel et philosophique, dans l'ordre purement scien- 
tifique, dans l'ordre industriel et dans la sphère des 
découvertes, des inventions, des jouissances ? Après la 
rame, la voile ; après la voile, la vapeur. Au travail à la 
main succède le travail mécanique, de même qu'à une 
préparation grossière a succédé pour toutes les choses 
nécessaires à la vie une préparation plus savante et plus 
raffinée. 

Qu'on ne nous dise plus qu'il y a un })oinl où le raf- 
finement prend un caractère de sensualité. J'ai répondu 
que la morale condamne en ce genre les excès et l'as- 
servissement à ce qui flatte les sens. Toute jouissance, 
pourtant, doit-elle être interdite par la conscience et 
llétrie par l'opinion, parc(; qu'elle s'adresse au palais, à 
l'ouïe, à l'odorat? Ne peut-on, par exemple, par stoïcisme 
ou dévotion, s'interdire les boissons raffraîcliies? y'ai ; il 
est difficile de soutenir que boire frais soit une sensualité 
qui aurait dû être condamnée comme immorale. Et pour- 
tant cette habitude a été signalée, dans l'antiquité et dans 
les temps modernes, comme un raffinement blâmable. 



•74 I,\ TIIKOI'.IK I)i; I'.r.TI5\N(:iIi:Mi;NT DES HESOINS. 

El ici encore, j)iiis(|iie j(3 choisis cel exemple, je signale- 
rai le (léraiil (Je logique de beaucoup de ces censeurs 
qui n'ont commencé à s'émouvoir (jue lorsqu'on a em- 
ployé les moyens de réfrigération [r.w la neige, et ensuite 
par la glace. On a, pour ainsi dire, de tout temps connu 
des façons de rafraîchir l'eau et le vin en déposant les hou 
teilles enveloppées dans un lieu frais. On en usait ainsi 
en France jusqu'au seizième siècle. Le crime passait ina- 
perçu, ou peu s'en faut. Mais quand le moyen de rafraî- 
chissement fut introduit dans le liquide, au lieu d'être 
extérieur, le crime apparut tout entier aux yeux de ceux 
qui admettaient que l'on fît usage des caves fraîches. 
Nous en avons la preuve fournie par l'histoire. Le méde- 
cin Champier accompagnait François P"" à l'entrevue que 
ce prince eut près de Nice, avec Paul III et Charles- 
Quint. Pendant que durèrent les conférences, Champier 
vit les Italiens et les Espagnols envoyer chercher de la 
neige dans les montagnes voisines pour rafraîchir leur 
boisson. Cela parut à Champier un vrai sybarilisme. 
Henri III introduisit à sa cour cet usage et celui de la 
glace. C'était un raffinement : mais qui ne souhaiterait 
que ce prince n'eût pas eu d'autre péché à se reprocher? 
Ce n'en est pas moins un des griefs imputés à ce roi dans 
un ouvrage satirique du temps, VUe des Ilcrmaphrodi- 
tes. Parmi les statuts que l'auteur suppose établis dans 
cette île imaginaire, habitée par les efféminés, il rap- 
porte celui-ci : En été, on aura toujours de réserve, en 
lieux propres pour cet effet, de grands quarliers de glace 
et des monts de neige pour mêler parmi le breuvage. » 
— « On apporta de la neige et de la glace sur des as- 



IMPUISSA>;CE DE CETTE TIIÉORIE. 75 

Kioltes, ajoute le même auteur en décrivant un des 
repas du roi de France. L'Hermaphrodite prenait tantôt 
de l'une et tantôt de l'autre, selon qu'il lui en prenait 
fantaisie, pour les mettre dans son vin, afin de le rendre 
plus froid. » On trouve de même dans les Contes de 
Gaillard^ imprimés en 1620 : « Il alla un jour d'été dé- 
jeuner chez un voluptueux qui lui fit mettre de la glace 
en son vin. » Au contraire, cette coutume s'étant ré- 
pandue quelques années après, Boileau, qui n'était pai 
un voluptueux, parlait ainsi dans sa satire du repas ridi- 
cule (1667): 

... Pour comble de disgrâce, 
Par le chaml qu'il ft.isait nous n'avions poinl de glace. 
Point de glace, bon Dieu ! dans le cœur de l'été, 
Au mois de juin! 

L'impuissance des représentants de la théorie du re- 
tranchement à arrêter tout raffinement n'est pas le seul 
argument à faire valoir contre elle. Elle présente dos in- 
convénients positifs. Ces rigueurs intempestives discré- 
ditent la morale. On s'habitue à ne voir dans les plus 
justes représentations des moralistes que des mots. On 
prend en dégoût une vertu montée toujours à une hau- 
teur inaccessible. On se laisse aller à une première infrac- 
tion peut-être innocente à des interdictions outrées, puis 
on finit par violer des prescriptions plus sérieuses, parce 
qu'on ne distingue pas; on a fait justice des faux scru- 
pules, bientôt on se débarrasse des véritables. C'est 
un grand mal d'accoutumer les hommes à penser 
d'une fiiçon et à agir d'une autre, et le rigorisme exa- 



76 J,A JlIEUHIfc; DU lŒTIlANCllEMKNT DES BESOINS. 

I^ci'û dans Ja lliéorie n'osl Iroj) suiivenL (juc la prclacu du 
l'oxcessif relâchement dans la conduite. 



VI 



FAUSSE AMÉGATION QU'ON MANQUE DE REGIES MORAIJ'S 
ET ÉCONOMIQUES rOUU KMl'ÉCIIEK LES ADLS. 



Nous avons critiqué et réfuté. On nous allaquc à 
notre tour , en condamnant la théorie du dévelop- 
pement des besoins à aller se confondre par une 
pente logique avec le règne des désirs sans frein, des 
lanlaisies illimitées. L'accusation est spécieuse et a 
été répétée souvent de nos jours. La pente est glis- 
sante, qui le nie? Mais est-elle fatale, et quel usage 
ne serait pas condamné en prétextant la facilité de 
l'abus?.. Je répèle que la morale ne consiste pas à 
supprimer la lutte; elle a fait son office quand elle 
a marque clairement le but à atteindre et les moyens 
par lesquels la volonté peut y tendre efficacement. 
J'ose affirmer que sur ce point la morale est en pro- 
grès depuis l'antiquité, et qu'elle trouve le plus 
utile auxiliaire dans la science même à laquelle on 
conteste le plus ce rôle modérateur, je veux parler de 
cette science qui a pour objet spécial le travail et la ri- 
chesse. Sur la foi de ce mot, la i^ichesse^ on a prétendu 
que l'économie politique poussait au développement sans 
frein de ces besoins qui sont les excitants de la produc- 
tion : elle y pousserait, quel qu'en soit d'ailleurs le carac- 
tère, frivole ou sérieux, corrompu ou sain, moral ou non. 



REGLES MORALES : REGLES ECONOMIQUES. 77 

Rien n'est moins fondé que ce reproche. Si la morale a 
ses règles, si la conscience éclairée sent, en fait de jouis- 
sances, où commence le mal, la science économique a 
ses règles aussi d'une réelle précision. Toutes concluent 
contre l'abus, avec ce caractère éminemment remar- 
quable que les consommations, pour parler son langage, 
sont funestes au point de vue économique en raison de 
leur immoralité même. Elles deviennent alors non seu- 
lement improductives, mais destructives ; elles anéan- 
tissent des forces de l'humanité, détournées de leurs 
voies les plus fécondes. On verra mieux encore par la 
suite que ces démonstrations ont reçu des maîtres de 
l'économie politique une évidence mathématique. Il 
suffit de parcourir les ouvrages qui font autorité en cette 
matière : on aperçoit du premier coup d'oeil que celte 
science n'a négligé aucune occasion de signaler, au point 
de vue de la richesse et du bien-être, le péril des goûts 
dépravés, des abus de l'ostentation et du faste, des excès 
de raffinements sensuels, des habitudes de dépenses im- 
prévoyantes, enfin de tout superflu déraisonnable. 

Ecoutons, dès à présent, un des fondateurs de l'écono- 
mie politique trailantde la consommation, s'exprimer sur 
le compte de la prodigalité : « Les prodigues ont grand 
tort de se glorifier de leurs dissipations. Elles ne sont 
pas moins indignes de la noblesse de notre nature que 
les lésineries de l'avare. Il n'y a aucun mérite à consom- 
mer tout ce qu'on peut et à se passer des choses quand 
on ne les a plus. C'est ce que font les bètes, et encore 
les plus intelligentes sont-elles plus avisées. Ce qui doit 
caractériser les procédés de toute créature douée de 



78 i.\ 'ini:oi;iK i)i; liUi'.ANcm.MLM I)ES ru-soiNs. 

jircvuyaiicc cl de raison, c'esl, dans cliaqu(3 circonstance, 
de ne faire aucune consommalion sans un IjuI raison- 
iialdc; le) est le conseil (jikî (Ioiiih' récononiie '. » 

Quant à la iiiiiile suflisamment exacte et précise à 
laquelle commence l'excès ou l'écart des raffinements et 
du supei-Ilu, il me semble qu'elle est aussi fort convc- 
naLIenient indiquée dans les lignes suivantes : « Il est 
une liniiU; au ilelà de laquelle le besoin nouveau qu'on 
observe ou celui (|u'on ressent avec plus de vivacité n'est 
plus un signe de |)rogrès, mais une marque de déca- 
dence. Tels sont les besoins immoraux et déraisonnables. 
Or, il ne faut pas uniquement considérer comme immo- 
raux les besoins qui ne peuvent être satisfaits qu'au 
mépris des lois morales, mais aussi ceux qui font préfc- 
fcrer les superlliiilés matérielles aux exigences de l'âme, 
ou ceux qui ne font aclieler la jouissance de quelques- 
uns qu'au prix de la détresse du grand nombre. Les be- 
soins déraisonnables ne sont pas seulement ceux qui 
entraînent à des dépenses au delà du revenu, mais ceux 
qui sacrifient le nécessaire au superflu '. « 

Elle existe pouitant, celte école de moralistes relâchés 
et systématiques, qui érigent la prodigalité en théorie et 
le désordre moral en moyen de production. Ces apolo- 
gistes des passions et des fantaisies outrent le luxe dont 
ils se font une sorte d'idole. Ils défendent, disent-ils, la 
civilisation. Nous montrerons qu'ils la perdent. Réfuta- 

1 J.-B S;iv, Trdili': d'ccciiom. politique, liv. III, th. v. 

Oïl peul renvoyer aussi à iiresque tous les ouvrages de Baslial, et no- 
tamment à sou ingénieux opuscule : Ce qnoii voit et ce qu'on ne voit pas. 

'^ Principes d'écon. poltt., par .AI. G. liosciier, traduits et annolés par 
\VolG\vsl;i, t. Il, liv. IV, th. u. 



RÈGLES MORALES : RÈGLES ÉCOISOMIQIES. 79 

lion opportuno. Cette école a des complices dans bien 
des tendances de notre temps. Elle fait valoir des argu- 
ments spécieux. Enfin elle est influente, et l'histoire, 
même contemporaine, ne pi'ouverait que trop au besoin 
qu'elle est loin d'avoir perdu tout crédit. 



CHAPITRE IV 

LES APOLOGISTES DU LUXE 

I 

SENS ABSOLU ET SENS RELATIF DU TERME DE LUXE 

Nous avons examiné la doctrine du rigorisme ab- 
solu, et de cette étude nous avons conclu que, loin de 
servir les intérêts de la morale, elle rétrécirait ex- 
trêmement la sphère des devoirs et des vertus si elle 
avait quelque chance d'être adoptée. Nous allons 
l'aire subir une épreuve analogue aux systèmes trop re- 
lâchés qui se font les apologistes du luxe à outrance. 
Nous les suivrons sur leur propre terrain. Ces systèmer. 
croient pouvoir se justifier par les intérêts supérieurs de 
la civilisation. C'est au nom de la civilisation elle-même 
que nous prétendons les combattre. Dans la civilisation 
nous comprendrons l'individu, l'homme pris pour sa 
valeur propre, qu'il tient de sa nature et de l'éduca- 
tion, et qu'il a charge d'accroître, sans pouvoir être 
sacrifié, comme dans l'antiquité, à l'omnipotence de 



LUXE ADSOLU : LIXE HELATIF. 81 

l'État; nous melti-ons aussi sous ce mot la famille; 
nous y ferons entrer nécessairement la propriété acquise 
an prix; du travail et de l'épargne, l'élément de la ri- 
chesse. Joignons-y l'art, qui offre avec le luxe des rap- 
ports et aussi des différences non moins évidentes. Il 
s'agit de rechercher quelle influence le luxe abusif 
exerce sur les conditions de la civilisation ainsi com- 
prise. 

On nous demandera d'abord ce que nous entendons 
par le luxe abusif. 

Il peut être, selon nous, absolu ou relatif. 

Absolu : tout luxe condamné par la morale, la conve- 
nance et le goût, est absolument mauvais. 

C'est en s'arrètant à ce côté essentiellement blâmable 
que plusieurs écrivains ont flétri le luxe en général. C'est 
ainsi qu'un écrivain moderne le définit un peu trop 
longuement peut-être, mais fort sensément, si on ne 
prend le luxe que par ses mauvais côtés, « ce qui crée 
des besoins mensongers, exagère les besoins vrais, les 
détourne de leur but, établit une concurrence de prodi- 
galité entre les citoyens, offre aux sens des satisfactions 
d'amour-propre qui enflent le cœur, mais ne le nour- 
rissent pas, et présente aux autres le tableau d'un bonheur 
auquel ils ne pourront atteindre*. » Un écrivain alle- 
mand, S(-hœfTer, définit, à peu près de môme et trop 
longuement aussi, cette sorte de luxe qu'il appelle « la 

* M. (le Kéralry. — M. Nadaiill de lUiffon, avocat général, auloiir ilu livio. 
nililulé : Noire ennemi le luxe, cite ce ])assagc des Inductions pliiloxo- 
phiqucs dans son discours de rentrée sur le luxe (18G7). Lui-nicnie doli- 
nit le luxe abusif : « le mauvais usage du superflu. » 

I. 6 



82 Li;s Ai'()i,()r,isTi;s di i.lxd. 

caricaUu'c lin pioj^rùs ccuiioiiii(|iJi;, liii clal où lu jijuis- 
sance cosse tlo l'oiUfier et d'iMiiioblir l'Iioinine, où elle 
est purement extérieure, et où (juclquefois même elle se 
refuse par vanité le nécessair(î li; ])lus indispensable, et 
se rend esclave de l'immoralité la plus rafiin^'c'. » 

Il y a une autre manière d'abuser du luxe : elle se 
manifeste quand il y a disproportion cnlre la dépense 
et le revenu. Même si l'objet de la dépense n'a rien 
d'immoral, même si cette dépense ne paraît point fj-ap- 
per par son excès, elle peut, en sacrifiant le nécessaire 
au superllu, devenir essentiellement blâmable. C'est 
alors le mauvais luxe relatif. — « Entre gens me- 
nant un train de vie pareil, disait déjà Juvénal, il y 
a des différences à considérer. Ce qui est excès pour 
Rutilus semble convenable pour Ventidius. Il faut con- 
naître sa mesure et ne se point oublier, qu'il s'agisse 
do choses grandes ou petites, fut-ce d'un poisson à 
acheter. Ne va pas te mettre en tête d'acheter un sur- 
mulet quand ta bourse ne te permet qu'un goujon. » 
Franklin n'aurait pas mieux dit. 

On contestera peut-être la légitimité du mot luxe ap- 
pliqué à certaines consommations qui, dit-oii, n'ont 
rien de luxueux. — Rien, en effet, n'y rossomblo moins 
que le tabac et les liqueurs alcooli(|ues si l'on joint à 
l'idée do luxe celle d'une certaine élégance. Mais ce terme 
s'applique aussi à la prodigalité, et dans le langage vul- 
gaire comme pour la science, c'est un luxe que de dé- 
penser trop. On applique même parfois ce mot à la perte 

* Voy. Uosclier, Pimcifcs d'écon. polit. 



LUXE ABUSIF, 83 

de temps comme à la perle d'argeiil. Telle personne 
Irès-occupée dira, en parlant d'un répit qu'elle ne peut 
s'accorder, d'un congé qu'elle refuse de prendre : « C'est 
un luxe que je ne puis me donner. » N'est-ce pas la recon- 
naissance implicite de cette vérité que le temps est aussi 
un bien qu'on peut épargner ou prodiguer? 

Il est donc impossible de ne pas faire figurer au cha- 
pitre du luxe abusif les consommations intempérantes. 
Pour être un luxe populaire il n'en est pas moins dé- 
testable, et il est souvent exorbitant. Le chiffre de ces 
dépenses superflues et malsaines donne un énorme total. 
On est à ce point de vue tristement frappé de certains 
résultats de la statistique. Par exemple, tel statisticien 
allemand établit qu'en Prusse la consommation an- 
nuelle de l'eau-de-vie suffît à épuiser un bassin long 
d'un mille piussien (environ 7 kilomètres et demi), 
large de plus de 55 mètres et profond de 10 mètres. En 
Angleterre, où les impôts absorbent par année 54 mil- 
lions de livres sterling, lit-on dans un raj)port de la 
Société de tempérance (1859), les sommes dépensées en 
boissons spiri tueuses s'élèveraient à 74 millions de livres 
sterling, soit 1 milliard 700 millions de francs, dont la 
plus grande partie (il faut déduire les emplois utiles) 
est consommée par l'intempérance. 

^)n a reproché avec raison à certains économistes de 
îrop confondre le luxe avec la j)rodigalité. Ils ont eu 
raison, assurément, de voir dans toute prodigalité un 
lux(! abusif; mais tout luxe n'est pas nécessaircmenl 
[)iodigue. Nous n'admettons même pas entièrement 
la manière dont J.-B. Say définit le luxe qu'il ap- 



84 LES AI'OLOGISTKS bV LUXl'. 

|)cll(^ : « l'usage des cliosos rares et coùlciises. » Un 
objet |)eiil n'èlre ni eoùleiix ni lare, el èlre un luxe, 
s'il [)arliei[)e do la nalun; du sii|ieillii, lel un miroir, 
un vase, un évenlail, etc., même à bon mari Ik'. Toules 
ces nuances veulent être observées. Nous définissons 
néanmoins le luxe plutôt par le superflu que par la ra- 
reté qui ne fait qu'y ajouter, tout supeiflu immoral ou 
ruineux rentranl dans la catégorie du luxe abusif. 

11 importait d'acbevcr de fixer la valeur des mots. 
Nous pouvons maintenant, sans courir le risque d'équi- 
voque, mettre le luxe abusif en regard de la civilisa- 
tion, de ses conditions essentielles et de ses principaux 
cléments, que nous venons d'indiquer. 



II 



COMMENT LE LUXE ABUSIF, RELATIVEMENT A L'INDIVIDU, EST SIGNE 
ET CAUSE D'AFFAIBLISSEMENT MORAL. 

Écoutez ceux qui ont réfléchi sur la nature même du 
penchant au luxe porté jusqu'au dérèglement; tous y ont 
vu une des formes les plus sensibles de l'égoïsmc, de la 
préoccupation exclusive du jouir et du paraître. Tous 
aussi ont reconnu, par une vue plus profonde, que cette 
passion a son origine dans ce sentiment de vide, qui 
vient de notre nature, c'est-à-dire avant tout, de la 
grande disproportion qui existe entre nos désirs et les 
satisfactions qu'ils reçoivent. Mais ce vide, cause de tant 
de maux, a aussi sa source pour un grand nombre 
d'àmes dans l'indifférence morale qui les rend insen- 



LE LUXE ABUSIF ET L'IND1V[DU. 85 

sibles au vrai, au bien, à tout ce que les hommes nom- 
ment justice, charité, beauté morale. L'àme, dans cet 
état, s'agite, cherche ailleurs son bien ; elle vit d'em- 
j3runts, elle demande au dehors, selon les paroles de 
Bossuct, qui sonde cette plaie en grand moraliste, « tout 
ce qui brille, tout ce qui rit aux yeux, tout ce qui paraît 
grand et magnifique, devenu l'objet de ses désirs et de 
ses curiosités ^ » — « Ainsi, cet homme croit s'agrandir 
avec son équipage qu'il augmente, avec ses appartements 
qu'il rehausse, avec son domestique qu'il étend, etc. 
Nous aimons autour de nous tout ce qu'il y a de plus 
rare : notre vanité se repaît dans cette fausse abondance, 
et, par là, nous tombons insensiblement dans les pièges 
de l'avarice. » C'est de même qu'ailleurs le grand 
orateur s'écrie : « Cœur humain, abîme infini, qui, dans 
tes profondes retraites caches tant de pensées différentes 
qui échappent souvent à tes propres yeux, si tu veux 
savoir ce que lu adores et à qui tu présentes de l'encens, 
regarda seulement où vont tes désirs; car c'est là l'en- 
cens que Dieu veut, c'est le seul parfum qui lui plaît. 
Où vont-ils donc ces désirs? De quel côté prennent-ils 
leur cours? Où se tourne leur mouvement? Tu le sais; 
je n'ose le dire; mais, de quelque côté qu'ils se portent, 
sache que c'est là ta divinité. » Ainsi la profonde morale 
du christianisme voit dans cette adoration, qui au fond 
a l'homme pour objet, le principe de toute idolâtrie. 
Cette dicinilé, vers laquelle ici se tournent tant de re- 
gards, c'est le paraître, c'est l'idolâtrie du moi sous une 
des formes nombreuses qu'elle peut revêtir. 

* BossiiL't, ScriiiDii pour la i)iofes.sioii de foi de Mine de la Yallirre. 



j;6 LES Aroi.nciSTES or luxe. 

L'influence du luxo sur l'individu poiit po voir à 
l'avancfMlans une telle origine. Ellcnécla cujiidilé, elle 
pose chez les nations qui enli'ent dans cette voie la fjues- 
tion d'argent, avec le désir de faire rapidement forliiiie, 
et par tous les moyens. Le môme mobile qui faisait chez 
les anciens les grands spoliateurs crée chez nous les vul- 
gaires frij)ons. 

Franklin a dit ingénieusement « qu'un sac vide ne 
saurait se tenir debout. » Tous ne sont pas en mesure 
de recourir à l'insolence des grands seigneurs endettes 
ni de congédier leurs créanciers avec la désinvolture de 
don Juan. L'impertinence, quoi qu'en paraissent croire 
encore aujourd'hui nos faux gentilshommes, ne lient pas 
lieu de la dignité. 

On a voulu voir dans cette passion la source de géné- 
reux efforts. Je prie les moralistes faciles, ceux qui se 
leurrent de ce sophisme que la société n'avance, ne se 
développe que par l'action du vice, transformé en agent 
de travail et de civilisation, de méditer ces lignes dic- 
tées par la science unie au bon sens : « En excitant les 
hommes à dépenser, dit-on, on les excite à produire : il 
faut bien qu'ils gagnent pour soutenir leurs dépenses. 
— Pour raisonner ainsi, il faut supposer qu'il dépend 
des hommes de produire comme de consommer, et qu'il 
est aussi facile d'augmenter ses revenus que de les man- 
ger. Mais quand cola serait, quand il serait vrai de plus 
que le besoin de la dépense donnât l'amour du travail 
; (ce qui n'est guère conforme à l'expérience), on ne 
pourrait encore augmenter la production qu'au moyen 
d'une augmentation de capitaux, qui sont un des élé- 



LE LUXE ABUSIF ET L'INDIVIDU. 87 

ments nécessaires de la production ; or, les capitaux ne 
peuvent s'accroître que par l'épargne; et quelle épargne 
peut-on attendre do ceux qui ne sont excités que par 
l'envie de jouir ^? » 

Il serait trop singulier qu'une passion de ce genre eût 
d'autres effets que la mollesse dans l'effort et l'emporte- 
ment dans la dépense. Si l'effort n'est pas languissant, 
il sera désordonné et fébrile, il se déploiera en dehors de 
tontes les voies de succès lentes et régulières d'un tra- 
vail habituel et soutenu. On a donc eu raison de faire 
un axiome de cette proposition : le luxe amollit. On n'a 
pas eu moins de droit d'ajouter : le luxe corrompt. 11 
détruit la virile énergie des ûmes par des goûts de jouis- 
sance et d'orgueilleuses frivolités : il tue l'esprit de 
sacrifice sans lequel nulle société ne subsiste, il ôte à la 
fois l'impulsion vive au bien et la résistance au mal. On 
vit pour les plaisirs. Plus de chose publique. Historiens 
et moralistes sont unanimes à montrer la dissolution 
amenée par le culte des aises et des raffinements, et par 
l'abaissement des caractères qui en est l'effet. Les pre- 
miers livres qu'on nous a remis entre les mains nous 
ont nourris de ces maximes où notre enfance ne voyait 
guère que de belles déclamations. Ces lieux communs 
comme tant d'autres devaient s'éclairer plus tard pour 
nous à la triste lumière de l'expérience. A la vue de tant 
de bassesses, causées par la passion de jouir et de pa- 
raître, nous avons reconnu que ces phrases étaient des 
vérités, le résumé d'une expérience antérieure à la 

« J.-B. Sjy, Trailc d'con. polil., liv. IV 



88 LES APOLOGISTIIS DU LUXE. 

jiùirc. Les ôcrivaiiis cla.ssi(|ii(;.s avaienl raison. Celte in- 
dinéronce à la chose publiijue, ce sacrifice lâche el coii- 
slant (les intérêLs généraux à un înoi devenu le cenlrede 
toutes les pensées, de tous les actes, compromettraient 
ciicoie j)liis l'existence de nos sociétés démocrati(|ues, 
où chacun doit payer de sa personne, que les mêmes 
vices n'ont compromis les vieilles sociétés à esclaves de 
l'antiquité. 

Ainsi, par le luxe abusif, loules les forces morales de 
l'individu se trouveront atteintes. Elles le sont (|ii;iii(l ce 
ce luxe a un objet en lui-même blâmable, elles le sont 
aussi, quand, s'atlachant à des choses qui n'ont rien 
d'illicite, il se tourne en goût immodéré : car le mal, 
nous l'avons fait entendre, n'est pas dans les choses, il 
est dans l'homme. Voilà pourquoi l'état avancé des arts 
et des consommations n'est pas ce qui nous semble ef- 
frayant : rien ne force ceux qui possèdent ces avantages 
à en dépendre. — Mais on nous fait trembler si on 
nous montre que les hommes sont prêts à tout donner, 
à se donner eux-mêmes pour en jouir. Répétons-Ic : la 
richesse qu'on accuse n'est pas coupable; une nation 
peut se sauver, quoiqu'elle ait beaucoup de richesses, et 
même en s'en aidant. En revanche, avec une faible ri- 
chesse, elle peut se perdre. L'honneur ou la honte n'en 
revient qu'aux individus : ce sont eux qui, selon la di- 
rection morale à laquelle ils obéissent, font des mêmes 
choses un emnloi qui relève la société ou qui l'abaisse, 
qui la conserve ou qui la détruit. 

On comprend dès lors la justesse de ce mot célèbre : 
Çuid leges sine moribus ? Les réformes légales ne peu- 



LE LUXE ABUSIF ET L\ FAMILLE. 89 

vent ê!ro efficaces quand le cœur est gâte. C'est donc à 
l'individu qu'il faut s'adresser. Il faut augmenter en lui le 
sentiment de la responsabilité, il faut combattre ce qui 
affaiblit sa vigueur morale. Le travail et la richesse 
elle-même devront y gagner. On a dit fort justement 
des biens terrestres en général : « Si jamais les hommes 
parvenaient à se contenter des biens matériels, il est à 
croire qu'ils perdraient peu à peu l'art de les produire, 
et qu'ils finiraient par en jouir sans discernement et 
sans progrès* ». 

III 

INFLUENCE DU LUXE ABUSIF SUR LA FAMILLE. 

La famille, dans nos sociétés civilisées, se résume dans 
un mot modeste : le ménage. Ce mot, ennobli par l'idée 
morale qu'il représente, exprime ce qu'il y a de pro- 
fond et d'intime dans le lien créé par la famille mo- 
derne entre l'homme et la femme, en même temps qu'il 
réveille une idée d'ordre et d'économie. La famille 
exige du sérieux, môme dans ses joies. Elle s'accommode 
peu d'une vie qui semble n'être qu'une fête banale. Les 
enfants ne peuvent s'habituer ù voir un père dans 
cet homme de plaisir, une mère dans cette femme 
frivole, occupés et comme affolés de bagatelles. On con- 
naît les misères morales des intérieurs gênés, endet- 
tés. Ils se donnent à eux-mêmes la plus triste comédie. 

* A. de Toc(|uevillu, De la dànocralie en Aiiic'kjkc. 



CO I.KS APUI.OGISTLS DU LUXE. 

Quels calculs mis-^rables, rjucllcs ruses, quels menson- 
ges, quelles humiliations devant les louiiiisseurs qui 
pressent, devant les usuriers qui menacent, devant les 
domestiques (jui volent! Nous avons vu le jirre de fa- 
mille se jeter dans le jeu, l'agiotage, dans 1(îs affaires 
honteuses. Nous avons eu sous les yeux les dangers que 
la vie luxueuse crée pour la femme, peut-être encore 
plus soumise à la tyrannie des habitudes, [)lus violem- 
ment attachée aux recherches de parure, plus exposée à 
souffrir des comparaisons que fait naître perpétuelle- 
ment ce qu'on nomme le monde, plus esclave des com- 
pétitions effrénées de la vanité, enfin plus sujeltc à 
l'ennui du désœuvrement. 

Le théâtre a peint ces drames du luxe. Des femmes 
que ne protègent en aucune sorle les sentiments reli- 
gieux en sont en général les héroïnes. Mais ces frivoles 
excès n'ont-ils pas pénétré souvent dans un monde plus 
religieux en apparence? Notre siècle est témoin de ce 
mélange de pratiques religieuses et de luxe frivole qui 
appela de tout temps la critique des mondains et la sévé- 
rité des vrais chrétiens : car le spectacle n'est pas nou- 
veau. Les églises mêmes, à Byzance, voyaient s'étaler de 
magniliques toilettes. Des femmes élégantes y venaient 
parées de superbes étoffes, les cheveux arrangés avec 
art, couvertes d'ornements d'or et de perles. Etait-ce le 
théâtre, était-ce l'église? Saint Jean Chrysoslome le leur 
demande. Il croyait trouver aux honnêtes femmes de 
• son temps avec les courtisanes ceilaines ressemblances, 
il les dénonçait sans ménagement. « Ce luxe théâtral, 
leur disait-il, n'est fait que pour les comédiennes et 



LE LUXE ABUSIF ET LA FAMILLE. Cl 

!es danseuses ; il ne convient pas ù une femme hon- 
nele Ne vous piquez donc pas d'imiter les courti- 
sanes, qui, en se parant, cherchent à prendre beau- 
coup d'hommes dans leurs filets! — Une femme sage 
qui, par un excès de parure, fait soupçonner qu'elle 
ne l'est pas, ne recueille aucun fruit de sa sagesse, 
parce que les soupçons qu'elle a fait naître causent 
la perte de bien des hommes. — Mais suis-je respon- 
sable, direz-vous, si les autres prennent de moi de 
mauvais soupçons? — Oui, vous en êtes responsable, 
puisque vous donnez lieu cà ces soupçons par le luxe 
de vos habits, par vos regards et par vos mouve- 
ments Que si saint Paul rejette ce qui n'est sou- 
vent qu'une marque d'opulence : l'or, les perles, les 
vêtements magnifiques, combien plus ne rejetait-il pas 
ces tons de voix si langoureux, ces regards si volup- 
tueux ! Oui, vous êtes responsables d'employer tant 
d'artifice et d'étude, avec un dessein si criminel, dans 
la chaussure, dans la ceinture, dans tout l'habille- 
ment!... Supportez-moi, je vous prie, et si je vous parle 
si hardiment, ne croyez pas que c'est pour vous morti- 
fier et vous piquer' » Le degré de vérité que con- 
servent ces peintures, l'opportunité que gardent ces con- 
seils, il ne nous appartient pas de le dire. 

Il est beau de parler civilisation, progrès, richesse : 
il ne faudrait pas oublier la famille ! On traite de 
lieux communs de convention les critiques si souvent 
adressées aux mariages d'argent. 11 est de bon Ion d'ou- 

' s. Jean Chrysosloinc. Extrait de riioiiiclic hiiitioine, sur la [iromiùrc 
ppitre à Tiiuolhcc. 



92 LES APOLOGISTES DU LLXI-:. 

vrir à peine roroillc aux vieux gricls conlre le célibat, 
si Imjueinmeiil détenuiiié [)ar la crainlc de se priver 
d'une partie de son supeillu, et de se créer des char^'^es 
qui exigeraient un surcroît d'elTorls. Ij; (('■lihat (jui juo- 
vicnt du luxe lient pourtant dans notre société une place 
l)i!aucoup plus grande que le célibatcausé par la misère. 
On se plaignait amèrement au dernier siècle de la dinîi- 
nution de la j)opulation par le célibat religieux. Ce 
célibat avait pris trop d'étendue ainsi que les commu- 
nautés. Mais, outre les raisons religieuses et sociales que 
fait valoir le sacerdoce catholique pour rester céliba- 
taire, le célibat religieux me paraît beaucoup moins 
inquiétant que le célibat produit par le luxe. Le pre- 
mier reconnaît des freins. 11 trouve un emploi des sen- 
timents affectueux dans la religion elle-même et dans 
les œuvres de charité. Le célibat de l'homme du monde 
aboutit presque toujours à un égoïsme qui reste rare- 
ment inoffensif. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait 
qu'il pratiquât des vertus rares et difficiles : il faudrait 
qu'il fût chaste, tempérant, laborieux, charitable et 
dévoué : il faudrait enfin qu'il trouvât en lui-même ces 
sources vives du cœur que l'isolement tarit. 

Le célibat dans les classes aisées, grave péril, l'histoire 
nous le montrera, la société nous le fait assez voir. Il 
empêche le développement de cette partie de la popula- 
tion qui naît avec des traditions et avec un capital. Le plus 
souvent, il ne se passe du mariage qu'en faveur du con- 
cubinage qui dégrade la femme et lui oie ses garanties, 
et qui sacrifie les enfants, si tant est qu'il leur permette 
de naître. Que serait-ce donc d'une société où le conçu- 



LE LUXE ABUSIF ET LA RICHESSE. î J 

binage deviendrait lui-mùmeun état relativement moral, 
et où le plus souvent il laisserait la place libre au liber- 
tinage?... Le nombre des célibataires augmente nécessai- 
rement le nombre des courtisanes. Il est cause qu'une 
masse énorme de filles du peuple qui seraient devenues 
d'bonnêtes mères de famille se dépravent. L'appât du 
luxe est le grand moyen de séduction. Le luxe, l'amour 
de la parure, source permanente même de la débauche 
de bas étage. C'est lui qui alimente le libertinage vénal 
et patenté. Oh ! que la toilette et la misère y forment un 
triste assemblage ! 

Après cela, optimistes, continuez à parler du luxe 
comme d'un vice aimable qui fait naître le bien géné- 
ral des maux particuliers 1 



IV 

EFFETS DU LUXE ABUSIF SUR LA PROPRIÉTÉ ET SUR LA RICHESSE. 

Plus que jamais de nos jours la })ropriété oisive et 
dissipatrice paraît une anomalie choquante. On ne com- 
prend pas aujourd'hui des droits sans devoirs. Aussi le 
luxe décrédite moralement la propriété qui se dissipe 
eu frivolités et en mauvaises œuvres. En outre, le luxe 
«lissipateur attaque l'épargne des pauvres et empêche 
la transformation du travailleur en petit ou moyen ca- 
pitaliste. 

Beaucoup de gens dits « éclairés » répètent sur le 
luxe et sur ses effets de véritables énormités. Tout est 
bien, pourvu que la dépense se fasse, qu'elle commande 



04 LES Aroi.o(;isTi:s m: i.lxI'. 

l'i travail, qu'elle lasse « aller le commerce », pourvu 
eiiliii (jiie l'artjenl circule. Cojiihi(!n de gens suulieiiuenl 
la dr'[)eiise à loul prix, pousseiil au déveloj)pen)eiit pres- 
(pje iudéfiui du supeillu! — Ils incUciil en avaiil, au 
l'iiud, celle merveilleuse thèse que la richesse s'auguienle 
])ar la dépense, c'est-à-dire par ce qui la diminue. Ainsi 
la destruction, si chère à la prodigalité et à un certain 
genre de luxe, la destruction même a du bon : disons 
davantage, elle est bonne! Un de ces étranges théoriciens 
est allé jusqu'à supposer Paris déUuilpar un incendie. 
(C'était, disons-le, bien avant les incendies de la Com- 
mune.) 11 s'interroge sérieusement sur les conséquences. 
Comme moraliste, il veut bien s'alfliger : comme écono- 
miste il se réjouit. L'auteur de ces sophismes était pour- 
tant d'ailleurs un homme de bon sens et de mérite. Mais 
M. de Saint-Chamans ne peut s'empèchcr de Irouver 
l'affaire excellente pour le travail et le capital. Voilà 
donc l'économie politique menacée, avec ces terri- 
bles théoriciens, de devenir la science non plus de la 
production, mais de la destruction. Où en sommes- 
nous ? 

Des observations plus exactes ont suffi pour faire 
tomber cet échafaudage. Pour être udle à la société il a 
fallu redevenir raisonnable et honnête homme. Les éco- 
nomistes ont distingué les consommations productives 
et les consommations improductives. Ils ont appuyé cette 
distinction sur des raisonnements judicieux et des exem- 
ples frappants : ainsi a été ruinée par la base la théorie 
de la prodigalité, de la destruction systématique et de la 
circulation à tout prix. Ils ont cité entre autres preuves 



PRÉJUGÉS ET SOl'HISMES. 05 

les fêtes données par un particulier et par l'autorité pu- 
blique. Un bal, un feu d'artifice, sont des consommations 
improductives. Cela ne veut pas dire qu'elles sont nécessai- 
rement à blâmer: l'homme a besoin de distractions. Les 
consommations improductives peuvent même avoir un 
sens, un but trôs-élcvé, par exemple dans certaines mani- 
festations du luxe public. Malheureusement lorsqu'on fait 
l'histoire des consommations improductives, on reconnaît 
qu'un très-grand nombre n'échappe pas au reproche 
d'immoralité. En tout cas, qu'elles soient moralement 
utiles ou funestes, il ne faut pas laisser dire qu'elles 
créent ipso facto de la richesse. Elles déplacent des 
valeurs et elles en détruisent. C'est le cas de ces 
fêtes où les habillements, les pirr^cs d'artifice, les 
comestibles ont servi à un usage essentiellement pas- 
sager. Au contraire, que le capital fertilise un champ, 
crée ou améliore une usine, voyez les différences. 
L'économie politique reconnaît que là aussi il y a une 
circulation d'argent, des profits pour les entrepreneurs, 
des salaires pour les ouvriers : mais elle s'np])lique à 
montrer qu'il y a quelque chose de plus, c'est-à-dire la 
création d'une richesse qui donnera lieu à une repro- 
duction annuelle d'objets utiles, à une reproduction de 
profits, de salaires venant sans cesse s'y alimenter. C'est 
la même vérité qu'un économiste populaire développe 
d'une manière piquante dans un excellent opuscule : Ce 
quon voit et ce quon ne voit pas. Il s'y applique parti- 
culièrement à distinguer dans la destruction des objets 
utiles les premiers avantages, que Von voit, des incon- 
\énients sérieux qu'oui ne voit pas au premier abord. 



ne l-r.s AiM)i.o(;irii;s Di: u\k. 

Il.'tiis son iii^('iii(Mi<i' Miiccdoii- (h; 1,1 vilro cassée, on roit 
que l'ai'ijciilciiciilc, (;l le vilrici' li'ès-joycux est cncoii- 
i-a^(' (raillant : on ne voit pas (jii'il y a dcslriiclion 
(I'iiik; valeur : le iiièiiie argent aiiiail pu j)rocurer à son 
possesseur l'acliat d'un antre ol>jel; cet achat aurait 
encourage une autre industrie, un autre commerce; en 
définitive, le même homme aurait eu deux valeurs au 
lieu d'une : la coniinunauté, au lieu d'être appauvrie, 
n'en aurait été (pie plus riche. Ainsi parle la droil(! 
raison : ainsi est portée la condamnation des folles (!(> 
penses : ainsi se trouve mise une digue à celte prodigalité 
publique qui prétend multiplier les travaux sans besoin 
réel. C'est vainement que cette prodigalité s'imagine 
favoriser le travail et la richesse. Elle ne réussit qu'à 
détourner vers des voies stériles les forces productives et 
les capitaux, qui se portaient spontanément vers des 
emplois plus utiles et plus féconds au commun avantage 
de leurs possesseurs et de la masse. 

Et comment ne pas voir que les objets de luxe ne 
peuvent être produits en quantité illimitée, qu'il faut 
éviter de rompre tout équilibre entre ces objets et les 
autres genres de produits plus utiles? Supposez une 
quantité exagérée du capital engagée dans la production 
des objets de luxe, le travail s'en trouvera atteint d'au- 
tant dans les industries de nécessité ou d'utilité première. 
Ainsi l'agriculture en souffrira. Le capital sera détourné 
des prodlictions d'une nature plus commune et plus 
nécessaire à la masse. 

Combien d'autres vérités les apologistes du luxe outré 
foulent aux pieds! Ils oublient que les travaux dépendant 



LE LUXE ABUSIF ET LE TRAVAIL. 97 

lie besoins permanents, généranx, renouvelés sans cesse, 
offrent seuls par là même une assiette sûre, des res- 
sources régulières. Les industries de luxe sont plus ex- 
posées aux crises. Survienne une cause de trouble dans 
la société, le moindre ébranlement dans le crédit, moins 
encore, un caprice de la mode, il n'en faudra pas plus 
pour bouleverser profondément ce monde de la fantaisie. 
On verra jeter sur le pavé une multitude d'ouvriers qui ne 
sont pas les plus faciles à replacer dans d'autres emplois. 
()ue faire alors de cette masse souvent efféminée par une 
vie sédentaire, et incapable de tout autre travail? Enfin 
le pauvre, atteint comme producteur, ne l'est-il pas 
aussi comme consommateur? Ces magnifiques et délicats 
produits ne sont pas faits pour son usage. 11 ne se nourrit 
|)as de mets si raffinés. 11 ne se couvre pas d'étoffes si 
précieuses. Il ne se meuble pas avec tout ce que la ma- 
tière et l'art offrent de rare et de cher. Ce n'est pas 
pour lui qu'existent toutes ces consommations dispen- 
dieuses, tous ces plaisirs recherchés et hors de prix. Le 
pauvre gagne donc à ce que ce môme luxe qui lui pro- 
lite, s'il n'est pas excessif, garde une certaine mesure. 
Un riche fastueux emploie en bijoux de prix, en repas 
somptueux, en hôtels magnifiques, en chiens, en ciie- 
vaux, en maîtresses, des valeurs qui, placées pro(bicli- 
vement, auraient acheté des vêtements chauds, des mets 
fiourrissants, des meubles commodes, à une foule de 
gens laborieux, condanuiés par lui à demeurer oisifs et 
misérables. 

Un peuple perd à échanger trop les denrées néces- 
saires contre celles de luxe, en exportant les premières. 
1. 1 



98 I.LS Al'ULOGISThS DU LUXi:. 

On Ta FiiiL oljsiîrvci' ;iv(m- vciiti' jioiir l'Angleterre : le 
syslèiiK! siii\i j);ir riijiporL à l'Irlande, lor.sijii'eii présence 
(l'une nrdsse de prolétaires affamés on exportait les 
denrées nécessaires à la vie pour les éclian^^er contre 
des vins fins, etc., ressemblait à la conduite d'une mère 
qui vendrait le pain de ses enfants pour se jjiocurer des 
friandises et des colifichets. A cette façon d'agir impi- 
toyable et im})oli tique, nous opposerons cet axiome : 
« Les besoins do la nation doivent servir de règle au 
commerce, et les besoins les plus pressants du grand 
nombre sont les premiers dont il faille s'occuper. » 

Mettons enfin en regard de ces divagations deux véri- 
tés : 1" N'est acceptable moralement que ce genre de 
luxe qui tend à élever le niveau de la masse, au lieu 
de contribuer à abaisser les âmes et les caractères. — 
2° JN'est acceptable économiquement que ce luxe relatif 
et permis qui suscite réellement le travail et qui tend à 
créer plus de capital qu'il n'en détruit. 



V 

LES RÉVOLUTIONS. 

Lorsque le capital reçoit un emploi vicieux, le mal en 
sort naturellement pour les pauvres. Le bien résulte 
inévitablement pour eux d'un meilleur emploi du même 
capital par les riches. Mais il existe entre le pauvre et 
le riche des relations plus personnelles, plus particu- 
lièrement manjuées à 1 empreinte de la liberté, de la 
réflexion, de la moralité. Telle est d'abord la charité : 



LK LIXE tT LES REYOLUTIO^■S. OU 

elle revêt bien des formes et ne doit pas être confondue 
avec l'aumône jetée aveuglément, L'àme, le choix, ne 
sauraient en être absents sans que souffre ce principe 
lui-mèrne, et sans que les bons effets n'en soient com- 
j)romis. Or, le mauvais luxe par ses dépenses folles 
diminue ce fonds de l'aumône. On a pu voir qu'il ne 
tarit pas moins, par les habitudes égoïstes qu'il entre- 
tient, la source même de la charité dans les cœurs. 
Mais l'aumône n'est pas tout. A tort on a semblé long- 
temps réduire à celte charité qui donne le devoir du 
riche, 11 est soumis en réalité à d'autres obligations. Le 
travail est le grand lien entre la richesse et la masse né- 
cessiteuse. Le riche devra donc se préoccuper de ne pas 
enlever le travail au pauvre, il le lui donnera sous des 
formes qui lui soient profitables. C'est ce que le luxe abu- 
sif a toujours méconnu. lia produit dans la société antique 
des excès qui retombaient en misère sur la population ru- 
l'ale et sur la classe des artisans libres. 11 a eu pour con- 
séquence, entre autres maux, dans l'ancien régime, l'ab- 
sence habituelle de leurs loyers des nobles propriétaires 
fonciers. Le propriétaire du sol se désintéressa de la 
terre : le riche se désintéressa du pauvre. Les liens natu- 
rels entre une aristocratie protectrice et le peuple lurent 
rom])us. Nulle influence morale. Les relaliojis furent h'oi 
des, il y eut des froissements pénibles, enfin les sources 
du travail et du salaire furent fréquemment taries par 
l'habitude de dépenser son revenu près des cours, qui 
donnaient le ton, dans les villes, où un luxe Irivole en 
profitait seul. La justice, l'équité, l'humanité, la bien- 
veillance mutuelle, la sécurité de la propriété, reçurent 



100 LKS AI"OLO(ilSTES hl LIXF. 

]iar là des blessures profondes. Tous c('S[)rin< ipcs sacrés, 
toutes ces conditions du bien publie jiorlèrenl la peine 
])OUi' bien longtemps d'un f'.i^lc vaniteux. 

Le mauvais luxe a jioui" cITcl d'exaspérer une guerre 
vieille comme le monde, mais que le bon emploi de la 
richesse et de la pauvreté pourrait adoucir du moins. 
Faire vivre le riche et le pauvre sur le pied de paix a 
paru de tout temps l'objet le plus désirable que puissent 
se proposer les mœurs et les lois. C'est aujourd'hui un 
problème difficile et impérieux, qui s'impose aux médi- 
tations du savant et de l'homme d'État. Le sage emploi 
du capital lui-même ne désarme pas toujours l'envie. Il 
est habituel que le pauvre se plaigne de la richesse qui 
ri'nuHière son travail et qui crée mille besoins dont il 
profite. En vain on crie à l'envie que le luxe ne fait pas 
le bonheur, que de tristes réalités se cachent souvent 
sous de menteuses apparences : 

Non enim gazae, iieque consularis 
Summovet lictor niiserus tumulUis 
Mentis, et curas laqucata c rciim 
Tecta volantes '. 

En vain on répète à l'usage des envieux ces vers de 
Lucrèce sur l'impuissance de tout ce faux éclat pour 
conjurer les souffrances et les maladies : 

Nec calidiE citius decedinil cor[)ore febres, 
Tixtilibns si in picluris ostroque rnbenti 
Jactaris, quam si plebeia in veste cubandnni est^. 

' Ilorat., lib. I, ode 16. 

^ Lucret., I, II, vers 59 cl scq. 



LE LUXE El' LES REVOLUTIONS. 101 

L'envie n'a pas désarme devant ces vérités de tous 
les tem])s. Evitons du moins de lui donner des prétextes 
iJiii limes. 

Vère des réiolutions, cette ère ouverte depuis bientôt 
un siècle, rend plus sensibles ces vérités éternelles. 

Que se passe-t-il le plus souvent au moment où ce 
grondement sourd des révolutions qui approchent 
commence à se faire entendre et tient le monde en 
émoi ? En haut le luxe règne. A la richesse accrue 
sous 1 influence de la paix sociale et de la sécurité 
publique s'ajoute un mouvement factice de valeurs. 
Rien n'est dans la mesure. Ce n'est plus la vie avec 
ses mouvements réglés, c'est la fièvre. Cette fièvre est 
partout, dans la spéculation, dans le plaisir, dans les 
modes, dans la recherche de tout ce qui brille. Les 
classes moyennes prennent modèle sur la vie luxueuse 
des hautes classes. La masse fait ce qu'elle peut pour 
l'imiter. La misère même veut avoir son luxe. Elle ne 
se contente pas des spectacles et de tous les plaisirs que 
la ville offre à la masse : elle se jette sur les boissons 
excitantes. Partout on sont fennenler le levain des grands 
changements, le dégoût de sa situation, l'ennui du tra- 
vail, le désir ardent de la jouissance. L'égalité absolue 
a ses apôtres : la propriété est dénoncée comme une 
usurpation : des idées généieuses, des plans de réforme 
p ufois sincères, mais chimériques, des flatteries inté- 
ressées adressées à la classe pauvre, viennent en aide à ce 
travail de l'envie. Il se fait une alliance de tous les mé- 
coiitentemenls. La guerre des classes n'attend plus qu'un 
prétexte pour éclater. Ce prétexte ne manquera pas. lue 



102 i.i;s Apnr.or.isTKs iir i.i \i;. 

circonst.'incc. (jikîIcoikjup le fera naître. Alors les insli- 
liilions (Hablios s'ccrouJenl. Cela, semhlc-t-on croire, est 
la rcvoliilion même. On se trompe, ce n'est que la sur- 
face, le (Icvaiil (le la scène. Qu'on all<'ii<le seulement un 
peu (le temps, (pielr|ues mois, (pielques semaines, et l'oii 
poui'ra voir se réaliser la vieille et terrible sentence de 
riî^criUire : « Divea et paiiper oiwiaverunt sibi, le pauvre 
et le riche se sont rencontrés.*» Ils s'étaient rencontrés 
dans le mépris et dans la haine, ils se heurtent dans la 
lutte à main armée. 

Oiiei pays, quel temps viens-je de peindre? Ces vérités 
ont-elles une date? Les attrihuera-t-on à la France ou 
à toute autre nation? Cette scène se passe-t-ellc à une 
date récente ? Se rapporte-t-elle aux derniers temps 
qui ont précédé la révolution de 1848 et aux journées 
sanglantes qui l'ont suivie? S'agit-il de ces années de 
fausse sécurité et d'éclat trompeur qui, sous Louis XVI 
à Versailles et à Paris, précèdent la Révolution de 1789 
et les luttes sociales qui vinrent après?... Toutes ces épo- 
ques diffèrent, mais tous ces traits leur sont communs. 

Ainsi échouent encore ici ces théories relâchées. Nous 
les avons vues aboutir à la corruption : elles aboutissent 
à la guerre sociale. C'est toujours par le sang que se 
terminent les appels aux appétits désordonnés. 



LE LUXK ET L'ART. i03 

VI 

LE LUXE ET L'ART. 

Les panégyristes du luxe ne confondent pas seulement 
la richesse avec le luxe. Ils confondent le luxe et l'art. 

Les rapports du luxe et de Fart ne peuvent être 
méconnus, le moindre regard suffit pour en montrer 
l'importance. En un sens il est parfaitement vrai d'af- 
firmer que le luxe nourrit l'art. Il aime à s'en parer, 
il achète chèrement ses produits. Il est juste aussi de 
remarquer que l'art rend avec usure à la richesse ce 
qu'il en reçoit. On ne saurait blâmer ce noble luxe 
qui tire sa gloire et comme sa substance même des 
beaux-arts. Tantôt il les rémunère sous leurs formes 
les plus élevées : tantôt il en provoque l'essor; ils ajou- 
tent à l'utile une foule d'heureux accessoires par leurs 
applications variées aux besoins de la vie. Mais ici s'ar- 
rête le juste hommage rendu au génie civilisateur du 
luxe. Nous nous refusons absolument à suivre ceux qui 
se font les défenseurs même des excès ; à tort ils leur at- 
tribuent des mérites particuliers; à tort ils jugent avec 
indulgence des tendances funestes. Contre ces tendances 
on ne saurait trop énergiquement réagir. 

On a opposé non sans raison le faste au beau et au com- 
mode. c< A ne consulter, dit J.-J. Rousseau, que l'im- 
pression la plus nalurelle, il semblerait que pour dédai- 
gner l'éclat et le luxe on a moins besoin de modération 
que de goût. La symétrie et hi régularité plaisent à tous 



1i).i i.r.s M'ui,()(;isTi.s i)i' i.iXK. 

les yeux. L'iiiuii^t'. du liicii-clrc et de la iL'IiciU' IuiicIk; li; 
c(i!iir liiiiiiaiii qui en rsi avide : mais un Nain aj)|taruil 
ijiii ne se ia|)it()il(' ni à l'ordre ni au i)onlieur, :M n'.i 
|i()iir ojiji'l (]ue d(! ria|tiier les yeux, (juelli; iih-e l'avuraijle 
à celui qui létale peut-il cxcilcr dans resj)rit du spec- 
laleur? L'idée du goût? Le goût ne parait-il pas cent 
(bis mieux dans les choses simples que dans celles qui 
sont ulTusquées de richesses? — L'idée de la commo- 
dité? Y a-t-il rien de plus incommode que le faste y 
— i/idée de la grandeur? C'esl le contraire. Quand je 
vois (pi'on a voulu faire un grand palais, je me demande 
aussitôt : Pourquoi ce })alais n'est-il pas plus grand? 
pourquoi celui qui a cinquante domestiques n'en a-t-ii 
pas cent? Cette belle vaisselle d'argent, pourquoi n'est- 
elle pas d'or? Cet homme qui dore son carrosse, pour- 
quoi ne dore-t-il pas ses lambris? Si ses lambris sont 
dorés, pourquoi sont toit ne l'est-il })as? Celui (pii voulut 
bâtir une haute tour faisait bien de la vouloir porter 
jusqu'au ciel ; autrement il eût eu beau l'élever, le point 
où il se fût arrêté n'eût servi qu'à donner de plus loin 
la preuve de son impuissance. homme petit et vain ! 
montre-moi ton pouvoir, je te montrerai ta misère — » 
A la vérité, l'art et le luxe dérivent de principes non- 
seulement distincts, mais complètement contraires. L'art 
poursuit soit la réalisation de l'idée du beau, soit la 
reproduction de certaines formes; le luxe d'un autre 
côté n'a qu'un but : paraître. L'objet de l'art est essen- 
tiellement désintéressé ; celui que le luxe au contraire 
se propose est égoïste. Qu'est-ce aux yeux du luxe que 
ce beau lui-mjnie, objet de la poursuite passionnée du 



LK LLXfc; ET L'AllT. 105 

véritable artiste épris de la perfection? Rien de plus 
(pi'un élément de ce qui brille. Le luxe paie l'art comme 
il paie la malière; il achète les cliels-d'œuvre comme 
il prodigue l'or pour les bijoux et les étoffes. Le luxe 
veut être le maîlre, car il a l'argcnl. Ce droit de com- 
mander qu'il s'arroge, il ne Ta pourtant pas en réalité. 
Non que je conteste le libre usage de la propriété, la- 
quelle peut à volonté se communiquer ou se refuser. 
Mais si l'on considère lequel du luxe ou de l'art est le 
supérieur, lequel l'inférieur, le luxe n'a pas le droit de 
demander à l'art d'abdiquer son indépendance naturelle, 
de s'abaisser pour lui complaire. 

Pourtant, consultez l'histoire : elle vous dira que ce 
droit le luxe Ta toujours pris sans scrupule. Alors il 
n'est plus un bienfaiteur, il est un maître. Cela n'a pas 
eu trop d'inconvénients, quand le luxe a eu le bon esprit 
de laisser l'art libre. Ce maître, animé d'un généreux 
orgueil, ce connaisseur éclairé, alors se nommera iMé- 
dicis, et encore, nous le verrons, (juede réserves à faire. 
Mais combien de moments moins glorieux où le mènit; 
maître opulent, vaniteux, ne se nommera plus que Tur- 
caret! Qu'attendre de ces ignorants et fastueux protec- 
teurs? Qui souffrira le plus de leur patronage, la morale 
ou le goût ? 

Cette dégradation de l'art par le mauvais luxe peut 
prendre telle ou telle des formes suivantes ou les revêtir 
à la fois : préférence accordée à la matière sur la forme, 
— abaissement de l'inspiration envisagée relativemenl 
aux sujets comme à l'exécution, — corruption des pro- 
cédés que l'art emploie et ou!»li de toutes les condi- 



106 LES APOLOGISTES DU LUXE. 

lions (In In prrfe<lion, au profit de l' improvisation Oirilc 
qui obéit à la fantaisie individuelle et aux engouements 
de la mode. 

On ne fera qu'indiquer ici le picmier de ces éciieils, 
la préférence accordée à la matière. Cette corruption 
grossière équivaut à ral)dication de l'art lui-même. A 
certaines époques, celte cause d'abaissement a exercé d(; 
véritables ravages. C'est alors qu'on a vu se réaliser 
dans les proportions les plus étendues ce mot célèbre : 
« Ne pouvant faire Vénus belle, il Ta faite ricbe. » L'ait 
a [)our devise ce vers du poëte : Materiam svpet^abat 
opîis. Le luxe exige les métaux précieux et les pierre- 
ries. En vain l'art voudrait employer la pierre, le mar- 
bre, le bronze, n'a-t-il pas entendu que c'est l'or qu'on 
lui demande? La matière par sa valeur parle un langage 
compris de tous, comme il l'est trop souvent d'une façon 
exclusive par celui qui paye : cet homme ignore sans 
doute qu'cà Rome, dans les bons temps de l'art, la façon 
ajoutait à un vase d'or jusqu'à quinze ou dix-huit fois 
sa valeur. Que l'artiste donc se fasse artisan ; qu'il s'ef- 
face derrière le luxe. Aux bonnes époques, le luxe est 
moins brutal, je l'avoue : mais toujours sa nature s'est 
retrouvée, et toujours aussi il a fallu que l'art en tînt 
compte. 

Lorsque la richesse est concentrée en peu de mains, 
lorsqu'il y a une véritable aristocratie, fût-elle formée 
de marchands, comme à Venise, à Florence et dans 
d'autres Etats, l'art dans ces conditions peut encore 
fleurir : les sacrifices qu'on demande parfois à son in- 
dépendance seront à quelques égards compensés du côté 



LE LUXE ET L'ART. 107 

(le la séciiritc qu'une protection opulente lui assure. 

Mais avoir à satisfaire une foule, fût-ce de riches, c'est 
joindre cà la dépendance une médiocrité inévitable. Celte 
foule ne voudra que des sujets et une exécution <à sa 
portée. Elle charge l'art de flatter ses instincts vulgaires 
ou médiocres. Dès lors n'attendons ni grandeur ni 
perfection. 

On voudra plaire, rien de plus. En peinture ce sera 
la prédominance des tableaux dits de genre sur des 
inspirations plus élevées. Faisant allusion aux peintres 
de son temps, Aristote disait qu'il fallait se contenter 
de passer devant ceux qui peignent seulement les hom- 
mes comme ils les voient, fuir les tableaux d'un Pauson 
qui les peignait plus laids que nature, mais s'arrêtei* 
devant un Polygnote qui peignait la beauté : il eût pu 
ajouter la beauté morale, l'héroïsme, le dévouement, la 
pensée : car tel était le mérite de ce grand artiste qui 
avait gardé toute la fierté de son art et toute la liberté 
de son inspiration. Il ne dédaignait pas de plaire aux 
contemporains et n'adorait pas une beauté abstraite : 
ses tableaux brillaient de tout l'éclat du coloris produit 
avec quatre couleurs, le rouge, le jauni;, h; bleu, le 
blanc; il savait rendre en perfection la beauté des fem- 
mes, leurs coiffures, leurs parures aux nuances variées, 
leurs étoffes qu'il aimait à semer de fleurs et d'oiseaux ; 
mais nul, on l'a dit, n'excellait davantage à saisir, à 
faire comprendre le caractère moral des personnages 
dans des scènes qui retraçaient les grandeurs et It^s 
calamités de la guerre, et il arrachait l'admiration 
môme des philosophes. 



108 Li:s M'oi.o(;isTi:s du i.lxe. 

Voilà ce que le mauvais luxe n'ohlicndia jamais. Il ne 
lera naître ni un Polyfj^nnlc ni un Phidias aninn; du 
même genre d'insj)irali(tn. Comment nier qu'il ne porte 
par là une mortelle atteinte à ce grand caractère public, 
national, civilisali'ur des beaux-arts, considérés comme 
un des instruments les plus puissants de l'éducation des 
})cuplcs? 

Je n'ai parlé ipie de médiocrité, je n'ai jioinl encore 
jKulé de corruption. Sous cette influence voluptueuse 
el fi'ivole, on a toujours vu l'art s'efféminer. Il cherche 
les molles langueurs. La rêverie y ressemble à un alhm- 
guissement sensuel. La beauté même pliysiijue manque : 
ce n'est })lus la beauté, c'est tantôt la grâce maniérée, 
tantôt la chair exubérante. La même caus(3 peut pro- 
duire aussi un effet tout opposé. L'art devient violent, 
exagéré, pour plaire à un goût à la fois inexpérimenté 
et blasé, à une sensibilité dépravée par l'habitude des 
émotions grossières. Signalons aussi la surcharge des 
ornements, très-sensible dans l'architecture, dans la 
sculpture, dans les arts qui servent à l'ameublement. 
Ajoutons dans la peinture, l'abus de la couleur. On 
voit le dessein perdre sa pureté, sa fermeté, c'esl-à-dire 
l'art perdre son élément le plus essentiel. Sans entrer 
dans la vieille querelle de la couleur et du dessin, n'est-il 
pas de la dernière évidence que, si tous deux sont néces- 
saires, la nature, comme l'art, dessine avant de peindre? 
Des lignes nettes, des formes arrêtées, constituent le 
; fond sur lequel se jouent la couleur et la vie, et le corps 
humain jieut ici donner les meilleures leçons aux artis- 
ses. Le dessin y prime la couleur. Si la nature n'a pas 



I.E LUXE ET L'.UIT. iOλ 

toujours été dans ses œuvres aussi sobre de coloris, la 
couleur fju'elle emploie, si l'on peut dire ainsi, ne 
tombe pas dans les effets heurtés et les tons excessifs. 
Les époques de faste tendent uniformément à renverser 
toutes ces lois. 

On a cru servir ainsi les industries de luxe : on se 
trompait. Ces industries sont intéressées à la perfection 
des modèles. On ne les a jamais vues plus florissantes 
que sous l'influence de quelque artiste supérieur. Elles 
fleurissent surtout lorsqu'un souffle plus large et plus 
pur vivifie tout le domaine du beau. A ces époques pri- 
vilégiées, le beau et le commode concordent presque 
toujours merveilleusement. Ce sont véritablement les 
siècles de l'art. Plus tard, une imitation maladroite, 
fruit du défaut de toute inspiration propre et d'une 
archéologie déplacée, apprendra comment cette alliance 
se rompt, et c'est presque toujours au goût du faste qu'il 
faudra imputer cette décadence. 

Chose raerveilleuse et vraiment morale, que cet ac- 
cord de la recherche patiente de la perfection dans 
l'art, avec l'utilité et la convenance des applications 
auxquelles n'avait pas songé l'artiste ! Cette recherche 
de la perfection, qui est l'âme des arts, suppose une foi 
absolument incompatible avec le désir hàtif de s'en- 
richir, devenu la préoccupation dominante de tous 
les artistes aux époques de luxe. Artistes, soyez riclics 
si vous pouvez, mais pensez à l'œuvre, non au prix ! 
Un Iiubens, un Van Dyck, ont eu un train de vie de 
grands seigneurs : mais ils songeaient à l'œuvre, avant 
tout. D'autres artistes célèbres, dans les temps anciens, 



110 ii:s .\i'i)i.o(,i.sii.s iiu M XI-: 

iV-I'iiUmiL le lien coiiiiiiiiii (;.\;i;4(''i(' (jiu; l'aili-lc doit ik'- 
ccssairemciil (Mic pauvic l.a misèi-t; ris(jiic (rc-lciiidrc le 
lulciil L'L n'esL (jiruiH; aiiLic dcpendance. l*()iiil;iiil ((jiii- 
1/ici» la siiïi|)licilc, raiisU'iilc inèiiic, vont mieux au 
géiiiiî ! 

On l'a dit naguère, eu jiailaul de iMieliel-Auj^e' : « Om- 
brageux el faiouclie paiee qu'il était timide, il fut ae- 
CLisé de misantliro|)ie, et sa frugalité, la sini|di(ilé do 
sa vie, son habitude de n'avoir jamais personne à sa 
table, le firent taxer d'avarice. Avare ! il ne le fui jamais 
que pour lui-même, alin d'èlre généreux pour les autres. 
Quand il disait à Condovi : « Ascanio, quoique riche, j'ai 
toujours vécu comme un « pauvre », son jeune ami au- 
rait pu lui répondre : « Vous avez toujours vécu pauvre- 
ment, parce que vous « avez toujours donné richement. » 
Eh ! que n'a-t-il pas donne, ce grand homme! Il a donné 
ce dont il devait être le plus jaloux, son temps, ses ou- 
vrages, ses dessins, ses idées, son génie même ! » 

Peut-être faut-il, en effet, qu'il y ait des riches et des 
pauvres dans le monde des arts comme dans la société, 
pourvu que ces pauvres ne le soient pas à l'excès. Ce 
sont deux conditions qui permettent au talent de se 
déployer, l'une en le rendant indépendant, l'autre en le 
contraignant à produire. Mais dans les deux cas, ce n'est 
pas le lucre qui doit être l'inspiration et l'objet des 
efforts : il suffit qu'il en soit la récompense. 

Qu'on est loin souvent de cet idéal! Les artistes, en 
contact perpétuel avec la richesse et le luxe, s'habituent 

'• Discuuis de M. Cti;uies iilaac, au 4' ccu'oiiairc de Miclud-Aiigc. 



LE LUXE ET L'ART. 111 

à les regarder comme les premières des puissances. Ils 
en contractent le goût. Ils aspirent à l'enrichissement 
par des succès faciles. 

Ajouterons-nous enfin que la môme influence pénètre 
dans d'autres formes de la pensée, qui lui paraissent au 
premier abo;d le plus étrangères? C'est ainsi que la 
même action corruptrice se fait ressentir à certaines 
époques jusque dans l'art d'écrire. Le goût fastueux s'in- 
troduit dans le style par l'effet de ces habitudes conta- 
gieuses de luxe extérieur, devenu comme un air qu'on 
est habitué à respirer. C'est alors que naît le goût des 
faux brillants. Le style se parsème de paillettes : les 
procédés des arts plastiques sont transportés dans la 
composition littéraire ; on n'écrit plus, on sculpte, on 
cisèle, on peint. Les idées sont comptées pour peu, elles 
se perdent au milieu de luxuriants détails : les images 
multipliées frappent les yeux et l'esprit jusqu'à l'éblouis- 
sement. Le dessin, c'est-à-dire la netteté du plan et la 
pureté des lignes, est ici encore de plus en plus sacrifié. 
Les raffinés professent pour ceux qui restent attachés à 
ces antiques règles un mépris non moins ouvert que 
ne l'est celui des sensualistes raffinés pour les censeurs 
surannés qui osent rappeler les vérités élémentaires de 
la morale. L'imagination du public, à la fois exaltée cl 
affadie, dégoûtée du simple, ne reconnaît plus le beau 
(jue dans cette fastueuse prodigalité et dans ces recher- 
ches qui font ressembler le goût littéraire au sens d'où 
il tire son nom. On veut savourer comme des jouissances 
matérielles les beautés intellectuelles. Un raffinement 
maladif mêle tous les genres, comme il conlond tous 



112 LIS AI'dl.oCISTKS Ki; I.IXR. 

les ;irls : ("ir cIkhikc ;iil ne se sullil plus, nièiue dans 
son excès; il cminiinlc ;iii\ ;iiilros ses procédés; la sla- 
lii.iii'c se ra|i|)r(icli(' (le la pciiiliirc, cl on voil la iiiu^ifjiif' 
cllc-iiiéinc vouloii' peindre; avec des sons. 

Coniinenl nier cpic la religion elle-niênic n'ail '-uhi 
jinrlois celle influence du lusle? Nous avons reconnu (pje 
la religion a sa pari de luxe légitime. Elle })arle par le 
culle à l'imaginalion et aux sens comme à l'espril, à loul 
riioinnie en un mot; elle peut donc emprunler l'cvlat 
des pompes et des cérémonies, mais à la condition que 
de lelles représentations syml)oli(jues ne seront qu'un 
mo\en d(^ ])lus d'agir sur l'àme humaine. Sous ce voile 
magnifique, mais transparent, il faut que l'on continue 
à sentir ce qui en fait la vie. L'art religieux — car 
nous sommes })ar là encore ramenés à l'art sous une de 
ses formes les plus grandes et les plus populaires — peut 
aider à l'enseignement religieux. Mais la pensée divine 
périt écrasée sous le faste. L'invasion du culte par un 
luxe sans bornes a porté le plus cruel pi'éjudice à la reli- 
gion, par exemple au seizième siècle, elle a servi de 
prétexte à des réactions terribles. Ce sont ces réactions 
qui ont mis plus tard encore le marteau aux mains de 
nouveaux iconoclastes; ce sont elles qui ont détruit par 
une barbarie sans nom des chefs-d'œuvre frappés pele- 
mèle avec des objets précieux par la matière. 

Concluons que, de quelque côté qu'on l'envisage, on 
voil tomber la prétention qu'élèvent les juges complai- 
sants d'un luxe peu moral, et sous tous les rapports 
abusif. Non, ils ne représentent pas la cause de la civi- 
lisation. On a pu juger de ce qu'un tel luxe fait de J'in- 



NOTRE DUT. 113 

dividu, de la famille, de la richesse, des rapports des 
riches et des pauvres, enfin de l'art. Les doctrines relâ- 
chées seraient mortelles à cette belle cause, de même 
que les doctrines étroites d'un rigorisme qui veut s'im- 
poser comme la règle souveraine du jugement et de la 
conduite ne font que compromettre les véritables inté- 
rêts moraux de l'humanité, inséparables d'une civilisa- 
tion développée. Y a-t-il un point juste entre ces deux 
excès"? Nous le croyons, et nous avons essayé de le mon- 
trer. Ce point est-il facile à atteindre dans la pratique? 
Il nous suffira de dire qu'il n'est pas du moins impossi- 
ble de s'en rapprocher, ou, si l'on veut, de s'en éloigner 
beaucoup moins qu'on ne l'a fait. Eviter tout mauvais 
luxe, tant qu'il y aura des richesses et une liberté hu- 
maine, c'est sans doute une chimère. Mais on peut 
éviter de retomber à beaucoup près dans d'aussi fré- 
([uentes et redoutables aberrations. C'est noire force et 
notre espoir, en nous consacrant à ce sujet si grave et si 
délicat, de penser que, si l'expérience et la réflexion n(; 
sauraient amener sur la terre le règne al)solu du bien, 
ils peuvent mettre l'opinion en possession plus pleine de 
quelques vérités désormais acquises, et la rendre beau- 
coup plus vigilante et plus efficace dans ses censures. 
Otons ses forces à l'erreur, nous aurons été ses prétextes 
au mal. 



CHAPITRE V 



LE LUXE ET LES FORMES DE GOUVERNEMENT 



La plupart des écrivains politiques ont consacré au\ 
rapports de l'État avec le luxe privé et le luxe public des 
considérations plus ou moins étendues. En outre, il a fallu 
que les législateurs donnassent une solution à ces ques- 
tions délicates. Pendant un long passé, l'Etat a exercé sur 
la vie privée un empire à peu près illimité. Le législateur, 
maître de l'éducation comme de la religion, de la pro- 
priété elle-même et de l'industrie, n'éprouve alors aucun 
scrupule à régler comme il l'entend le luxe des par- 
ticuliers. Le vêtement, la table, le train de la vie tout 
entier, ne sont pas liors de sa compétence. C'est seule- 
ment affaire de plus ou de moins, et Selon ne fait qu'user 
modérément d'un droit que Lycurgue pousse jusqu'à 
l'anéantissement de la liberté individuelle. Plus tard la 
sphère des droits personnels s'étend là comme ailleurs; 
mais il s'en faut que toute prélention réglementaire ait 
disparu. La loi prétend encore fixer un maximum à cer- 
taines consommations. Plus le principe monarchique 



LE LUXE ET LES l'OllMES DE GOUVLUNEMENT. 115 

s'affermit cl plus prtWaleiit les souvenirs du droit romain, 
plus celle inlervenlion devient fréquente. C'est le temps 
des lois somptuaires. Toute question de ce genre n'a pas 
disparu avec la grande émancipation de 1789. On ne 
fait plus aujourd'liui , il est vrai, de lois sompluaires, 
mais on continue à s'enquérir si, dans la (axaiion de 
certains produits et de certaines brandies d'industrie et 
de commerce, FElat aura égard au caractère moral ou 
non, nécessaire ou non de la consommation. Les moins 
modérés veulent des impôts contre le luxe, les plus mo- 
dérés acceptent, réclament parfois des taxes sur le luxe. 
Même divergence de point de vue quant au luxe public. 
Ici l'Etat ne saurait être mis tout à fait hors de cause; 
mais la différence est grande entre les écoles qui lui 
atlribuent un rôle de première importance, et cer- 
tains économistes qui réduisent ce rôle presque à rien. 
C'était entièrement affaire d'Etat chez les anciens. Tout 
en regardant Tautoriié comme souveraine en pareille 
matière, ils abandonnaient une partie considérable du 
luxe public aux riches particuliers, qui s'en faisaient un 
moyen d'influence. Les proportions du luxe public se 
sont beaucoup restreintes. Nous ne le chargeons plus au 
même degré de nous amuser, nous ne lui attribuons 
plus la même importance comme instrument d'éduca- 
tion populaire. Aujourd'hui il s'agit seulement de qui;l- 
(jues l'êtes, et surtout de l'intervention du gouvernement 
sous forme de direction et de subvention dans le domaine 
des beaux-arts. La part de protection de l'Etat, et les 
formes qu'elle doit prendre ici, n'ont pas cessé d'être 
livrées à de nouvelles controverses, aux(pielles le budget 



Ite lE I.IXK 1:T lis FOUMKS IiK (.((rVIJlM mknt. 

(loiiMC (•li;i(|U(; ;mi»('(' iiii iiil('irl (|iii n'est jt;is (;\(lii<iv(V 
ineril pliilo^opliiciuc 

Voilà la parlic g('iit''r;ili! (I(^ ce «jn'oii peut noiiiiiiei' l;i 
polilifjiKMlii lux(3. Kll(! c^l li('o ;nissi h des (pjcslioiis plus 
sjx'cialcs : ji; veux |»arl('r des foriiics de gouvernement, 
lesqiudles, non moins ôvidcmnKînt, infliicnl sur h; degré 
de dév(doppenienL et sur les formes variées du luxe soit 
privé, soil public. 

Monarcliie, arislocralie et démocratie, (elle est ici la 
classification la plus usitée, et [leiit-ètre encore l.i |iliis 
acceplahle. Au reste, ces formes ne se présentent pas 
toujours à l'état pur, et il faut tenir compte de la ma- 
nière assez variée dont elles peuvent se combiner. Evi- 
tons la confusion trop fréquente entre l'ordre civil et 
l'ordre politique, le gouvernement et la société. Qui ne 
sait, par exemple, qu'en kùi une société, aristocratique 
ou démocratique par son organisation intérieure, a pu 
être très-monarcliiquement gouvernée? Enfin ayons pré- 
sentes les différences de l'Etat antique et de l'Etat mo- 
derne, mises singulièrement en oubli par des écrivains 
qui ont par là contribué à répandre bien des idées faus- 
ses dont la société ressent encore les fâcheux effets. 



I 

LE LUXE ET LA MONARCHIE. 

Le nom de Montesquieu reviendra plus d'une fois dans 
cette élude, et il n'y a pas lieu de le regretter; il est de 
ceux qui illustrent une discussion et qui ont le plus de 



LE LUXE ET MONTESQUIEU. 117 

chance de la féconder en excitant la pensée, même lors- 
qu'ils provoquent les objections. L'auteur de fEqwit des 
lois traite à plusieurs reprises la question des rapports 
du luxe avec les institutions politiques. C'est une des 
parties de son livre les plus sujettes à contestation : on 
y rencontre des énigmes, des idées qui surprennent par 
un air de paradoxe, de vraies erreurs, où son temps a 
bien aussi une part de responsabilité. Son tort ou son 
mérite est d'y avoir mis son empreinte, qui donne à tout 
un relief saisissant. Disciple de l'antiquité, il ne discerne 
pas toujours les conditions de la vie moderne. Pour lui, 
la propriété est une pure convention née de la loi et, du 
moins au début, une sorte d'usurpation. La richesse des 
uns est prise sur la part des autres. Cette idée était celle 
de la plupart des jurisconsultes comme des théologiens. 
« Selon la loi de la nature, disait Bourdaloue, dans son 
sermon sur l'Aumône, tous les biens devaient être com- 
muns : comme tous les hommes sont également hommes, 
l'un, par lui-même et de son fonds, n'a pas de droits 
mieux établis que ceux de l'autre ni plus étendus; ainsi 

il paraissait naturel que Dieu leur abandonnât les 

biens de la terre pour en recueillir les fruits, chacun 
selon ses nécessités présentes. » — « Quand le riche fait 
l'aumône, reprend le même orateur, conséquent avec 
l'idée qu'il vient d'énoncer, qu'il ne se flatte pas en 
cela de libéralité; car cette aumône, c'est une sorte de 
délie dont il s'acquitte, c'est la léijilime du pauvre, qu'il 
ne peut refuser sans injustice. » Tel est, avec une confor- 
mité de vues qui frappera tous les esprits attentifs, le fonds 
d'idées qu'a développées Montesipiieu pour en tii'er toute 



118 LE LUXE ET LES FORMES DE GOUVERNEMENT. 

sa tli('oric des r;i|)porls du luxe avec les formes du gou- 
vernement. « Pour que les i-icliesses restent (•^^'llement 
partagées, écrit-il, il Hint fju(; la loi ne donne à chacun 
que le nécessaire physique. Si l'on a au delà, les uns 
dépenseront, les autres acquerront, et l'inégalité s'éta- 
blira. Supposant le nécessaire physique égal à une somme 
donnée, le luxe de ceux qui n'auront que le nécessaire 
sera égal à zéro ; celui (pii aura le double aura un luxe 
égal à un ; celui qui aura le double de bien de ce dei- 
nier aura un luxe égal à trois; quand on aura encore 
le doul)le, on aura un luxe égal à sept; de sorte que, le 
bien du particulier qui suit étant toujours supposé dou- 
ble de celui du précédent, le luxe croîtra du double plus 
une unité, dans cette progression, 0, 1, 3, 7, 15, 31, 
G3, 127. » Telle est la théorie de Montesquieu. Elle 
résout la notion du luxe dans la notion '^e l'inégalité 
elle-même. Le luxe, c'est « tout ce qui excède le néces- 
saire physique égal chez tous. » D'où il conclut que, «c les 
richesses particulières n'ayant augmenté que parce 
qu'elles ont ôté à une partie des citoyens le nécessaire 
physique, il faut qu'il leur soit restitué. » Restitué! Oui, 
celle phrase, qu'on pourrait croire de Jean-Jacques Rous- 
seau, est bien de l'Esprit des loisl Or les gouvernements 
sont seuls en état de faire cette restitution, ou plutôt 
d'obliger les riches à la faire, dans une mesure que 
Montesquieu considère comme variable, et par des pro- 
cédés différents eux-mêmes selon la nature des institu- 
tions. 

La monarchie voulant le luxe, le riche restitue en 
dépensant beaucoup : moyen commode qui pourra ne 



LE LUXE ET MONTESQUIEU. 110 

pas paraître suffisant aux pauvres, s'il est vrai que la 
[)ropriété soit une usurpation ! Des logiciens moins em- 
portés qu'un Proudhon seront tentés eux-mêmes de le 
trouver peu satisfaisant au point de vue du juste, car en- 
tin c'est une méthode singulière pour réparer une injustice 
que de n'avoir d'autre pénitence à faire que d'en jouir. 

L'aristocratie, qui exige la modération^ admettra les 
loissomptuaires que la monarchie réprouve. Elle ne per- 
mettra pas à l'inégalité d'aller trop loin; elle fera resti- 
tuer aux riches par des dons et des distributions publi- 
ques. 

La démocratie voudra des lois somptuaires au nom 
de l'égalité ; elle emploiera môme un instrument plus 
efficace pour y ramener. Cet instrument d'une précision 
rigoureuse est mesuré par Montesquieu sur les calculs de 
progression que je viens d'indiquer à propos de l'inégalité. 
Or quel est-il? On ne doit pas hésiter à lui donner son 
vrai nom, c'est l'impôt progressif, mis en œuvre par 
certaines législations antiques. Montesquieu, qui les cite 
avec a[»probation, trouve d'autant moins d'objections à 
y faire ([ue sa propre façon de raisonner aurait j)u se 
passer eu ce cas de l'autorité d'exem[)les historiques : la 
logique seule l'y conduisait. 

Dans l'état où des observations plus complètes ont 
amené les sciences sociales, combien il y aurait, pour 
l'économiste et pour le politique, de remarques à faire 
sur ces assertions ! En politique, Montesquieu représente, 
au dix-huitième siècle, la raison et le savoir, au milieu 
d'écrivains qui procèdent par l'imagination et l'abstrac- 
tion. Ce grand nom n'abrite pas moins ici des idées ou 



r20 LU i.i m: i:t m;s roi-.MKs de ijouyehnemint. 

trop vaf^ucs on laiisscs. Si (h^iiciiscr heaucoup si<.!iiifi(; la 
coniiMuii(le aboiidaiilo de lra\ail laite par les riciies, ce 
moYcu-là n'a rien d'cxclusiveiiicnliiionarcliifine. C'eslle 
lien même de la sctcii-tt'; e'esl la eoiidilioji à la(|ii(jlle vil 
la masse des hommes. En eomj)araison, les di^trilml ions 
de vivres, les taxes sur les riches, ne sont rien. Entend- 
on par déjienscr heaueoup d('pensei- n'importe comment, 
et f'ail-oii l'éloge de la piotligaliti- ? Moiites(|uieu contre- 
dirait alors d'excellents passages où il la condamne. 

Le tort (le rilliislre écrivain est trop souvent, dans cet 
examen de la (|uestion du luxe, de subordonner des vé- 
rités essentielles à de prétendues convenances politiques, 
soit pour poser des règles, soit })our motiver des excep- 
tions. 

Ainsi il veut exceptionnellement dans la monarchie 
elle-même des lois somptuaires, quand les achats de 
luxe à l'étranger épuisent le numéraire et la richesse 
du pays, opinion qui s'inspire de préjugés économiques 
et (jue la politique justifie peu. 

Subordonner la question du régime des dots à celle 
du luxe dans ses rapports avec les institutions, n'est-ce 
pas de même risquer de prendre la question par un seul 
côté, qui n'est pas, tant s'en faut, le plus décisif? Mon- 
tesquieu veut que les dots soient considérables dans les 
monarchies, pour que les maris se trouvent mis au ni- 
veau du luxe établi, médiocres dans les républiques, où 
le luxe ne doit pas régner. Il juge de même la com- 
munauté des biens entre le mari et la femme très-con- 
venable dans le gouvernement monarchique, où elle in- 
téresse les femmes aux aflaires et au soin de la maison. 



LE LUXE ET MONTESQUILI, V>\ 

peu convenable dans les républiques, où « les femmes 
ont plus de verlu. » Que d'arbitraire dans ces préten- 
dues convenances ou nécessités, qu'on pourrait tout aussi 
bien retourner en sens inverse, en soutenant que la com- 
munauté des biens entre le mari et la femme s'impose 
davantage dans les républiques, comme plus conforme 
à l'esprit d'égalité! Que dire enfin de la vertu des fem- 
mes sous les républiques, par opposition aux autres 
gouvernements? est-ce là un de ces axiomes qu'il faille 
accepter les yeux fermés? Quelles singulières républi- 
caines que les béroïnes de Boccace ! 

C'est sur l'histoire que Montesquieu prétend marcber 
constamment appuyé; c'est l'histoire qui lui fournit tant 
de vues profondes, et, ce que son œuvre a de plus admi- 
rable, c'est d'être un immortel monument élevé à la 
méthode historique. Eh bien, les règles qu'il pose sur le 
luxe en rapport avec les institutions sont plus souven 
démenties que justifiées par les faits. 

La monarchie, dit-il, ne fera pas de lois somptuaires ; 
soit, mais toute son histoire en est remplie. 

L'aristocratie, dit-il encore, sera modérée quant au 
luxe: or, rien de plus immodéré (jue riiisloire du luxe 
dans les aristocraties. 

Les républiques, ajoute-l-il enfin, seront vertueuses et 
n'aui'ont pas de luxe : eh ! qui sait mieux que iMonles- 
quieu que la république romaine a passé les trois (juarls 
de son existence à ne pas être vertueuse et à abuser du 
luxe ? 

Et pourquoi cet échafaudage si ingénieusement labo- 
rieux? Pour aboutir à reconnaître qu'en fait le luxe s'est 



122 LK Ll'XE liT LES FUIOIES DE (.0LV1:I;M;MI;NT. 

montré soiiveiil pernicieux sous la inouarcliic ju^iju'à en 
ébranler le principe el l'exislencc même. 

C'est au sujet (1(! la Chine (jn'il If (icnioiitrc! «'ii Tort 
beaux termes. N'y a-l-il donc (pTcii Cliiiic ijnc paicilli! 
chose se soit vue? N'est-ce qu'en Chine que des dynas- 
ties, qui avaient commencé par les mâles vertus des con- 
quérants, ont fini par une série de successeurs amollis 
par le faste et les délices? L'auteur de l'Esjrrit des lois 
n'a d'yeux ici que pour la Chine. Il fait à peine avec 
d'autres pays plus voisins de nous quelque rapprochement 
indirect; c'est bien sr.r les vingt-deux dynasties chinoises 
qu'il épuise sa sévérité. Aussi les lois somptuaires seront- 
elles excellentes en Chine })0ur ce molilet pour d'antres 
fort contestables; mais si elles sont bonnes à Pékin, 
pouquoi ne le seraient-elles pas à Paris? Ou plutôt 
seront-elles efficaces quelque part? Nous dira-t-il qu'il 
n'en faut pas en France, où la monarchie repose sur 
V honneur et sur la nécessité de beaucoup dépenser? 
Je ne sais pas bien ce que la cupidité des nobles contem- 
porains de Law et du régent avait de commun avec 
l'honneur, mais j'avoue que, quant à la nécessité de 
beaucoup dépenser, tous, princes et riches, s'en acquit- 
tèrent à merveille. 

Ces remarques n'impliquent à aucun degré l'idée de 
rabaisser un monument autour duquel l'ignorante indif- 
férence de la foule peut faire le vide, sans en lasser les 
amis des pensées fortes en philosophie politique et en 
histoire. Montesquieu n'est pas le seul homme de génie 
qui se soit montré habile à voir clair où les autres ne 
découvrent rien, sans savoir toujours discerner ce que 



LE LUXK ET lA MONAHC.IIIE. 123 

d'autres plus médiocres aperçoivent clairement avec des 
yeux ordinaires. 

C'est ce qui nous encourage à dire quelques mots des 
rapports du luxe avec la monarchie. 

Il faut mettre à part le despotisme pur. Ce pouvoir 
d'un autocrate qui s'exerce sans nulle limite en droit ni 
en fait ne peut même être confondu avec la monarchie 
absolue, telle que l'ont connue les modernes, et notam- 
ment la France. Ce dernier gouvernement, quels qu'en 
aient été les abus, n'existe guère sans rencontrer quel- 
ques barrières légales ou du moins morales, 

A plus forte raison, ces deux formes ou, si l'on veut, 
ces deux nuances tranchées se distinguent de la monar- 
chie tempérée, représentative ou constitutionnelle. Celle- 
ci semble offrir avec les précédentes non plus seulement 
une différence de degré, mais de nature. Elle admet le 
droit populaire à sa base et dans son exercice même. Elle 
se meut dans le cercle régulier , infranchissable , des 
constitutions et des lois. 

Quels seront les caractères du luxe despotique? 

x\vant tout, celui d'une fantaisie désordonnée, tell(3 
qu'on peut l'attendre de rêves illimités au sein d'une 
puissance assez grande pour tout oser : toute-puissance 
apparente, sans force devant la nature des choi^es. De 
ià cette fureur qui prend mille formes. Cette dispro- 
portion entre les entreprises d'une ambition sans bornes 
et les limites qu'elle rencontre dans le monde extérieur 
et dans notre nature même fait comprendre le caractère 
inquiet du luxe despotique. De là, ses tentatives déme- 
surées, SCS œuvres colossales , ses caprices malsains. 



l:i i.i; irxi; i;r i i:s loioiHs ijk (jol'vhunlmkm'. 

AliiiH-'iiU'cs à la ^^uul•l.•L' aiiièrc de rniiiui, cxalUr-. jiar 
lu sali(U(! mc'inc, ses folios se rcssmlcnt de celle ori-^iiie. 
();i a jx'iiil sotivciil des (lc--|)(il('S li\i(''s au liixi; ; c'e.-l le 
despolisinc dans le, luxe (|ue nous essayons de niuiitiei'. 
Nous laisserons plus lard faire sa lâclic à l'iiisloirf. (|iii 
préfère les portraits aux types. Elle étale devant nous 
une collection de monstres, comme si ces criminelles 
fantaisies n'étaient ([uc des singularités, laut-il persis- 
ter avoir une simple excc])ti(»n dans Caligula, qui assai- 
sonne de caprices sanguinaires son amour pour les spec- 
tacles, et qui, manquant un jour de criminels à jeter 
dans l'arène, y précipite quelques-uns des spectateui-s:'' 
Mais quoi! Claude, plus débonnaire, force lui aussi 
à combattre des employés des jeux, sous le frivole pré- 
texte d'une machine qui avait manqué son effet, lii 
Néron fait subir le même Irailemenl à des chevaliers et 
à des sénateurs. On cite d'autres fantaisies analogues 
d'un Domitien , d'un Commode, d'un Galerius, et de 
tant d'autres. On a paru croire aussi que l'exception 
est dans la corruption romaine, qui semble calomnier 
le despotisme lui-même. La preuve du contraire est par- 
tout. L'histoire de l'empereur Cheou-sin, onze cents ans 
avant l'ère chrétienne, vaut celle d'IIéliogabale. La 
femme de cet empereur fit élever à la débauche un 
temple fastueux. Elle y passait des jours et des nuits, 
mêlant des ralfinements de luxe sans nom à des voluptés 
infâmes et à d'atroces supplices. Sous une autre dynas- 
tie, l'empereur Yeou-wang et sa digne épouse Pao-sse 
' marchent dans cette même voie jusqu'à ce que le soulè- 
vement de leurs sujets et l'invasion des Tartares aient 



LE LUXE ET LE DESPOTISME. i'ZS 

mis un terme à leurs excès et à leur vie. Quel empereur 
romain entrerait en parallèle avec le terrible réforma- 
teur Hoang-ti? Après avoir noyé les abus dans le sang, 
il s'entoure lui-même d'une pompe inouïe, possède dix 
mille chevaux dans ses écuries, dix mille femmes dans 
son harem. 11 termine celte vie fastueuse par de plus 
fastueuses funérailles. On immola sur son tombeau plu- 
sieurs milliers d'hommes dont la graisse servit à entre- 
tenir des milliers de torches funéraires. Qu'il y ait ou 
non exagération dans de lels récits, le fond subsiste : 
voilà le despotisme dans sa grossièreté fastueuse : les 
accessoires, les décors seuls varient. 

Tacite dit d'un de ces despotes qu'il a peints avec le 
plus d'énergie un mot admirable : Ut erat incredihilium 
cupitor; il voulait Vincroyable! Ce mot s'applique au 
luxe despotique lui-même, à ce luxe qui construit des 
colosses, sauf ensuite à les trouver trop petits, (pii invente 
de monstrueux plaisirs dont il se fatigue, qui se crée au 
besoin d'inutiles obstacles pour les renverser, et qui in- 
cessamment change sans autre objet que le changement. 
Il veut l'incroyable! C'est là sa devise et le principe de 
ses folies, de sa nature insatiable, toujours en quête de 
nouveaux rêves. 

On a plutôt diminué qu'exagéré la part du luxe et de 
la cupidité dans les crimes du despotisme. La raison 
d'État a souvent caché d'inavouables convoitises. On al- 
lègue la sécurité du prince, et ce qui se trouve au fond 
de ce prétexte ce sont ces désirs infinis, c'est la volonté 
de subvenir à d'excessives prodigalités. Mais ces violences 
qui se terminent à une élite, ces violences amnistiées 



126 LE LUXt; ht LES FOIOIKS DE (iOUVEIlNEMENT. 

j);ir roj)inioii ])()j)ulaii'c, liop souvent disposée à voir des 
vengeurs dans les despotes qui l'aisaient participer la 
masse, sous forme de plaisirs publics, au fruit de leurs 
rapines, ces violences ne sont pas tout. Un tel tableau 
se complète par ro[tpression de; la masse elle-même. 
Elle devait être condamnée à porter le fardeau du faste 
constructeur sous la forme non-seulement d'impôts à 
payer, mais de corvées effroyables. Ici on cesse de comp- 
ter les victimes; nul abus plus odieux n'a été fait di; la 
force liumaine, et l'on en suit la trace à partir des Py- 
ramides. Au reste, un mot suffira pour donner une idée 
de ce que le despotisme a su en tirer de prodiges : la 
mécanique moderne se reconnaît vaincue devant telle de 
ces œuvres; elle ne se chargerait pas toujours de faire 
avec des machines ce qu'elle ne peut môme s'expliquer 
qu'on ait fait avec des hommes! 

Je ne fais qu'indiquer les effets connus du gouverne- 
ment despotique sur le luxe. On croit qu'il l'étouffé par 
la crainte; en réalité, il le développe. Non-seulement il 
détourne de ce côté les âmes dégoûtées des affaires pu- 
blitiues, mais il en fait une sorte de calcul de prévoyance 
par la préférence donnée aux objets précieux et rares. 
On préfère les matières d'or et d'argent, les pierreries à 
la terre, qu'on surtaxe et qu'on pille. Ce n'est pas le 
despote seul qui possède ces parures magnifiques, ces 
tiésors remplis de richesses de tout genre, comme on le 
voit encore en Orient. Tous les riches suivent cet exemple 
non pas seulement par goût, mais à titre de réserve. 
Une telle habitude ne peut qu'entretenir les habitudes de 
paresse et de vice. C'est la suite d'une richesse toute faite, 



LE LUXE ET LE DESPOTISME. 127 

(}u'on no reproduit et ne renouvelle pas, qui n'exige aucun 
effort pour se perpétuer, ni de la part de ses possesseurs, ni 
de la masse privée de travail et des éléments du bien-être. 
Il est curieux que la prodigalité sorte du même défaut de 
sécurité qui engendre ces accumulations qu'on prendrait 
pour de l'avarice, et rien pourtant n'est plus vrai. Il est 
naturel après tout qu'on dissipe en jouissances rapides 
des richesses menacées et compromettantes. Se laisser 
ruiner par les passions d'aulrui, quand on peut avec le 
même or satisfaire les siennes, serait duperie. On se 
précipite dès lors dans la ruine volontaire au sein des 
voluptés, comme il arrivait, au temps du despotisme im- 
périal à Home, qu'on se dérobât aux tortures par une 
mort de son choix. Ce n'est là ni un tableau de faulaisie, 
ni une simple })age d'histoire ancienne ; on trouve à vé- 
rifier ces observations dans ces provinces orientales au- 
jourd'hui si désolées. Rien ne frappait plus un voyageur 
français en Moldavie et en Valacliie il y a environ qua- 
rante ans*. C'est un jeune boyard qui décrit à notre spiri- 
tuel compatriote les maux de son pays : il les attribue aux 
mêmes causes que nous venons d'indiquer: c'est le luxe 
qu'il accuse, et c'est le despotisme qu'il en rend respon- 
sable. Si dans les emplois publics on pillait du petit au 
grand, c'était la faute de ce désir de paraître, devenu la 
passion dominante. Et pourquoi était-on si pressé de 
jouir? «C'est que tout était précaire et qu'on ne savail 
faire autre chose que de se livrer au jeu, au luxe ou au 
libertinage, seules jouissances qu'un régime à la lois si 

* M. Suint Marc Girardin, Souvenirs de voijaqc. 



l'^s 1,.. n;xK KT i.i.s roi;Mi;s m: fiOiivi;uM;Mi;NT. 

lieu sur cX si ()|ij)i'(îssir iicrincllt; cl autorise. » (r<sl là 
encore cv, qui l'ail eomprcndre ce faste incoli(''iriit , ces 
armi-es (K; domestiques, ces Nrlcint-uls inayniliqucs, ces 
riches é(juipages, avec l'ahscucr (l(;s aisances les |)lus 
habituelles en Europe. On a des hijoux, des objets pré- 
cieux de tout genre, et ce qui serait ailleurs le ik'umîs- 
saire fait défaut. « C'est le luxe turc qu'on a pris, faute 
de mieux, et sous l'influence des mêmes causes qui ont 
produit le luxe turc. » 

J'ai distingué le despotisme et la monarchie absolue, 
l'un qui api)araîl surtout sous les traits du despotisme 
oriental et païen, l'autre qui présente une forme de gou- 
vernement moins brutale. 

Théoriquement, je n'ai ni le mérite, ni le tort de cette 
distinction. 

On la rencontre d'abord dans Bossuct. 
L'auteur de la PoHliqur tirée de V Ecriture sainte parle 
du despotisme avec une horreur dont témoignent les 
maximes suivantes devenues, dans son livre, autant de 
tètes de chapitres : « Tous les hommes sont frères. — Nul 
homme n'est étranger à un autre homme. — Chaque 
homme doit avoir soin des autres hommes. — L'intérêt 
même nous unit. — Il faut joindre les lois au gouverne- 
ment pour le mettre dans sa perfection. — La loi est sacrée 
et inviolable. — Le prince n'est pas né pour lui-même, 
mais pour le public. — Le prince inutile au bien du peuple 
est puni aussi bien que le méchant qui le tyrannise. — Le 
gouvernement doit être doux, etc. » — Bossuet commente 
encore ces paroles de David sur le roi qui «jugera le peuple 
avec équité, et fera justice au pauvre. » Il paraphrase ce 



LE LUXE ET LA MONARCHIE ABSOLUE. 129 

sublime anatlièmcd'Isaïe contre les despotes : « Malheur 
aux pasteurs d'Israël qui se paissent eux-mêmes. Les 
troupeaux ne doivent-ils pas être nourris par les pas- 
teurs? Vous mangiez le lait de nos brebis, et vous vous 
couvriez de leurs laines... Vous n'avez pas fortifié ce 
qui était faible, ni guéri ce qui était malade, ni remis 
ce qui était rompu, ni cherché ce qui était égaré, ni ra- 
mené ce qui était perdu ; vous vous contentiez de leur 
parler rudement et impérieusement... Et voici ce que 
dit le Seigneur : « Je rechercherai mes brebis de la main 
de leurs pasteurs, et je les chasserai, afin qu'ils ne pais- 
sent plus mon troupeau et ne se paissent plus eux-mêmes, 
et je délivrerai mon troupeau de leur bouche, et ils ne 
le dévoreront plus. » Et pourtant Bossuet écrit : «: L'au- 
torité royale est absolue. » Il l'entoure pour la contenir 
du cortège des vertus chrétiennes, il la menace de la 
colère divine, il trace enfin un idéal de royauté, qui serait 
admirable, si des freins tout moraux suffisaient à refré- 
ner les passions humaines. 

La même distinction — dont on va voir l'application 
quant au luxe — se retrouve dans Montesquieu. « l^oinl 
de monarque, écrit-il, point de noblesse; point de no- 
blesse, point de monarque, mais un despote. » L'ne hié- 
rarchie héréditaire entoure, soutient, et, dans une cer- 
taine mesure, contient la monarchie absolue, tandis que 
le despotisme n'est qu'une société d'égaux sous un maî- 
tre. Voilà ce que Montesquieu marque admirablement. 

La distinction n'est donc pas vaine, et elle est loin 
d'être sans conséquence pour le sujet qui nous occupe. 

Il serait peu équitable, par exemple, d'assimiler les 

1. 



130 LE LUXE I;T LES FORMES DE GOUVERNEMENT. 

excès de luxe de la monar(;liio française, m(*me au 
temps où elle se rapprochait le plus de la inonaiclin; 
absolue, à ce luxe ellréné du despotisme oriental et 
romain. 

Il est vrai qu'on s'est j)ln à atténuer et ce luxe romain 
lui-même et ces excès chez les empereurs, en montrant 
chez nous un luxe qui atteindrait à des proportions su- 
périeures encore. 

Nous ne saurions souscrire à ces conclusions, déjà in- 
diquées dans la célèbre Histoire romaine de M. Momm- 
sen. Elles ont été développées par un érudit, M. Fried- 
lœnder, dans un tableau des mœurs romaines depuis 
Auguste jusqu'à la fin desAntonins. Je crains que l'au- 
teur allemand n'ait trop confondu l'étendue du luxe 
avec ses excès. 

Les anciens possédaient moins de richesse et moins 
d'objets de luxe, mais ils en abusèrent, nous persistons 
à le croire, bien davantage. 

Il n'importe guère qu'on allègue la magnificence coû- 
teuse de tels repas ou de telles fêtes donnés à des jours 
exceptionnels, dans nos palais ou nos hôtels de ville. 

Ces dépenses et toutes celles de luxe sont loin de 
prendre autant qu'à Rome sur l'ensemble des revenus 
particuliers et publics. Elles n'ont pas le caractère extra- 
vagant qu'on reproche souvent à bon droit au luxe ro- 
main et en particulier à celui des empereurs. On ne pré- 
tend taire ici aucune des profusions scandaleuses de nos 
rois; mais une invincible jusiice s'oppose à ce que l'on 
compare le plus magnifique et le plus fastueux, comme 
le plus absolu d'entre eux, à ces empereurs qui firent 



LE LUXE ET LA MONARCHIE ABSOLUE. 131 

asseoir sur le Irùne de l'univers un luxe pervers et in- 
sensé. 

On cite de niènie des bravades de prodigalité impu- 
tables à notre noblesse. Soit : tout ce qu'on soutient 
ici, c'est que celte sorte de luxe qui jette un défi à la 
nature, dépense pour dépenser, détruit pour détruire, 
lient sensiblement moins de place dans nos sociétés, et 
joue un bien moindre rôle dans les monarcliies mo- 
dernes. 

Ou'on nous permette seulement d'expliquer notre ])en- 
sée à l'aide de quelques rapprochements. Les temps mo- 
dernes ont vu de capricieuses maîtresses de rois se livrer 
à toutes les fantaisies dispendieuses. Elles ont pu se 
montrer aussi jalouses d'étaler des perles qu'une Cléo- 
pâtre; mais en esL-il une seule qui aurait eu l'audace, 
si elle en avait eu l'idée, do dissoudre et d'avaler ces 
perles précieuses par uîi jeu insensé? Vous cherchez en 
vain dans le luxe des tables quoi que ce soit d'analogue 
à ces ridicules plats d'oiseaux parleurs et chanteurs, 
dont l'unique mérite était de coûter des sommes folles. 
iSi le luxe de la monarchie absolue a pu sacrifier des 
hommes pour arriver à ses fins, il ne s'est pas complu 
dans l'idée abominable, si fréquente chez ces âmes pro- 
fondément perverties, que c'était là une nouvelle saveur 
ajoulée au plaisir que l'on goûtait. C'est là une distinc- 
tion qu'on ne saurait effacer sans nier ce progrès relatif 
qui diminue le mal, même quand ce mal reste effrayant, 
ce qui est le cas de la monarchie absolue. 

Nous n'avons garde ici d'entrer dans les détails ; il suf- 
fit que ce soit presque un lieu commun que de rappeler 



iZ'i Lt: LUXE I:T les FOUMKS iJi: (iOlVEIlNEMEM'. 

1(3S iihus raslu(3UX ^[^n roiiiiciiL une pailic considérable de 
son liisloii-e.On a décrit ses fêles excessives, ses profusions 
sanslimilcs, ses palais où un lu\(! ruineux (Haili^ii (piehjue 
sorte imposé aux couitisans. 8a doiniîsliciU- loiinaiL tout 
un monde, une organisation liiérarclii(|ue, et dans ces 
maisons royales la dépense semblait croître avec l'inuti- 
lité de l'emploi. Des milliers de fonctions parasites et la 
seule vie quotidienne engloutissaient des sommes supé- 
rieures à celles qui défrayaient d'importants services. 11 
ne suffirait pas aujourd'hui, alors que tant de moyens de 
connaître à fond ces abus s'offrent à nous, de les rap- 
peler en termes généraux. On ne peut non plus les cou- 
vrir du voile d'une sorte de complicité, comme Voltaire 
le fait quelquefois au sujet de Louis XIV, à cause de l'é- 
clat qui s'y est mêlé. Sans contester à une grande mo- 
narchie, dans les conditions historiques où elle s'était 
constituée, une part légitime de représentation et de 
splendeur; sans crier trop tôt à l'abus, on a le droit de 
pénétrer jusque dans les détails de ce luxe de cour, vé- 
ritablement sans limites et sans réserve, parce qu'il était 
sans contrôle. La partie de ses comptes qui subsiste aide 
à supposer celle qui a disparu. On peut en tirer cette 
conclusion que les gaspillages du luxe parasite tiennent 
encore plus de place qu'on n'était disposé à le croire 
dans les embarras financiers de l'ancienne monarchie. 
Ce serait une question même à ce propos de savoir 
si les femmes, considérées comme objet de luxe royal, 
n'y ont pas coûté plus cher, ne sont pas entrées dans la 
ruine générale pour un chiffre plus fort, que sous le 
régime despotique. Nous n'hésitons guère à l'affirmer 



LE LUXE ET LA MONARCHIE ABSOLUE. 133 

pour notre compte. La monarchie absolue a ouvert ici 
imc source de luxe et de prodigalités qui peut passer 
pour une de ses inventions les plus originales. « Dans 
les Etats despotiques, dit Montesquieu, les femmes n'in- 
troduisent pas le luxe, mais elles sont elles-mêmes un 
objet de luxe. » 

Ainsi elles n'introduisent pas le luxe : c'est déjà bien 
quelque chose. En effet, elles « sont extrêmement es- 
claves. » De plus, « comme, dans ces Etats, les princesse 
jouent de la nature humaine, » ils ont plusieurs iemmes, 
et mille considérations les obligent de les renfermer. 
Donc on ne les prend pas pour modèles. La débauche, 
voilà le luxe du despotisme, et il ne laisse pas de coûter 
assez cher, surtout par les effets indirects. La polygamie, 
avec ses marchés où les femmes sont vendues comme des 
troupeaux, et avec son entrelien coûteux, esta vrai dire 
la lèpre de ce régime. Sans vouloir l'accepter en échange 
de nos abus modernes en ce genre, on peut soutenir 
que le règne des favorites a coûté plus cher que les ha- 
rems les plus dispendieux. 

Le grand écrivain que je viens de citer dit à ce sujet: 
« Les femmes ont peu de retenue dans les monar- 
chies, parce que, la distinction des rangs les appelant 
à la cour, elles y vont prendre cet esprit de liberté qui 
est à peu près le seul que l'on y tolère. Chacun se sert 
de leurs agrémens et de leurs passions pour avancer sa 
fortune, et comme leur faiblesse ne leur permet pas 
l'orgueil, mais la vanité, le luxe y règne toujours avec 
elles. » 

On a pu mesurer cette inlluence sur les modes, où 



134 LE I.LXE ET I ES FOI'.MES DE OuUVERNEMENT. 

elles ont porté la inagiiilicence, cl la mobilité, plus coû- 
teuse encore, et sur 1(!S mœurs elles-mêmes, qui s'en res- 
sentent de tant de manières. 

Cette action générale exercée par les femmes sur le 
luxe est due en partie à l'influence qui constitue le 
fléau j)lus moderne, que je viens de désigner sous son 
vrai nom : le règne des favorites. Qu'on ne dise pas 
que les despotes ont parfois élevé au plus haut rang 
une de leurs concubines : ces femmes n'ont pas régné. 
Leur exemple n'a pas répandu la contagion du luxe; elles 
n'ont presque jamais eu d'action sur la politique. 

Les favorites au contraire propagent et corrompent le 
luxe par l'influence de la cour sur la ville : elles enva- 
hissent le gouvernement, qu'elles n'ont guère manqué 
d'avilir. 

Pour combien, dans ce bilan du luxe des monarchies, 
où la galanterie même est devenue une affaire d'Etat, 
faudra-t-il compter les trafics de places, les intrigues se- 
crètes, les marchés où les intérêts publics sont sacrifiés, 
où la situation même du pays est compromise au dehors 
par des choix indignes, par des menées qui prennent 
pour point d'appui l'intérêt, le caprice, la fortune d'une 
femme ! 

Il est étrange que ce soit la conséquence d'un pro- 
grès, — l'importance morale et sociale rendue à la 
femme par les nations occidentales et chrétiennes, — et 
n'y a-t-il pas lieu de s'étonner qu'il faille voir dans la 
domination d'une courtisane l'effet indirect des idées 
qui furent répandues dans le monde par la chevalerie? 

Les arts prêteraient au môme parallèle. On trouve- 



LE LUXE ET LA MONARCHIE ADSOLUE. 135 

rait la monarchie absolue supérieure, malgré ses \ices, 
au despotisme pur, qui n'a guère mis sur eux la main 
que pour les corrompre. Il n'a produit en effet ou en- 
couragé à se produire que des choses excessives et de 
mauvais goût, tantôt des colosses qui rappellent sa 
nature violente et son ambition disproportionnée à 
l'humanité, tantôt des œuvres d'une grâce fausse, d'un 
genre maniéré, d'une mollesse affadie. Dans ces œuvres 
sans âme, la sensualité énervée domine, quand ce 
n'est pas la débauche qui s'y étale. Tel sera l'art 
efféminé du temps des Néron et des empereurs byzan- 
tins, ou plutôt tel sera l'art partout où le despotisme 
s'établira, si les arts subsistent sous son ombre. La 
monarchie absolue n'a pas été sans mériter plus d'une 
fois les mêmes reproches sous ce dernier rapport. Elle 
a paru se complaire aussi dans ces œuvres que n'anime 
aucun souffle moral ; mais elle n'a pas fj\talement 
suivi cette loi d'abaissement. La protection des arts» 
comme des sciences et des lettres, y remplit plus d'une 
page glorieuse. On l'a vue porter même dans le luxe, 
poussé jusqu'à des limites bien reculées, la grandeur et 
le goût. Elle obéissait alors au naturel du prince et au 
caractère du siècle, empreint dans toutes les œuvres du 
génie. 

Le luxe public fait naître des observations analogues. 
Il a eu de très-fâcheux côtés, mais comment méconnaître 
qu'à certaines époques où la masse s'identifiait avec la 
monarchie, le luxe royal n'ait paru en quelque sorte 
devenir le luxe national ^ Telles furent ces cérémonies 
et ces pompes dont la monarchie marquait toutes les 



ir.o M'] Lixi: ET m;s 1'0kmi:s de (JOLVEUNEMKM. 

,m\'ui(l(!s (laliîs (le son uxislence. Ces moinciils d'on- 
lli(tiisiasnie soiil coiiiine l'âge d'or des inonarcliies. 
IMiis lard la réflexion vieiil avec le désenehantcmenl. 
Il ari'ive menu; (jue le p(Mi[)l(', livi('' naguère à une 
salisfacLion irréfléehie, se montre plus d'une lois in- 
jusle, ani(M', dénigrant. Dans ces temps de sccj)ticisnie 
niéeontent, tout luxe royal l'offense, et toute solennité 
blesse ses regards. Ce sentiment, lorsqu'il éclate en 
pleine prospérité, annonce qu'une heure fatale a sonné: 
la monarchie fondée sur l'enthousiasme a cessé d'être. 
Elle est sur le point de disparaître dans les profondeurs 
de l'hisloire, ou du moins elle ne sera plus qu'un g^ou- 
vernement de réflexion et de raison. En de pareils temps, 
le problème du luxe public devient fort difficile à résou- 
dre, car l'imagination qui aidait à le produire et à en 
jouir s'est éteinte. Le peuple sait qu'il en fait les frais, 
et il n'est plus si sûr que les spectacles qu'on lui offre 
l'amusent et l'intéressent. La froide défiance, l'ironie 
sèche, ont dissipé tous les prestiges. La quantité de plans 
qu'on fait alors pour restaurer un luxe public populaire 
prouve elle-même la difficulté de l'entreprise, dans le 
vide laissé par des croyances plus simples et par des 
mœurs plus naïves. 

Nous terminerons ce qui concerne la monarchie ab- 
solue comparée au despotisme par une observation qui 
explique en très-grande partie la diversité de leur luxe ; 
nous voulons parler de la différence des origines qu'ils 
s'attribuent l'un et l'autre. Le monarque absolu des 
temps modernes n'est plus un dieu. Le despote n'attendait 
pas la mort pour recevoir l'apothéose ; il possédait de 



LE LUXE ET LA MONARCHIE ABSOLUE. 137 

son vivant des temples où fumait un encens perpétuel : 
il s'efforçait de réaliser sur la terre, et dans son palais 
même, l'Olympe où sa place était marquée d'avance. Le 
christianisme a ramené le monarque absolu aux propor- 
tions de l'humanité, comme le judaïsme l'avait fait déjà 
pour ses rois. Le souverain n'est plus dieu, mais élu et 
représentant de Dieu sur la terre. Cela, au sens chré- 
tien, ne lui confère aucun droit contre la morale; loin 
de là : le roi encourt une terrible responsabilité pour ses 
actes comme roi et comme homme; juge, il sera jugé à 
son tour. Mais en fait l'idée de droit divin, quoique 
moins difficile à porter pour la faiblesse humaine que 
celle d'une divinité personnelle qui donne tous les droits, 
a suffi pour créer un rang à part qui demandait une re- 
présentation hors ligne et, il faut le dire, bien voisine 
d'un culte. Point d'adoration idolâtrique, mais des res- 
pects et un éclat qui tiennent aussi des sentiments et des 
pompes d'une religion. Voilà comment il a pu se faire 
que l'Olympe s'est trouvé de nouveau comme ressuscité 
par une allégorie superstitieuse en l'honneur de ces prin- 
ces, que l'Évangile devait rendre humbles, et que l'idée 
d'une supériorité surnaturelle a contribué à rendre or- 
gueilleux. Un roi très-chrétien a pu être présenté aux 
regards sous les traits de Jupiter et d'Apollon. Veut-on 
savoir quel est, si on ose ainsi parler, le minimum de 
représentation qu'une telle royauté comporte? Qu'on lise 
dans le livre sur la Politique sacrée, écrit sous le plus 
grand des rois, par le plus grand des évoques, le tableau 
des somptuQsités de tout genre qui conviennent à cette 
sorte de royauté. Salomon est présenté comme le type 



133 LE LI'XF; et LES FORMES DE GOUVERNEMENT. 

auquel peut être ra|)|)orté ce faste monarchique, qui ne 
saurait, saiLS déchoir, heauconj) s'en éloigner. On ne veut 
pas que le cœur du prince en soit enflé; mais on l'en- 
toure de toutes les splendeur^ qui jieuvent cnvironnci' 
un trône, splendeurs éblouissantes, énumérées avec une 
magnilicence incroyable par l'éloquent commentateur, 
qui met si naturellement son stjle en rapport avec les 
pompes ({u'il décrit. 

Viendra le temps où la monarchie demandera moins 
de prestige aux pompes extérieures, où se trouvera 
réalisé le vœu qu'avait osé exprimer La Bruyère , 
pour restreindre du moins l'excès de magniOcence des 
vêtements et des ornements qui couvrent la personne 
du prince. « Le laste el le luxe dans un souverain, c'est 
le berger habillé d'or et de pierreries, la houlette d'or 
en ses mains; son chien a un collier d'or el de soie: 
que sert tant d'or à son troupeau ou contre les loups? » 

Pour (|ue cette simplicité, relative du moins, paraisse 
conciliableavec la monarchie, il faudra de grands chan- 
gements dans la pensée des hommes, de grandes révo- 
lutions dans la société. 

La monarchie se dépouille alors de ces magnificences 
qui rappelaient, soit sa consécration religieuse, soit sa 
brillante jeunesse mêlée aux aventures féodales. Plus 
de mystère sur son berceau ! 

Voici l'ère de monarchies représentatives et constitu- 
tionnelles, nées de la raison publique et du consentement 
populaire. 

Cet âge de raison de la royauté emporte toute la partie 
symbolique du luxe royal. 



LE LUXE ET LA MONARCHIE REPRESENTATIVE. 159 

Ce qui peut être dit de la monarchie représentative 
se réduit à peu de mots. On ne saurait affirmer qu'elle 
repousse tout éclat extérieur. Il y en a une part qu'exige 
toute institution monarchique. Seulement celte part est 
fort limitée. Elle l'est par les origines mêmes de cette 
forme de gouvernement; elle l'est par la publicité des 
dépenses, et par les bornes de ce que le langage sévère 
de la comptabilité moderne appelle une « liste civile. » 
Avec ce genre d'institution, le luxe pourra, selon les 
temps, le lieu, le caractère du prince, paraître encore 
parfois comme un épisode : il ne fixera plus les regards 
de l'historien comme une des conditions et un des res- 
sorts du pouvoir; il cessera d'être un de ces faits de 
très-grande importance qui touchent aux intérêts les 
plus essentiels des peuples. 

II 

LE LUXE ET L'ARISTOCRATIE. 

C'est une vérité historique qui ne souffre guère d'ex- 
ception que l'aristocratie, considérée comme classe gou- 
vernante, débute par la simplicité, et n'aboutit au luxe 
qu'en dégénérant. 

Dans la première époque des palriciats, les habitudes 
sont sévères, dures même, comme le sont aussi presque 
toujours les croyances religieuses primitives. La vie est à 
peu près réduite au nécessaire rigoureux. Il y a peu de 
monuments publics : seul le temple présente quelques 
traces de luxe. Le patricien n'en offre certaines mar- 



!/»() I,K I.IIXI'] ET LKS FOUMHS \)E (i()L'VLI'.M;^^;^•T. 

(jiics sur sa j)crsoi)nc que dans les cérémonies : c'est 
riiomnie public qui se montre aux regards avec les insi- 
gn(!s (le la ina^isliittuic (|ii'jl exerce. Les arislocralies, 
(lès qu'elles sortent de cctle période, ne font guère com- 
mencer leur luxe privé qu'à la mort, par la pompe des 
funérailles, signe de l'orgueil de race, qui devait être à 
Piome la première cause des lois somptuaires. 

Cet âge héroïque de la simplicité devait s'épuiser comme 
tout ce qui est humain. Il y fallut beaucoup de temps. Pour 
entamer les vieilles mœurs et les antiques institutions, il 
fallut que la richesse agît comme un de ces dissolvants 
aux(|ucls rien ne résiste, et qui ont raison du plus dur 
granit à la longue. Révolution mémorable et moment 
pathétique, on peut le dire, dans le développement inté- 
rieur des peuples, que celui qui vit la richesse prendre 
place à côté de la naissance ! L'histoire elle-même a 
consigné le souvenir de ces crises solennelles, et recueilli 
les cris de malédiction qui accueillirent le luxe naissant; 
on les entend à Piome, quand la noblesse se fait elle- 
même l'instrument de cette révolution, ens'enrichissant 
des dépouilles des nations vaincues. Le cri d'alarme re- 
tentira dans notre France au jour où la richesse mobi- 
lière battra en brèche la richesse territoriale. Plus d'une 
fois la loi somptuaire paraîtra l'arme défensive de cette 
aristocratie, séduite elle-même par le luxe, et qui vou- 
dra en défendre le privilège contre la bourgeoisie rivale! 
Mais du moment qu'elle avait consenti h compter avec 
cette richesse, à la rechercher et à s'en parer avec or- 
gueil, cette aristocratie était vaincue déjà, car elle l'était 
dans l'intégrité de son principe. La race passait au second 



LE LUXE ET L'ARISTOCRATIE. 141 

raiiff : les services désintéressés et les distinctions hono- 
rifiques s'effaçaient devant les récompenses pécuniaires. 
Le luxe devenait le mobile d'activité d'une classe étran- 
gère jusqu'alors au calcul. Elle se rapprochait du peu- 
ple par les mariages. Elle laissait déchoir le vieil et in- 
flexible orgueil de race qui se repaissait de la gloire d'un 
nom : ce ne fut plus qu'une vanité, qui se sentit humi- 
liée quand la fortune ne s'y joignait pas. 

Nous distinguerons les arislocralies territoriales, — 
qui presque partout et pour un temps plus ou moins 
long ont pris la forme de féodalité, — et les aristocra- 
ties commerçantes. 

L'aristocratie féodale a eu son luxe reconnaissable à 
certains traits généraux. Tels sont un nombre de ser- 
viteurs exagéré, une hospitalité surabondante, une profu- 
sion des tables, dont aucune autre sorte d'institution 
n'offre à ce point le développement. Cela fut poussé 
jusqu'au prodige. Jamais on ne rencontre ailleurs de si 
interminables nomenclatures de mets et de boissons : on 
les croirait tirées de Rabelais, et pourtant elles sont au- 
thentiques. On ne peut justifier un peu ces repas, qu'on 
croirait ceux de géants affamés, qu'en ajoutant que la 
table fut un lien, rapprocha les distances. Les serfs en 
aimèrent mieux ou en détestèrent moins leurs seigneurs. 
Si l'intempérance de ces fabuleux festins doit être blâ- 
mée, on doit reconnaître aussi qu'elle était exception- 
nelle. Elle faisait un contraste complet avec l'austé- 
rité de la vie quotidienne, avec ses })rivations si fré- 
quentes. 

Qui n'a déjà nommé les autres attributs du luxe féo- 



14'2 LE LL'XE KT LES FOIi.MLS UE GOlVEr.NKME.NT. 

(lai, les grandes ehasses, les clievaii.v de l'ace, l'éclat 
des cosliinies, la richesse des ariiios, les pompes d(; l'aj)- 
pareil militaire? Avec qnrl cdaL elles se déploient ilaiis 
les guen'(!S, dans les tournois, aux entrées solennelles, 
où figurent de longues troupes de brillants cavaliers qui 
lentement défilent ou passent avec une raj)idité inouïe, 
sur leurs chevaux magnifiquement caparaçonnés, comme 
dans un rêve de l'Orient ! 

Môme dépouillée des caractères qui constituaient la 
féodalité, Taristocratic territoriale a retenu quelques- 
uns de ces traits, adoucis par la civilisation, et plus d'une 
fois épurés de la rouille grossière des anciens temps. 
Plus solide, en général plus varié, moins excessif, quoi- 
que abusant encore d'une surabondante domesticité, tel 
est le luxe de ces aristocraties. Il unit dans une plus forte 
proportion l'utile à ces arts brillants qu'au moment le 
plus avancé de son développement la féodalité n'avait 
pas dédaigné d'introduire dans ses demeures. Cette nou- 
velle aristocratie foncière, fille des âges plus sérieux, 
renonce à une partie des goûts fastueux qu'elle devait 
à la chevalerie. Aux solennités guerrières d'autrefois 
elle aime souvent à faire succéder les fêtes du travail et 
de l'agriculture. Est-il besoin de caractériser en termes 
abstraits ce genre de luxe aristocratique, quand le modèle 
est là vivant sous nos yeux, et faut-il prononcer le nom 
du pays où il se développe pour que chacun le recon- 
naisse? On l'a bien des fois décrit, ce pays prospère, où 
la liberté même rend les terres fertiles. En vain chaque 
partie de ce sol est-elle mise à haut prix par la plus 
riche culture qui soit au monde, on trouve là encore 



LE LUXE ET L'ARISTOCRAlIE. li^ 

(les milliers de parcs étendus. J'ai déjà fait observer 
que raristocratie ne renonce pas aux vastes prome- 
nades, à ces immenses espaces que réclame l'habi- 
tude féodale de la chasse. Mais, dans ces beaux do- 
maines, les troupeaux paissent en compagnie des daims 
et des cerfs, et le gibier qu'on poursuit ne fait pas tort 
à celui qu'on nourrit pour en tirer un revenu. De vastes 
pelouses réjouissent l'œil, de majestueux arbres sécu- 
laires impriment l'idée de la durée des grandes races 
aristocratiques, qui laissent mourir les chênes de vieil- 
lesse, et conservent tout sans rien détruire. Ces beautés 
du paysage n'empêchent pas tout à côté d'utiles expé- 
riences de culture forestière. Un tel luxe impose, il ne 
choque pas, et devant les images de sécurité, d'anti- 
quité, d'harmonie qu'il présente, l'idée d'une haineuse 
envie ne s'offre pas à l'esprit. 

Les aristocraties foncières n'ont pas même besoin de 
cette antiquité vénérable pour donner au luxe solide, 
qu'elles montrent dans leurs riches habitations rurales, 
cette apparence qui attire plus de respect que de mal- 
veillante jalousie. Le pays auquel on vient de faire allu- 
sion en offreia preuve vivante. Le mot de race est loin 
de s'appliquer toujours en Angleterre à ces familles qui 
portent de grands titres et possèdent de grands domaines; 
elles ne représentent souvent que la fortune et le talent 
venant prendre place dans les rangs d'une aristocratie 
ouverte. Ces parvenus de la ricliesse nouvellement ano- 
blis n'ont pas les défauts qu'on reproche généralement 
aux fortunes récentes et à la noblesse de fraîche date. 11 
semble que la terre commun i(|ue à leur luxe même 



1'<4 i,E LUXE ET LES FORMES DE GOUVERNEMENT. 

(|ii(l(|ii(' chose de sérieux. Ils dalcnl d'Iiici-, cl (h'-jà \U 
sciiildciil anciens. 

Yciil-on une preuve non moins l'rappanlc (jue cet elTcL 
produit sur le luxe est bien en réalité le résultat de l'aris- 
tocratie foncière? Compare/, en Angleterre même, le 
liivc d'une foid(; d'opulcnls marchands avec celui de cette 
aristocratie de naissance ou de formation qui a jeté ses 
racines profondes et vivaces dans le sol britanique. Leur 
luxe n'a pas cette grandeur, et, si l'on ose dire, cette 
aisance. Il voudrait éblouir, et il se perd dans les mes- 
quines recherches du confortable, il prodigue les preu- 
ves extérieures de la richesse et les ornements, mais l'art 
véritable ne lui manque pas moins que le naturel. Ce 
faste uniiorme, qui ne trouve guère d'admirateurs parmi 
les gens de goût, est tout fait en revanche pour enfan- 
ter une multitude d'en>ieux. 

Les aristocraties commerçantes offrent d'autres traits 
que les aristocraties territoriales. Elles aiment plus parti- 
culièrement les raffinements sensuels. Tout les y porte, 
leur habitation dans les villes, et leur goût pour toutes 
les formes que peut prendre la richesse mobilièj'e. Le 
commerce maritime met à leur disposition les primeurs 
du luxe des nations étrangères. Avec cela, elles sont plus 
économes que les aristocraties territoriales. Les habitudes 
du négoce y corrigent les goiits de prodigalité; elles ne 
sont pas exposées à ces gaspillages inhérents à la posses- 
sion des grands domaines. Elles peuvent dépenser beau- 
coup, elles savent toujours ce qu'elles dépensent, ce qui 
est une limite aux profusions. Ces aristocraties peuvent 
encourir quant au luxe plus d'un reproche mérité d'é- 



LE LUXE ET L'ARISTOCRATIE. 145 

goïsme et d'abus. Comment leur refuser deux titres qui 
plaident en leur faveur? En premier lieu, elles ont du 
leur splendeur au travail. Il n'est pas dans la nature du 
commerce de se reposer : il ressemble à ces conquérants 
toujours condamnés à gagner ou à perdre. S'il cesse de 
s'enrichir, il se ruine, et l'immcbililé ne tarderait pas 
à le frapper d'une irrémédiable décadence. Les aristo- 
craties territoriales ont eu à faire des efforts moins sou- 
tenus. En outre, leurs privilèges plus multipliés, plus 
lourds, pesant sur des populations rurales, ont eu des con- 
séquences plus graves. C'est à cette source de l'impôt, 
il faut le reconnaître, quelque éclatants qu'aient été les 
services qu'elles aient pu rendre, que fut empruntée la 
plus grande partie de leur faste. En second lieu, le luxe 
même des aristocraties commerçantes a généralement 
marqué son passage d'une manière utile sous quelques 
rapports. Elles ont puissamment encouragé ces « in- 
dustries de luxe, » auxquelles ne saurait être appli- 
quée uniformément une désignation flétrissante. Il s'en 
est suivi pour la masse un travail vraiment fécond et 
des produits même qui ont fini par servir à son usage. 
Comment oublier surtout que ces aristocraties ont laissé 
des monuments de la proteclion qu'elles ont exercée sur 
les arts les plus relevés? Combien de chefs-d'œuvre élè- 
vent encore la voix en leur faveur, source toujours ou- 
verte de nobles émotions, modèles toujours proposés au 
goût, qui vivifient l'inspiration, entretiennent les be- 
soins distingués, et par là contribuent encore à augmen- 
ter la richesse ! 

Montesquieu admire qu'à Venise les lois forcent les 
I. 10 



ji6 m; \.v\\] et li:s foioies dh gouvernement. 

nobles à la « modestie. » — « ils se sont lelleuieril, dil-il, 
accoutumés à l'épargne, (jn'il n'y a que les courlisanes 
(jiii jiuisseiil leur faire doiiiirr de l'argent. On se sert de 
cette voie pour entretenir riiidiisLrie : les lemmes les 
plus méprisables y dép(;iisent sans danj^er, pendant que 
leurs tributaires y mènent la vie du monde la plus obs- 
cure ^ » En citant Venise, Montesquieu allègue l'exem- 
ple le plus avantageux à sa thèse. Pourtant combien de 
démentis donnés par Venise et à cette thèse et à ses pro- 
pres mesures somptuaircs! Que d'efforts pour échapper 
aux prescriptions de ces lois quant aux vêtements! Je ne 
parle pas du singulier correctif, appoi'té à la modération 
de ces nobles par les courtisanes, qui se chargent, si ù 
propos, d'encourager l'industi'ie. Quelle rage dans cette 
classe de voir le costume qu'elle portait par ordre imité 
par de jeunes élégants sans naissance! Que de ruses pour 
le rendre magnifique par quelque accessoire qui échappe 
à ces oulrageux emprunts! Tantôt elle y ajoute une 
ceinture épaisse de velours, garnie de plaques d'argent; 
tantôt c'est une grosse agrafe d'or ou même de diamant. 
Les riches patriciennes, reléguées le jour chez elles ou 
ne sortant que couvertes de longs voiles, jouent 1^. môme 
jeu plus habilement encore : elles déploient le soir d'é- 
clatantes toilettes, toutes les fois qu'une occasion de fêle 
se présente; elles se couvrent de dentelles et de perles. 
Le rôle de Caton fut joué à Venise par le Tribunal des 
pompes. On peut se demander si le succès toujours con- 
testé de ses efforts valut la peine d'être aclielé au prix 

* Esj.yU des lois, liv. VI, c!i. m. 



LE LUXE ET L'ARISTOCRATIE. 147 

Je vexations qui portèrent, sans profit pour la Républi- 
(|ue, l'inquisition dans la toilette. On vil de graves ma- 
gistrats solennellement réunis pour délibérer sur la 
lorme des habits et sur le métal des boutons. 

Nous ne croyons pas enfin que l'on puisse confondre le 
luxe aristocratique avec le luxe nobiliaire. 

Le luxe nobiliaire, j'entends surtout celui de la no- 
blesse de cour, a eu, dans les races méridionales du 
moins, une distinction sous certains rapports que nous 
ne prétendons pas contester. Il en fut souvent de ce luxe 
comme de ces manières élégantes qui semblent avoir été 
transmises plutôt qu'enseignées et que décèle une ai- 
sance de bon goût. Pourtant il est difficile de ne pas 
juger sévèrement le luxe nobiliaire : peut-être la masse 
des nobles n'en a-t-elle présenté le plus souvent que les 
côtés acceptables; mais les excès furent choquants chez 
les grands seigneurs qui personnifient ce luxe aux yeux 
de l'histoire. Il y a dans le luxe de la noblesse de cour 
quelque chose d'éphémère qui lient de la vanité plus que 
de l'orgueil. Il aime les jouissances rapides et l'éclat qui 
éblouit, les fcLes, les parures, les modes changeantes, le 
jeu, qui nourrit le luxe, à moins qu'il ne le ruine. II 
est prodigue, endetté. Il affecte l'imprévoyance. Il a je 
ne sais quel air de bravade. 

Essayerai-je d'en donner l'idée par des exemples choi- 
sis entre beaucoup d'aulres? Écoutons une femme de ce 
grand monde de cour, toujours si avide des nouveautés 
élégantes et coûteuses. Avec quelle nonchalance, quelle 
insouciance dédaigneuse elle laisse tomber ces mots : 
« Je possédais quelques méchantes terres qui ne rappor- 



ii8 IK I.UXE ET LES FORMES DE GOUVERNEMENT. 

t;ii('iil (luc (lu l)lô; j<' les ai viîiuliics pour acli(:t(;r ce mi- 
roir. » Kl t'ilo inonli'aiL uik; de ccss riches glaces de Ve- 
nise qui coûtaient alors des sommes exorbitantes, l'n;' 
autre fois, c'est un grand seigneur (jui jette par la fenè- 
Ire une bourse que lui rapportait jdeine .son petit-fils, à 
(jui il l'avait donnée, et qui n'avait pas eu l'esprit de la 
dépenser. Citerai-jc un aiilic trait de cette noblesse fri- 
vole et vaine, qui peint mieux encore cet excès imperti- 
nent d'une prodigalité, devenue une sorte de défi et de 
point d'iionneur? Celui-là, piqué qu'une dame lui eût 
renvoyé le diamant qui servait. à enchâsser une miniature 
(jii'il lui adressait, fait broyer la pierre précieuse, puis il 
en saupoudre le billet qu'il écrit en réponse de ce renvoi. 
Chaque pincée de cette poudre coûtait environ 5,000 li- 
vres. Voilà un luxe bien fou, mais il sent le gentil- 
homme. 



III 

LE LUXE ET LA DÉMOCRATIE. 

C'est un préjugé qui ne se soutient plus guère devant 
l'histoire que la démocratie repousse le luxe. 

L'histoire ancienne le contredit. La vue la plus super- 
ficielle des sociétés modernes suffit pour le démentir. 

On ne voue plus les républiques à la pauvreté. La 
Suisse elle-même a vu s'enrichir ses cantons, autrefois 
cités pour leur austère pauvreté, et un Calvin ne pré- 
tendrait plus aujourd'hui régler la table et les habille- 
ments. 



LE LUXE ET LA DÉMOCRATIE. 140 

En vain quelques-unes des répnl)liqucs antiques sem- 
bleraienl-elles autoriser ce préjugé longtemps consacré. 
Je doute qu'un Montesquieu écrivît encore que « dans 
les républiques, où les richesses sont également parta- 
gées, il ne peut point y avoir de luxe, attendu que, cette 
égalité de distribution faisant l'excellence d'une répu- 
blique, il suit que, moins il y a de luxe dans cette ré- 
publique, plus elle est parfaite... Dans les républiques 
où l'égalité n'est pas tout à fait perdue, l'esprit de com- 
merce, de travail et de vertu fait que chacun y peut et 
que chacun y veut vivre de son propre bien, et que par 
conséquent il y a peu de luxe. » 

Je reconnais pourtant une part de vérité dans un tel 
jugement. Gomment nier qu'une forme, qui demande 
beaucoup à l'individu, exige plus de « vertu, » selon l'ex- 
pression fameuse de l'auteur de r Esprit des lois? Elle ris- 
que de se perdre par des excès qui rompent violemment 
l'égalité et détruisent les mœurs. Dans cette mesure, la 
théorie de Montesquieu est inattaquable : je ne lui re- 
proche que d'avoir restreint à l'excès et par des moyens 
arbitraires la part de richesse compatible avec la forme 
républicaine. Il faudrait d'ailleurs disAinguer les répu- 
bliques démocratiques des républiques aristocratiques, 
et ne pas parler de Rome elle-même, gouvernée par une 
oligarchie, comme d'une réj)ublique populaire. Il fau- 
drait voir surtout que la démocratie moderne a ce double 
caractère, (pii la distingue de' la démocratie antique, d'ad- 
mettre la richesse et de vouloir la liberté. Aces deux titres, 
elle autorise toute la somme de luxe compatible avec la 
morale et avec les prescriptions de l'économie politique. 



150 LE LUXE ET LES FORMES DE GOUVERNEMENT. 

La démocratie modornc prodiiil et p^ul produiro, 
quant an Inxn, du l)ion r.l du mal. Nous dirons d'ahord 
le l)ien. 

L'a])olilion des monopoles et des privilèges qui exa- 
gèrent le luxe tend à le modérer. 

De môme, avec l'esclavage a disparu une des sources 
les plus empoisonnées comme les plus abondantes du 
luxe abusif. 

Le travail libre et responsable a d'ailleurs ses mœurs 
propres qui répugnent en ce genre à de trop grands 
excès, par cette raison qu'on dépense mieux en général 
ce qu'on a péniblement acquis. 

L'égalité tend aux mêmes effets. On a signalé une des 
causes principales de luxe dans la trop vaste étendue des 
domaines. La démocratie, en pénétrant dans l'ordre ci- 
vil, y oppose des obstacles infranchissables. Nulle classe, 
nulle corporation ne ])eut absorber une partie considé- 
rable du sol. 11 a cessé de s'agglomérer sous l'influence 
prolongée de ces droits d'aînesse et de substitution, une 
des causes les plus habituelles des prodigalités de l'aris- 
tocratie. Elle fut conduite souvent à la ruine par ces 
abus de la liberté de tester, laquelle avait précisément 
pour objet de la préserver en la perpétuant. Rien ne 
contribua plus au luxe que celte indifférence de posses- 
seurs désintéressés des perfectionnements du sol. Ils sa- 
vaient que ces perfectionnements ne devaient fructifier 
qu'au profit de l'avenir. La démocratie, par le fait même 
-■ du travail lihre et de l'épargne mobilière, qui se porte 
vers les acquisitions territoriales, divise le sol, qu'elle 
subdivise encore par la loi de succession. Il est infini- 



LE LUXE ET LA DEMOCRATIE. 151 

ment remarquable qu'aujourd'hui, même dans les pays 
qui sont régis monarchiquement ou aristocratiquement, 
la petite propriété gagne du terrain à mesure que la 
liberté civile s'y accroît. Rien n'est plus capable de 
modérer le luxe, battu en brèche par l'exiguïté de la 
possession et par les nécessités d'économie que la pro- 
priété foncière exige dans de telles conditions. 

L'industrie agit aussi dans le même sens. 

Sans doute il s'est opéré un mouvement de concen- 
tration qui a créé un certain nombre de grands capita- 
listes. Il a fait naître un luxe nouveau. Ce luxe peut 
avoir et offre en réalité des côtés dignes d'approba- 
tion, il présente aussi des défauts graves. Il résulte sou- 
vent de fortunes rapides et risque de porter dans le 
goût un certain manque de délicatesse et d'élévation. 
Mais la concentration est le fait exceptionnel. Les som- 
bres prophéties, qui nous annonçaient de «hauts barons 
de l'industrie, » tenant le travail à l'état de servage, 
l'exploitant sans merci, l'empêchant d'arriver à l'ai- 
sance, ne se sont pas réalisées. L'auteur de la Démo- 
cratie en Amérique a eu le tort, selon nous, de s'en 
rendre l'organe. Elles ne figurent guère d'ailleurs que 
dans le langage outré de ces réformateurs absolus, qui 
attaquent la liberté même du travail et les conditions 
vitales de la puissance des capitaux. 

Depuis cinquante ans qu'on a prédit ce fléau, la crainte 
s'éloigne de voir naître toute une classe qui renouvelle 
les fastueux excès des anciennes sociétés. 

Ce qui domine c'est la diffusion des petits capitaux, 
qui font bonne défense et se mêlent, sans s'y perdre, 



152 LE LUXK ET LF.S lOIiMKS DK (.OL'VKF'.NEMENT. 

aux grosses a<^;^l()Jin''iali()ii> (|ii'a ('nlantces le crédit. Les 
moyennes et les jxîtites Ibrluiics s'échelonnent en jjr.ind 
nombn;, ne laissant j)la(:e <|n'à un In.xc relatit et d'inK! 
faible étendue. 11 en sera ainsi, du moins tant que les 
causes morales, dont j'aurai à dire; un mot, ne viendront 
pas rompre un équilibre qu'impose la médiocrité même 
des richesses mobilières, divisées entre des mains plus 
occupées d'ordinaire à les accroître, qu'empressées à les 
détruire par des désirs déréglés. 

Un autre effet de l'industrie sur le luxe dans les so- 
ciétés démocratiques ne me frappe pas moins. 

On a dès longtemps remarqué le rapport de l'industrie 
avec la démocratie. 

L'une et l'autre exigent de la liberté et des lumières. 

L'une et l'autre ont pour objet, à des titres divers, 
de satisfaire la grande masse humaine. 

Le développement de l'industrie tient à l'étendue du 
débouché. Elle fait plus d'affaires, et de plus grandes 
affaires, avec une multitude aisée ({u'avec une élite opu- 
lente. Le luxe seul semblait faire exception, étant, di- 
sait-on, aristocratique par essence. Gela n'est vrai pour- 
tant que dans une certaine mesure. Le grand luxe reste 
rare et coûteux ; mais il y a un moyen et uu petit luxe. 
L'industrie se faisant la rivale de l'art, l'art descendant 
jusqu'à l'industrie, se montrent empressés à l'envi et 
souvent habiles à satisfaire ce luxe qui peut avoir son 
prix et son mérite. Comment se refuser à voir que l'es- 
prit démocratique est entré pour beaucoup dans cette 
foule d'inventions ingénieuses, dues à l'application des 
sciences à l'industrie, qui ont eu pour objet la création 



LE LUXE ET LA DEMOCRATIE. 155 

et la diffusion par le bon marche d'une foule de produits 
soit d'art, soit d'une utilité courante marquée d'un signe 
d'élégance ? 

Le bon côté du luxe, ainsi multiplié et réparti sous 
l'influence de l'esprit démocratique de bien-être et d'éga- 
lité, ressort, je l'avoue, vivement à mes yeux. Son mé- 
rite, c'est de substituer un luxe plus commode en général 
au faste incommode souvent des anciennes sociétés. La 
magnificence en souffre, le goût peut risquer de devenir 
vulgaire, mais ce n'est pas une conséquence forcée, et 
le progrès que nous signalons n'en est pas moins réel. 
L'élégance trouve le moyen de briller encore dans le 
vêtement par le choix de la forme et la finesse du tissu. 
En tout cas, il y a un gain certain. En renonçant aux 
habits brodés, ornés de passementeries et de fourrures, 
aux chapeaux à galons et à plumes, k la perruque, à la 
poudre et aux autres accessoires de toilette, les martyrs 
de ces modes héréditaires se sont délivrés d'un soin 
tyrannique et coûteux. Dieu en soit loué ! Je ne me 
plains pas non plus que la foule, mise alors d'une ma- 
nière misérable, ne subisse plus l'humiliation d'un con- 
traste par trop marqué. Il y aura moins de dentelles; 
mais un linge entretenu avec propreté, fin, ou en tout cas 
beaucoup moins grossier que celui dont la masse se ser- 
vait naguère, se répandra dans toutes les classes. Il n'est 
[)as un genre de consommation qui ne doive olTrii- en 
ce sens les signes d'une heureuse révolution. 

Ajoutons qu'elle peut n'être pas sans avantage sous le 
rai)port moral. Ces conquêtes de l'industrie mise au ser- 
vice de l'égalité ont pour effet de profiter à la décence, à la 



154 LE M!XE ET LES FORMES DE GOUVERNEMENT. 

dignité personnelle. C'est tout profit pour ce respect de 
soi qu'exclut trop souvent la misère. Il est bon enfin que 
le sentiment de l'art se propage jtai- la «liri'u'-ioii des 
objets dont l'instruction plus répandue aide à apprécier 
le mérite. Ce sentiment cesse ainsi d'être le privilège 
trop exclusif d'une élite qu'enveloppe de toutes parts la 
barbarie générale des sentiments et des goûts. 

Voilà le bien. Maintenant disons le mal, les périls du 
moins. Osons les dire sans rélicence. 

L'égalité restreint dans une forte mesure le grand 
luxe, cela est incontestable; mais la société ne peut-elle 
pas offrir cette situation singulière où tous désirent avec 
une passion effrénée un luxe médiocre? On peut livrer 
cette question aux méditations des moralistes et des po- 
litiques. 

Or il n'y a pas à se faire là-dessus d'illusion; cette 
passion, l'égalité contribue à l'allumer elle-même dans 
les cœurs. C'est qu'au fond et dans la pratique l'égalité 
signifie le plus souvent le désir de s'élever. Qui est-ce 
qui se contente de l'égalité dans la pauvreté, dans l'obs- 
curité, et ne préfère de beaucoup devenir l'égal... de 
son supérieur. 

Noble ambition peut-être, mais peut-être aussi bon- 
leuse envie, faite de baine et de paresse ou d'impuis- 
sance. 

Or, on a beau faire, il y a une inégalité que la 
démocratie ne détruit pas. Plus d'antiques monopoles, 
plus de privilèges de classe sous forme d'exemption 
d'impôts pesant sur le peuple seul, plus de concentra- 
tion de tous les emplois civils et militaires, même de 



LE LUXE ET LA DÉMOCRATIE. i35 

ton? les emplois industriels et commerciaux de grande 
importance dans des mains exclusives, c'est fort bien, 
mais la richesse subsiste, et avec elle la propriété, et 
avec la propriété les causes si nombreuses d'inégalité qui 
se trouvent dans la nature humaine. 

De là une situation nouvelle, situation pleine de per- 
plexité et de trouble. 

Tant que l'objet poursuivi était la chute de lois qui 
grossissaient artificiellement la part de quelques-uns 
au préjudice commun, chacun était en droit de se [>lain- 
dre. Ce faste excessif et mal acquis paraissait la suite 
d'une iniquité. Ces barrières sont tombées. Faudra-t-il 
effacer aussi les limites des fortunes? Le luxe continue 
à se montrer ; quel parti devra-t-on prendre ? 

Ici commence, nous y insistons, pour la démocratie, 
l'épreuve qui ne manque à aucune forme de gouverne- 
ment. L'ivresse du pouvoir absolu était l'écueil du des- 
potisme. L'ivresse de l'égalité mal entendue risque d'être 
recueil des démocraties. Elles ont d'autant plus d(^ dit- 
iicultés à y échapper, que les idées morales obscurcies 
et les freins moraux affaiblis laisseront plus de place à 
la passion du bien-être matériel. 

Or, cette passion se développe sous l'influence de la 
démocratie elle-même. C'est ce que remarque, avec non 
moins de justesse que de profondeur, M. de Tocquevillc, 
moraliste aussi pénétrant dans les deux derniers volumes 
de son grand ouvrage que politi(pie ingénieux dans les 
deux premiers. 

On ne peut qu'être frappe, comme d'une observa- 
tion pleine de portée, du rapprocliement qu'il étaldit 



158 LE LliXE ET IJ.S FORMES DE GOrVEUNF.MENT. 

([liant à la ])assi()ii ilii liicii-èlrc entre l'aristocralie et 
le régime dénioeraliciiie. « Chez les nations, dit-il, où 
Tîtristocratie domine la société et l;i tient immobile, 
le peu[)li! linit par s'Iiahitiier à la jtaiivrclé connne les 
riches à leur opulence. Les mis ne se préoccupent point 
du bien-être matériel parce qu'ils le possèdent sans 
peine; l'autre n'y pense point parce qu'il désespère de 
l'acquérir et qu'il ne le connaît pas assez pour le désirer. 
Dans ces sortes de sociétés, l'imagination du pauvre est 
rejelée vers l'autre monde; les misères de la vie réelle 
la resserrent; mais elle leur échappe et va chercher ses 
jouissances au dehors. Lorsque, au contraire, les rangs 
sont confondus et les privilèges détruits, quand les pa- 
trimoines se divisent et que la lumière et la liberté se 
répandent, l'envie d'acquérir le bien-être se présente à 
l'imagination du pauvre, et la crainte de le perdre à 
l'esprit du riche. Il s'établit une multitude de fortunes 
médiocres. Ceux qui les possèdent ont assez de jouissances 
matérielles pour concevoir le goût de ces jouissances, et 
pas assez pour s'en contenter. » 

Comme confirmation de ces remarques, l'auteur du 
livre de la Démocratie e7i Amérique affirme qu'il n'a pas 
rencontré aux Etats-Unis de si pauvre citoyen « qui ne 
jetât un regard d'espérance et d'envie sur les jouissances 
des riches, et dont l'imagination ne se saisît à l'avance 
des biens que le sort s'obstinait à lui refuser. » 

N'est-ce pas là d'ailleurs aujourd'hui un de ces faits 
patents dont les conséquences se développent aux Etats- 
Unis? On y trouve un mélange de puissance et de gran- 
deur qu'on a pu admirer, et de mal qui se manifeste 



LE LUXE ET LA DÉMOCRATIE. 157 

chaque jour davantage. lien est ici comme de beaucoup 
d'autres conséquences de son état social et politique, que 
l'Amérique du Nord semble tenir en réserve pour ses trop 
confiants admirateurs et pour l'instruction de nous tous, 
qui avons plus ou moins partagé cet optimisme. Peut-on 
espérer que ce désir général de bien-être, surexcité, selon 
Tocqueville, par la démocratie elle-même, ne dégénère pas 
en excès? Je le demande non-seulement pour les Etats- 
Unis, mais pour la France et pour les peuples chez qui 
la démocratie se répand, peut-on penser, dis-je, que ce 
désir de bien-être se sépare des goûts de jouissances raf- 
finées et de luxe proprement dit? Avouez que c'est pour 
le moins bien chanceux, et ce qu'on voit n'autorise guère 
cette confiance. Nous ne parlons que des symptômes tirés 
du spectacle de la vie ordinaire ; nous serions encore plus 
alarmiste si nous cherchions des signes dans les tables de 
la criminalité. Les assassins par besoin et misère ont dimi- 
nué; ce qui augmente, ce sont les assassins et les empoi- 
sonneurs par désir de s'enrichir. Ces scélérats ont fait des 
rôves d'Eldorado. On a vu pendant la Commune de 1871 
des dictateurs qui déclamaient contre les riches profiler 
de leur court triomphe pour se donner toutes les jouis- 
sances, tout le luxe, et cela en tous les genres, que pouvait 
s'accorder le plus opulent et le plus blasé des sultans. 
Je ne mets pas ces hontes sur le compte de la démo- 
cratie, bien que le$ passions qu'elle développe n'y soient 
pas étrangères : elles représentent d'aussi monstrueux 
abus que ceux qu'on a vus chez les pires despotes. Com- 
ment s'étonner après cela qu'il y ait eu des Caligula et 
des Iléliogabale ? ils ne lurent ni plus tous, ni plus dé- 



iM I.i: LUXI^ ET LES l'OIlMLS DK GOLVKUMiML.NT. 

buucliés qu(; c(;s triltuiis de la ciéiiiagugjj eu dt'lJic. 

Mais lus lolies cl les crimes sont moins ejicon; des 
exceptions que l'expression muiislnieuse d'un mal com- 
mun. 11 est dans la nalure de la démocralie, pour peu 
qu'elle suive sa pcnle, de reclierclicr les salislacLions du 
superflu aussi lot qu'elle a le nécessaire. Elle peut le 
rechercher, même avant qu'elle ait le nécessaire, parce 
ique c'est le moyen de se prouver et de prouver aux 
autres qu'on est quelqu'un : conséquence inévitable 
quand l'orgueil, concentré jadis en quelques-uns, s'est 
réparti sur tous en vanité. Vous nous proposez comme 
idéal une égalité constante dans un niveau slation- 
naire; sachez que nous ne haïssons rien tant. Nous vou- 
lons monter, monter toujours ! 

Il existe un rapport trop certain entre ce désir des 
jouissances et les systèmes utopistes qui ont la prétention 
de résoudre ce qu'on nomme le problème social. 

Dans toute une catégorie de ces systèmes, on relire le 
luxe aux riches. C'est le vieux communisme, comme 
l'entendaient les émules de la simplicité Spartiate et de 
la vertu romaine. Les rêves de la loi agraire reposent 
sur cette donnée, qui réduit tout le monde au nécessaire. 
L'idée d'un salaire égal ou presque égal, qui ne dépas- 
serait pas un certain maximum pour toutes les condi- 
tions, relève de la même inspiration. Ce n'est pas le 
renoncement chrétien, l'origine de ces systèmes ne per- 
met pas cette expression ; ce serait tout au plus le renon- 
cement stoïquc, faisant vœu de pauvreté universelle sur 
l'aulel de la démocratie. 

La démocratie, en accomplissant de nouveaux progrès, 



LE LUXE ET LA DEMOCRATIE. 159 

s'est en général dégoûtée de ces vieux rêves trop inno- 
cents, qui avaient bien le mérite de punir le riche, 
mais qui donnaient au pauvre pour tout avoir et toute 
perspective une solde très-modeste ou quelque coin de 
terre. La démocratie, à partir de 1850 environ, s'est 
mise à faire des rêves plus conformes aux ambitions 
qui la poussent vers la conquête du bien-être. De nou- 
veaux systèmes ont apparu. Ils se sont bien gardés de 
s'en tenir à réclamer les aises modestes d'un salaire 
amélioré et le petit jardin qui avait suffi à l'imagina- 
tion de leurs naïfs prédécesseurs. Ils n'ont plus voulu 
que tout le monde fût pauvre, mais que tout le monde 
fût riche. 

En vain, quelques-uns de ces systèmes laissent sub- 
sister ou môme établissent des inégalités dont nous au- 
rions un peu de peine à nous arranger; il se trouve en 
fin de compte que les moins élevés dans l'échelle attei- 
gnent à une participation de jouissances raffinées et de 
luxe de toute espèce, qui dépassent ou bientôt dépasse- 
ront tout ce que l'humanité a jamais pu connaître de 
satisfactions matérielles. 

C'est là l'utopie moderne. Enivrée des récentes con- 
quêtes de l'industrie et des bienfaits dont elle a comblé 
la masse, exaltée à la vue des progrès réalisés par l'es- 
prit d'égalité, elle s'élance à la poursuite d'un paradis 
sur la foi de la théorie philosophique de la perfectibilité 
indéfinie. 

Revenons à l'observation de la vie ordinaire. Il n'est 
que trop certain que l'on s'est mis à se jalouser entre 
soi, je veux dire entre les enrichis de la veille et ceux 



iC)0 LE mXK ET I.KS FORMES T)E r.DT'VEriNEMENT. 

qui os[)rronl altoiiulrcaii mémo, but, on (jiie le (h'scspoir 
d'y arriver jollo dans un sombre méconlcntement. Le 
rapproclicmcnl des rangs a fait naître ces comparaisons 
encore plus rpje leur distance. On ne pardonne guère à 
ceux f]ui sont partis du même point d'êlre arrivés; leur 
luxe paraît un scandale, et l'est bien aussi quelquefois. 
J'ai parlé du rôle des femmes dans le luxe sous la 
monarcliie. Jl y aurait de justes observations à faire 
au sujet du rôle des femmes dans le luxe au sein des 
sociétés démocratiques. On devrait mettre à part celles 
qui défendent tant qu'elles peuvent leurs maris contn; 
l'abus d'un superflu malsain, et tant de femmes dans 
toutes les professions laborieuses qui consacrent leur vie 
à un travail peu rémiméré. Cela dit, il resterait que les 
femmes dans la démocratie ne paraissent pas subir et 
exercer cette influence du luxe avec moins de force, quoi- 
que sous des formes différentes, que les femmes des so- 
ciétés aristocratiques. 

Les femmes aiment les comparaisons : c'est une de 
leurs vocations les plus marquées en ce monde. Où 
l'homme se contente de voir, la femme compare. Rien 
n'est plus dangereux en fait de luxe. Quand, en effet, 
aura-t-on fini de se comparer avec ses égaux et ses su- 
périeurs? où ira-ton si on veut de tout point surpasser 
ceux-là, égaler ceux-ci? La femme éprouve ce sentiment, 
elle l'inspire à son mari. Cette Eve tentée, tentatrice, 
où n'est-elle pas? Dans ce qu'on nomme la bourgeoisie, 
et jusque dans le peuple. Plus que l'homme, elle a l'a- 
mour de la parure. Grand écueil dans les sociétés oiî la 
fille du peuple côtoie la richesse. Comment croire celte 



LE LUXE ET LA DEMOCRATIE. 161 

volonté qui veut s'égaler, c'est-à-dire s'élever, et jouir 
en s'élevant, innocente de chutes si nombreuses où la 
vertu succombe? 

De ce désir d'égalité, je l'ai dit, sont nées d'ingénieuses 
industries qui n'ont rien en elles-mêmes que de loua- 
ble. Le luxe cVimitation en est sorti sous toutes les for- 
mes. Ce fils de l'égalité menteuse a tout contrefait, l'or, 
l'argent, les pierres précieuses. Mais combien de sortes 
de luxe qu'on n'imite pas! Combien de jouissances qui 
ne se contentent pas ainsi d'apparences! Qu'importe 
encore une fois que la qualité soit médiocre? La passion 
qui brûle le cœur ne l'est pas; elle agit avec une durée, 
une violence qui surprend. Que ce mal individuel puisse 
devenir un mal social, un écueil pour ce qu'il y a de 
vrai et de bon dans la démocratie, comment s'en étonner? 

ludiquez-nous, si vous l'avez découvert, le moyen de 
contenter des besoins si singulièrement à la fois vagues 
et positifs, infinis et impatients ! Quand la masse est 
atteinte de cette maladie, où est le remède? Qu'on s'agite 
tant qu'on voudra, il n'y en a point d'autre que la ré- 
forme morale. On croit le voir dans les combinaisons de 
la politique, dans les arrangements d'une économie so- 
ciale qui provoque de nouvelles organisations du travail, 
du capital, et du crédit. On s'aperçoit que ce n'est qu'un 
leurre. Ce n'est pas davantage avec les jouissances gra- 
tuites, intermittentes, du luxe public, qu'on apaisera 
cette agitation. La démocratie est alors dans la situation 
morale où nous avonsvu le despotisme, elle rêve l'incroya- 
ble cl l'illimité, elle veut rimj)ossible. A un tel mal, la 
religion et la morale indiquent des moyens de guérison; 
;. 11 



162 I.K I.IXE HT LtS FOI'.MES DK GOUVERNEMENT. 

le moii(loc\léri{!ur avec ses jouissances et la société avec 
SCS arrangemcnls économiques ou politiques n'ont qu';"; 
confesser leur impuissance. 

Conclusion inévitable : ni riiistoirc, ni l'analyse phi- 
losophique ne permettent l'optimisme dans la manièic 
d'apprécier aucune forme de gouvernement quant à cettf 
passion des jouissances sensuelles ou vaniteuses aux- 
quelles on a donné le nom générique de luxe. Les par- 
tisans de chacune de ces formes ont présenté de frappants 
tableaux du luxe abusif développé par les institutions 
qu'ils condamnent. Ces tableaux sont en général cxat^ts, 
quoique parfois trop chargés de couleur. La monarchie 
et l'aristocratie n'ont pas manqué d'être l'objet de ces 
peintures vengeresses. Nous ne leur épargnerons pas les 
vérités que l'histoire n'a que trop souvent l'occasion de 
mettre en lumière. Mais sachons le bien aussi : à tort 
la démocratie se croirait exempte des dangers que sou- 
lève la question du luxe. Aucune forme sociale et poli- 
tique n'a le droit de se dire à l'abri des écueils, et de se 
livrer aveuglément à une fièrc sécurité. 



LIVRE II 



HISTOIRE DU LUXE 

LE LUXE PRIMITIF — LE LUXE EN ORIEM 



CHAPITRE I 

LE LUXE PRIMITIF 

Nous commencerons l'histoire du luxe en signalant 
les formes les plus élémentaires qu'il a prises d'abord. 

Les observations sur les âges primitifs de l'humanité, 
poursuivies de nos jours avec tant de passion, paraissent 
destinées à exercer une sérieuse influence sur les études 
morales et la philosophie historique : nous pourrons 
protiter de ces observations pour le sujet que nous nous 
proposons de traiter. Plus d'une idée reçue s'en trouve 
fort ébranlée. 11 ne faudrait s'en plaindre que si ces 
idées étaient de celles qui intéressent l'honneur de la 
nature humaine. 

Combien de fois n'a-l-on pas représenté le genre hu 
main comme allant pas à pas du nécessaire à l'utile, de 
l'utile au superflu! 



164 LE LUXi: l'FUMITir. 

On montrait ce supeiflu, d'aljord assez innocent, se 
corrompant pour ainsi dire sans cesse davantage. 

Or, les faits primitifs démentent cette double asser- 
tion; ils attestent que le superflu a plus d'une fois de- 
vance l'utile, et que très-souvent aussi l'abus a précédé 
l'usage raisonnable. 

Essayons de constater, de décrire par quelques traits 
ce qu'on peut appeler, en bien et en mal, l'élément de 
luxe chez ces populations primitives. 

Nous pouvons dès à présent signaler le résultat qui 
ressort de cet examen. 

Ce résultat peut se traduire ainsi : l'homme primitif 
obéit aux mêmes instincts que l'homme plus cultivé. On 
le trouve vaniteux, sensuel, aussi raffiné que le permet 
l'état imparfait de ses moyens. Il paraît, d'un autre 
côté, entraîné par un penchant vraiment noble, supé- 
rieur, vers l'art, le goût de l'ornementation. Possédé 
par l'image entrevue d'un certain beau, il cède an désir 
de le reproduire. 

Ainsi l'art existe déjà. Il se montre à des degrés d'ail- 
leurs fort inégaux selon les races. Pourquoi ne pas avouer 
qu'il en est qui semblent plus particulièrement vouées 
au laid, et qui s'enlaidissent par l'effort même qu'elles 
font pour s'embellir? 

Dans ce luxe |)rimitif, nous distinguerons ce qui se 

rapproche à quelques égards du beau reconnu tel par les 

esprits cultivés, et ce qui est à leur jugement laid, ridi- 

- cule, grotesque. Nous y distinguerons de môme ce qui 

est sain, honnête, moral , de ce qui est corrompu. 



LUXE D'ORNEMENT DANS L'AGE DE LA PIERRE. 105 



LE LUXE DE PARURE ET L'ORNEMENTATION. — AGE DE LA PIERRE 
ET AGE DU DRO^ZE. 

M. Lubbock a présenté dans ses recherches si intéres- 
santes sur les origines de la civilisation et l'homme avant 
l'histoire tout un ensemble frappant de faits et de consi- 
dérations. Le savant anglais constate que les traces d'art 
les plus anciennes qu'on ait encore découvertes appar- 
tiennent à l'âge de la pierre, « à cette époque éloignée 
où le renne abondait dans le sud de la France, et où le 
mammouth n'avait pas probablement tout à fait disparu 
de ces régions. » Les œuvres d'art sont quelquefois des 
dessins ou des ciselures, entaillés sur un os ou sur une 
corne avec la pointe d'un silex. Plus anciennes qu'aucune 
des statues égyptiennes, qu'aucun des monuments assy- 
riens, elles indiquent une habileté déjà grande. L'au- 
teur cite comme offrant la preuve d'un talent réel d'exé- 
cution un groupe de rennes, aujourd'hui dans la collec- 
tion du marquis de Yibraye, et un mammouth gravé 
sur un morceau de défense du môme animal, qu'on 
a trouvé dans la caverne de la Madelaine en Dor- 
dognc. 

On rencontre encore d'assez bons dessins d'animaux, 
datant de l'âge de la pierre, lesquels disparaissent pres- 
({ue complètement dans la période de la pierre polie et 
pondant l'âge de bronze. Durant ces deux dernières épo- 
(|ues, rornemcnlation consiste uniquement en différentes 



ICO LE LUXE PlUJJlIil'. 

combinaisons de lignes droites el courbes el en dessins 
géomélriijues. 

Or, tout cela, n'esl-ce pas déjà du luxe dans un sens 
élevé? Remarquons le caractère commun de ces œuvres 
et de beaucoup d'autres analogues. Elles manifestent une 
inspiration toute désintéressée, impersonnelle. L'bommc 
manque de presque tout. Il ignore le tissage, l'exploita- 
tion des métaux, tous les moyens savants de transmission 
de la pensée et de la })arole, la plupart des ustensiles et 
les plus vulgaires éléments du bien-être. Il ignore tout 
cela, et déjà il se révèle artiste. Il proclame ainsi la né- 
cessité du superllu. Il atteste qu'il n'y a en lui rien de 
plus élevé et de plus délicat. Abîme creusé (et ici je 
diffère avec M. Lubbock) entre l'homme et la bêle! 
L'homme ici est déjà plus loin de la brute que ces pre- 
miers bégayemenls d'un art au début ne s'éloignent 
eux-mêmes des chefs d'œuvre les plus accomplis. 

L'art lui-même, l'art décoratif a pourtant, dès lors, 
sous plusieurs de ses formes, une origine moins haute. 
L'instinct de la parure, très-relevé si on le compare aux 
appétits de la brute, à son principe dans le désir de 
briller. Et déjà il parle à ces couples grossiers ! 

La saleté môme n'exclut pas le goût des ornements. 
La propreté s'apprend, la coquetterie est innée. Il a fallu 
des législateurs parlant au nom de la religion pour for- 
cer les hommes à se laver : ces mêmes législateurs qui 
ordonnent les ablutions ont eu plus d'une fois à lutter 
contre le penchant à la parure. 

La nudité s'est ornée avant de se vêtir ; l'orgueil est 
né avant la pudeur. 



LUXE DE PARURE DANS L'AGE DE LA PIERRE. 1G7 

On trouve lanlôt séparés, laiilôt péle-mcle, les objets 
qui se rapportent à d'autres usages de l'art décoratif et 
ceux qui ont eu j)our but l'ornement du corps liumain. 

En Grèce, à Thérasia, sous les débris volcaniques qui 
les ont ensevelis pendant des milliers d'années, on a 
exhumé des vases de lave, des vases de terre cuite faits 
au tour; quelques-uns de ces vases assez grands renfer- 
maient des semences; d'autres, plus petits, étaient d'une 
poterie déjà fine, ils étaient ornés de bandes circulaires 
séparées par des traits verticaux ou légèrement inclinés. 

Or, ceci est à remarquer : le goût ne trouve qu'à 
louer dans ces vases. Colorés en jaune ou en rouge, les 
plus élégants sont couverts tantôt de figures composées 
de points et de lignes courbes entremêlés, tantôt de guir- 
landes de feuillage représentées avec beaucoup d'agré- 
ment et de sûreté de main. 

Les vestiges du luxe de parure se retrouvent dans 
les fouilles faites à Santorin, non loin de Thérasia. On 
voit figurés sur des vases des colliers et des pendants 
d'oreilles. On a même trouvé deux petits anneaux en or 
aplati par le martelage, ayant fait partie d'une chaîne, 
comme l'indiquent les petits trous dont ils sont percés. 
L'or n'ayant été trouvé ni à Santorin, ni dans aucune 
des îles volcaniques du voisinage, non plus que d'autres 
matières très-fines qui entrent dans la composition de 
ces vases, tout donne lieu de croire que ces substances 
venaient d'un pays étranger, peut-être de l'Asie Mineure S 
el qu'elles étaient dues à un échange. Ainsi l'amour do 

^ fil. Fou(|uô : Une l'uiiipci unlchisloriqua. 



168 Ui I.UXK l'IlIMITK. 

CCS l)rillaiil(.'S reclicrclics aurait été porlé;, dès ce temps, 
à un dcni'c de développement assez grand pour provo- 
(|ii(;i" un commerce. 

(î(!s témoignages précoces du penclianl ])oiir l'élégance 
et la parure sont-ils le privilège exclusif de ces races 
([ue leur vive organisation, jointe à des circonstances 
propices de sol et de climat, prédestine au goût de tout 
ce (pii brille? 11 n'en est rien; le Nord, représenté par 
les régions les plus ingrates, présente aussi des débris 
du même genre. Il y a (pielqucs années à peine, on dé- 
couvrait dans le Jutland, à Trecwoi, enlbuis sous un tu- 
mulus, deux cercueils, dont l'un renfermait des vête- 
ments, tels que des bonnets, un manteau, une sorte de 
jupon, une longue ceinture, deux châles à grandes 
franges, objets faits d'un tissu de laine et d'une conseï"- 
vation parfaite, une casquette en écorce, une petite 
boîte, un peigne en corne, un couteau et un glaive en 
bronze dans un fourreau de bois sculpté. 

Que dire enfin de ces kjokkenmœdlings, c'est-à-dire 
débris de cuisine^ restes de repas d'antiques peuplades 
du littoral, formant des accumulations souvent considé- 
rables? Là, parmi des amas de coquilles d'huîtres, d'os- 
sements de poissons, d'oiseaux, de mammifères, on ren- 
contre des armes en silex, en os; on a, comme objets 
de parure, retrouvé des bagues. On découvrait six vases 
d'or dans l'îlot de Munko. 

Mais nulle part plus que dans les tombeaux ne se ren- 
contrent des objets portant un caractère d'art ou de ri- 
' chesse, offrandes faites aux morts ou aux divinités. 

On a peine à compter tous ces tributs funéraires qui 



LIXE DE PARURE DANS L'AGE DE LA PIERRE. 169 

se rencontrent surtout dans les marais, autrefois pièces 
d'eau ou étangs. Dans le Jutland, la tourbière de Kœr 
a donné plus de dix-huit cents pièces d'ambre façonnées 
en grains et en pendants; celle de Lœsten, près de 
quatre mille objets de même nature renfermés dans 
un coffret de bois. C'était probablement, dit un savant 
français, M. de Qiiatrefages, qui a résumé plusieurs de 
ces découvertes, le fonds de commerce de quelque bijou- 
tier de l'âge de pierre. 

Qu'ajouterait une énumération plus prolongée? Quel 
témoignage du luxe primitif que ce vase retiré de la 
tourbière de Lavindsgaard, vase en bronze dont le cou- 
vercle avait été cloué! Il renfermait onze vases en or 
repoussé au marteau, et dont les manches se termi- 
naient en tète de cheval : sans doute, ils avaient servi 
aux cérémonies religieuses. Ainsi encore dans le pré 
marécageux de Nydam, qui fut jadis un bras de mer, on 
a trouvé, dans un bateau de vingt-cinq mètres, flèches, 
couteaux, haches de guerre, boucliers, harnais, etc., 
tous brisés, tordus, hachés et mêlés h des ossements 
de chevaux , offrandes opimes d'un grand sacrifice ! 
Les couches successives de la tourbe ont gardé à chacun 
de ces dépôts son rang d'immersion. Grâce à celle in- 
dication chronologique, on ne risque pas de confondre 
les époques et de prendre ce qui serait d'une ancien- 
neté moins grande pour un débris de celle antiquité 
reculée. 

Il est incontestable, en effet, que dans la longue pé- 
riode appelée Vâge de la pierre, il y a des époques foi t 
distinctes. Elles marquent un progrès industriel tel que, 



i'tO LE LUXE l'I'.lMlllF 

si 1(5 mot de biiihiiric convieiil aux prciuièics, l(; Uiriiic 
(lu civilisation pciil s'a])pliqu(;r j)rcsque aux suivanUîS. 
La |)i('iTc est d'abord grossièrement travaillée, puis cll(i 
est taillée et polie avec art. Il est tel poignard en silex, 
({u'on peut voir au musée de Copenhague, à lame plali; 
et allongée, tranchante des deux côtés, à manche guil- 
loché par petits éclats, que nos plus habiles ouvriers, 
assure-l-on, seraient en peine de reproduire. 

L'âge de bronze, intermédiaire entre l'âge de la pierre 
et l'âge du fer, marque un progrès sensible dans la partie 
d'art et de luxe qui s'applique aux objets fabriqués : il 
est manifeste que riionime de cette époque sait couler 
le bronze dont il fait des armes et des ustensiles, ainsi 
que l'or dont il fabrique des vases et des ornements; il 
ne l'est pas moins qu'il sait réduire le même or en lames 
minces et le repousser au marteau. On ne s'expliquerait 
pas autrement ces décorations en or des casques, des 
glaives et des boucliers, et ces bagues, ces bracelets 
même, offrant d'ailleurs des formes du goût le plus 
pur. 

On n'oserait se prononcer ici sur le caractère plus ou 
moins définitif des recherches qui se sont attachées à 
la race aryenne. Partie, dit-on, de la Bactrianc, c'est elle 
qui en se multipliant a couvert la Perse, l'Inde, et, par 
d'autres de ses branches, envahi les immenses solitudes 
de l'Ouest. De là descendirent les nations qui émigrè- 
rent vers l'Europe. Nous ne retiendrons de ces recher- 
ches qu'une remarque, parmi d'autres qui attestent chez 
ces Aryas l'existence d'objets de toilette et de parure. 
Le mot mani, qui en sanscrit signifie collier, se retrouve 



LUXE DE PARURE CHEZ LES SAUVAGES. 171 

dans les mois ^j.avoç et monile, qui ont en grec et en latin 
la môme signification. 



II 

LUXE DE PARURE DA^S LA VIE SAUVAGE. 

Arrivons aux sauvages, qu'il faut se garder de con- 
fondre avec ces races primitives qui n'attendaient pour 
se civiliser que d'en avoir les moyens. Ce que j'ai appelé 
luxe de l'âge de la pierre n'est jamais un luxe de mau- 
vais goût. C'est souvent par le goût que péchera le mode 
d'ornements et de parure à l'usage des peuples sauvages. 
On nous les montrait aussi simples qu'innocents. Ils sont 
en effet l'un comme ils sont l'autre, simples quand ils ne 
peuvent pas faire autrement, en réalité épris des orne- 
ments jusqu'à la fureur. Bernardin de Saint-Pierie, 
dans son Voyage à Hle de France, nous montre les in- 
diens Malabares coiffés d'un turban, portant de longU(>s 
robes de mousseline, de grands anneaux d'or aux oreilles 
et des bracelets d'argent aux poignets. Ils enroulaient 
autour d'eux non sans grâce leurs pagnes aux vives cou- 
leurs; leur coiffure était une frisure très-composée; 
c'étaient des étages de boucles et de tresses entremêlées 
avec beaucoup d'art. La rcclierclie d'ornements s'allie 
chez certaines tribus à la saleté la plus répugnante. Les 
peuplades voisines du pôle, qui se frottent la peau avec 
de la graisse, n'en ont pas moins quelque parure. On 
en rencontre chez les Tunguses et chez les Korucks qui 
ont des habitudes dégoûtantes que la langue se refuse à 



172 I.K M XK l'UlMITII'. 

exjd'iincf. La j)cau des Boscliirnaiis est roiivoriji d'une 
couche de saleté Icllemcnt épaisse (|u'(in ne pourrait, 
à en croire certaines descriptions un peu chargées peut- 
èlre, deviner leur couleur, si les larmes que leur ar- 
rache la fumée dans leurs ahominahles huttes ne lavait 
leur visage au-dessous des yeux. 

Veut-on une preuve toute récente (|ui montre la per- 
sistance encore aujourd'hui du môme contraste? Le doc- 
Leur Comrie donnait lecture, à l'Institut anthropologique 
de Londres, d'un mémoire sur les indigènes de la Nou- 
velle-Guinée. C'est le résultat des observations qu'il a 
laites pendant qu'il était attaché au bâtiment de la ma- 
rine royale le Basilisk. Ce navire, en 1874, était em- 
ployé à un voyage d'exploration de la partie de la côte 
comprise entre le cap Est et la baie de Humboldt, sur 
la côte sud-ouest de la Nouvelle -Guinée. Les Papous 
traient fort sales : ils en étaient encore à l'âge de la 
pierre. Ils n'apprirent que par l'arrivée du navire l'u- 
sage du fer, dont ils apprécièrent immédiatement les 
avantages, et qu'ils se procurèrent de préférence à toute 
autre marchandise. Eh bien ! ces peuplades avaient de 
nombreux ornements de corps. M. Comrie en a rapporté 
une assez grande quantité qu'il a exposée à l'Institut 
anthropologique. 

Pourquoi, dans certaines races très -inférieures, les 
femmes n'ont-elles pas d'ornements? Lubbock vous l'ap- 
prendra : c'est que les hommes gardent pour eux tous 
ceux qu'ils peuvent se procurer. 

En règle générale, les sauvages du Sud ornent leurs 
corps, ceux du Nord leurs vêtements. Les premiers ai- 



LUXE DE PARURE CHEZ LES SAUVAGES. 17". 

ment à se peindre avec les plus brillantes couleurs. Le 
rouge et le jaune, le blanc et le noir sont leurs couleurs 
favorites. C'est un art qui a ses règles et ses modes comme 
les habits. L'arrangement des bandes de couleur, les 
taches disposées de telle ou telle façon, sont jugés aussi 
sévèrement que la coupe d'un habit peut l'être chez nous 
par les experts. 

On impute à la civilisation la manie de se martyriseï' 
au nom de la mode. C'est encore une erreur. Il y a des 
tribus qui s'imposent de véritables tortures pour obéir 
à sa tyrannie. Les malheureux non-seulement soumet- 
tent leur peau à de cruelles épreuves, ils vont jusqu'à 
se passer dans le nez un os aussi gros que le doigt et de 
cinq ou six pouces de long. Les Esquimaux se pratiquent 
deux ouvertures dans la joue, une de chaque côté, pour 
y introduire un ornement de pierre. Certaines peuplades 
de l'Amérique occidentale et de l'Afrique percent les 
lèvres des jeunes enfants de façon que le trou, agrandi 
par degré, permette d'y introduire un morceau de bois. 

Dans une vente célèbre de livres rares qui se fit à 
Londres en 1859, on remarqua surtout une plaquette 
ayant pour titre : Mundm novus. Cet opuscule est la 
première relation publiée sur le Nouveau-Monde au mo- 
ment de sa découverte. Elle est due à la plume d'Améric 
Vespuce, et adressée à Laurent de Médicis. L'auteur dé- 
crit certaines peuplades qu'il a vues, et voici une des 
choses qui le frappent davantage : « Ils ont, dil-il, de 
beaux corps, bien constitués et proportionnés, et leur 
couleur tire sur le rouge, ce qui a pour cause, à mon 
avis, leur habitude d'aller nus au soleil qui les mord. 



174 IK I.l'XE l'ItlMITIF. 

Ils ont nnc clicvoliirc IouITik; cl noire. Ils sont nfiilos et 
gracieux dans leurs nnouvemenls cl dans leur dcniarehc 
cl ont une jolie figure. Mais ils détruisent eux-mêmes 
leur beauté; car ils percent leurs joues, leurs lèvres, 
leurs narines cl leurs oreilles. Et ne croyez pas que ces 
trous soient petits, ou bien qu'ils n'en aient qu'un ; j'en 
ai vu plusieurs qui avaient, sur la face seulement, sept 
trous dont chacun était de la grosseur d'une prune. Ils 
garnissaient ces trous avec des pierres bleues, des mor- 
ceaux de marbre ou de cristal, ou de superbe albâtre, ou 
encore avec des os très-blancs et beaucoup d'autres ma- 
tières travaillées avec art, selon leur coutume. » 

Améric Yespuce ajoute : « Si vous voyiez une chose si 
semblable à un monstre, un homme ayant aux joues, à la 
mâchoire ou aux lèvres sept pierres dont plusieurs ont 
une palme et demie de longueur, vous seriez dans un 
profond élonnement, car j'ai souvent examiné cl jugé 
que sept pierres pareilles pesaient seize onces. Outre cela 
ils ont à chaque oreille, percée d'un triple trou, des an- 
neaux supportant d'autres pierres. Les femmes ne se 
percent pas la face, mais les oreilles seulement. » 

Il est d'autres tribus qui se perforent les dents. D'au- 
tres les taillent suivant des modes aussi variables que 
bizarres. Telles peuplades cochincliinoises noircissent 
^eurs râteliers, elles se moquent de la blancheur des dents 
des femmes anglaises, qui leur rappelle l'espèce canine. 
Tout cela sans préjudice des ornements de tout genre : 
colliers de coquillages, joliment coupés et enfilés ; bou- 
cles d'oreilles, bracelets faits avec de la petite ficelle, 
plumes d'oiseaux fièrement dressées sur la tête, ceintures 



LUXE DE PARURE CHEZ LES SAUVAGES. 175 

(le cheveux humains tressés. La suprême distinction 
dans quelques tribus consiste en une espèce de hausse- 
col, formé de grands coquillages, qui tombent du cou 
sur la poitrine. Voilà le naturel de ces sauvages. 

Eh quoi! l'artificiel serait-il le vrai instinct de la na- 
ture humaine môme primitive? L'homme est-il voué au 
factice dès les premiers pas? Bien plus, ce naturel, toutes 
les fois qu'il n'est pas la grossièreté brutale, ne serait-il 
pas lui-même bien souvent une découverte, une acqui- 
sition, un progrès de la civilisation? Peut-être bien. 
C'est un soupçon qui vient quand on voit un honnête 
homme, convenablement mis, ayant bon air sans pré- 
tention. Comparez-le à ce sauvage qui ressemble à une 
image coloriée et qui a fait de son corps une boutique 
de verroteries. Nos modes les plus ridicules le sont moins 
que celles auxquelles il s'asservit. Quant à la vanité qui 
naît de la toilette, osons le dire, le célèbre Brummcll 
lui-même, ce type du dandy, enveloppé des i)lis de son 
immense cravate artistement étagée, était moins infatué 
que notre sauvage peint, avec son hausse-col en coquil- 
la'^es. 



III 

DE DIVERSES FORMES DU LUXE DE PARURE CHEZ LES SAUVAGES ET 
DES IDÉES MORALES QU'ILS Y ATTACllE.NT. — DE QUELQUES AUTRES 
RAFFINEMEISTS. 

On s'occupait au dernier siècle, on s'occupe encore 
aujourd'hui, en y mettant un esprit d'observation ordi- 
nairement plus exact, de la psycliologie de riiomme sau- 



176 LK I.L'XL l'IUMIlIF. 

vago. On étudie ses inslinels, ses iaeulLés. On clierelie à 
en pénétrer le mystère, à en deviner l'originf;. I-^l-iJ un 
dél)ris dégénéré de races détruites? Est-il un 1\|h: pri- 
iiiilif, riioninui lui-même avant (jiic la (civilisation Tait 
transformé? Le dix-huitième siècle tenait pour la der- 
nière solution, à l'exception de quelques csjjrils. Ainsi 
llailly soutient dans son Histoire du Ciel l'opinion d'une 
nation primitive, où tous les peuples ont puisé les élé- 
ments de leurs arts, de leurs usages, de leurs croyances, 
de leurs langues. Un savant juilde Surinam, Isaac Nasci, 
s'ap[)liquait à la même démonstration pour les langues 
en j)arliculier. Il disposait de matériaux d'ailleurs très- 
insulïisants, et dans un esprit bien systématique, si on 
en juge par l'analyse qu'en donnent les Mémoires de 
Malouet, récemment parus. Qu'on lise un intéressant 
chapitre sur les sauvages de l'Amérique du Nord, visité^ 
par l'auteur dans sa jeunesse, on verra que Nasci reti'ouvai l 
l'hébreu à l'origine des idiomes sauvages. On est loin de 
là aujourd'hui. La philolugie, dans ses efforts pour re- 
monter à une langue primitive, en est venue à chercher 
au delà même du sanscrit. Les sauvages sont fort dé- 
laissés aujourd'hui. Ce qu'ils nous enseignent en fait 
de philologie est peu de chose. Ce qu'ils nous ensei- 
gnent en fait de morale n'est rien. 

L'opinion dominante à l'égard des sauvages, au dix- 
iiuitième siècle, est celle de J.-J. Rousseau, qui voit dans 
l'état sauvage l'état primitif. Seulement tous ne consen- 
tent pas à regretter cet état comme le philosophe du Dis- 
cours sur rincgalité. Avec quelle ironie Yoîlaire, moins 
disposé que tout autre à vouloir retourner au fond des 



QUESTIONS SUR LES SAUVAGES. 177 

bois, lui écrit, en le félicitant sur son succès, « qu'il 
donne l'envie de marcher à quatre pattes^ » . 

Notre siècle se partage entre les deux opinions que nous 
venons de rappeler. Bonald et J. de Maistre croient que le 
sauvage est une créature dégénérée, une branche séparée 
d'un tronc antique, en châtiment de quelque crime com- 
mis par une race perdue, dont ces populations ne sont 
plus que le reste infortuné et maudit. Outre que rien ne 
confirme ce nouveau péché originel au second degrés dont 
parle J, de Maistre', il est de toute évidence qu'on ne 
saurait rattacher les sauvages à une souche unique. Ré- 
pandus sous toutes les latitudes, ils appartiennent aux 
races les plus différentes ; leurs langues ne se ressemblent 
pas plus que leurs caractères et leurs mœurs; il n'y a 
entre elles qu'un trait commun, la vie sauvage elle- 
même. Ce trait suffit d'ailleurs pour les rapprocher 
beaucoup les unes des autres ; car, par cela même que ce 
mode d'existence représente l'élat inférieur, il est con- 
damné à une sorte de monotonie et ne saurait offrir à 
aucun degré la riche diversité de la civilisation. 

On ne saurait méconnaître pourtant là non plus — et 
cela n'est pas sans application au luxe — des différences 
nécessaires. Comment confondre les mœurs générale- 
ment douces, sauf à devenir accidentellement féroces, 
l'indolence d'esprit et de corps, la rêveuse oisiveté des 
tribus de l'Aniéncpie du Nord, avec la stupidité de cer- 

» Rol)erlson, diiis son Hisloire de l'Amérique, est loin de part:if;er l'on- 
goucincnt presque général alors pour les sauvages, dont il (race un por- 
trait laid et ressemblant, t. II, eh. i. 

- Soirées de Suinl-Pélcrsboury, deuxième entretien. 

r, 12 



178 LE LUXE rr.niniK. 

laines peuplades australiennes ou avec la lérocilé habi- 
tuelle de certaines tribus d'AI'riiiuey 

« Nos sauvages de la (juyaiie, écrit Malouet, tout 
bornés qu'ils nous paraissent, sont, coniparativenient à 
ceux des terres magellaniques et à plusieurs peuplades 
des îles de la mer du Sud, ce (ju'étaient les Athéniens 
par rapport aux Scythes. » C'est beaucoup dire; mais, 
Athènes mise à part, ce jugement est l'onde. 

Faut-il croire pourtant que ces races si inférieures 
soient tombées au-dessous du niveau primilil? Selon 
une interprétation développée par quelques savants, 
les Bosehinians, que Bory Saint-Vincent présente pres- 
que comme un intermédiaire entre la brûle et l'homme, 
dans des peintures d'ailleurs reconnues exagérées, ne 
seraient que des Hottentots en décadence. Avouons qu'ils 
ne sont pas tombés de très-haut. 

La condamnation des hypothèses pn'sentees par M. de 
Bonald et par l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, 
n'implique en rien l'adoption de cette autre proposition 
trop facilement admise par Lubbock et toute l'école de 
Darwin. Selon cette opinion, les sauvages offrent linva- 
riablc type primitif de l'humanité, qui débute nécessai- 
rement par cet état ou plutôt par un état plus voisin 
encore de la bestialité. En fût-il ainsi, cela n'exclurait 
pas l'existence d'autres races plus sociables, douées- 
d'une autre organisation et d'autres instincts, }>liis pro- 
pres à former de vastes agglomérations, plus perfectibles 
en un mot. Le sauvage offre ce trait spécial d'èlre ré- 
fractaire à la civilisation. Elle le fait disparaître ou le 
force à reculer; elle ne peut venir à bout de l'absorber» 



IDÉES DE DISTINCTION ATTACHÉES AU LUXE SAUVAGE. 179 

elle ne réussit à lui faire accepter d'elle que ses vices et 
la pire partie de son luxe. 

Le luxe primitif te! que le pratiquent les sauvages con- 
firme l'idée que ce sont des races véritablement à part. 
S'il élait vrai que l'état patriarcal et pastoral fût un per- 
fectionnement naturel, venu à son heure, de l'état sau- 
vage, il semble que quelque chose devrait rappeler chez 
les peuples pasteurs ce mode primitif de luxe. Il n'en est 
rien : le grotesque dans les ornements, les habitudes de 
tatouage, les recherches étranges de parure n'ont pas 
laissé de trace dans la vie pastorale. On est donc porté 
à considérer le sauvage comme un être qui ne se con- 
fond avec quoi que ce soii. 

Le luxe sauvage obéit aux mêmes inspirations, j'allais 
dire aux mêmes lois que le luxe civilisé. Pour la parure, 
il y a peu de formes dont il n'offre le germe et souvent 
l'exagération. Quant aux mobiles d'où naît ce luxe de 
parure, l'identité qu'ils offrent avec les noires n'est pas 
moins manifeste. Ainsi, il est hors de doute que le sau- 
vage ne cède pas seulement à la vanité naïve et béate qui 
semble le principal trait de ses goûts de faste. Il y met, 
comme dans des sociétés plus avancées, un calcul politi- 
que ; il vise à marquer la hiérarchie par le costume, et, à 
défaut du vêtement, par les ornements de la peau, très- 
difiérenciés selon les rangs. Un tatouage plus complet et 
figurant avec art divers objets, imprimés à l'aide d'une 
opération douloureuse, est une distinction aristocratique. 
Les chefs nobles de l'île de Nouka-IIiva semblent couverts 
d'un justaucorps de différentes étoffes, ou d'une cotte de 
mailles décorée d'un grand nombre de ciselures précieu- 



IJ-'O !.R I.IJXR F'IilMITIF. 

SCS : la classe inférieure esl lalouée avec moins de soin ou 
même ne l'est pas dti loiil. Telle femme d'un rang élevf', 
dans l'arciiipel de Sandwicli, monlrcra avec orgueil nu 
damier Ircs-bien tatoué autour de sa jambe droite, ou 
l'intérieur d'une main garni d'étoiles, d'anneaux, de 
croissants et d'autres figures. Ces ornements, traces sur 
la peau humaine comme sur une vivante éloff(\ ne rap- 
pellent-ils pas cette mode du quatorzième siècle de cer- 
taines personnes de la noblesse, dont le costume re- 
produisait le blason avec l'or et la soie? Dans quel- 
ques peuplades les guerriers portent sur leur peau la 
représentation de leurs exploits. Des scènes de ba- 
taille, incrustées dans leur chair, s'en détachent en 
caractères sanglants mieux que sur le bronze et le 
marbre. 

Les signes aristocratiques, à défaut d'or et d'argent, 
pourront au reste s'attacher à de plus viles matières. Les 
sauvages préfèrent l'éclat du cuivre, la beauté de l'ivoire, 
les couleurs variées des coquillages, la transparence du 
verre, mais ils se contentent de bois, de graines, d'os, 
de laiton, de pierre, môme de couvercles de boîtes, de 
fragments de serrure. Ils recherchent ce qui distingue 
encore plus que ce qui bielle. 

Ce n'est pas le seul trait qu'ils aient en commun avec 
nous. La différence qu'on remarque chez les peuples ci- 
vilisés entre les hommes et les femmes, plus portées encore 
vers la passion de la toilette, résulte trop de la nature j 
des sexes pour ne pas exister chez ces populations primi- 
tives. Seulement elle est moins grande, comme il arrive 
chez tous les peuples grossiers, où la femme est tenue 



EXCES DE LUXE CHEZ LES SAUVAGES. 181 

(lansunétatd'infériorité;ellenes'en manifeste pas moins 
par des exemples assez fréquents. Les femmes Felatali, 
de l'Afrique centrale, passent plusieurs heures à leur 
toilette. Elles s'enveloppent, le soir, avec soin les doigts 
de la main et du pied dans des feuilles de lienna, pour 
les retrouver, le lendemain matin, d'un beau rouge pour- 
pre. Elles se teignent les dents alternativement en bleu, 
en jaune et en pourpre, laissant toutelois à une ou 
deux leur couleur naturelle comme contraste. Elles 
prennent grand soin de leurs paupières, qu'elles 
teignent avec du sulfure d'antimoine. Elles colorent 
leur chevelure avec de l'indigo et portent en grande 
profusion des boulons et d'autres joyaux. 

11 me semble que quelques-uns de ces traits donnent 
à réfléchir : ils absolvent encore la civilisation d'avoir in- 
venté le luxe des femmes et certaines formes particuliè- 
res de ce luxe. Les femmes sauvages ne se fardent 
guère moins que des Romaines de la décadence. On ad- 
miie les papillotes et les chevelures postiches des insu- 
laires du détroit de Torrès. La mode de porter les che- 
veux tantôt courts, tantôt longs et disposés en édifice, 
tantôt plats, tantôt en houppe, se retrouve chez diverses 
tribus, comme à la cour de Louis XIV. — Quant aux 
hommes, ils nous dépassent par ce genre de parure, 
même si on remonte au temps où nous portions per- 
ruque. Aucun seigneur de la cour de Louis XV ne mit 
autant d'heures à s'occuper de sa chevelure postiche que 
les chefs des sauvages insulaires de Viti : ils ont un 
coiffeur spécial auquel ils donnent plusieurs heures tous 
les soirs. 11 ne faut pas moins de temps pour disposer 



i82 I-E LUXE l'HIMITIF. 

et tenir en bon cîat dos chovcîliircîs qui ont liiibiluelle- 
inent trois pieds et qucltjuerois jusqu'à cinq pieds de 
circonférence. Qu'est-ce doncdans les cas où les teintu- 
res les j)lus complitjuées viennent s'y ajouter? Les uns 
se teignent tout (îh noir, en blanc, en jaune ou en rouge ; 
d'aulres aiment à réunir diverses couleurs pour une 
même chevelure : un tiers sera couleur cendre, le reste 
sera tout noir, et l'arrangement des cheveux est des plus 
compliqués. Ceux-ci se font raser par place et gardent 
quatre ou cinq rangées de bouquets de cheveux plantés 
droit; ceux-là laissent croître de longs cordons qu'ils 
enroulent ou laissent tomber derrière le cou. En vé- 
rité, on serait tenté d'opposer à ce paradoxe, qu'on a 
nommé la simplicité de la vie sauvage, un paradoxe 
bien moins invraisemblable : la simplicité de la civili- 
sation ! 

Que de marques encore qui trahissent les plus étran- 
ges raffinements! On se parfume n'importe comment, 
mais d'une manière très-énergique. Oindre ses cheveux 
et sa peau des odeurs les plus pénétrantes est une habi- 
tude fréquente. Il ne faut pas croire que ces parfums 
soient toujours infects, comme chez certains sauvages 
du Nord. Les parfums les plus doux sont appréciés par 
les races du Midi. Au Nord même, les parfums agréa- 
bles ne sont pas toujours ignorés ou méconnus, et, à en 
croire Montaigne, cela date de loin. « En la plus es- 
pesse barbarie, écrit-il, les femmes Scythes, après s'estre 
lavées, se saupoudrent et encroustent tout le corps 
et le visage de certaine drogue, qui naist en leur ter- 
roir, odoriférante. Et pour approcher les hommes, 



L'ÉTIQUETTE CHEZ LES SAUVAGES. 183 

ayant osté ce fard, elles s'en trouvent et polies et par- 
fumées' ». 

Etend-on enfin le nom de luxe et de faste à ces raffi- 
nements de politesse et à cette pompe des manières et 
des formes, destinées à rendre hommage aux supérieurs 
et à marquer le degré d'honneur que les hommes s'ac- 
cordent les uns aux autres? Combien il s'en faut que 
les sauvages en soient dépourvus ! Ils connaissent téti- 
quette et quelquefois l'exagèrent. Les salutations, les 
cérémonies, et, chez certaines tribus, en Australie, par 
exemple, l'usage de parler à la troisième personne en 
signe de respect, sont pratiqués comme chez les peuples 
civilisés. Chez les Eghas, race nègre de l'Afrique occi- 
dentale, il y a des formules nuancées à l'infini pour se de- 
mander mutuellement de ses nouvelles ; la prosternation 
est en usage devant les supérieurs dans la tribu et même 
dans la famille; bien plus, elle revêt des formes gra- 
duées et très-diverses depuis l'attitude, comme on dit 
vulgairement, à quatre pattes, jusqu'à celle où le ventre 
touche à terre; tantôt celui qui se livre à ces marques 
de respect garde un profond silence, tantôt il commence 
par frapper plusieurs fois dans ses mains ou en faisant 
claquer ses doigts. Cela est à recommencer chaque fois 
qu'on se rencontre et prend, dit un voyageur, au moins 
une heure sur la journée. 

' Essais, liv. I, ch. lv. 



loi Lt LUXli IIU5I1IIF. 



IV 

DES FÊTES ET DE CERTAINES FORMES D'UN I.UXE PUBLIC 
DANS LA TlUBU. 

Parmi les formes du luxe primitif figurent aussi les 
fètes. Telles sont eelles qu'on célèbre à propos des noces. 
Chez les tribus indiennes en particulier, le couple pro- 
mis est orné de ce qu'il a de plus beau en plumes, en 
colliers, en fourrure, et de plus éclatant en couleurs. 11 
y a à cette occasion des jeux, des danses, des pantomi- 
mes très-ingénieuses et très-expressives. Dans le repas 
régnent la profusion des mets, quelques recherches aussi. 
Au gibier, aux viandes grillées, au poisson, aux canne- 
berges et aux pommes de mai, s'ajoutent les gâteaux do 
maïs, et des boissons qui ne sont en usage que dans ces 
jours de cérémonie. On boit dans de grandes calebasses 
le suc de l'érable ou du sumac, et dans de petites tasses 
de hêtre une préparation de cassine, boisson chaude que 
l'on sert comme du café. Les cadeaux faits à la femme 
forment un curieux mélange de choses d'agrément, 
d'objets de toilette, et d'ustensiles qui lui rappellent les 
occupations sérieuses du ménage. Les présents du mari 
et de sa famille sont une parure complète, le jupon 
d'écorce de mûrier, le corset pareil, la mante de plumes 
d'oiseaux ou de peaux de martre, les mocassines brodées 
en poil deporc-épic, les bracelets de coquillages, les an- 
neaux ou les perles pour le nez et pour les oreilles. A ces 
vêtements sont mêlés un berceau de jonc, un morceau 



FÊTES SAUVAGES 185 

d'agaric, des pierres à fusil pour allumer le feu, la chau- 
dière pour faire bouillir les viandes, le collier de cuir 
j)Our porter les fardeaux, et la bûche du foyer. 

L'habitude de solenniser certaines époques de l'année 
se rencontre chez ces peuples primitifs. La fête du feu 
nouveau, espèce de jubilé en l'honneur du soleil, à l'é- 
poque de la moisson, est l'occasion d'un renouvellement 
du mobilier et du vêtement. Un crieur public, dans la 
tribu des Natchez, qui sans doute n'offrait pas seule 
cette particularité, parcourait les villages, annonçant la 
cérémonie au son d'une conque. Il faisait entendre ces 
paroles : « Que chaque famille prépare des vases vierges, 
des vêtements qui n'ont point été portés; qu'on lave les 
cabanes ; que les vieux grains, les vieux habits, les vieux 
ustensiles soient jetés et brûlés dans un feu commun au 
milieu de chaque village ; que les malfaiteurs revien- 
nent; les sachems oublient leurs crimes. » Des purifi- 
cations précédaient la fête célébrée dans la grande ca- 
bane consacrée comme temple au Soleil. Le plancher 
et les parois intérieures du temple étaient couverts de 
nattes fines peintes et ornées de différents hiéroglyphes. 
Une cérémonie touchante était célébrée, dans laquelle la 
monde végétal offrait ses prémices. Le soir, la plaine 
resplendissait de la flamme des bûchers; on entendait 
de toutes parts les sons du tambourin et du fifre, mêlés 
aux cris des danseurs et aux applaudissements de la 
foule. Lnage et début d'un luxe public non sans no- 
blesse, qui semble prendre un caractère plus politique 
dans les délibérations du conseil de la tribu, où se dé- 
ploie tout un appareil bizarre, mais grandiose. Château- 



186 LE LUXE PRIMITIF. 

l)rian(l nous point les ni(Mnl)rns du conseil assis ou cou- 
ches à Icnc dans diverses altitudes : les uns, tout nus, 
n'ayant pour s'envelopper qu'une peau de buifle ; les 
autres, tatoues de la tête aux pieds, ressemblant à des 
statues égyptiennes; d'autres entremêlant des ornements 
européens à des ornements sauvages, à des plumes, à des 
becs d'oiseaux, à des griffes d'ours, à des cornes de buf- 
fles, à des os de castor, à des dents de poisson. Les visa- 
ges sont bariolés de diverses couleurs, ou pciiilsde i>Ianc 
ou de noir. Chez les Muscogulgues, il y avait une salle du 
conseil décorée avec un certain luxe ; elle contenait des 
coupes, des objets taillés, l'étendard national f;iil d'une 
queue d'aigle, et toutes sortes de peintures hiéroglyphi- 
ques. Ces objets n'ornaient que les lieux de réunion ; car 
la case est à peine parée de quelques nattes ; elle n'a rien 
qui se puisse comparer à la tente de l'Arabe nomade, où, 
à côté de tant de traces d'une misère profonde, se rencon- 
trent les tapis de Perse et de Bagdad et quelques-unes de 
ces brillantes étoffes que recherche le goût du Midi 



LE LUXE EMPLOYÉ COMME MOYEN DE CORRUPTION, 

SÉDUCTION DE LA FILLE SAUVAGE. — LA QUESTION DU LUXE 

CHEZ LES SAUVAGES. 

L'idée d'employer le luxe pour civiliser les hommes 
n'aura guère été plus heureuse que le recours aux moyens 
violents pour les convertir. Si, dans ce dernier cas, on 
n'a guère produit que des actes d'hypocrisie et des sacri- 



LE MAUVAIS SUPERFLU CHEZ LES SAUVAGES. 187 

loges, dans le premier on n'a réussi qu'à inoculer aux 
vaincus les vices des vainqueurs, lesquels ont eux- 
mêmes achevé de se corrompre. Le rapprochement du 
sauvage et de l'homme civilisé n'aura été que le rappro- 
chement de deux corruptions*. Apeinecite-t-on quelques 
exceptions, elles-mêmes peu durables, comme la tenta- 
tive faite au Paraguay par les jésuites pour amener cer- 
taines tribus à un état auquel on ne peut d'ailleurs 
donner le nom de civilisation sans trop de complai- 
sance. Etranges civilisés que ces écoliers tenus en 
laisse, obéissant au coup de cloche pour tous les actes 
de la vie ! Que dire de cette autre propagande de civili- 
sation qui consiste à séduire des misérables par les plus 
grossiers appâts, puis à les exterminer par le fer ou la 
faim? Le trait essentiel de cette propagande, qui invo- 
que de si beaux prétextes pour servir de voile à la cupi- 
dité, a été l'introduction du mauvais superflu chez des 
hommes qui n'avaient que trop de penchants à le rece- 
voir ou à l'accroître. On ne déclame pas en affirmant 
que l'homme civilisé s'est fait le démon tentateur de ces 
tribus sauvages sous toutes les latitudes, et particuliè- 

• Celte corruption réciproque, établie par tant d'exemples, est attestée 
par Malouet dans les termes suivants : « En examinant dans les déserts et 
dans les établissements de la Guyane les deux espèces d'hommes qu'on y 
rencontre, les Idancs et les Indiens, on trouve qu'ils ont agi respective- 
ment les uns sur les autres par le contact de leurs vices plus que par celui 
de leurs qualités. Il n'est pas douteux que l'insouciance des Indiens, leur 
goût pour l'indépendance, leur dispersion, leur vie crranti-, leurs habi- 
tudes de chasse et de pèche, ne se soient communiqués aux colons blancs, 
qui leur ont donné en éclianue leur intempérance et quelques habitudes 
de fausseté, d'avidité, liès-remarquables dans plusieurs do leurs chers. > 
{Mémoires, t. I, ch. vi.) 



188 LE I.IIXK l'RIMlTIF. 

renient en Amérique, où les Indiens se dislinguaienl prir 
(juelques qualilés réelles. L'Murojjéen civilisé a iail bril- 
ler aux yeux du sauvage les colifichets qui font les dé- 
lices de sa vanité naïve. Il lui a présenté les liqueurs 
enivrantes. Il lui a plus d'une fois airacliéson nécessaire 
en échange d'objets de peu de valeur, mais d'un prix 
infini pour l'amour-propre stupide qui aime à s'en parer, 
ou pour la sensualité brutale qui y trouve une excitation 
agréable. 

Disons d'abord quelques mots des appels adressés à 
l'instinct de la coquetterie. Le clinquant et la verroterie 
forment à peu près tout le fonds de ce commerce de faux 
luxe, qui séduit les hommes, et tente le sexe féminin avec 
le même attrait irrésistible qu'il exerce chez nous sur 
les filles du peuple. Combien, sous ces arbres plusieurs 
i'ois séculaires, qui ne réveillent que de graves et solen- 
nelles pensées, ne s'est-il pas joué de ces scènes de séduc- 
tion où la coquetterie cède à l'appât des ornements 1 La 
dépravation de la femme par le luxe de parure, cette 
tentation qu'éprouve la jeune Romaine à la vue du bra- 
celet, prix de la trahison, c'est là un fait qui appartient 
à toutes les périodes de l'histoire des sociétés. La lé- 
gende s'en est emparée, môme chez les sauvages. Elle 
s'est exprimée par des récits qui passent de bouche en 
bouche, par des chants, sorte de complaintes étranges 
et poétiques, qui racontent ces chutes lamentables et qui 
mettent au jour les mystères d'une corruption vénale et 
d'une passion effrénée. 

Telle est la chanson de la Chair blanche chantée par une 
femme muscoculgue, chanson un peu arrangée peut-être, 



LA LEGENDE DE « LA CHAIR BLANCHE ». 180 

mais dont le fond et certains détails portent un caractère 
saisissant de vérité. La « chair blanche » désigne un 
jeune Américain de la Virginie. La chair blanche, selon 
la chanson, était riche, elle avait des étoffes bleues, delà 
poudre, des armes et du poison français (eau-de-vie). 
Elle vit Tibeïma, et cette fille peinte se laissa aimer. 
L'insatiable ikouessen (courtisane) dissipa les richesses 
de l'homme blanc et lui fut infidèle. Il le sut, mais il ne 
put cesser d'aimer; il allait de porte en porte mendier 
des grains de maïs pour faire vivre Tibeïma, et quand il 
pouvait obtenir un peu de feu liquide (eau-de-vie), il le 
buvait pour oublier sa douleur. 

Toujours aimant l'ikouesseu, toujours trompée par 
elle, la pauvre chair blanche perdit l'esprit et se mit à 
courir dans les bois. Le père de la fille peinte, un illus- 
tre sachem, lui fit des réprimandes; mais le cœur d'une 
femme qui a cessé d'aimer, dit la chanson, est plus dur 
que le fruit du papayo. L'homme blanc revint à sa ca- 
bane : il était nu, il portait une longue barbe hérissée; 
ses yeux étaient creux; ses lèvres pâles : il s'assit sur 
une natte pour demander l'hospitalité dans sa propre 
cabane. Comme il était devenu insensé, il se croyait un 
enfant, et prenait Tibcîïma pour sa mère. Tibeïma, qui 
avait retrouvé des richesses avec un autre guerrier, eut 
horreur de celui qu'elle avait aimé. Elle le chassa. La 
chair blanche s'assit sur un las de feuilles et mourut. 
Tibeïma mourut aussi bientôt. Quand le Siminole de- 
mande quelles sont les ruines de celle cabane recouverte 
de grandes herbes, on ne lui répond point. 

N'est-ce pas là, au sein de la vie sauvage, sous les traita 



VJO M-; I.LXi; l'IUMITIF. 

de celle « fille de marbre » de la forèl, la légende du 
luxe séducteur de la femme, de la courlisaiic avide, 
prodigue, impiloyable? Le cliàliinenl de celui (jui s'esl 
servi de l'or et des étoffes bleues, comme d'iiii moyen de 
séduction, ajoute à la leçon. Rien n'y maufjue, pas 
même le mépris de l'Iionnèle femme pour la fille sau- 
vage (pii succombe à l'appàL du luxe élranger. 

M. deTocqueville, dans son livre sur la Démocratie 
en Amérique^ nous parle aussi du luxe employé parles 
blancs comme moyen de séduction. On s'en est servi 
jwur engager les Indiens à quitter leur pays convoi lé par 
la population européenne émigranle, à mesure qu'elle 
serre de plus près les espaces occupés par les tribus. Le 
gouvernement des Etals-Unis envoyait aux tribus une 
ambassade solennelle, les conviant à se réunir avec les 
blancs dans une grande plaine, où tous mangeaient et 
buvaient ensemble. Après avoir représenté aux Indiens 
que des terres plus giboyeuses s'étendaient au delà de 
leurs possessions, on étalait à leurs yeux des armes à feu, 
des vêtements de laine, des barriques d'eau-de-vie, des 
colliers de verre, des bracelets d'étain, des pendants d'o- 
reilles et des miroirs. C'est ainsi que les Américains ont 
acquis à vil prix des provinces entières, que les plus ri- 
ches souverains n'auraient pu payer. 

Ce qui semble non moins curieux, c'est de voir la 
question môme du luxe posée chez les sauvages Améri- 
cains el partageant les esprits. Les uns, — c'est l'école 
du passé, — veulent qu'on résiste aux cnvabisscmenls 

^ Tome II, ch. X. 



LA QUESTION DU LUXE AGITÉE CHEZ LES SAUVAGES. 191 

do ces modes et de ces raffinements nouveaux. Les au- 
tres, — c'est l'école du progrès, — veulent qu'on y 
cède. II y a de vieux guerriers qui ne cessent de crier à 
la dégradation des mœurs antiques : selon eux, les sau- 
vages ne doivent leur décadence qu'à ces innovations et 
ils ne pourront recouvrer leur gloire et leur puissance 
que par un retour aux anciennes coutumes. Le bon vieux 
temps est célébré et regretté par ces Nestors de la forêt. 
Parmi les consommations dispendieuses et les plaisirs 
de luxe qui diminuent ce nécessaire du sauvage réduit à 
si peu de chose, il faut placer aussi le jeu, poussé sou- 
vent jusqu'à la frénésie. Robertson, parlant des sauva- 
ges de l'Amérique nouvellement découverte, dit qu'ils 
jouaient leurs fourrures, leurs ustensiles domestiques , 
leurs vêtements, leurs armes. Lorsque tout était perdu, 
on les voyait souvent, dans l'égarement du désespoir ou 
de l'espérance, risquer d'un seul coup leur liberté per- 
sonnelle, malgré leur passion extrême pour l'indépen- 
dance \ 



VI 



LE MAUVAIS SUPERFLU SOUS LA FORME DES CONSOMMATIONS INTEM- 
PÉRANTES DANS LA VIE SAUVAGE. — LA QUESTION DE SAVOIR S IL 
FAI T PREVLNIR LE MAUVAIS SUPEUFLU PA1{ liES LOIS OU EN LAISSEI; 
L'USAGE LIBRE, AGITEE DANS UN PARLEMENT SAIVAGE. 

L'abus des spiritueux forme le trait principal de ce 
superflu abusif dont nous nous sommes faits les impor- 



• Ilisluiie de l'Amérique, liv. IV. 



192 LE LUXE l'IilMiriF. 

lalcurs. Co n'est pas que les Européens aient fiiit n.iîlre 
ce goût plus (pu; celui dr la parure. [iC besoin di's exci- 
tants est universel, et clierclic partout à se salisluirc. 
Les préparations fermentées sont connuc^s par un grand 
nombre de peuplades sauvages. Celles des tiibus améri- 
caines, qui ignoraient le secret de donner aux liqueurs 
par la fermentation une force enivrante, avaient obtenu le 
même effet jtar d'autres moyens. Les habitants des îles, 
ceux de la Californie et du Nord, avaient l'art de s'eni- 
vrer avec la fumée de tabac, qu'ils faisaient passer avec 
un certain instrument dans leurs narines ; les vapeurs, 
en montant au cerveau, y excitaient tous les mouvements 
et tous les transports de l'ivresse. Dans presque toutes 
les autres parties du Nouveau Monde, les naturels pos- 
sédaient l'art d'extraire une liqueur enivrante du maïs et 
de la racine du manioc, c'est-à-dire des mêmes matières 
végétales d'oij ils tiraient leur pain. 

Il ne reste pas moins vrai que cette fièvre de l'intem- 
pérance habituelle a été allumée par ce « feu liquide » 
qui renferme <à une dose si redoutable la propriété eni- 
vrante. C'est par nous que l'alcoolisme a infeclé les sau- 
vages peut-être moins dégradés que les populations civi- 
lisées qui s'y livrent. On a tracé plus d'une fois un inju- 
rieux parallèle entre le sauvage et certains travailleurs 
abrutis des campagnes et des villes pour donner la pré- 
férence au premier. Voltaire veut qu'on nomme aussi 
sauvages « ces rustres vivant dans des cabanes avec leurs 
enfants et quelques animaux, exposés sans cesse à toute 
l'intempérie des saisons, ne connaissant que la terre qui 
les nourrit, et le marché où ils vont quelquefois vendre 



LE MAUVAIS SUPERFLU CHEZ LES SAUVAGES. 193 

leurs denrées pour y acheter quelques habillemenls 
i^rossiers, parlant un jargon qu'on n'entend pas dans les 
villes ; ayant peu d'idées et par conséquent peu d'ex- 
pressions, etc. » Il met au-dessus d'eux les sauvages 
d'Amérique qui « connaissent l'iionncur, dont jamais 
nos sauvages d'Europe n'ont entendu parler, qui ont 
une patrie, l'aiment, la défendent, font des traités, se 
battent avec courage et parlent souvent avec une énergie 
héroïque'. » 

Un écrivain plus rapproché de nous, appliquant ce que 
l'auteur de VEssai sur les mœurs dit des grossiers pay- 
sans de son temps à certains ouvriers des villes manu- 
facturières, Lemontey, écrit que : « le sauvage qui dis- 
pute sa vie aux éléments, et subsiste des produits de sa 
pèche ou de sa chasse, est un composé de force et de 
ruse, plein de sens et d'imagination. » Et il peint l'ou- 
vrier, « agent d'un travail divisé, participant de la na- 
ture des machines au milieu desquelles il vit, n'en étant 
lui-même qu'un accessoire, et n'ayant, si on le s pare 
d'elles, ni capacités, ni moyens d'existence ». « C'est, dit- 
il au sujet de cet ouvrier, un triste témoignage à se 
rendre que de n'avoir jamais levé qu'une soupape, ou de 
n'avoir jamais fait que la dix-huitième partie d'uneépin- 

glc L'absence de toute idée, l'inexpérience de toute 

combinaison, forment un état voisin de la stupidité \ » 
Je n'examine pas ce qu'il peut y avoir de vrai, ce qu'il y 
a aussi d'exngéré et de taux dans un tel parallèle. Mais 

' Essai sur li-s mœurs, Iiilioilin-lidii. 

* InnutMU'c iiioralo de la division du Iravail, I. I, p. '20'2-'20:>, édil. 
IS'îO, dans l'onvraj^e jiorlanl le lilrc : liiiison cl l'olic. 

I. ir. 



194 LE Li:XK l'UIMlTIF. 

l'ouvrier abruti par l'iviogiiciic ne juslifie-t-il pas ce 
qu'on a écrit en termes trop gi-néraux de l'infériorité de 
certaines populations ouvrières? Ne tombe-l-il pas, s'il 
a reçu les notions du christianisme, de plus ImuL ijue le 
pauvre sauvage? Kt ne s'cxpose-t-il pas à tomber aussi 
bien plus bas, s'il sacrifie jusqu'au pain de sa femme et 
de SCS enfants à ce vice qui altère ses organes, qui tue 
son cœur, qui détruit son intelligence? La misère, la ma- 
ladie, les vices, le crime, en sortent comme d'une source 
inépuisable. 

Il i'aut que le mal soit grave d'ailleurs pour que, chez 
des peuplades qui s'éloignent à peine de l'état sauvage, 
on ait vu s'élever ce qu'il faut aussi nommer ici la 
« question » du mauvais luxe, de l'excès délétère et rui- 
neux des liqueurs enivrantes. Dans des contrées où il 
existe une sorte de gouvernement régulier, s'est posée 
en effet cette question pratique , à savoir s'il ne conve- 
nait pas d'y mettre obstacle. Je fais allusion à ces peu- 
plades des îles de la Société, à ces Etats de Taïli qui ont 
tant fait parler d'eux chez nous vers 1844, lors du fa- 
meux incident relatif à l'Anglais Pritchard. Ces peupla- 
des ne sont qu'à demi sauvages : leur christianisme, 
bien que fort altéré par les habitudes de l'ancien féti- 
chisme, s'élève pourtant au-dessus de cette vieille ido- 
lâtrie d'une manière sensible. On a vu, il y a un peu 
plus d'un demi-siècle, les Taïtiens, entraînés par un 
pieux désir de conversion, offrir des bambous pleins 
V d'huile de coco aux missionnaires anglais pour en ob- 
tenir l'Évangile de saint Luc, traduit en taïtien. Mal- 
heureusement les mauvais instincts furent souvent plus 



LE MAUVAIS SUPERFLU CHEZ LES SAUVAGES. 195 

forts. Le vieux roi Pomaré lui-même, le père de la reine 
qui portait récemment le même nom, avait donné 
l'exemple de ce mélange scandaleux de la religion et de 
l'intempérance. Aussi ivrogne qu'aucun de ses sujets, il 
ne renonça ni à ses croyances ni à son vice. Boire et tra- 
duire les Écritures, telles furent ses deux idées fixes; 
il les conciliait du mieux qu'il pouvait. Chaque matin 
il se rendait dans son petit kiosque, situé sur l'île d& 
Motou-Ta, avec sa bible sous le bras et sa bouteille de 
rhum à la main, et il y demeurait des heures, des jour- 
nées entières. Ces excès détruisirent sa santé ; la raison 
s'en alla d'abord, puis la vie; il s'éteignait vers la fin de 
1821. L'histoire récente des Taïtiens prouve trop ce que 
nous avons dit des difficultés peut-être insurmontables 
qu'opposent les natures sauvages à la vraie civilisation. 
Il paraît certain que les barriques d'eau-de-vie des mis- 
sionnaires ont au moins contre-balancé le succès de leurs 
bibles. Point d'ouvertures du Parlement qui aient eu 
lieu sans des banquets ; les porcs et la volaille en fai- 
saient surtout les frais, et il s'y consommait, sans j)ar- 
1er des carafons remj)lis d'eau de coco, une honnête 
quantité de rhum. Mais ces libations publiques n'étaient 
rien auprès de celles qui n'ont guère cessé de se fair** 
dans le particulier. Ajoutons qu'un luxe plus corrompu 
et plus dispendieux marqua l'avènement d'une jeune 
reine. On vit la cour de Pomaré devenir une école de 
dissolution. Les danses les plus libres, les cérémonies 
les plus luxurieuses, les chants les plus voluptueux s'y 
donnèrent carrière, malgré les remontrances des mis- 
sionnaires. Une hérésie, ayant surtout pour ohjet de ré- 



100 LE !.1!XF> IMUMITIF. 

lahlir la polygamie; sur les exemples de Salomon, nfluna 
d'énerver le frein rcligierux déjà si faible. 

Le mal croissanl, certaines velléiU'S de réforme se 
firent jour d.iiis le Parlejiienl, où les différents di^lricls 
de ces îles envoient leurs députés. L'Assemblée adopta 
une loi pour restreindre l'abus des liqueurs fortes, en 
réiilf^mentant ce commerce. Les scandales des visites 
faites par les femmes à bord des navires étrangers 
furent dénoncés. Les goûts luxueux ne furent pas moins 
clairement signalés par les orateurs. L'un d'entre eux 
déclarait que « les Taïtiens courent volontiers les ma- 
gasins et se laissent tenter par les belles étoffes ou autres 
objets qui excitent leur convoitise, et, faute d'argent, 
prennent souvent à crédit, etc. » 

Mais rien ne devait plus que ces discussions re- 
latives au maintien de la loi sur les boissons soule- 
ver des orages et diviser les esprits partagés entre 
deux systèmes, l'un préventif, l'autre favorable à la 
liberté absolue. Une pétition, adressée en 1851 à l'As- 
semblée taïlienne , avait demandé que la loi qui réglait 
le débit et l'usage des boissons, dont la vente n'appar- 
tenait qu'aux étrangers, fût rapportée et remplacée 
]tar une liberté complète. L'un des orateurs combat- 
tit avec une sorte d'éloquence pleine d'énergie cette 
proposition, se fondant sur ce que les étrangers qui ont 
ou vendent de l'eau-de-vie à volonté, usent des boissons 
avec modération, tandis que les Taïtiens ne manquaient 
jamais d'en abuser. « Un Taïtien qui possède une bou- 
teille d'eau-de-vie, disait-il , la boit jusqu'à la dernière 
goutte. Un étranger, au contraire, n'en boit qu'un petit 



LA QUKSTION DLVA.NT LE l'AIlLEMEiST TAÏTIEN. 197 

verre; et consjmme en un mois ce que nous avalons en 
une heuie. » Un autre orateur, ennemi de toute mesure 
prévintive, invof|u;iit la liberté naturelle de l'homme 
qui lui permet de s'enivrer sans que le législateur ait 
rien à y voir. Si ridicules que puissent paraître de telles 
discussions dans un parlement de sauvages, elles ont un 
sens sérieux, elles posent pour ainsi dire, même dans 
les sociétés naissantes, cette question des abus du luxe 
et du superflu de tout genre, qui depuis les lois somp- 
tuaires de l'antiquité et de temps moins éloignés de 
nous, jusqu'à nos récents débats parlementaires sur les 
cabarets et la répression de l'ivrognerie, ont tant occupé 
les législateurs. 

Nous avons caractérisé ce que nous avons nommé le 
luxe primitif dans les populations qui vécurent aux 
époques préhistoriques ou qui sont aujourd'hui encore 
qualifiées de sauvages. Les observations qui précodent 
auront , si je ne me trompe, établi cette double vérité : 
1° l'existence simultanée chez ces populations du super- 
flu et du nécessaire, l'antériorité même de ce superflu 
sur la plupart des formes qu'un nécessaire quelque peu 
développé peut revêtir; 2° le caractère déjà compliqué, 
souvent bizarre, fréquemment corrompu de presque 
tous les genres de luxe et de superflu. Mettons à part 
quelques échantillons plus purs de l'art de l'ornemen- 
tation, les faits recueillis par les voyageurs et les érudils 
confirment cette thèse, que le luxe en général débute par 
le mal et l'excès, non par une période d'innocence. 



CHAPITRE II 



LE LUXE EN ORIENT 



A l'Exposition universelle de riiiladelpliie, au Pavil- 
lon central, on trouvait personnifiées les différentes par- 
ties du monde. L'Asie était représentée sous les traits 
d'une bayadère indienne. Piichement vêtue, couverte de 
broderies, parée de colliers et de bracelets de perles, elle 
portait à la main une coupe où ruisselaient les breuva- 
ges ambrés de l'extrême Orient. Au-dessous d'elle, sur 
un fond d'or, une tête d'éléphant était encadrée dans 
un motif d'architecture hindoue, entourée d'une guir- 
lande de plumes de paon. Deux monstres chinois soute- 
naient un cliale de cachemire au milieu duquel lesplen- 
dissait une panoplie de lames de sabres, de kandjars, 
de boucliers, etc. En un mot c'est le luxe qui servait à 
caractériser l'Asie, sous des attributs choisis et spéciaux. 
Un tel symbole était un jugement porté sur toute une 
\ieilleet durable civilisation. 

L'Orient, la patrie des vieilles religions, est aussi le 



ORIENT ET OCCIDENT. 199 

berceau du luxe ; il en reste le type le plus extraordi- 
naire et le plus frappant. 

Ce qu'est ce luxe, quels caractères le distinguent, je 
voudrais l'indiquer en quelques mois, avant d'exam ier 
chacun des grands groupes qui représentent, dans le 
passé ou dans le présent, la civilisation orientale. 

I 

LE LUXE DE L'OriIENT COMPARÉ A CELUI DE L'OCCÎDEM. 

Le luxe, étant un des faits constitutifs de la civilisa- 
tion, subit la loi qui détermine les caractères généraux 
de cette civilisation. De même il doit avoir sa loi de dé- 
veloppement comme tous les faits soumis au change- 
ment. Or le climat est une de ces lois dont on découvre 
ici l'importance d'autant plus qu'on s'allachc'avecsoin 
à la démêler. C'est là que nous ciiercherons en grande par- 
tie le seciet des caractères distincts du luxe oriental 
comparé avec celui de l'Occident. On a pu déjà conclure 
de nos observations sur les besoins humains que le luxe 
a dû être plus précoce au Midi et en Orient, plus tardif 
mais plus varié au Nord et à l'Occident, et surtout plus 
soumis à la loi du progrès. 

La précocité du luxe chez les races de l'Orient tient 
d'abord à la facilité avec laquelle elles se procurent les 
objets de première nécessité, comme la nourriture, le vê- 
lement et l'abri. Cette circonstance leur permet de se 
jeter tout d'abord sur le superflu. La nature elle-même 
semble les y inviter : nulle part elle n'est plus splendide 



200 I.K l.IIXH riN OIlIi:.\T. 

et, plus lii\iiri;iiil(î ; iiiillc jciiL \c soli-il n'a j)lii> (l'(''clal, 
I I liiiiiiri'c h'oHi'c (les Ions jiliis cliaiids, l(!s aiiiiiiaiix ne 
jjriiloiil snf l(;iir [)claj^(; laclielc de coulciii'.s plus vives; 
tel oiseau éliueelle de tous les feux et se revêt de toutes 
les nuances de ces pierreries (jui sembleraient avoir été 
formées dans un autre monde que le nôtre trop froid 
et liop terne, semble-t-il, jtour les produire, la lop.ize, 
l'émeraudc, le rubis ! Où mieux que dans de pareils sp»;c- 
tacles dont le jour même n'épuise pas le charme, et qui 
l'ont place à des nuits étoilécs, qu'un ciel illimité semble 
aussi l'aire étinceler de milliers de diamanls, l'iiomme 
puisera-t-il le goût de tout ce qui brille, la passion de 
tout ce (|ui fait le charme et la joie des yeux? 

La constitution des castes, ou du moins des plus gran- 
des inégalités, est favorisée par les mêmes circonstances 
physiques, qui permettent de satisfaire à peu de frais et 
qui énervent les mass. .; obéissantes. Ces inégalités con- 
tribueront à développer ce môme luxe dans les mains 
d'une élite. Elle l'exploitera comme un moyen de jouis- 
sance et comme un instrument de domination et de pres- 
tige sur les populations éblouies par tout ce qui s'adresse 
aux sens. 

Comment s'étonner que chez ces races le luxe précède 
le développement de la plupart des choses nécessaires à 
la vie, et se passe de ce confortable, qui est le fruit de né- 
cessités plus impérieuses et de travaux plus variés ? 

Est-ce là une loi qui se vérifie seulement par l'Asie et 
les nations de l'antique Orient? Non, ce qu'elle a de gé- 
néral n'est pas moins attesté par ces populations du 
Nouveau Monde, qui offrirent un sujet d'expérience 



ORIENT ET OCCIDENT. 'iOl 

inaltcndu à l'observa tioii morale et historique. Le Mexi- 
que et le Pérou en devaient fournir les preuves éclatan- 
tes. Le luxe y était grand comme la misère, et l'utile s'y 
montrait fort en retard sur le superflu. Les Européens 
y trouvèrent les maisons de la haute société remplies 
d'ornements et d'ustensiles d'un travail admirable, des 
chambres tendues de magnifiques tapisseries, des bijoux 
exquis de forme, des robes llottantes richement brodées 
des plumes les plus rares, apportées des parties les plus 
éloignées de l'empire. Ce luxe s'expliquait par les 
mêmes circonstances physiques que nous avons indi- 
quées. Il avait sa source dans la même constitution 
aristocratique de l'État, établie plus facilement par la 
paresse imprévoyante des liabitants, qu'entretenait moins 
encore la chaleur du climat que le peu d'obstacles à sa- 
tisfaire les besoins élémentaires. Aussi quel asservisse- 
ment de ces masses ! comme l'impôt pesait sur elles 
de tout son poids ! comme leur travail était régle- 
menté sévèrement! que de gènes mises au changement 
de résidence, d'interdictions à tout ce({ui aurait pu nio- 
dilier le moindre détail du vêtement sans une permis- 
sion expr(!sse de l'autorité! Choix d'un état, mariage, 
amusements même, tout était soumis à des lois jalouses. 
Le Mexique présentait le même mélange de luxe et de 
misère, de privilèges et d'oppression. Tel était cet état 
que le mécontentement général du peuple devint une 
des causes qui facilitèrent les piogrès de l'invasion espa- 
gnole. 

Parfait, du moins d'une perfection relative, le luxe 
oriental représente le luxe à l'état pur, que des travaux, 



202 lE LUXE EN ORIENT. 

confiés à (les iiinins liabiles, (|iii se, ](;s IransmoUenl d'iino 
génération à l'aiiln!, portent à son dernier état d'achève- 
ment. Ces produits seml)lent nés parfaits d'un seul coup, 
comme si un dieu les avait aj)porlés aux hommes et n'eût 
pas permis à leur faiblesse de toucher à ces types sans les 
faire dégénérer. Tout dans notre luxe sent l'effort. Il est 
œuvre humaine par excellence, souvent donc très-défec- 
tueuse, mais aussi très-perfectible. Le secret de sa va- 
leur comme de ses défauts est dans son mélange avec 
l'industrie, ce fruit du climat occidental. Les diversités 
de ses combinaisons ne se lassent pas. Tantôt elles témoi- 
gnent d'une richesse qui semble inépuisable, tantôt elles 
semblent l'effort d'une pauvreté d'imagination qui, à 
force de vouloir raffiner, se heurte au tourmenté et au 
bizarre. Il n'y a pas moins lieu d'apprécier cette per- 
fectibilité à son juste prix. Associé, pour parler ainsi, à 
la fortune de l'utile, le luxe en suit les progrès indéfi- 
nis, et prend mille formes que l'Orient dédaigne et n'at- 
teint pas. 

Le climat des régions occidentales aide en outre à dé- 
velopper chez les hommes ces facultés actives qui les 
poussent à s'ingénier dans la carrière du luxe comme 
partout ailleurs. 

La dure initiation de l'homme à la civilisation par 
Vépreuve est la condition de tout progrès comme de 
toute vitalité morale. Elle se fait chez les races occiden- 
tales par le fait de ce môme climat qui, multipliant les 
besoins, tient la volonté et l'intelligence en éveil grâce à 
' des efforts incessamment répétés : car, s'ils ne l'étaient 
pas, tout le travail antérieur serait perdu, et l'homme 



ORIENT ET OCCIDENT. 203 

en face de besoins renaissants se trouverait aussi dénué 
qu'auparavant. 

Ainsi l'appel au luxe qui vient des magnificences de 
la nature en Orient procède en Occident de ses rigueurs 
mêmes. 

Des maisons solidement construites et bien closes 
provoquent pour ainsi dire aux douceurs de la vie inté- 
rieure, et se prêtent au dedans comme au dehors à mille 
ornements. Des aliments, aussi variés que les produits 
du sol, sont diversifiés encore par des besoins chan- 
geants, par les raffinements du goût. Les habitudes de 
la vie sociale y contribuent en réunissant les hommes 
pendant de longues heures de nuit dans des repas com- 
muns. Tout fait enfin que l'habitant des climats tempé- 
rés présente ce double caractère de vivre beaucoup chez 
lui et beaucoup avec ses semblables, et il en résulte un 
développement continu et divers du luxe qui s'attache 
aux ustensiles, aux meubles et aux habits. 

La nécessité de renouveler ceux-ci à chaque saison, en 
donnant l'idée du changement, favorise aussi l'empire 
mobile et capricieux de la mole, bien moins connue 
chez ces peuples du haut Orient, qui s'éternisent en quel- 
que sorte dans leurs costumes comme dans leurs mœurs. 
Le luxe des vêtements se manifeste chez ceux-ci par d'ad- 
mirables, maisuniformesmodeles.il consiste aussi pour 
les riches à avoir beaucoup d'habits de rechange : « Sur le 
subject de veslir,le roy de Mexique changeoit quatre fois 
par jour d'accoustrement, jamais ne les réiteroit, em- 
j)loyant sa desserre (dépouille) à ses continuelles libéra- 
lités et récompenses; comme aussi ny pot, ny plat, ny 



204 l.i: I.IM. K.N OI.ILNT. 

usU!iisil(! (I(! sa cuisine cl de sa lalilc, iic lu) esl(jienl 
servis à deiix luis', n On liouve (rt'tr.iiiges exemples du 
mèine genre elie/ h^s autres peuples di; l'Orient. 

11 est égaleuieuL facile de compreudre, d'après cela, 
que la pres(|ue totalité du lu\(; soil indigène en Orient, 
tandis qu'il vit en grande partie d'emprunts dans les ré- 
gions occidentales, cjui ne s'en j)rocnrenl la matière que 
par le commerce. « Ce sérail, a-l-on dit, une belle partie 
de l'histoire du commerce que l'histoire du luxe*.» C'est 
surtout à l'Occident que ce mot s'applique. Aujourd'hui 
l'Occident consomme inliniment plus de soie que cet 
Orient même, qui lui a transmis par le commerce ce 
genre de luxe, comme il emploie aussi plus d'or et 
plus d'argent. 

Chose remarquable : le commerce, en fait de luxe, ni- 
velle les climats ; il fait plus encore, lorsque la richesse 
et l'industrie l'accompagnent : il rompt l'équilibre en 
faveur des races qui en paraissaient le plus déshéritées! 

Toutes ces circonstances expliquent comment l'his- 
toire du luxe privé tient une place plus grande en Occi- 
dent qu'en Orient, quelque importance qu'elle ait dans 
ces dernières régions. On peui dire qu'en Orient on a 
encore plus à décrire le luxe qu'à le raconter, si l'on 
tient du moins aux formes extérieures : car, envisagé 
sous le rapport moral et politique, le luxe y a produit 
des révolutions et eu des effets qui appartiennent à 
l'histoire, où ils jouent un rôle de la plus haute impor- 
tance. 

' .Miin!;iii;iio. Essais, liv. I, ch. xxxv, 
* Esprit (les lois, liv. XX!, ch. vi. 



ORIENT ET OCCIDENT. 205 

Ainsi on trouvera dans V histoire du luxe, explique 
par les circonstances de tout genre qui l'ont fait naître, 
sous la double l'orme de luxe privé et de luxe public chez 
les différents groupes de l'antiquité orientale, des diver- 
sités extrêmement notables, qui se révèlent par les mœurs 
comme par les arts; et celte histoire sera fort dissem- 
blable, par exemple en Egypte, en Assyrie, dans l'Inde, 
dans la Perse, etc. Mais dans le luxe, considéré sous le 
rapport extérieur et matériel, on sera frappé de la per- 
sistance de la plupart de ses éléments constitutifs, qui 
permettent d'établir de perpétuels rapprochements entre 
l'Orient antique et l'Orient moderne, rapprochements 
tels qu'ils nous dispenseront de revenir sur celui-ci dans 
la seconde partie de cet ouvrage. 



II 

PERSISTANCE DES PRINCIPAUX TRAITS DU LUXE ORIENTAL. 

Nous voudrions démontrer par quelques faits saillants 
celle permanence du luxe de l'Orient. — Commençons 
par ce genre de luxe dont s'entoure le souverain pou- 
voir. 

On peut par exemple, sous ce rapport, mettre en re- 
gard des vieux potentats orientaux le dernier sultan qui 
ait réellement régné avant ses éphémères successeurs, 
Abdul-Aziz, dont la mort tragique a naguère ému toute 
l'Europe. 

L'histoire nous montrera qu'un personnel nombreux 
formait un trait du luxe monarchique chez ces antiques 



206 m; j.uxm i;n oitiiiM. 

rois pors.ins, assyriens, iiuliciis, de. I^l-s ailleurs ^^rocs 
MOUS Cil ont ("ail dos récils iiicrvcillciix, (jiic coiiliniiiMil 
les palais, rolrouvés en parlic on dan^ lcni- pl;in <:(';ni'ial. 
Lo sultan Ahdul-Azi/, le dcMiiicr icj)résenlant du grand 
luxe turc, n'avait })as à son service moins do ciru| à '^ix 
mille individus. Ses écuries comptaient neuf cent livnie- 
cinq écuyers, cochers, palefreniers, pour six cent vingt- 
cin([ clievanx d(! Irait et de selle. Ce luxe de chevaux a 
toujours été un des caractères du luxe royal daie- l'an- 
tique Orient. Le même sultan possédait un de ces 
harems qui suffisent pour ab^^orher une notable partie 
des revenus de l'Élal. Il avait douze cents femmes. 
Cela rap[)elle tous les Sardanapale dei l'Orient clas- 
sique. Il avait attachés à sa personne des médecins, 
des j)harmaciens, des prêtres, un astrologue, des mu- 
siciens. Les anciens despotes orientaux avaient aussi 
un personnel de cette espèce. Ces despotes sont des 
constructeurs infatigables, qui mettent leur gloire h 
multiplier les monuments fastueux. Il n'en fut pas au- 
trement d'Abdul-Aziz. Il a fait construire le palais de 
Tcheragan et celui de Beylerbey, les kiosques d'ildiz, 
Ayaz Agha, Zondjirli Rogon, Altouni Zadé, Iléchem- 
Bachi et Ilaidar Pacha. Le palais de Tcheragan avec ses 
dépendances occupe un espace immense, dont le côté 
donnant sur le Bosphore a plus d'un kilomètre de lon- 
gueur. C'est une vraie ville, et la dépense a été de plu- 
sieurs millions de livres. Beylerbey, bien que moins 
important, est un palais splendide et d'un luxe d'ameu- 
blement et d'ornementation inouï. Nous ne disons rien 
des kiosques, des mosquées. Combien voilà de rapports 



PERSISTANCE DU LUXE ORIENTAL. 207 

entre les grands despotes orientaux et ce luxe de fraîche 
date ! Combien ce luxe, qui est d'hier et d'aujourd'hui, 
ressemble à celui qui date de quatre mille ans et plus ! 
Mais qu'il semble vieux lui-même devant ces deux an- 
nées écoulées, plus dévorantes que des siècles ! 

On n'en Unirait pas d'énumérer toutes les simili- 
tudes. Le luxe antique des bayadères et des aimées 
diflérait peu de cette description qu'on rencontre dans 
un livre de voyage récent : « Les fils de perles, les cha- 
pelets de corail ou de grains d'ambre leur plaisent 
beaucoup, ainsi que les groupes de scquins, car la mon- 
naie d'or est à leurs yeux une parure — Les femmes 
égyptiennes semblent écouter avec complaisance le bruis- 
sement des bijoux qu'elles portent à leurs oreilles, à leur 
cou, à leurs bras et à leurs jambes, au-dessus de la che- 
ville. Il faut même croire qu'un tel goût s'est manifesté 
chez elles depuis bien longtemps, puisqu'il y a dans le 
Coran un passage dans lequel est condamné ce genre 
d'ostentation : « Les femmes s'abstiendront, en mar- 
« chant, de faire du bruit avec leurs pieds, pour ne pas 
« attirer l'attention sur les ornements qu'elles doivent 
« cachera » 

Les harnais, l'équipement, les selles de l'antique Orient 
ne sont guère autresque leséclatantsspécimensquenous 
en présente l'Orient moderne, N'esL-ce pas pour ces échan- 
tillons du luxe oriental chez les rois et les satrapes d'il y 
a quarante siècles, que semble avoir été faite cette pein- 
ture dont chaque détail est vivant, et qui s'inspire d'une de 

^ Ch. Llauc, Voyufje dans la Ilanlc-£,(jiji)le. 



208 LK II Xn KN OFUF.NT. 

nos Exi)osilions univ(;rs('llrs : « La rant.'ii^ic liixiiciis ; dt' 
l'ouvrier y a semé les aralicsijiics el les jiict rciii.'S avec 
iiFU! verve effrénée (l'(''(lal . (]e n'est pas nrie sclh;, c'esl 
un joyau d'une; grande dimension, c'(;st un ('crin avec 
des élriers. P»ieii n'(;sL assez jjré-cieux; 1(! velours disj)a- 
raît sous l'or, l'or sous les turquoises, les grenats, les 
rubis et les diamants. Ne croyez pas, d'après cela, à une 
richesse lourde, à une opulence excessive; l'art y vaut 
encore plus (pie la matière; le goût le plus pur, le plus 
lin, le plus inventif, a ciselé, guilloché, filigrane ces or- 
nements infinis, si nets, si opiniâtrement suivis, malgré 
leur complication dédaléenne. Benvcnulo Cellini, Henri 
d'Arfé, Vechle, n'ont pas fait mieux dans leurs merveil- 
leuses orfèvreries. Et quelle admirable entente de la 
couleur! Comme un fil d'argent adoucit à propos l'éclat 
trop fauve de ce galon d'or ! Comme une pierre enchâs- 
sée avec bonheur remplit une plaque de lumière trop 
diffuse ! Les nuances les plus vives et les plus violemment 
opposées se marient sans effort dans un flamboiement 
général'. » Voilà l'Orient d'aujourd'hui, admirablement 
rendu en quelques lignes, qui luttent par la richesse 
éclatante et la finesse des tons avec le pinceau lui- 
même. Oui, c'est l'Orient d'aujourd'hui, mais cetOrient 
contemporain est encore celui qui va s'offrir à nous 
dans le plus lointain passé. 

Rien pourtant, nous le répétons, de moins monotone 
que cette histoire, à mesure qu'on y pénètre davantage 
et qu'on la comprend mieux. Est-ce que TEgyplien et le 

* Voir le recueil d';ii(iflcs sur VOricnt, éliidié diiiis ses jtroduils à nos 
ExposJ lions, par M. Tlioo^iliile Gaulicr. 



PERSISTANCE DU LUXE ORIENTAL. 209 

Persan se ressemblent? Est-ce que l'Indien et le Juif ne 
diffèrent pas profondément? Croyez-vous que l'histoire 
du luxe, avec ses usages religieux et civils, ses formes 
exprimées par les arts, ne reproduira pas ces différences? 
On serait dans une erreur étrange en confondant toutes 
ces diversités dans l'uniformité banale de ce grand mot : 
le luxe oriental. Les découvertes, qui ont renouvelé la 
connaissance de l'Orient presque de fond en comble, pro- 
fitent d'ailleurs à l'étude du luxe public et du luxe 
j)rivé, comme à celle des autres élémcnls de la société : 
nous nous sommes efforcé dans ce qui va suivre de tirei' 
parti de ces savants travaux, les ramenant à l'unité de 
notre point de vue pour en extraire en quelque sorte un 
chapitre important de l'histoire de la civilisation : car 
€'est cette civilisation générale qui entraîne pour ainsi 
liire dans sa marche et qui crée à son image l'ordre de 
faits que nous étudions. 



14 



CHAPITRE III 

LE LUXE PUBLIC ET PRIVÉ EN EGYPTE 

I 

CARACTÈRE RELIGIEUX ET SYMBOLIQUE DU LUXE ÉGYPTIEN. 

Il eût été impossible de tracer, il y a moins de cin- 
quaiile ans, avec un peu d'exactitude, une histoire du 
luxe public et privé de l'ancienne Egypte; car si des ren- 
seignements précieux se rencontrent dans les liisloiicns 
de l'antiquité grecque, les lacunes, les erreurs même y 
abondent aussi. Les progrès de régyptologie ont seuls 
pu établir deux points essentiels. La chronologie a donné 
la connaissance plus précise de la succession des dynas- 
ties, elle a fixé définitivement les âges jusqu'alors con- 
fondus de l'art égyptien. En second lieu, on possède des 
documents exacts sur les habitudes de la vie privée. 
C'est ainsi que justice a été faite pour la vieille Egypte 
d'une prétendue enfance de l'art qui se trouve avoir été 
en réalité une décadence tardive. Erreur accréditée au- 
près des meilleurs esprits qu'elle égarait complètement 



CARACTÈRE RELIGIEUX DU LUXE PUBLIC ÉGYPTIEN. 211 

sur les caractères mêmes de Tart égyptien ^ Bien plus : 
cet art lui-même a manifesté clairement sa véritable in- 
spiration. On en a eu la clet dans le déchiffrement des 
caractères hiéroglyphiques, dans l'explication des écri- 
tures formées par d'autres caractères. Ces découvertes 
ont eu lieu avec une incroyable abondance depuis un 
quart de siècle seulement. Sans les sculptures et les pein- 
tures mises récemment en lumière, qui décorent les 
tombeaux égyptiens, nous serions restés dans le vague 
le plus souvent sur le luxe privé de la vieille Egypte. 

De ces recherches fécondes un fait résulte, quant à 
l'histoire du luxe public et du luxe privé en Egypte : 
l'on ne peut s'en faire une idée, si on ne le rattache à 
sa source religieuse. 11 faut aussi se rendre un compte 
exact de l'état social, politique, économique, d'où ce 
luxe est sorti. 

Les arts décoratifs, les symboles de l'Egypte reposent- 
ils sur un polythéisme ayant une croyance panthéiste 
pour fond et pour base? Bien que des juges sérieux incli- 
nent vers cette solution", elle est contredite par les an- 
ciennes opinions les plus généralement établies, et par 
les textes nouveaux qui permettent d'afiirmer que la 
grande idée religieuse de l'Egypte consiste dans l'exis- 



* En veut-on la preuve? Qu'on voie, par exemple, comment l'art égyp- 
tien est apprécié par un grand juge pourtant, Winkelniann. 11 prend, lui 
aussi, pour un art primitif un art de décadence, et pour l'équivalent de 
l'art égyptien ce qui n'en est qu'une des formes. 

- M. Mariette, dont le nom reviendra souvent dans cette étude avec de 
justes éloges, M. Ernest Dosjardins, semblent pencher pour cette opinion. 
M. Ernest Renan, dans une fort belle élude publiée, il y a environ douze 
ans, sur les anliquiléi égyptiennes, déclarait rester au moins indécis. 



'212 i.i; 1 rxr; i;n vmwjk. 

IciK t' diiii llicii Mil cl coiisciriil. ilc llicii est Ircs-iinli'' 
li 1,1 iijiliii'c ^,111^ (loiilc. iii;iis il cil !'( ^Ic distiiict, il c^t 
r()|-^^;iiiis;il('iii' (In iiioinli' iiiiih-i'icl, le l\|)<' du luoinh! 
moiiil, le jiii^' des Jiclioiis liiim;iiiies. (j'ol siii- ce nioiio- 
lli(''isni(^ rjiie. s'est, gi-ellV' siiccessivcmciiL iiii liolyllicisine 
|)()])Mlaii"e, qui souvciil a fini par passer aux yeux de la 
loule el des élraii;^ers pour l't'tpiivaleiit de la religion 
égyplieiHic. C'est dans celte conceplinn e\|)rini('c par des 
textes, réalisée par ceilaiiis emblèmes, (pjt; J'Ialon, el 
d';i II Ires pli ilosoplies grecs avant lui, ont puisé en partie 
leur ihéodicée. Des textes de Plularque, dans son lrait(' 
sur Isis et Osiris, concluent dans le même sens. Mais on 
n'a que faire d'invoquer ces autorités anciennes, nous 
possédons la plus merveilleuse des O'uvres arrachées à 
l'oubli, le recueil le plus complet des doctrines religieu- 
ses et morales de la vieille Egypte, le Rituel funéraire. 
Ni le texte lui-môme ni le commentaire, accessible 
aux profanes, qu'en a fait un de nos plusémincnts égyp- 
tologues, M. de Rougé, ne laissent subsister le moindre 
doute : cet être divin est un grand j«sfîc/e?', un être doué 
d'attributs moraux. Il n'est pas moins élevé au-dessus de 
la foule des dieux secondaires que de l'humanité. Voilà le 
fond métaphysique de la religion égy[)tienne, que le luxe 
décoratif va tout à l'heure nous traduire. Au-dessous se 
place d'abord un symbolisme qui se personnifie surtout 
dans le soleil (car nulle part l'esprit humain n'a pu s'en 
tenir h. un Dieu abstrait). Vient ensuite un symbolisme 
bien inférieur, qui aboutit à la déification des ani- 
maux et des différentes formes de la vie, même les plus 
infimes. C'est de cette multiplicité de dieux faciles à 



CARACTERE RELIGIEUX DU LUXE PUDLIC EGYPTIEN. '21" 

toiirner en ridicule, depuis le bœuf Apis jusqu'au croco- 
dile, que s'est moqué Juvénal dans des vers célèbres. Le 
môme développement de superstitions dégradantes, ex- 
ploitées surtout dans des temps de décadence par des 
prêtres charlatans, a prêté le flanc aux attaques des Pères 
de l'Église et des apologistes chrétiens. 

Aux époques primilives de l'Egjpte, qui sont à tous les 
points de vue les belles époques, l'idée divine se révèle 
avec une grandeur tout autre. Les noms qui la désignent, 
bien que divers comme ses attributs, n'en représenteiil 
pas moins l'unité essentielle, comme on le voit par un 
auteur alexandrin, Jamblique, dans son traité des JZ/Z-s- 
tères des Egyptiens. « Le Dieu égyptien, écrit-il, quand 
il est considéré comme cette force cachée qui amène les 
choses à la lumière, s'appelle Ilammon ; quand il est 
l'esprit intelligent qui résume toutes les intelligences, 
il est Emelh(Imhotep des textes hiéroglyphiques); quand 
il est celui qui accomplit toute chose avec art et vérité, 
il s'appelle Phtah ; enfin, quand il est le dieu bon et 
bienfaisant, on le nomme Osiris. » 

« Des témoignages bien antérieurs à Jamblique, 
écrit M. AUred Maury, prouveni que la croyance à 
l'unité divine était l'essence de la théogonie égyptienne 
dès l'ancien empire et les premiers temps du nouveau. 
Une stèle du musée de Berlin, de la dix-neuvièine dy- 
nastie, nomme Ammoii le dieu « seul vivant en sub- 
stance »; une autre stèle de la première époque, le (pia- 
lifie de « seule substance éternelle », de « seul généra- 
teur dans le ciel et la terre, qui ne soit pas engendré », 
idée qui reparaît pour toutes les divinités qui, sous des 



214 lE I.IJXE EN EGYPTE. 

noms (livors, roprndiiisciil les Ir.iils |)rincij)aiix de la di- 
vinité suprême. » 

Ce dogme emjirciiil loiilc, la civilisation, loub s les 
coutumes, tons les aiis de l'Egypte. Il iii^jjii'e s(.'s plus 
pompeux monuments, se grave sur la pierre en cent 
manières. Vous y retrouverez le jVo//, l'Océan primordial, 
dans les jjrofondeurs infinies duquel flotlaient confondus 
les germes des choses, le Dieu qui, de toute (Hernilé, 
s'engendra et s'enfanta Iiii-mêm(! au soin de cette mer 
liquide sans l'orme encore et sans usage, ce Dicv être 
unifjue, parfait, doué cVune science et d'une intelligence 
ceitaines, incompréhensiMe à ce point qu'on ne peut 
dire en quoi il est incompréhensible : le « un, unique, 
celui qui existe par essence, le seul générateur dans le 
ciel et sur la terre qui ne soit pas engendré; le père des 
pères, la mère des mères \ » 

Laissons, pour mieux marquer ce point de départ dos 
symboles du luxe religieux, la parole à M. Maspero, 
maître en ces matières : « Toujours éiial , toujours 
immuable dans son immuable perfection, toujours pré- 
sent au passé comme à l'avenir, il remplit l'univers 
sans qu'image au monde puisse donner même une 
faible idée de son immensité : on le sent partout, on 
ne le saisit nulle part. Unique en essence, il n'est pas 
unique en personne. Il est père par cela seul qu'il est, et 
la puissance de sa nature est telle qu'il engendre éter- 
nellement sans jamais s'affaiblir ou s'épuiser; il n'a pas 
besoin de sortir de lui-même pour devenir fécond; il 

* Voir ici M. de lloiigc, Études sur le rituel funéraire. 



CARACTÈRE RELIGIEUX DU LUXE PUBLIC ÉGYPTIEN. 215 

trouve en son propre sein la matière de son enfantement 
perpétuel. Seul, par la plénitude de son être, il conçoit 
son fruit, et comme en lui la conception ne saurait être 
distinguée de l'enfantement, de toute éternité il produit 
en lui-même un autre lui-même. » Ici se développe la 
pensée de la Trinité égyptienne qui reste encore dans les 
hauteurs de la métaphysique. Elle aboutit pourtant à 
ces réalisations matérielles auxquelles le luxe décoratif 
des temples et des tombeaux emprunte des représenta- 
tions symboliques. 

Mais c'est par le développement de ce Dieu, qui va 
prendre des expressions multiples, que le luxe reli- 
gieux doit recevoir lui-même tant de formes variées. Le 
Dieu triple et un a tous les attributs de Dieu, l'im- 
mensité, l'éternité, l'indépendance, la volonté toute- 
puissante, la bonté sans limites. Il développe éternelle- 
ment ces qualités souveraines, ou plutôt, selon une ex- 
pression chère aux écoles religieuses de l'ancienne 
Egypte, « il crée ses propres membres qui sont les dieux, 
et s'associent à son action bienfaisante. » Chacun de ces 
dieux secondaires, considéré comme identique au Dieu 
un, peut former un type nouveau d*où émanent à leur 
tour et par le môme procédé d'autres types inférieurs. 
De trinilé en trinité, de personnification en personni- 
fication, on en arrive bientôt à ce nombre vraiment in- 
croyable de divinités aux formes parfois grotesques et 
souvent monstrueuses, qui descendent par degrés presque 
insensibles de l'ordre le jdus élevé aux derniers étages de 
la nature. « Néanmoins les noms variés, les formes in- 
nombrables que le vulgaire est tenté d'attribuer à autant 



'21(5 LL LUXE EN EGYPTE. 

trèlns distincts et in(ié|)(in(l;nils, n'élaiont pour l'adorn- 
leur éclaiiv que desnoms d des lornies d'un même èlre'. » 

Nous avons maintenant le secret des grandes conslruc- 
lioiis l.isliiciises, (l('j)iiis lc> |)\iiiiiii(l(;s juMjiraiix séj>ul- 
Inres inoiiiiiiiciilales des rois et des grands, jusqu'aux 
vastes édilices, temples et sanctuaires, ayant une desti- 
nation divine. De même c'est cette espèce de dégradation 
successive de l'idée divine, si sublime au point de déj)art, 
(|ui nous rend compte de ces monuments élevés à des 
animaux sacrés, comme le serapeum. 

Ajoutez comme explication de ce grand luxe religieux 
une conception de la vie future exprimi-c avec une net- 
teté, une éneigie, et aussi une singularité, qu'on ne 
rencontre nulle part ailleurs. 

Ici les Egyptiens paraissent en réalité des voyants. Ce 
que d'autres rêvent vaguement ils le })erçoivent d'une 
manière distincte. Ne vous étonnez donc pas qu'ils le 
dessinent, qu'ils le gravent, qu'ils le peignent ^ 

Ces hommes-là ont vu le paradis et le purgatoire, 
nous sommes vraiment tentés de croire qu'ils en ar- 
rivent. Les scènes dans lesquelles nous avons, sur la 
pierre des cathédrales, représenté le diable et l'enfer, 
n'ont pas cette effrayante réalité. Le grotesque semble 
souvent chez nous protester contre le sérieux de la 
croyance, et même pour nos crédules ancêtres il y a 
des laideurs qui n'ont de prétexte dans aucun dogme. 

• G. Maspero, professeur de langue et d'archéologie égyptiennes au 
Collège de France, Histoire ancienne des pays d'Orient. 

* Nous reviendrons sur certains côtés du faste funéraire, et sur Tidce de 
la mort dont le luxe s'inspire chez les Égyptiens, dans un chapitre spécial 
consacré au Luxe funéraire des Anciens. 



CARACTÈRE RELIGIEUX DU LUXE PUBLIC ÉGYPTIEX. 217 

Les scènes paradisiaques et infernales des hypogées 
égyptiennes ressemblent bien plus à la traduction pré- 
cise de dogmes arrêtés. « La fin est arrivée, riiomme 
est mort à la terre. Aussitôt l'esprit se retire dans 
l'âme, le sang se coagule, les veines et les artères se 
vident, le corps laissé à lui-même se résoudrait promp- 
lement en molécules informes, si les procédés de l'em- 
baumement ne lui prêtaient un semblant d'éternité. L'in- 
telligence délivrée reprend son enveloppe lumineuse et 
devient démon (Khou). L'âme abandonnée de l'intelli- 
gence qui la guidait, allégée en même temps du corps 
qui l'aggravait, comparaît seule devant le tribunal où 
OsirisKhen-Ainent siège entouré des quarante-deux mem- 
bres du jury infernal. Sa conscience, ou comme disaient 
les Egyptiens, son cœur parle contre elle^; le témoignage 
de sa vie l'accable ou l'absout; ses actions sont pesées 
dans la balance infaillible de vérité et de justice, et, 
selon qu'elles sont trouvées lourdes ou légères, le jurv 
infernal porte un jugement que l'inlelligence est chargée 
d'exécuter. Elle rentre dans l'âme impie, non plus nue 
et sans forée, mais armée du feu divin, lui rappelle ses 
conseils méprisés, ses prières tournées en dérision, la 
flagelle du fouet de ses péchés et la livre aux tempêtes 
-'t aux tourbillons des éléments conjurés. Toujours bal- 
lottée entre ciel et terre, sans jamais échapper aux malé- 
lictions qui la lient, la damnée cherche un corps humain 



* On trouve au cliiipiho xxx du Todlcnhiich : « cœur, cœur qui me 
vient de ma mère, cœur de quaud j'élais sur la terre, ne te dresse pas 
coiunie léuioin; ne lullc pas coalrc moi, ne me cliarj^e point devarl le 
Dieu grand » 



218 i.K i.rxE i:n kgypte. 

pour s'y loger, et, dès qu'elle l'a trouvé, elle le torture, 
l'accahlc de maladies, le précipite au meurtre et à la 
folie. Lorsque après des siècles elle touciie enfin au 
terme de ses souffrances, c'est pour subir la seconde 
mort et retomber dans le néant. Mais l'âme juste, après 
avoir passé son jugement, n'est pas admise à contempler 
les vérités suprêmes; avant de parvenir à la gloire, elle 
doit avoir traversé plus d'une cprcuve. Elle s'élance a 
travers les espaces inconnus que la mort vient d'ouvrir à 
son vol, guidée par l'intelligence et soutenue par l'espoir 
certain d'une prochaine félicité. Sa science s'est accrue, 
ses pouvoirs se sont agrandis, elle est libre de prendre 
toutes les formes qu'il lui plaît de revêtir. En vain le 
mal se dresse contre elle sous mille figures hideuses et 
tente de l'arrêter par ses menaces et ses épouvantements. 
Identifiée avec Osiris et, partant, victorieuse comme lui, 
elle parcourt les demeures célestes et accomplit dans les 
Champs d'Aalon les cérémonies du labourage mystique. 
La fin de ces épreuves approche, les ombres se dissipent 
peu à peu, le jour de la bienheureuse éternité se lève et 
la pénètre de ses clartés; elle se mêle à la troupe des 
dieux et marche avec eux dans l'adoration de l'Elre 
parfait. Il y a deux chœurs de dieux, les uns errants, les 
autres fixes; celui-ci est le dernier degré de l'initiation 
glorieuse de l'ame. A ce point, l'âme devient toute intel- 
ligence : elle voit Dieu face à face et s'abîme avec lui*. » 
Tel est le fond ou plutôt le sujet même du luxe déco- 
ratif des temples, tombeaux, chapelles sépulcrales. 

* G. Maspero, loc. cit. 



CARACTERE RELIGIEUX DU LUXE PUBLIC EGYPTIEN. 21!l 

Par exemple, ces figures, comme Vépervier d'or, le 
lotos, la grue, Vhirondelle, sont l'image de l'intelligence 
survivante et qui se plaît à revêtir ces formes. 

De même dans les vignettes des papyrus funéraires, le 
mauvais principe est figuré par le crocodile, la tortue 
et diverses espèces de serpents. 

Il en est ainsi des représentations sculptées et peintes 
du plerome (paradis), et du kcr-neter (purgatoire), si 
nombreuses, si bien conservées, si variées. 

Voilà pour ce qui concerne la source religieuse des 
décorations et des monuments. 

Cherchons maintenant une autre explication du luxe 
égyptien dans l'étal politique et social. 

Et d'abord, est-il né du régime des castes? Est-ce 
par ce régimequ'il faut caractériser l'Egypte? On l'adità 
tort, tantôt pour s'élever contre cette constitution oppres- 
sive, tantôt pour lui fiiire honneur avec Bossuet de cette 
« pcrlection dans les arts » qui n'a jamais été le résultat 
des organisations immobiles. Elles excluent toute libre 
inspiration, et ne laissent place qu'à une certaine habileté 
traditionnelle de la main-d'œuvre. Ce régime, qui dis- 
lingue en effet d'une façon si forte et si durable cer- 
taines populations du haut Orient, comme l'Inde, n'a 
pas toujours et n'a jamais complètement régné en Egypte. 
On doit maintenir pourtant le fait de la transmission 
habituelle de père en fils des professions et des métiers. 
Dans ces limites, une telle organisation, jointe à l'in- 
fluence sacerdotale, dut contribuer à l'uniformité de 
certains types que présentent sans cesse, durant de lon- 
gues péi'iodes, les arts décoratifs. Les corporations in- 



'.'.() i.l; i.rxi; i;n i;(;yi ri;. 

(Iil'^l ricllcs, sous l;i iii;iiii di- pii'l its, vinhuil en ce ijin 
loiicliail le. coriis, Ic^ IoiuIxmux, les |ciii[)l(s, c'csl-à-dii'c^ 
h peu pi'ôs loiil, le lu\c jiulilic, sont (Ifs iiislihilions ('Min- 
iiemment égyplieniios. On doit doue l'iiir»; l;i |i;irL ;'i l'idiV 
do la caslc, mais sans la cuiisidiTcr coiuuiu exclusive. 

Il n'est j)as plus exact de dcfinij- le guuvernement de 
l'Égyple comme une pure tliéocralie. Le sacerdoce y fut 
très-puissant, dominant même à une époque primitive. 
Mais tous les textes, tous les emblèmes montrent que l;i 
base de l'organisation politi(iue de l'ancienne Égy[ite l'ut 
la monarchie, une monarchie sacerdotale. 11 y a loin de 
là à la tutelle constamment exercée par les prêtre- 
(|u'on a supposée. Le sacerdoce peut l'avoir emporté plu - 
tard, les transformations du luxe décoratif funéraire en 
portent môme la marque manifeste : c'est ce qu'on a 
appelé le moijcn et le nouvel empire, mais, môme alors, 
il est loin de dominer seul. 11 est Jiotoire, par exemi)le, 
que les plus magnifiques tombeaux sont, avec ceux des 
monarques, ceux des hauts fonctionnaires publics, scri- 
bes et gouverneurs. L'Egypte, avec son organisation en 
nomes, son administration développée, sa paperasserie 
effrayante, est un véritable pays de préfets. Avoir été un 
grand préfet est le comble des éloges inscrits sur les 
tombeaux. Après cela, vient celui d'avoir été un grand 
propriétaire foncier, un excellent fermier. Il y a des 
figures en ce genre qui sont incomparables, figures de 
bonnes gens, vrais patriarches à la physionomie honnête 
et tranquille, au milieu de leurs instruments agricoles 
et de leurs serviteurs qui travaillent avec eux. 

Tenons donc pour avéré ce fait, dont les conséquen- 



I 



CARACTERE POLITIQUE DU LUXE PUDLIC EGYPTIEN. 221 

;es, quant au grand luxe public, sont incalculables : de- 
)uis une époque très-éloignée, laquelle (selon Manéthon, 
îonfirmé par la plupart des égyptologues, notamment 
)ar M. Mariette, ne serait p;is dislante de moins de cinq 
nille ans), l'Egypte était constituée en une monarchie 
héocratique telle qu'on la retrouve deux mille cinq cents 
qn^ès. On voit la monarchie, dès le temps des six pre- 
nières dynasties, disposer des plus hautes fonctions sa- 
cerdotales, souvent remplies de droit par les princes de 
a famille royale. Quant aux monarques eux-mêmes, ils 
ont plus que pontifes, ils sont dieux! Ils prennent, tout 
lu moins à partir de la quatrième dynastie, sous Clie- 
)hrem, le titre de fils de Ha, le dieu-soleil. De là les 
;mblèmes décoratifs qui accompagnent les statues de 
:ertains monarques. 

A l'Exposition de i8G7, la statue de ce même Che- 
ihrem montrait derrière la tète l'épcrvier, symbole 
lu soleil, étendant sur le prince ses ailes ouvertes en 
iigne de protection. Le monarque n'attendait pas la 
nort pour recevoir une apothéose, qui s'achevait et se 
)erpétuait en l'autre vie. Tous les pharaons trépassés 
levenaient autant de dieux ayant un culte spécial dont 
e pharaon vivant devenait comme le })ontife. 

De là tout un panthéon de rois divinisés. 

De là des temples non moins nombreux que magnifi- 
[ues, tout remplis d'inscriptions commémorativcs, qui 
;ont autant de titres justificatifs de la divinité de ces 
)rinces. 

Les pyramides elles-mêmes ne fiu'ent pas sculeni(>nt 
les tombeaux : elles furent des temples à la lettre. Un 



222 LE LUXE EN EGYPTE. 

sacerdoce y éUiil allaclit! du vivant iiicnie du monarque, 
(jiii dès lors y devc-nail l'ohjel d'un culte. 

Les nionunieuls du grand liix(; jxiijjicse n'j);irlissent 
pour l'ancienne Egypte (<pii liiiil,à vrai dire, aux Ptolé- 
mécs), entre la péii(jde incnipliite, où Meinphis est la 
capitale, et la période tliéijaine. La [)reuiière se termine 
avec la onzième dynastie. Elle est incomparable pour 
l'art et produit les monuments les plus fameux du faste 
public. La seconde dans laquelle se distinguent plusieurs 
('poques, outre les monuments de luxe religieux, pro- 
duit aussi un grand luxe civil officiel. Elle aboutit avec 
la dix-neuvième dynastie à l'âge pompeux des Sésostris. 
Chacune de ces longues périodes présente un intérêt 
spécial et veut être rapidement caractérisée. 

II 

MONUME>'TS ET ARTS DÉCORATIKS DE L'A>C1EN EMPIRE. 

C'est à la période memphitc que remonte l'origine des 
plus étonnants monuments du faste égyptien. Le fonda- 
teur d'une des principalespyramides, Cliephrem, le suc- 
cesseur de Clieops, est le troisième roi de la quatrième 
dynastie. Ce faste diffère sensiblement du luxe décoratif 
qu'on trouve au temps des rois de Thèbes dans les con- 
structions postérieures de trois mille ans. 

Rien n'est donné à l'ostentation dans l'intérieur de 
la grande pyramide, œuvre à la fois d'une pensée reli- 
gieuse qui défie le temps, et d'un orgueil monarchique 
qui se joue de tous les obstacles. 



PYRAMIDES. 223 

L'absence de machines suffisantes, la nécessité de 
traîner et de faire monter à la hauteur nécessaire les 
blocs de pierre par la force des bras, qui n'étaient 
guère aidés que par des câbles et des rouleaux, ont 
exigé un emploi, ou plutôt un abus prodigieux de forces 
humaines. Il a fallu des populations innombrables et 
d'épouvantables corvées pour élever au faste ce monu- 
ment impérissable et merveilleux, dont l'habileté d'exé- 
cution ne commande pas moins l'étonnement que la 
masse elle-même. 

Les hommes de l'art admirent comment les chambres 
intérieures peuvent porter sans fléchir le fardeau d'un 
poids si énorme depuis tant de siècles. 

Au reste, l'importance de tels colosses a pu être déter- 
minée par le calcul avec une précision qui met la réalité 
au-dessus de ce que l'imagination pourrait se figurer. 
C'est sur plus de deux cents couches d'énormes blocs que 
la grande pyramide de Chéops repose. La hauteur, in- 
tacte, était de cent cinquante-deux mètres : la base, en 
longueur, en avait deux cent trente-cinq. Les pierres 
dont cette masse est formée équivalent à vingt-cinq mil- 
lions de mètres cubes, et pourraient fournir les maté- 
riaux d'un mur haut de six pieds et long de mille lieues. 
Il serait superflu d'insister sur ce côté gigantesque du 
faste égyptien. On n'a plus à le décrire : il suffit de le 
rappeler. 

Ce qu'ont coûté ces colosses de pierre, devenus si 
intéressants au point de vue historique, à peine le pou- 
vons-nous conjecturer par les indications qui nous ont 
été léguées : car il faudrait tenir un compte exact de 



224 II': ].V\K EN KliYI'TE. 

1,1 (l(''j)i'('(i;ili()ii iiioïK'l.iiic. \/A |)liis gr;iii(le ityramidc 
|iorl(! une, iiisciiiilioii iii(li(jii;iiil les dépensas en légumes 
et en raves coiisonHiKî.s |);ir les riuvriers; elles se sont 
('levées à j)liis de nulle si\ ceiih l.ilenls, ce qui (;iil Imil 
iiiillioiis huit eeiiL nulle iViincs. De conihien laul-il 
■uigmenler ce ehiflre |)onr aiiiver à nne évaluation qui 
iloniK! nne nnlion approximative de la valeur acluellc 
de Fai-genl et de (^elle dépense de. forces? Comment 
s'étonner qu'une imiiKînsc impopnlaialé ait pesé sur 
les princes qui lundèrent ces monuments en y em- 
ployant les bras, non-seulement des captifs, mais des in- 
digènes? Ils craignirent pour hiurs cadavres les haines 
(|u'ils avaient hravées de leur vivant, i.a population me- 
naçiit de les arracher de leurs tombeaux et de les déchi- 
rer ignominieusement. VoiKà pourquoi ils ordonnèrent 
en mourant à h^urs serviteurs de les ensevelir clandesti- 
nement et dans un lieu inconnu*. 

Bossuet, toujours éloquent, sinon toujours exact, en 
parlant de l'ancienne Egypte a exprimé cette idée dans 
une phrase justement célèbre : « Quelque effort que fas- 
sent les hommes, leur néant paraît partout. Ces pyra- 
mides étaient des tombeaux, encore les rois qui les ont 
bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils 
n'ont pas joui de leur sépulcre. » 

A la même période se rapporte ce monument qu'on 
ne saurait séparer des premières grandes pyramides, ce 
sphinx colossal, de trente mètres de long et de vingt-cinq 
de hauteur qu'on voit au pied de ces gigantesques monu- 

1 Diod., liv. I, cxix. 



LUXE PUBLIC : L'ANCIEN EMPIRE. 225 

ments. Il personnifie la plus ancienne divinité de l'E- 
gyple. On dirait un rêve éternel fixé sous la forme im- 
muable du rocher dont il ne se distingue pas : attentif, il 
écoute, il regarde : majestueuse figure qui respire une 
sorte de douceur méditative et sereine. 

Ne nous diront-elles rien d'autre sur le luxe égyptien, 
ces trois pyramides principales, qu'escorte une multi- 
tude d'autres pyramides isolées ou assemblées en grou- 
pes inégaux dans les environs? Ne nous apprendront- 
elles rien de plus particulier, ces splendides nécropoles 
de Khouwou (Chéops), de Kliawrâ (Cliephrem), de Men- 
kerà (Mykerinos ou Mycérinus)? En y pénétrant, nous 
verrons que l'ornementation de l'intérieur et les inscrip- 
tions qui s'y joignent initient mieux que tous les histo- 
riens à cette Egypte de l'ancien empire. Rois et peu- 
ples, prêtres et soldats, officiers du palais et simples ar- 
tisans, vous nous êtes rendus avec vos mœurs, vos cou- 
tumes, votre histoire! C'est Valmanach royal de la cour 
de Khouwou que ressuscite le luxe décoratif. 

Vous y rencontrerez même des faits instructifs sur le 
luxe privé. Ainsi, le fondateur de cette dynastie, Snew- 
rou, non-seulement fit la guerre aux tribus nomades (on 
le représente écrasant un guerrier barbare), mais il fit 
exploiter les mines de cuivre et de turquoises du Siiiaï. 
Le sarcophage de Menkerâ était lui-même un des plus 
beaux spécimens du luxe funéraire de ces temps reculés. 
11 a été englouti sur la côte du Portugal avec le navire 
([ui le transportait en Angleterre; nous n'avons plus 
aujourd'hui que le couvercle du cercueil en bois de sy- 
comore dans lequel reposait la momie du l'haraon. 

I. \b 



226 LR LUXi: EN EGYPTE. 

Une bicnaulre riclicsso, Icinoi'^naycd'ijii élal inlcllcc- 
tuel fort avancé, et qui nous est révélée aussi par un 
des lonibeaux de Giseli, c'est l'existence de belles et 
grandes bibliothèques. Un haut fonctionnaire des pre- 
miers temps de la sixième dynastie prend le titre de 
Gouverneur de la maison des livres. Qui peut dire ce 
que serait pour l'histoire un tel dépôt si on avait pu le 
conserver? Assez de Iragments importants de la littéra- 
ture (pii subsistent, assez de titres d'ouvrages connus 
permettent de s'en former une idée. On a pu découvrir 
les fragments d'un recueil philosophique qui renferme 
des principes de morale. Ils sont contenus surtout dans 
les quinze dernières pages connues sous le nom d'ins- 
tructions de Ptahfiotep, fils d'un roi de la cinquième 
dynastie. 

Le bon Ptahhotep est quant au luxe un moraliste in- 
dulgent. S'il ne veut pas qu'on l'exagère, il lui fait sa 
part. 

Ainsi il demande que le mari ait égard aux goûts 
de parure de sa femme. « Si tu es sage, munis bien 
ta maison; aime ta femme sans querelles, nourris- 
la, pare-la, cest le luxe de ses membres. Parfume-la, 
réjouis-la le temps que tu vis : c'est un bien qui doit être 
digne de son possesseur. Ne sois pas brutal ! » La dou- 
ceur envers les subalternes lui paraît nécessaire au salut, 
car ce sage, religieux comme tout bon Egyptien, ensei- 
gne le chemin de l'éternité bienheureuse; avec non 
moins de soin qu'il recommande la science, il fait l'éloge 
de la douceur. 

11 est regrettable que nous n'ayons pas un plus grand 



LUXE PUBLIC : L'ANCIEN EMI'IUE. 227 

nombre de débris de l'arcliitecture des temples el des 
palais de cette première période. Nous savons que ces 
monuments étaient vastes, magnifiques. On a pourtant 
connaissance d'une époque primitive, où un culte au- 
stère admettait peu d'ornements. Des fouilles récentes, 
pratiquées à une trentaine de mètres sud-est du sphinx, 
ont mis à jour un temple d'une époque très-ancienne. 
Il est sans ornement, sans sculpture, et confirme ce 
passage du traité « de la déesse de Syrie » attribué faus- 
sement à Lucien : « Autrefois, chez les Egyptiens, il y 
avait aussi des temples sans images sculptées. » 

Combien dura cette période où le luxe décoratif s'ef- 
face presque entièrement derrière l'architecture? Nous 
l'ignorons. 

Mais ce que nous montrent de ce luxe intérieur les 
tombeaux, surtout de Saqqarah, dépasse pour l'art tout 
ce que l'Egypte devait j)roduire aux époques ultérieures. 

Si cet art qui doit fleurir plus tard acquiert certaines 
qualités, il n'a plus cette liberté, il n'a plus cette réalité 
heureusement expressive, qui est la vraie originalité du 
génie égyptien. Les arts ont, à l'époque de Vancieii em- 
pire, sous la quatrième dynastie par exemple, une pré- 
cision, une indépendance d'allure qui devait leur être 
singulièment lavorable. 

On s'était imaginé qu'en raison même de leur 
antiquité les œuvres de la statuaire avaient eu quel- 
que chose de gauche, de gêné, d'immobile, tandis 
qu'en réalité elles joignent un art savant à la vérité et à 
la vie. Qui ne sait aujourd'hui que c'est à cet art relati- 
vement primitil' que se rapportent le scribe assis du 



228 m: m: xi: i;.n i:r;Yi'TF:. 

Louvre, le sclieik cm bois de (rdic de Saqijarali, ({uc 
l'on admirait à l'Exposition de 1S07, la statue de Clie- 
plirem, placée au musée de Boiihuj, et les tètes de Mey- 
doun, récemment reproduites. Le scribe a un charme, un 
fini d'exécution qui étonne, une expression vivante : c'est 
un vrai slénographe en action. 11 faut (aire effort pour 
croire qu'une telle œuvre appartient à un art primitif, 
qu'elle est de deux mille ans peut-être plus ancienne (pie 
ces géants de basalte, ces personnages fantastiques, 
monstrueux et pétrifiés, que l'on voit à quelques j)as 
plus loin. La statue du scheik de village, déposée au 
musée de Boubuj, n'est pas moins curieuse sous ce rap- 
port. C'est la statue non d'un scheik, malgré le sobri- 
quet, mais de IMilali-Sé, gendre du roi. La statue de sa 
femme a été trouvée près de lui. L'expression de conten- 
tement naïf répandue sur ces deux figures souriantes 
serait à elle seule un indice qu'avant sa période de 
royauté despotique et somptueuse, l'Egypte a eu une 
époque de patriarcale liberté. 

Nous voici conduit à signaler une autre différence 
capitale entre le luxe décoratif de {'ancien empire^ selon 
la désignation de M. Mariette, comparé à celui qui se 
développe sous le moyen et le nouvel empire de la pé- 
riode thébaine. Cette différence tient à la nature même 
du sujet non moins qu'au caractère de Tornementation. 

Dans les mastaba (tombes) de Saqqarah,ce qui domine, 

c'est la vie dans toutes ses variétés. On la trouve presque 

toujours représentée dans des scènes aussi agréables que 

' diversifiées. Telles sont ces chasses et ces pêches, cesjoutes 

sur l'eau auquelles assiste le personnage mort. C'est de 



ARTS DÉCORATIFS SOUS L'ANCIEN EMPIRE. 229 

même au passage de l'homme sur la terre que se rap- 
portent ces travaux agricoles, ces chants et ces danses de 
femmes, et ces maisons, et ces meubles, et ces barques 
que divers artisans sont en train de construire. Des re- 
présentations qui se rattachent au passage dans l'autre 
vie ou au séjour qu'y fait le mort, ont presque toutes 
également cet air doux et riant. 

Dans les périodes qui suivent, la vie présente passe 
après les représentations de la vie future. Les sombres 
mystères des expiations du ker-neter prennent des formes 
épouvantables. Elles l'emportent sur les images bien 
heureuses du plérome. On le comprend, lorsqu'on a 
présente l'histoire de l'Egypte. Qu'on n'oublie pas 
qu'après des intervalles tantôt très-prolongés, tantôt 
plus courts, elle a été la proie de peuplades barbares 
qui l'ont envahie, saccagée, asservie, et fait descendre 
de la plus splendide civilisation à un état inculte et 
dévasté. Deux fois l'empire des Pharaons a passé par 
ce cataclysme, et deux fois, après des siècles de som- 
meil, il s'est relevé, et a reconstruit l'édifice d'une 
civilisation nouvelle. De la sixième à la onzième dynas- 
tie, laps de temps considérable, l'éclipsé semble totale. 
L'Egypte n'existe plus, elle semble comme rayée du rang 
des nations. Quand elle se réveille, c'est sur de nouveaux 
frais, presque sans transition, qu'il lui faut reprendre 
sa marche et renaître à la vie. Sous la douzième dynas- 
tie, elle semble atteindre l'apogée de sa splendeur, et 
dès la treizième elle retombe; mêmes désastres, mêmes 
dévastations. Les pasteurs (hyksos) frappent de mort Ja 
contrée; puis, peu à peu, au contact des vaincus, ils se 



Î30 I^E LUXE EN KGYI'TE. 

civilisonf, à leur tour. Enfin n])rè.s mille pcripétios, avec 
Ja (lix-huitièine dynastie recommence une ère nouvelle 
d'éclatet de prospérité, la plus célèbre époque de l'Egypte. 
Seulement, ces deux grandes rcnaissanro^, dt^signées par 
ces noms de moyen et de nouvel cmjiirc, ont cela de par- 
ticulier que les sculptures qui en proviermcnt, bien que 
plus raffinées et plus savantes pcul-èli'e, sont moins 
souples, moins vraies, moins conformes à la nature, 
moins librement conçues et exécutées que celle de l'épo- 
que antérieure. Elles (raliissent mie infiuence sacerdo- 
tale, plus souveraine el plus dominatrice. 

Sons les Thoutmosis et les Scsostris, autrement dits 
Tboutmès et Ramsès, l'art égyptien produit encore des 
œuvres délicates, après s'être immobilisé dans la repro- 
duction de certaines formes. Instrument docile au ser- 
vice de la pensée théocratique, il se borne à traduire 
des symboles. Les arts du dessin prennent la fixité de 
l'écriture, et toute la liberté de l'artiste se réduit à de 
menus détails de ciselure, à l'expression dans la ma- 
nière de rendre les objets naturels représentant les 
oiseaux sacres. Cet art hiératique et compassé, qui se 
déploiera sous le moyen et le nouvel empire, ne traduira 
plus qu'accidentellement la nature, tout occupé à re- 
produire des idées abstraites et des types convenus. 

La période thébaine n'en ouvrira pas moins l'ère des 
plus grandes splendeurs du luxe égyptien à partir de In 
onzième dynastie. 

Rien qui ne soit, dans ces splendeurs mêlées aux ca- 
lamités, conforme aux lois de l'histoire. 

Nous voici en plein dans les grandes époques de mo- 



CUâNGEMENTS dans le luxe DECORATIF. 231 

narchie guerrière et conquérante, qui sont aussi des épo- 
ques de faste. C'en est lait des heureux temps de la vie 
pacifique et patriarcale si fort appréciée par les Egyp- 
tiens, guerriers par circonstance et nécessité, non par 
instinct et par goût. 

Nous allons donc voir se manifester un nouvel épa- 
nouissement plus abondant, plus éclatant, sous certains 
rapports, du luxe public. 

Il ne coïncide pas souvent avec la perfection de l'art. 

L'architecture, prodigieuse par ses effets, est loin de 
celle qui a élevé les Pyramides. Elle est plus somptueuse 
que solide. Des monuments grandioses présentent assez 
fréquemment une exécution assez médiocre, comme si 
elle avait surtout en vue de fournir un soutien à !a 
peinture décorative. Le mauvais choix, la disposition peu 
régulière des matériaux, trahissent la négligence et la 
précipitation. La personnalité du souverain, qui a voulu 
que l'édifice élevé à sa gloire fût vite fini, perce à chaque 
instant; Y effet est considéré comme le but principal de 
l'artiste. Cette période thébaine n'a pas moins enfanté 
de très-remarquables monuments. Arrêtons-nous devant 
elle un instant. C'est une période de plus de deux mille 
ans que nous allons parcourir à grands pas, — de la 
onzième à la dix-huitième dynastie, qui brilla d'un si 
vif éclat dix-sept siècles avant notre ère. 



23a Lli LUXL EN EGYPTE. 

III 

PÉRIODE TIIÉBAINE DU LUXE l'IDElC DE L'EGYPTE. 

Mempliis avait présidé à un grand mouvement de civi- 
lisation matérielle et môme inlellecluelle, dont elle était 
le foyer non uni(|ne, mais principal. Elle avait fait du 
palais même de ses rois un centre de culture pour les 
sciences exactes. Elle avait vu naître les chefs-d'œuvre 
des arts plastiques. Elle avait enfanté les plus imposants 
monuments du luxe public, et son magnifique temple 
de Phtali était devenu un des principaux sanctuaires de 
cette Egypte qui en comptait partout de si importants. 
A la fois cntro})ôt de commerce et d'industrie, ville 
forte, ville scientifique et littéraire, Memphis avait connu 
déjà les douceurs et les somptuosités de la civilisation, 
mais avec quelque chose de sévère qui perce dans ses 
œuvres. 

Sa transformation en résidence des rois offrait une 
signification historique. C'était le triomphe de la mo- 
narchie sur le vieil élément théocratique qui avait eu 
son ancien foyer à Theni, ville sainte, dont l'héritage 
fut recueilli par Abydos sous le rapport exclusivement 
religieux. La troisième dynastie est déjà memphite, et le 
rôle de Mena est un rôle de législateur à la fois religieux 
et civil. Il reste jusqu'à un certain point indépendant 
du sacerdoce qui en garda une immortelle rancune à sa 
mémoire. Celte splendeur de Memphis dura pendant 
sept siècles, après lesquels elle commença à décliner 



LUXE PUBLIC : PERIODE THEBAINE. 233 

pour s'éclipser un peu devant Héraclcopolis, dans la 
moyenne Egypte, sous les neuvième et dixième dynasties, 
et presque entièrement devant Thèbes avec la onzième. 

Thèbes, après avoir reçu des embellissements succes- 
sifs, arrive à tout son éclat avec les princes d'une des 
plus grandes dynasties qu'ait eues l'Egypte, la douzième. 
Ces rois ne sont pas seulement des guerriers occupés à 
défendre le pays contre les nouvelles invasions, mais de 
grands ingénieurs, des constructeurs de monuments 
utiles ou grandioses. A eux revient le mérite de coloniser 
la vallée du Nil dans sa partie moyenne, de la première 
cataracte à la quatrième, et ils ont régularisé le système 
des canaux. Le lac Mœris, destiné à faire de leurs eaux 
une plus juste répartition, reste l'œuvre capitale de ces 
princes. Pendant plus de deux siècles ils embellissent 
Héliopolis et plusieurs autres villes importantes, surtout 
Thèbes, appelée encore à de grands accroissements ulté- 
rieurs. Cette époque des Ousortcsen ligure au nombre 
des plus heureuses de la civilisation antique. L'Egypte 
s'y relève complètement, elle y jouit d'une prospérité 
sans égale, d'une paix habituelle. L'utile l'emporte dans 
cette belle période sur les somptuosités dispendieuses 
qui auront, à quelques siècles de là, leur moment 
d'éclat incomparable. 

Dans cet heureux temps des Ousortesen (heureux pour 
la classe aisée du moins), les industries utiles et les arts 
plastiques, expression d'un luxe sans faste, tiennent une 
place des plus importantes. On en rencontre les preuves 
fréquentes dans le luxe décoratif lui-même. Les murailles 
des tombeaux de Beni-llassan et les planches du grand 



^34 LE LUXE EN Ér.YI'Tr:. 

ouvrage de Lcpsius en offrenl la [)ieiive parlante. Ces 
peintures nous montrent les différents métiers alors ea 
usage, et rien ne donne mieux l'idée d(; l'activité avec 
laquelle étaient poussés les travaux, f.e labourage y pa- 
raît pratiqué à force de bœufs ou à bras d'bommes. On 
y ensemence les terres, on les foule à l'aide des béliers, 
on les herse, on fait la récolte, on met en gerbes le lin 
et le blé. Nous avons sous les yeux des opérations de 
battage et de mesurage. On transporte les denrées an 
grenier à dos d'ânes. Ici c'est le raisin qu'on vendange 
ou qu'on égrène. Là c'est la ûibricalion du vin dans 
deux pressoirs différents. Voici la mise en amphores, la 
disposition des caves. Peu de métiers font défaut. Le 
sculpteur sur pierre et le sculpteur sur bois sont à leurs 
pièces; les verriers soufflent des bouteilles; les potiers 
modèlent leurs vases et les enfournent. Avec quelle ap- 
plication travaillent ces cordonniers, ces charpentiers, 
ces menuisiers, ces corroyeurs, ces femmes au métier 
qui tissent la toile sous la surveillance des eunuques! 
C'est l'histoire de la vie de chaque jour racontée par le 
luxe décoratif. 

Ce développement de travail et d'industrie n'est pas 
moins attesté par certaines inscriptions de Beni-Hassan, 
Dans un de ces tombeaux, le mort lui-même raconte 
sa vie. 

Comme général il a fait une campagne dans le 
Soudan; il fut, en outre, chef d'une caravane escor- 
tée de quatre cents hommes, qui ramena à Keft l'or 
provenant de Gebel-Atohy. Comme préfet, il mérita les 
louanges du souverain par sa bonne administration. 



LUXE PUBLIC : PÉRIODE TllÉDAINE. 235 

« Toutes les terres, dit-il, étaient labourées et ensemen- 
cées du nord au sud. Rien ne fut volé dans mes ateliers. 
Jamais petit enfant ne fut affligé, jamais veuve ne fut 
maltraitée par moi. J'ai donné également à la veuve et 
à la jeune mariée, et je n'ai pas préféré le grand au 
petit dans les jugements que j'ai rendus. » 

Combien une telle inscription dépose elle-même en 
faveur d'une civilisation morale avancée ! 

Une quantité d'autres témoignages prouvent à ces épo- 
ques le même développement des idées d'une justice 
très-pure et d'une affectueuse charité. 

Nous pourrions citer aussi des morceaux entiers qui 
attestent l'importance accordée à la médecine comme art 
et à la culture des lettres. 

Les arts décoratifs, dans cette intéressante période, ne 
sont ni moins florissants ni moins instructifs. Si le temps 
a fait disparaître presque jusqu'aux débris des grands 
édifices qui ornaient toutes les villes royales de l'Egypte, 
s'il ne nous est pas possible de nous figurer exactement 
ce qu'était alors un temple ou un palais, les portiques 
de Beni-Hassen permettent d'affirmer que l'architecture 
produisait de vrais chefs-d'œuvre. L'un de ces portique;^ 
est décoré de colonnes doriques du style le plus pur, et 
antérieures de deux mille ans pour le moins aux plus 
anciennes colonnes de cet ordre qui aient été élevées en 
Grèce. « La sculpture, bien qu'inférieure en certains 
points au grand art de l'Ancien Empire', nous a laisse 

* Cette expression de grand art ne nous laisse pas sans quoique doute : 
art de perfection relative, oui ; grand art, non : la haute inspiration l'ait 
trop d(.faut. 



2.->'! LE Ll'XE EN KCYl'TE. 

I.iiil (1(; morceaux ailiiiiiiiMcs, (jn'oii S(3 (Iciii.unlc où 
l'ÉgypIo a pu trouver assez d'arlislcs pour les exécuter. 
Les sImIikîs d'AïueiUMiiliat 1" cl de Ousortesen I'"", <lc- 
coiiv(;rtes à Tauès, sont presque aussi parfaites que Ja 
statue de Khawra. Elles paraissaient si belles aux K;^yp- 
liens eux-mêmes que les Pharaons d'époque postérieure 
les ont usurpées. En général, le type de ces monuments 
est remarqu;d)l(' par une vigueur souvent exagérée; les 
jambes sont traitées avec une grande liberlé de ciseau. 
Tous les accessoires, dessins des ornements, gravures 
des hiéroglyphes, ont atteint une perleclion qu'ils ne 
retrouveront jamais plus. Les bas-reliefs, toujours dé- 
nués de perspective, sont, comme pendant la période 
memphite, d'une extrême finesse; on les revêtait de 
couleurs vives qui conservent encore aujourd'hui tout 
leur éclat premier. L'art de la douzième dynastie, pris 
dans son ensemble, était de bien peu inférieur à l'art 
des dynasties memphiles. Les défauts qui })lus tard 
arrêtèrent le développement de la sculpture égyptienne, 
la convention dans le rendu des détails, la lourdeur des 
jointures, la raideur hiératique se faisaient à peine 
sentir. Toutes les fois qu'au milieu de la décadence 
artistique une renaissance partielle se produisait, les 
sculpteurs de la dix-huitième et de la vingt-sixième dy- 
nastie allaient chercher leur modèle parmi les œuvres 
de la douzième et de la quatrième, et s'essayaient à 
reproduire le style de leurs prédécesseurs ^ » 

C'est du même temps que date un des plus célèbres 

* G. Maspero. 



LUXE PUBLIC : PERIODE THEBAINE. 237 

monuments de l'ancienne Egypte, ce Labyrinthe, qui fut 
d'abord un palais élevé par Amenemhat III, à l'entiée 
du lac Mœris, et qui devint un temple après sa mort. 
Hérodote n'a pas été démenti quand il affirme, après 
l'avoir visité, que c'est la principale merveille de l'E- 
gypte. Il ajoutait même : « Je crois qu'en réunissant 
tous les bâlimenls construits, tous les ouvrages exécutés 
par les Grecs, on resterait encore au-dessous de cet 
édifice et pour le travail et pour la dépense, quoique le 
temple d'Ephèse et celui de Samos soient justement cé- 
lèbres. » 

Peu importe que les mesures de l'étendue de l'édi- 
fice, prises par M. Lepsius et la commission prussienne, 
diffèrent de celles qu'avaient données l'historien grec, 
et qu'on estime que c'était un vaste massif quadrangu- 
laire d'environ deux cents mètres de long sur cent 
soixante-dix de large. Les autres traits de la description 
d'Hérodote sont considérés comme étant d'une grande 
exactitude. Qu'on se ligure dans l'intérieur douze cours 
recouvertes d'un toit, et dont les portes étaient op[)0- 
sées alternativement les unes aux autres, six de ces 
cours tournées au nord et six au midi, contiguës et si- 
tuées dans une enceinte formée par un mur extérieur ; 
L's chambres que renferment les bâtiments du Labij- 
rinlhc toutes doubles, les unes voûtées et souterraines, 
les autres élevées sur ces premières chambres qui étaient 
au nombre de trois mille cinq cents à chaque étage! — 
« Nous avons parcouru, dit Hérodote, celles qui sont 
au-dessus du sol, et nous en parlons d'après ce que nous 
avons vu; mais pour celles qui sont au-dessous, nous 



238 LE LUXE EN EGYPTE. 

n'en savons que ce que l'on nous en a dil, les gardiens 
n'ayant voulu pour rien au monde consentir à nous les 
montrer; elles renferment, disent-ils, les tombeaux des 
rois qui ont anciennement fait bâtir le labyrinthe et 
ceux des crocodiles sacrés — Quant aux chambres de 
l'étage supérieur, nous n'avons rien vu de plus grand 
parmi les ouvrages sortis de la main des hommes : la 
variété infinie des communications et des galeries ren- 
trant les unes dans les autres, que l'on traverse pour 
arriver aux cours, cause mille surprises à ceux qui par- 
courent ces lieux, en passant tanlôl d'une de ces cours 
dans les chambres qui les environnent, tantôt de ces 
chambres dans les portiques, ou de ces portiques dans 
une autre cour. » 

Voici la part du luxe décoratif dans ces intérieurs. 
« Les plafonds sont partout en marbre, ainsi que les 
murailles, et ces murailles sont chargées d'une foule 
de ligures sculptées en creux; chaque cour est ornée 
d'un péristyle presque toujours exécuté en marbre 
blanc. A l'angle qui termine le labyrinthe on voit une 
pyramide de quarante orgyes de haut, dé-corée de grandes 
figures sculptées en creux; on communique à cette py- 
ramide par un chemin pratiqué sous terrée » Dans cette 
description d'un témoin, encore tout ému de ce qu'il 
vient de voir, on n'a pu relever que de bien petites er- 
reurs. Ainsi ce qu'Hérodote prenait pour du marbre 
était un autre calcaire également d'une grande blancheur. 

De la période thébaine datent les principaux édifices 

1 Uorud., liv. H (Kulcrpc), cxLviii. 



LUXE PUBLIC : PERIODE THEBAINE. 239 

religieux et une grande partie des monuments civils de 
l'ancienne Egypte. Thèbes en eut sa part dans la dou- 
zième dynastie, et sous la dynastie suivante, qui ne paraît 
pas avoir compté moins de quatre cent cinquante ans et 
de soixante rois, dont l'ordre de succession est encore 
incertain. C'est de ces beaux travaux, objet d'admiration 
pour ses contemporains, que Diodore parle en termes 
magnifiques. Il émet un doute sur les fameuses « cent 
portes » par lesquelles Homère désigne Thèbes; ce ne 
serait point cent portes de la ville, mais cette expression 
s'appliquerait aux nombreux et grands propylées de ses 
temples. Le même historien ajoute qu'on ne trouve pas de 
ville sous le soleil qui soit ornée d'un plus grand nombre 
de monuments immenses, de statues colossales, en ar- 
gent, en or, en ivoire; à quoi, dit-il, il faut joindre les 
constructions faites d'une seule pierre, « les obélisques 
monolithes ». Il parle aussi de « quatre temples im- 
menses. » Ici il faut évidemment distinguer ce qui ap- 
partient à l'époque dont nous parlons, et aux princes 
postérieurs à la dynastie des Hyksos. Les Pasteurs, il faut 
d'ailleurs le reconnaître à l'honneur de ces conquérants, 
respectèrent, entretinrent même très-pieusement les 
monuments de Thèbes. 

A propos du principal temple de Thèbes, temple im- 
mense que Ousortcscn l" avait commencé d'élever en 
granit et qui devait être achevé par ses successeurs, Dio- 
dore marque la part du luxe proprement dit d'une façon 
expresse : « Les monuments de l'intérieur répondaient, 
par leur richesse et la perfection de la main-d'œuvre, à 
la magnificence extérieure. » 



240' I-I-: MJXK EN KCYPTE. 

« Ces édifices, dil-il ciicorc, oui subsisté jusfjii'à une 
époque assez n'cciitc; l'ar^eiif, l'or v.l les objets richement 
travaillés en ivoire et en pierreries qu'ils renfermaient 
furent pillés par les Perses à l'époque où Cambyse in- 
cendia les temples de l'Egypte. On rapporte qu'il lit alors 
transporter ces dépouilles en Asie, et qu'il emmena avec 
lui des artisans égyptiens pour construire les palais 
royaux si célèbres à Persepolis, à S use et dans la Médie. 
On ajoute que ces richesses étaient si considérables que 
les débris qui avaient été sauvés du pillage et de l'in- 
cendie donnaient plus de trois cents talents d'or, et un 
peu moins de doux mille trois cents talents d'argent. » 

Quelle profusion de luxe, on le voit, dans cette archi- 
tecture et dans cet art religieux! 

Mais la merveille en ce genre de monuments fastueux, 
qui ne l'a nommée? c'est ce prodigieux temple de Kar- 
nak, dont les ruines subsistent, et dont l'étendue a pu 
être mesurée. 

En parlant de cette ruine sans égale, les écrivains les 
plus froids n'ont pu s'empêcher de se monter au ton de 
l'enthousiasme, de déclarer que les termes leur man- 
quaient. Peu de monuments élevés par la main des 
hommes justifiant mieux en effet cet étonnement par 
l'ampleur imposante des proportions. 

Comme étendue, ce temple formait un édifice qua- 
druple de Notre-Dame de Paris. 

Quelle colossale réunion de constructions que cette 

édifice auquel ont travaillé plusieurs dynasties, et qui 

; s'étendait sur une longueur de mille cent soixante-dix 

pieds ! Quelle dimension des portes 1 Quelle hauteur des 



LUXE DES TEMPLES. 241 

colonnes ! Quelle longueur des avenues ! La façade de 
l'énorme édifice csf. tournée vers le fleuve, où conduisait 
une allée remplie de sphinx gigantesques ; deux sont 
encore debout, avec leurs têtes de béliers, leurs corps 
de lions, les pattes étendues en avant. On a décrit le 
portique ou salon, la plus imposante des ruines égyp- 
tiennes, où l'on arrivait par un escalier de vingt-sept 
marches, d'une étendue telle que l'église chrétienne 
dont on vient de rappeler le nom pourrait y tenir tout 
entière; on a décrit ce plafond, en énormes blocs de 
pierre, supporté par cent trente-quatre colonnes, égales 
en grosseur à notre colonne Vendôme, en hauteur à notre 
obélisque, et dont on peut juger par celles qui subsistent. 
De telles masses écrasent l'imagination. Mais quelle vie, 
quelle richesse dans cette multitude de sculptures peintes, 
qui ornent portes et colonnes du haut jusqu'en bas, les 
unes en relief, les autres en creux, dans ces bas-reliefs 
représentant des batailles, des marches triomphales, les 
initiations des rois par les prêtres ! 

Mais est-ce une exception qu'un tel édifice? Faut-il 
juger de l'étendue des temples égyptiens par les dimen- 
sions du petit temple de Philœ que nous avons vu à 
l'Exposition universelle de 18G7? Loin de là : la plupart 
de ces sanctuaires, sans avoir les dimensions de Karnak, 
occup;iient uu grand espace et présentaient aux yeux les 
plus magnili(pies demeures. 

Récemment encore, M. Mariette, dont le nom se repré- 
sente si souvent, a mis au jour un des temples les plus 
considérables et les plus luxueux de l'Egypte, celui d'A- 
bydos. Cet immense sanctuaire était réservé, comme la 



242 I.K LLXK 1;N £GY1'TE. 

plupart des grands temples égypiiens, au roi seul et à 
un sacerdoce d'élite : car clmfpie Kj^^yplien ricin; avait à 
sa disposition, outre (juanLité de temples partout r(îj)an- 
dus, sa « chapelle » particulière où il faisait ses dévo- 
tions. Quelle magnificence et quelle variété d'ornements, 
et comme ici encore les d(''ltris de ci; luxe décoratif 
servent à instruire riiislorien ! 

A Abydos on a retrouvé sept chambres voûtées pré- 
sentant une série de cent quarante scènes, vingt par 
chambre, où l'on voit le roi Seli P"", le fondateur du 
temple, accomplissant dans l'une des postures de l'ado- 
ration un ril(î spécial. Le luxe du culte se répartissait 
dans les différentes parties de l'édifice: au côté droit du 
sanctuaire, c'étaient des objets matériels et solides; au 
côté gauche, on brûlait des parfums. 

Au reste, ce vieil emplacement d'Abydos, sur lequel 
s'élevait, selon toute apparence, This, la plus ancienne 
ville de l'Egypte, comptait trois temples qu'on a pu déga- 
ger des sables qui les inondaient : au sud, celui que S Ira- 
bon appelait à tort le Memmonium, et qui n'est au're que 
celui de Seti I", objet des fouilles qui ont amené ces re- 
marquables résultats ; un peu plus loin, le temple de 
RamsèsII, tout à fait ruiné, mais qui a donné la première 
liste royale d'Abydos, aujourd'hui à Londres; le troisième, 
situé au nord, qu'on devine à sa vaste enceinte de bri- 
ques crues, et dont on n'a pu rien tirer, était le (emple 
d'Abydos; il formait le principal sanctuaire d'Osiris, ho- 
noré d'un culte universel en Egypte. On a pu le compa- 
V rer, pour les peuples de la vallée du Nil, à ce qu'était 
le temple de Jérusalem pour les Juifs. Le vaste édifice 



LUXE DES TEMPLES. 243 

religieux de Seti apparlient à la belle époque pharaoni- 
que ; mais par là même il présente moins de luxe déco- 
ratif que les édifices d'un âge postérieur. C'est là pour- 
tant qu'on a trouvé toute une série de tableaux qui 
représente l'apothéose du père de Ramsès II. 

Mais que pourrait-on mettre au-dessus de cet édifice 
consacré au culte des Apis, dont la découverte a signalé, 
à travers mille péripéties et mille dangers, Ja mission 
scientifique du même illustre investigateur français? 
C'est encore M. Mariette qui nous introduit dans le Sera- 
pcum, où il reconnaît trois époques archéologiques dis- 
tinctes : la plus ancienne commence à Aménophis III 
(dix-sept siècles avant J. C.) et s'arrête à Ramsès II ou 
Sésostris; la se onde comprend les Apis inhumés entre 
les règnes de Sésosiris et de Psammatichus T""; enfin 
une troisième s'étend de l'an 53 de ce règne jusqu'au 
premier siècle de notre ère. Le luxe décoratif occupe 
ici une place de premier ordre *. 

Elle fut profonde l'émotion de l'audacieux savant qui, 
le premier, après des difficultés sans nombre, des dangers 
sérieux et des doutes poignants, se trouva tout à coup 
face à face avec ces mystères, dans ces lieux que l'œil de 
l'homme n'avait pas vus depuis tant de siècles! N'était-ce 
pas aussi découvrir un monde?... Il se voyait aller de 
merveille en merveille. Dans la chambre du plus ancien 



' Renseignements sur les soixante-quatre Apis trouvés dans le Scra- 
pcuin. — (llioix de nionuineuts cl de dessins décou\erls ou excculés pen- 
dant le dùblaycmcnt du Serapeum (1850). — Mémoire sur la mère d'Apis, 
le plus impoilanl de ces ouvrages pour la connaissance du doynie reli- 
gieux. 



244 LK LUXE EN EGYPTE. 

Ajiis, (lnt(; (lu ivgrie (rAménophis III, une peinture s'o'- 
IV.iil à lui leprésenlant ce roi accompagne de Thoulmès, 
son fils, et occupé à faire au taureau divin rolTrnndc 
de l'encens. Le septième et le huitième Apis étaient 
trouvés dans un môme caveau; ils appartiennent tous 
deux au long règne de Iiamsès II. 

C'est la plus belle découverte faite au Serapeum. 
C'est dans celte tombe (pi'ont été trouvés tant de mer- 
veilleux bijoux d'or et d'émaux cloisonnés, qui d;itenl 
de Irente-neulsiècles, une centaine de slatuetlesen pierre 
dure, en calcaire, en terre cuite émaillée. L épervier d'or 
et d'émail, aux ailes déployées et à tète de bélier, qu'on 
peut voir avec ces autres objets sous une vitrine du Lou- 
vre, présente une finesse de modelé, une perfection de 
détail telle qu'on a pu le déclarer digne du ciseau d'un 
Cellini. 

Combien d'autres temples encore, comme ceux du 
temps des Ptolémées, si splendides, celui d'Esneh, entre 
Thèbes et Eléphantine, sur la rive gauche du Nil, édifice 
superbe, mais d'une époque relativement très récente ! 
Le plus imposant des monuments que la science mo- 
derne ait mis au jour, est Denderah. Construit seule- 
ment sous Ptolémée XI, en remplacement d'un édifice 
plus ancien, antérieur même aux Pyramides, il en 
reproduit le plan, mais on y voit peut-être mieux en- 
core (jue dans les autres édifices religieux, par la nature 
m^jnie du luxe décoratif, l'inspiration profondément mo- 
narchique mêlée au luxe religieux égyptien. Dans ce 
temple, consacré à la déesse Ilathor, le roi fondateur 
tient une place immense ; il consacre les objets liturgi- 



SPLENDEUR DES FÊTES RELIGIEUSES. 2i5 

qiies; il règle tous les détails des cérémonies et des 
fêtes. Les tableaux sculptés et peints sur les murs, 
accompagnés de longs textes explicatifs, montrent tou- 
jours le roi face à face avec la divinité; il est l'unique 
intermédiaire entre le peuple et elle : il adresse à Ha- 
ihon les hommages et les offrandes de la nation. 

On peut se faire à peine une idée du luxe du 
temple de Donderah, qui nous renseigne aussi sur les 
pompes de ce culte. Dans les prescriptions adressées an 
sacerdoce, il est question de statues habillées avec de 
riches étoffes, de processions pompeuses, de bijoux, de 
diadèmes, de colliers, servant de parure aux statues di- 
vines. 

Les fêtes religieuses, d'un éclat incomparable, se ren- 
contrent partout, bien qu'Abydos paraisse avoir été plus 
spécialement la ville sainte; à ce titre elle occupait, 
après Thèbes, le second rang, malgré son peu d'étendue, 
resserrée entre le désert et un canal dérivé du Nil. Ses 
fêtes étaient suivies par toute l'Egypte. Les personnes 
opulentes des autres nomes tenaient à honneur de se 
faire ensevelir dans sa nécropole autour du tombeau 
d'Osiris. Abydos ne devait perdre que sous les Plolémécs 
son titre de capitale, attribué au bourg agrandi de Souï 
sous le nom de Ptolémaïs. 

Les fêtes religieuses eurent beaucoup d'autres centres. 
Elles [)rirent mille formes chez ce peuple, le plus dévot 
des peuples et l'un des plus épris de spectacles. 

On en a la preuve dans le calendrier souvent inscrit 
à l'entrée des temj)les. Quelques-unes de ces solennités 
étaient d'une splendeur inouïe. Telles étaient celles où 



246 U: LUXE EN EGYI'TE. 

l'on portait en procession les naoa ou chasses de flivinittîis 
et les barques qui leur étaient consacrées. Ajoutez que 
chaque province avait ses dieux spéciaux, ses rites parti- 
culiers, ses animaux sacrés. Ce luxe sacré était la joie 
de ces hommes souvent soumis à de rudes travaux. Il 
fallait les voir y accourant par milliers, chantant, bat- 
tant des mains, soufflant dans des instruments. 

11 en était encore ainsi du temps des Lagides, dont les 
fêtes ont été souvent décrites. Ces solennités présentaient 
souvent l'image de l'ivresse. On y retrouvait peu la trace 
des pensées parfois hautes et palrioliques, qu'y avait 
attachées la vieille terre de Mènes. L'Egypte des Lagi(his 
est une Egypte qui imite grossièrement la Grèce. Elle 
n'en emprunte guère, en les exagérant souvent, que les 
superstitions les plus corrompues. Ainsi la fête des Pam- 
pres, une des cérémonies les plus brillantes qui s'ac- 
complissaient à Denderah, semble n'avoir été autre chose 
qu'une imitation des orgies dionysiaques. Les danses 
affolées des femmes, l'ivresse des hommes couronnés 
de fleurs, parcourant la ville en chantant, rappellent 
ces fêtes helléniques. Les nouveaux dominateurs de 
l'Egypte défigurèrent à ce point le culte austère de 
la déesse Hastor, qu'ils avaient fait de celle-ci une 
Aphrodite. 

Les antiques solennités gardèrent pourtant à toutes les 
époques leur place traditionnelle dans l'année. La fêle 
vraiment nationale resta celle du nouvel an. Dans cette 
panégyrie de tous les dieux et de toutes les déesses, la sta 
tue d'Hastor, revêtue de magnifiques habits, était portée 
sur les terrasses supérieures, à l'aurore ; on la découvrait 



SPLENDEUR DES FÊTES RELIGIEUSES. 247 

alors, et le soleil levant frappait de ses premiers rayons 
l'image divine. 

Outre ces solennités d'un caractère riant, il y avait 
aussi des solennités lugubres. Telle la fête commémo- 
rative de la mort du dieu Osiris, qui était censé enseveli 
pendant plus de quinze jours, au bout desquels il ressus- 
citait. Tout était alors combiné pour porter dans les 
âmes, par les sens, des impressions de deuil et d'effroi. 

Tout attire, tout frappe, retient, dans les témoignages 
du luxe antique qui reflètent ces temps, et qui mieux en- 
core les révèlent. Il faut se borner pourtant. Contentons - 
nous d'indiquer les merveilles que virent naître les plus 
brillantes dynasties qu'ait eues l'Egypte, la dix-huitième 
al la dix-neuvième, qui répondent à l'âge tant vanté des 
Thoutmosis et des Sésostris. 

Les représentations commémora tives qui se rappor- 
tent à ces siècles, féconds en guerres et en grandes con- 
structions, sont extrêmement nombreuses, et les inscrip- 
tions, du plus pompeux langage officiel, ne manquent 
pas davantage à l'apothéose de ces pharaons. Thout- 
mès III raconte lui-même sa gloire, gravée sur la mu- 
raille du sanctuaire du temple de Karnak. On trouve 
d'ailleurs dansée récit des indications précises de faits 
et de chiffres, infiniment précieuses pour l'histoire, et 
non les termes empliaticpies si prodigués ailleurs. 

Ces images des })euples vaincus et des gouverneurs de 
provinces, qui icndeiit iiommage, en présentant les tri- 
buts en or, en argent et en grains au Pharaon, sont elles- 
mêmes des pages du luxe décoratif où l'on peut voir l'éclat 
des arts. Thoutniès IIJ, grand conquérant, est aussi un 



248 m: i.i;\I': i;n i:(;yi'TE. 

gniiid (îonslrucUîur. li loiidc cl dédie au Soleil le temple 
d'Ainada, restaure à Seimieli 1(; temple où l'on aiJorait 
le roi Ousourtescn 111, rétablit et embellit une l'oule de 
villes. On retrouve encore aujourd'lmi d'imposants ves- 
tiges de ses constructions à Iléliopolis, à Mempbis, à 
Ombos, à Éléj)bniitinc, surtout à Tlièbes. 

Que dire aussi d'un autre de ces « Louis XIV », selon 
l'expression de M. E. Henan? Amcnliotep (Âmenopliis)lll 
couvre les bords du Nil de monuments d'une grandeur 
imposante et ricbes en sculptures. Dans son long règne, 
il élève de nouveaux temples, multiplie les édifices à 
Syène, à Klépbanlinc, à Silsilis, etc., ajoute des con- 
structions considérables au temple de Karnak, lait bâtir 
toute la portion du temple de Louqsor ensevelie aujour- 
d'hui sous les maisons du village (pii porte ce nom, et 
s'élève à lui-même une statue colossale à Thèbes. Elle 
n'est autre que la fameuse statue dite de Memnon, haute 
de plus de dix-neuf mètres, qui représente le Pharaon 
assis, les mains étendues sur les genoux, dans une 
attitude de repos, et qui rend ces sons merveilleux 
au lever de l'aurore attestés par de nombreux témoins; 
merveille fort bien expliquée par les membres de la 
Commission d'Egypte comme l'effet d'une vibration ra- 
pide, que produisaient les rayons du soleil sur cette 
pierre un peu élastique, après l'humidité de la nuit. Le 
phénomène cessa de se produire quand la statue, brisée 
par un tremblement de terre, eut été restaurée. 

Terminons par un coup d'œil jeté sur la plus grande ère 

' de luxe public contemporaine deSeti P%et deceRamsèsII 

(Sésostris) , qui en est devenu la personnification un peu 



FASTE MONARCHIQUE DE RAMSÈS II. 240 

trop exclusive. Les anciens iiisloriens ont recueilli sa lé- 
gende surchargée de toutes sortes de conquêtes fabuleuses. 
Les découvertes de l'archéologie moderne lui laissent un 
rôle moins extraordinaire, mais fort important. Toutes 
les splendeurs, mais aussi tous les défauts du luxe issu 
de la monarchie absolue et des formes officielles qu'elle 
entraîne, paraissent caractériser le règne de soixante- 
huit ans du principal monarque de la dix-neuvième 
dynastie. Ce n'est pas sans raison que, tout compte 
tenu des différences profondes des civilisations, le nom 
de Louis XIV peut être prononcé spécialement à pro- 
pos de ce grand monarque. Le rapprochement semble 
indiqué, soit qu'on ait égard au caractère belliqueux du 
règne et à la passion de bâtir des deux princes, soit que 
l'on compare l'absolu de leur pouvoir et l'immense or- 
gueil de ces deux rois-soleils \ Nous ne subissons pas 
pourtant l'illusion qu'exercent la distance et le prestige 
des noms antiques, en assignant dans l'histoire du faste 
monarchique, à Sésostris, une pUice encore plus grande 
que celle qui appartient au phis magnifique des rois de 
France. Certes on a mis à son com[)le en Egypte et en 
Nubie plus d'un monument dont l'honneur revient à 
ses prédécesseurs. Des architectes courtisans allèrent jus- 



' Le parallèle, s'il se iioursuivait, ne saiiiMit s'appliquer coiii|il(''leiiieiit 
sous le rapport de la légiliniilé. Uainsès l" succèilo à la glorieuse Wllh 
dyiiasli -, ({ui, pendant liîs deux cent quarante et un ans qu'elle occupe le 
lnn;e, piirle au plus haut point la puissance de l'Égyple, mais donl la (lu 
est troublée par des révoltes. Or, Scli I""' ne parait avoir été qu'un générai 
renommé, devenu le gendre de ce roi Ramsès 1°'. Il s'associa son fils au 
tiône. C'i'st donc seulement par les femmes que Sésostris se serait ra. ta- 
ché à la dynastie régnante. 



250 LE M'XE EN EfiYI'TE. 

qu'à effacor sur fies slatufs ol des lcm[)l<!S les noms de 
SCS devanciers, pour y substituer celui de Uamscs. Quoi 
qu'il en soit, une part immense doit être laite au mo- 
narque; qui consiniil le grand Speos d'Isamboul, destiné 
à perpétuer le souvenir des campagnes contre les Nègres 
et les Syriens, achève le temple de Louqsor, orné de 
deux obélisques en granit, dont le plus beau décore 
notre place de la Concorde, fait représenter de cent fa- 
(;ons la bataille de Kadesh sur le second pylône du 
temple de Karnak, qui consacre le temple de Kournah, 
agrandit le temple de Tonis et relève complètement 
cette ville. Sans parler des autres temples et de sculp- 
tures innombrables, comment ne pas rappeler le cé- 
lèbre Ramasseïon? Qu'il soit ou non ce tombeau d'Osy- 
mandias, si magnifiquement décrit par Diodore, mais 
dont on conteste l'existence môme, ce n'en est pas moins 
un des plus imposants monuments de l'ancienne Egypte. 
Quelle suite de cours et de salles entourées ou remplies 
de colonnes couvertes d'hiéroglyphes qui racontaient les 
exploits de Ramsès le Grand! Quel colosse que cette sta- 
tue en granit de dix-sept mètres qui représentait le mo- 
narque assis sur son trône, la plus grande ruine de statue 
qu'on puisse voir, et dont le pied seul a plus de quatre 
mètres de long! Faut-il rappeler que le Ramasseïon 
était complété par une bibliothèque riche en livres, et 
où la gloire du monarque n'était sans doute guère moins 
célébrée que dans les fastueuses inscriptions des stèles, 
si l'on en juge par d'imposants fragments d'un poëme 
épique dont Ramsès est le héros : épopée à la façon 
d'Homère, moins, a-t-on dit, la vérité et la grandeur de 



FASTE MONARCHIQl'E DE RAMSÈS II. 251 

l'inspiration, toute remplie d'exploits fabuleux, d'inter- 
vention des divinités, et où le prince, toutes les fois qu'il 
redoule d'èlre vaincu, rappelle dans ses invocations aux 
dieux les temples qu'i! le;ir a élevés, les fêtes qu'il a 
célébiées en leur honneur. Poésie de cour grandiose, 
qui fait une auréole plus radieuse encore autour du Pha- 
raon divinisé, que celle dont environnèrent Louis XIV 
des poètes arrêtés sur la limite de l'apothéose par les 
scrupules de l'esprit chrétien. La peinture seule chez 
nous osa franchir cette limite en personnifiant le grand 
roi sous les traits des dieux mythologiques. 

Nous terminons ici cette esquisse du luxe public égyp- 
tien qui eut le temps dans une si longue période d'épuiser 
son originalité. Il y aurait peu d'intérêt dans l'indication 
de certaines nuances propres aux temps qui précèdent la 
conquête perse, suivie par la domination macédonienne 
et romaine. L'antique Egypte a produit dès lors tout ce 
qu'elle oiïre de capital. Mar(|Uons seulement notre im- 
pression finale sur cet instructil spectacle. Nous avons 
cfierché dans le luxe décoratif lui-même la révélation 
d'une imposante civilisation morale et matérielle, qui 
nous a frappé, dans son immense durée, d'un respec- 
tueux étonnement et parfois d'une légitime admiration. 
Nous pensons pourtant qu'il y a lieu de mêler à ce senti- 
ment certaines réserves. Sous le rapport de l'intelli- 
gence et de l'art le spectacle est merveilleux, mais il 
manque de cette grandeur qui s'allachc à l'individu et à 
la perfeclion idéale de la forme. L'Egypte n'est pas la 
terre des grands hommes et des chefs-d'œuvre ; elle 
est beaucoup plus près de ressembler à la Chine qu'à 



252 I.E LIJXK KN KGYPTE. 

la Crèco, qui devait traiisfoniiur loul ce qu'elle cm- 
])iuiila à la terre de Méuès. Ce que l'Éyyjtte a laissé doit 
plus à la puissance collective qu'au génie, et l'on est 
ri'a|)|ié de voir (ju'ayant enfaiilé tant de senijttures et de 
|i('intiires d'uni! pcM'Iéction relative, (îIIc n'ait cm jjoup- 
tant ni un grand sculpteur ni un grand peintre. N'est-ce 
pas que dans cette race à certains égards si bien douée, 
l'organisation n'est ni très-élevée, ni très-souple'? Dans 
son éloquente apologie de l'Egypte, Bossuet lait tourner 
à riioiineur de ses lial)i(aiils la dureté de leurs crânes 
comparée à la mollesse du crâne des Perses. En lait, ce 
furent des tètes dures que rien n'entama. La civilisation 
égyptienne représente la solidité jusqu'à l'inflexible rai- 
deur. La sagesse pratique de cette population, attestée 
dans ses livres, est un peu subalterne. Sa manière même 
de comprendre la supériorité des lettres, qui rappelle la 
façon dont les Chinois l'apprécient, est assez mesquine, 
comme sa conception tant vantée, mais tout emj)irique, 
de concevoir l'art médical \ 

' Nous avons la preuve de la façon donl était comprise la supériorité de la lit- 
térature, dans l'inscription d'un vieux scribe pédant qui veut dégoûter son fils 
des métiers et en faire un « lettré » . Voici le tableau des avantages des let- 
tres : c'est un métier propre, on ne s'y salit pas les mains, on y est honoré, 
on peut inèiue y gagner de l'argent, enfin on y est indépendant. Voici main- 
tenant le tableau des métiers, dont j'emprunte seulement quelques Irails. 

— « J'ai vu le forgeron à ses travaux, à la gueule du four; ses doi^^ls sont 
rugueux comme des objels en peau de crocodile; il est puant plus qu'un 
œuf de poisson ; » — suit la description de l'artisan en métaux, du tailleur 
de pierres, du barbier qui « se rompt les bra^ pour remplir son ventre », 

— du batelier, du maçon. « Ses deux bras s'usent au travail, ses vête- 
ments sont en désordre, il se ronge lui-même, ees doigts lui sont des 
pains, il ne se lave qu'une fois par jour. » — Le tisserand est plus mal- 
heureux qu'une femme : « ses genoux sont à la hauleur de son cœur, il ne 
goûte pas l'air libre. » Le fabricant d'armes, le counicr ont leur tour. Le 



INFÉRIORITÉ DE L'EGYPTE. 253 

L'étude du luxe public permet de louer aussi les bons 
et solides côtés de ce peuple travailleur et rangé, comme 
l'attestent les images que les monuments présentent. 
Mais les arts décoratifs et l'architecture ne sont pas tout 
dans la vie d'un peuple. On ne peut s'empêcher de re- 
marquer que le peuple égyptien n'a rien dans ses annales 
(|ui approche même de très-loin d'un Homère, d'un So- 
phocle, d'un Aristophane, d'un Phidias, d'un Praxitèle, 
d'un Platon. C'est un mauvais signe pour une nation 
qui a tant vécu. Si les sages vertus de ce peuple égyptien 
ne constituent guère la haute moralité et l'héroïsme, 
son esprit patient et son habileté d'exécution ne sont pas 
davantage l'originalité et la supériorité du génie. Un peu- 
ple ami à ce point du faste écrasant et du luxe décoratif 
accuse par là môme son infériorité devant l'art simple, 
pur, élevé, inspiré. Nous avons loué aussi le bonheur de 
ces classes aisées pendant de longs siècles, tant que les 
Pasteurs ou d'autres conquérants ne venaient pas déran- 
ger leur travail et leur bien-être. Il faut ajouter que la 
masse populaire ou rurale fut opprimée. C'est ici la terre 
de ces éternels fellah employés de temps immémorial à 
porter des pierres sur leur dos, condamnés à un travail 
immodéré sous toutes les formes. En somme, ce grand 
luxe public a coûté cher, et en rendant justice à ses mé- 
j-ites, l'histoire ne saurait perdre de vue les sacriliccs 
immenses dont il a fallu le payer. 

cordonnier esl lros-m;illieureux : « sa santé est celle d'un poisson crevé ; il 
ronge le cuir. » Le teinluritT: « ses doigts puent, il passe son temps h couper 
(les hiillons, etc. » A la bonne heure les letlres! C'est un doux niélicr, et 
lirolil;il)le! — A-t-on jamais mieux recommandé la litlLiuture comme 
« mo^en de parvenir » ? 



254 LR LUXE EN EGYPTE. 

IV 

LE LUXE l'RIVÉ DANS L'ANCIENNE EGYPTE. 

Le colossnl déploiement du luxepuljlica un peu obscurci 
kl pari qu'a prise en Egypte le luxe privé dans les classes 
élevées de la société. On voit se développer là partout 
comme ailleurs un usage légitime des choses de luxe et 
aussi une somme d'abus que la sagesse vantée des Égyp- 
tiens ne doit pas dissimuler. Les éléments de bien-être et 
de luxe étaient fournis en partie par le pays lui-même, en 
partie par le commerce. Réduite à ses seules ressources, 
l'Egypte n'aurait guère eu d'autre luxe que quelques 
mines de pierres précieuses. Quant à l'abondance, le Nil 
la lui assurait par la quantité de végétaux utiles qu'il 
alimente, par le nombre des animaux qui vivent sur ses 
rivages, par celui des poissons excellents et variés qu'il 
nourrit dans son sein. Les hymnes adressés au Nil par la 
reconnaissance des Egyptiens n'avaient donc rien d'exa- 
géré. Ils pouvaient le louer d'avoir « donné la vie h 
l'Egypte ». Ils auraient pu pourtant rapporter une grande 
partie de cet honneur aux anciens habitants. En face 
d'un fleuve qui laissait à sec certaines nagions et séjour- 
nait au contraire dans d'autres de manière à en faire des 
bourbiers pestilentiels, ils avaient su, à force de travail 
et d'habileté, régler le cours du fleuve, l'endigue r, por- 
ter enfin par des canaux d'irrigation la fertilité dans toutes 
les parties de la vallée. Il en résulta pour la masse une 
moyenne de bien-être très-appréciable. Elle eut sous la 



LUXE PRIVE EGYPTIEN. 255 

main les principaux aliments, les dattes, le blé, le lotus 
plus commun, dont on faisait une espèce de pain, et des 
légumes très-divers qu'une culture facile fait naître sur 
les bords du fleuve. Les captifs eux-mêmes n'étaient pas 
mal nourris. Il put leur arriver, de retour dans leur 
pays, de regretter les « oignons d'Egypte ». C'est ainsi 
que les Israélites, au milieu du désert, disaient moitié 
gémissants, moitié séditieux : « Qui nous donnera de la 
chair à manger? Nous nous souvenons des poissons que 
nous mangions en Egypte pour rien. Les concombres, 
les melons, les poireaux, les oignons et l'ail nous revien- 
nent dans l'esprit.... Nous étions assis près des marmites 
pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que 
nous voulions. » 

Avant les développements du commerce et les tributs 
de la conquête, les ralfinemenls du luxe, réduits à quel- 
ques délicatesses, furent concentrés dans la demeure des 
rois et chez un petit nombre de grands. Rien n'annonce 
que Memphis ait été une ville de jouissances amollies ; 
pourtant. Mena ou Menés passe pour un prince livré rw 
luxe. Du moins les prêtres, avec lesquels ce roi (très- 
décidément historique) paraît avoir été en lutte, lui fi- 
rent-ils cette réputation. Ce monarque, qui régna plus 
de soixante ans en jouant le double rôle de législateur et 
de guerrier, eut longtemps le renom d'un prince volup- 
tueux. Une curieuse légende s'attache sous ce rapport au 
roi Menés. Il aurait inventé l'art de composer un dîner, 
montré à ses sujets la manière de manger sur un lit, 
enseigné l'usage des riches taj)is, et toutes sortes de 
somptuosités. On ajoute que Tnephactus {lliaivncclu)^ 



236 Li: M XR EN fjGYI'TE. 

|>rr(; (1(^ lUtclioi'is le Smlçc {îhijn'iinnni)^ j)riiic(' forl ;iiiii 
dusac(;i'(l()(;(!;uiconlniii'(,',(|ui r(''gii;( |iliisicni's néïK^i-aLiuns 
îi})rès, fui ol)li^c,|)cii(Ianl iiii(M;.\ji(''(lilion en Arabie, où il 
manquail do vivres dans l(! dc-seil, de se conlcnter d'nn 
régime liès-siniple elic/ des juirlicMlicrs (jii'il ;iv,iil ren- 
contrés. Celle sim|)hcil('^ h; rc'joiiil lorl : il renonça au 
luxe et lança une malédiclion contre le roi <jiii avait le 
premier cnseiji;né une vie somptueuse. 11 [)rJL tant à 
coMir c(; cliangenient de nourriture, de boisson et de 
repas, qu'il lit iranscrire cette malédiction en lettres sa- 
crées contre Menés, dans le temple de Jupiter îi ïlièbes'. 
Cet auallième d'uu prince intimement uni avec le sacer- 
doce n'a pas une valeur bien décisive. En fait, il paraît 
avéré que les rois égyptiens avaient peu de luxe. Mettons 
à part celui que purent déployer quelques princes con- 
quérants dans leurs chevaux et leur équipage de guerre. 
Ils paraissent avoir été fort esclaves de rétiquelle, et la 
sévérité de la surveillance sacerdotale se fait sentir dans 
la tempérance habituel le de leur régime, qui nous les 
montre se nourrissant de viandes simples, ne buvant 
qu'une certaine mesure de vin mesurée à l'avance. 

Ces hommes réjtutés divins étaient l'objet d'un luxe 
personnel moins recherché que celui dont jouissaient, 
au sein de vrais palais, les animaux sacrés. Voyez plutôt 
le tableau tracé par Diodore des félicités de ces ani- 
maux. Quels soins délicats, quelle somptuosité! Confiés 
aux mains de grands personnages, ils sont nourris de 
fleur de farine cuite, de gruau dans du lait, de gâteaux 

1 Diod., liv. I, XLV. 



LIXE DES Ans. 257 

de miel, de viandes bien préparées! On les oint des huiles 
les plus précieuses, on briile sans cesse devant eux les 
parfums les plus suaves. On les revêt des plus belles 
i'ourrures, on les couvre des ornements les plus riches. 
Le harem de ces animaux privilégiés n'est pas l'objet 
d'attentions moins délicates. Les femelles, honorées du 
titre de concubines, sont d'iiiic beauté de choix, et vê- 
tues avec luxe. Lorsque ces animaux meurent, on leur 
célèbre de magnifiques funérailles. Celles du bœuf Apis 
étaient ruineuses. Au moment où Plolémée, llls de La- 
gus, vint prendre possession de l'Eg-ypte, il arriva que 
le bœuf Apis mourut de vieillesse à Memphis'. Le prêtre 
qui en avait eu la garde dépensa pour les funérailles des 
sommes qui épuisèrent toutes ses ressources. Il em- 
prunta à Ptolémée, pour achever de faire face aux frais, 
cinquante talents d'argent (275 000 fr.). Au temps de 
Diodore, qui vivait du temps de César et d'Auguste, les 
frais de funérailles de ce bœuf dispendieux étaient en- 
core évaluées à 500 000 fr. 

Le commerce tient une place considérable dans le luxe 
égyptien. C'est presque exclusivement l'importation qui 
amène sur le marché les produits les plus rafluiés. L'E- 
gypte emprunte à l'Ethiopie son or et sou ivoire, à l'A- 
labie son encens, à l'Inde ses épiceries, leurs vins à la 
Crèce et à la Phénicie. Elle donnait en échange ses pro- 
duits fabriqués et ses matières premières. On peut se 



' Ce f;iit, allcsd'' jiar Diodoro, j^araîl piuirlaiit [loii en rapport avec !a 
couliinie oj;yptieiiiic, qui ne laissait pas mourir l'Apis de « vieillesse ». 
Passé viiigt-ciuq ans, les prêtres le noyaient dans une fontaine coiisacrco 
au Soleil. 

s 17 



258 Li: LUXi: EN £(J\1'1E. 

convaincre, i)ar l;t viu; du certaines peintures, que les 
peuples vaincus payaient aussi tribut jxjur ces produits 
rares et précieux. Le commerce, et en particulier le 
commerce de luxe, ne devait arriver à prendre tout son 
développement qu'îi une époque rel;itivemcnt assez ré- 
ccnie, 000 avant ,1. C, Le règne d'Amasis marque, sous 
ce rapporl, une véiilahlc révolution. 11 scîfaitalors une 
modilication assez profonde dans la richesse, dans les 
mœurs et peut-être dans les idées. Ce mouvement semble 
avoir pris naissance dans les relations ouvertes avec les 
Grecs, et dans le commerce étendu avec les étrangers. On 
leur permit, pour la première fois, l'entrée des bouches 
duNiP. On fit concession aux Grecs de la ville de Tau- 
crate et de terrains pour y bâtir des autels et des tem- 
ples. De nombreuses faveurs leur furent accordées. On 
mit en circulation des richesses aurifères depuis long- 
temps entassées. On importa des marchandises nouvelles 
qui firent naître de nouveaux besoins et de nouvelles in- 
dustries. Tout cela ne put que contribuer à donner l'es- 
sor au goût des raffinements. Nul doute d'ailleurs que ce 
changement moral et matériel, véritable altération du 
vieil esprit national, n'aiteu bien des signes précurseurs 
avant Âmasis. L'Egypte n'avait pu elle-même échapper 
entièrement à l'influence du contact déjà si fréquent avec 
les autres peuples. L'effet d'un pareil contact sur les 
pays immobilisés a toujours été le même .Ce qu'il y a de 
dur et d'exclusif dans le génie indigène semble s'y amol- 
lir et s'y fondre. Les idées y gagnent en largeur, les 

1 Hirodole, II. 



IISDUSTRIES DE LUXE EN EGYPTE. 259 

mœurs s'y adoucissent, s'y raffinent, mais cette étendue 
plus grande de l'intelligence dégénère en un scepticisme 
énervant : les raffinements deviennent corruption, et 
dans ces transitions inévitables, favorables à la civilisa- 
tion en fin de compte, mais funestes à la nationalité, les 
peuples risquent de perdre leur énergie, leur personna- 
lité, leur existence même. Espérons pour le Japon qu'il 
n'en fasse pas aujourd'hui l'expérience. 

Il y avait des industries de luxe nombreuses et impor- 
tantes dans l'ancienne Egypte. Elle était célèbre par la 
beauté de ses tissus. La tisseranderie occupait une par- 
lie notable de la nation. Isaïe, annonçant les malheurs 
qui frapperont l'Egypte et les classes industrieuses du 
peuple, cite les tisserands à côté des pêcheurs. « A Tyr, 
s'écrie aussi Ezéchiel, le fin lin d'Egypte, tissu en bro- 
deries, a composé la voile qui a été suspendue à votre 
mût. » Selon Hérodote, c'étaient les hommes qui lis- 
saient. On croit même qu'ils ne se livraient pas à ce 
travail seulement dans l'intérieur des maisons, mais 
dans des établissements publics. Cet emploi du sexe mas- 
culin ne fut pas sans conséquence sur le perfectionne- 
ment de cette industrie. Les hommes y déployèrent la vi- 
gueur qui permet de se servir de métiers puissants, et les 
facultés inventives dont la nature les a doués. 11 est cer- 
tain que les travailleurs égyptiens avaient des procédés 
particuliers. Ils poussaient la trame en bas, lorsqu'ils 
lais;iient la toile, tandis que les autres nations la pous- 
saient en haul\ Ce travail masculin, profitable à la so- 

' Iléi-odoto, 11. 



2CiO IJ') I.I\K KN |'x;YI'TE. 

li(lil(', fui loin (1(! iiiiiic ;'i la di'licîilosso. On Iroiivo, d'îi- 
prùs lt!S dessins d'anciens monuments, relevés par 
MM. Relzoni et Minuloli, des élofles, deslint'esà l'Iinliil- 
lenienL, d'une finesse transparente. La preuve de la per- 
fection très-ancienne de ces manufactures éclate dans les 
tentures et les tapis du lahrniacle '. L'Exode, en (illet, 
indique quelle part prit à ces produits l'ouvrier égyptien 
Besseléel, qui fit l'épliod, c'est-à-dire la tunicpie du 
grand prêtre des Hébreux, d'or, d'hyacinthe, de pour- 
pre, d'écarlate teinte deux fois, et de fin lin retors, et 
coupa des feuilles d'or l'oil minces (pi'il réduisit en (ils 
pourlcs faire entrer dans le tissu. Celait aussi enEgypte 
qu'étaient brodées les courtes-pointes dcnl on se servait 
en Palesline^ On y fabriquait des lapis qui avaient|)lus 
de deux cents pieds de long, souvent ornés de broderies, 
de fils colorés ou de fils d'or. Des tissus précieux pour 
les robes étaient déjà regardés aux temps de Joseph 
comme des présents d'honneur d'un usage répandu*. 

* « J'ai suspendu mon lit, dit Salomon {Proverbes), et je l'ai couvert des 
courtes-pointes d'Egypte en broderies. » 

* Genèse, XLY. 

^ A Karnak, on a fouillé des milliers de sépultures. C'est là qu'on a 
trouvé le cercueil en bois cioré de la reine Aah-IIotep, mère d'Ahmès, qui 
a expulsé les pasteurs et fondé la XYlIi" dynastie. Les bijoux qui avaient 
été placés sur la momie royale ont été exposés à Londres en 1862, et à 
Paiis en 1867. On admira comme les produits d'un art merveilleux dont 
rorfévreric moderne a perdu les procédés, ces œuvres qui datent de plus 
de 5000 ans. ce diadème d'or accosté de deux petits sphinx, incrusté de 
lapis, le poignard, également en or, incrusté de bronze noir et cloisonné 
d'émaux, ayant pour garde la léle d'Apis, le collier formé d'un fd d'or 
tressé sur lui-inénie, les bracelets à fonds de lapis incrustés d;ins l'or, le 
naos ou broche pectorale, sans parler du miroir, de la hache d'or massif, 
du flabcllum et de la barque symbolique portant le mort uux régions in- 
fernales. 



INDUSTUIES DE LUXE EN EGYPTE. 261 

En général, pourtant, l'habillement égyptien paraît avoir 
été simple. Le roi et les guerriers portent ordinairement 
im habit court, usage dont ceux-ci ne dérogent que dans 
les processions ; les laboureurs et les ouvriers n'ont 
qu'un tablier blanc. « Les prêtres, dit Hérodote, ne por 
lent qu'une robe de lin et des chaussures en écorce de 
papyrus; il ne leur est pas permis d'avoir d'autre habit ni 
n'autre chaussure. » Ces robes longues sont jetées parlois 
autour du corps. Il en est qui ne sont point seulement 
blanches, mais rayées de rouge ou parsemées de fleurs; 
(luelques-unes brillent de tout l'éclat des couleurs de 
l'Orient*. 

Le rôle important joué par la teinturerie apparaît dans 
quelques-uns des exemples que nous avons empruntés au 
tissage. L'Egypte possédait toutes les couleurs, le blanc, 
le rouge, le bleu, le vert et le noir d'une parfaite beauté, 
mais sans mélange. Les procédés employés pour teindre 
les habits ont été décrits par Pline avec une assez grande 
précision de détails '. 

L'art de travailler les métaux précieux n'était guère 
moins avancé. Outre une masse d'ustensiles fabriqués en 



* Le clicf-d'œuvre de celte industrie du lissage semble avoir été le cor- 
.<!clel dont parle Hérodote, et qui fut envoyé aux Lacédcnioniens par le loi 
Amasis. Il était orné d'un grand nombre de figures tissées-, moitié or et 
inoilié lin. Chacun des fils, bien que d'une lénuilé oxirèmc, se composait 
de trois cent soixante brins. Les momies alteslent encore la solidité de ces 
tissus. Celte industrie, comme toutes les autres, eut un caraclère roliuirux 
cl sacerdotal. Paifois les prèlres y présidaient. La célèbre pierre de llo- 
sctle jnentionne une remise d'impôts accordée aux miiiisires du culte pour 
les toiles dont ils avaient le monopole, et qu'ils faisaient servir h envelop- 
per les momies. 

^ l'iiiie, liv. X.\XV, cil. xi.li. 



2";2 i.r: i.rxr: kn i;f;vi'TE. 

airain, ces vieux Égypliciis avaient une quantité do trc- 
piods, (le bassins en argent. Ils excellaient dans l'art de 
tnillcr 1( s pierres précieuses, et c'est à leur école que les 
Israélites apprirent à graver des topazes, des améthys- 
tes, des émerand(îs et d'antres gemmes. Peut-être con- 
naissaient-ils déjà la pointe de diamant })Our inciser les 
pierres dnres. Le diamant, au rapport de IMine, se (ron- 
vait en Ethiopie, près de Méroé*. I/Egypte possédait en 
outre quantité de gisements t!e pierres précieuses, no- 
tamment près de la mer Piouge, des mines d'émeraudos 
qui en produisaient d'adjuirablcs ponr la pnrclé et la 
grosseur. 

Leur ameublement ne décèle pns moins de recherches 
et d'art. Leurs lits de repos, leurs sièges sont de vrais 
modèles. Un goût délient brille dans leurs petits ouvra- 
ges en corne, en écaille, en ivoire. On admire la correc- 
tion du dessin qni règne dans leurs glaives, leurs flèches, 
leurs divers outils, l'élégance et la grâce de leurs instru- 
ments de musique, tels que les harpes, les lyres, les 
psaltérions. 

La constitution de la famille modérait le luxe d'un 
côté, et de l'antre semblait le favoriser. Ceci veut être 
expliqué. La femme en Egypte joue un rôle qui n'a rien 
de commun avec celui qni lui est le plus souvent assi- 
gné en Orient. Elle y possède une importance réelle. En 
général , on peut croire que le sérieux des fonctions qui 
lui étaient attribuées dut contribuer à resserrer le Inxe 
dans certaines limites. Et, en effet, on ne cite, en fait 

» riine, liv. XXXVII, cli. xr. 



LA FEMME ÉGYPTIENISE. 2G5 

d'excès de luxe privé, rien qui se rapproche de l'Assy- 
rie, de la Babylonie, de la Perse. De même que parmi 
les rois on ne rencontre pas un Sardanapale, on cite à 
peine quelques reines qui déploient un luxe excessif. La 
femme, épouse, mère de famille, maîtresse de maison, 
se rencontre si rarement dans ces temps et dans ces so- 
ciétés qu'on se sent disposé h juger favorablement à 
cet égard la société égyptienne, sur ce point du moins 
plus libérale. On y voit la femme chargée des affaires du 
dehors, sortant pour acheter, surveillant les travaux, 
dirigeant en partie l'administration intérieure, concoi:- 
rant même à l'accomplissement des rites sacrés, offrant 
avec son époux des sacrifices et portant le sistre dans les so- 
lennités religieuses. Bien plus, elle transmet à ses enfanls 
les droits qu'elle tient de sa naissance, et ils portent son 
nom. Dans une certaine mesure, l'élégance et la parure 
ne font qu'attester cette importance sociale. Mais l'abus 
était près de l'usage. Nous avons les preuves d'un luxe de 
toilette brillant et raffiné dans une quantité de représen- 
tations figurées. Les femmes y paraissent vêtues d'étoffes 
de lin ou de coton d'une très-grande finesse; leur che- 
velure est disposée avec beaucoup d'art; leurs doigts, 
leurs bras, leurs jambes, leur poitrine sont ornés de 
bijoux de toute sorte. Si ce goût d'élégance n'a pas ha- 
bituellement fait disparaître cette gravité des mœurs de 
famille; dont le souvenir s'est maintenu, il dut être et il 
fut plus d'une fois un écucil. La femme égyptienne abusa 
trop souvent pour le luxe et pour la licence de cette in- 
dépendance qui lui permettait d'échapper à une surveil- 
lance jalouse. Mêlée à la vie sociale, aux spectacles, aux 



204 LK MXf; i:.N KliYI'TK. 

IcsLiiis, aux <;()iiccrls, aux jcMix Jiioiidaiiis, clli; coiirl des 
périls que la Icmmo orienlaJL' ne connaît ailleurs (|ue 
l)i('ii rai'cnienl. Ne nous (Honnniis pa^ (ju'fju nous |»r('- 
senlcdes tableaux en a|tj)aienee eontradicloiies ; licn de 
jjlus grave et de plus chaste, de plus adonné aux vertus 
domestiques que la femme égyptienne, nous dit-on, et 
d'un autre côté il est jteu de pays où les femmes soient 
accusées si souvent d'avoir violé la foi conjugale. La lé- 
gende du l'Iiaraon, fils de Scsoslris, devenu aveugle, ra- 
contée par Hérodote (liv. I), en donne une idée. I,a 
guérison du jeune homme dépend de la rencontre qu'il 
fera d'une épouse fidèle. 11 s'adresse d'abord à sa femme 
naturellement, puis à bien d'autres, et ne recouvre pas 
la vue. Il la recouvre enfin, ayant rencontré l'objet rare 
qu'il cherchait, et, rassemblant toutes les femmes qui 
ne lui avaient pas rendu l'usage des yeux, il les brûle 
vives. Le Livre des morts confirme le genre d'accusation 
que renferme celte anecdote. 

Quant aux détails de ce luxe de parure, est-il besoin 
de les rappeler? La vue seule du musée égyptien au 
Louvre suffit pour montrer que rien ne manquait à l'at- 
tirail de la toilette de la grande dame de Tlièbes, de 
Memphis, d'Eléphantine, etc. Elle avait boîtes à par- 
- fums, écrins remplis de colliers et de bracelets, bagues 
gravées, pendants d'oreilles, précieux coffrets, élé- 
gants miroirs ; elle se teignait les ongles, les sourcils 
et les cils. Le progrès, sous ce rapport, n'a guère été 
qu'apparent ; TÉgypticnne égale presque sur le fait 
de la toilette la Romaine, laquelle ne le cède guère 
à la Française. On a trop pris, en fait de parure, la 



FASTE IMPOSANT; LUXE INFERIEUR. 265 

variation des modes pour la perfection dos raffine- 
menls. 

Eu résumé, le faste public de l'Egypte n'a pas été 
surpassé, il n'a mémo pas été égalé dans les relations 
qu'il offre avec la pensée religieuse et l'idée de la mort ; 
le luxe privé, quoique développé sous le rapport de la 
parure, demeure inférieur sous beaucoup d'autres as- 
pects à celui des nations asiatiques et même de plusieurs 
nations occidentales. Ce double fait trouve son explica- 
tion dans les observations qui précèdent sur l'état intel- 
lectuel, moral, social, politique de ces populations, 
l^ar là se confirme ce que nous avons dit plus haut, à sa- 
voir que le luxe public ou privé est la conséquence des 
civilisations qui en déterminent la nature, bonne ou 
mauvaise, les formes variées comme les degrés de déve- 
loppement. Il faut donc avant tout apprécier ces civili- 
sations. Affirmer que le fruit fut sain ou empoisonné, se 
borner à le déciire, tâche superficielle : c'est l'arbre qui 
le porte qu'on doit s'appliquer à bien connaître. Sans 
la civilisation égyptienne, le faste égyptien, avec sa 
grandeur imposante, les arts décoratifs, avec les sujets 
qu'ils traitent, les idées qu'ils manifestent et leurs formes 
qui révèlent diverses époques, ne sont que le plus indé- 
chiffrable des hiéroglyphes, ou un spectacle banal qui 
parle aux yeux sans rien dire à la raison : l'imagination 
môme cesse d'y trouver son comple. Cette vieille terre 
ne se revêt pour ainsi dire de toute la poésie qui l'enve- 
loppe que grâce aux documents positifs. L'archi>olog:G 
(jui paraît ne s'adresser qu'à l'éi-udilion, la philosophie 
qui semble ne parler qu'à la réiîexiou, au pur esprit, 



2C0 ir, i.i \r: r,N i;(.\I'Ti:, 

{)('iiV('iits('iil( s, (Ml [)(''ti(''lr;iiil ;iiil;iiil (Jik; [ifi^^ililc jii'~fjii';iii 
fond (les choses, donner aux leprésenlalions sensibles 
lin langage éloquent. 

Le liant itili'iiH qu'inspire rKgy[)te est jnslifié par des 
services (klalanls. Les réserves dont il nous a [)ara né- 
cessaire d'accompagner notre jugement n'ùlent pas ce 
qu'il a de favorable. Aucune grande société ne passe en 
vain sur la (erre. Ce peuple eut un mérite éniinenl (pii 
le distingue entre tous; il prit au sérieux et la vie et la 
mort : son luxe décoratif nous l'a montré. l*ar l:i, il 
devait agir fortement sur la légèreté grecque. Ce qu'il y 
a de plus sérieux et de plus profond dans la métaphy- 
sique et la religion des Grecs vient de l'Egypte. Sans 
elle, aurions-nous Platon ? Ses arts aussi ont contribué à 
former ceux de la Grèce, et par suite, de Rome et du 
monde occidental tout entier. L'Egypte a donc été utile 
à Thumanilé, qui a recueilli une partie de son héritage. 
C'est le dernier mot tout de reconnaissance qu'il faut 
prononcer en disant adieu à cette terre vénérable des 
antiques initiations et des vieilles dyna? ties. 



CHAPITRE IV 

LE LUXE NINIVITE ET BABYLONIEN 

I 

LE LUXE ININIVITE. 

L'ancienne Ninive nous est moins connue que Baby- 
lonc, et il est constafé que les traits qu'on a pu en res- 
saisir s'appliquent à la seconde Ninive, à Hisir-Sargon. 

Celte ville, comme nous l'apprend une inscription, 
fut destinée à remplacer la première Ninive et « à en 
reproduire la ressemblance ». C'est donc de la seconde 
Ninive surtout que nous parlerons, tout en mentionnant 
quelques légendes ou récits qui se rapportent à la pre- 
mière. 

11 n'y a guère plus de trente années, celui qui aurait 
prétendu indi([ucr avec tant soit peu de précision les 
éléments d'un luxe comme d'un art assyrien, aurait 
passé pour un esprit chimérique. On ne connaissait 
même pas avec exactitude remplacement de cette cité 



2G8 i.F-: irxi; mm vin; i;t iiAini.oNinx. 

gigantesque, recouvci'l(! j)U' les dcljris urgihMix de cos 
édifices lrarisroi'in(''S en sol végL'l.il '. 

OdicoïKjue ;i suivi, inôiiic; en simple; curieux, ces iiilc- 
ressanls travaux, n'ignore pas coninicnl le sol de Klior- 
sabad mit à découvert des bas-reliefs d'iiru! grande im- 
portance, et ces génies ('tonriéurs (h; lions, ces taureaux 
ailés qui figurent aujonid'Iiiii an ninsée du Louvre. On 
était arrivé à toucher les murailles, à saisir presque les 
proportions immenses d'un j)alais dont ces colossales 
figures gardaient l'entrée. On avait la preuve écrite sur 
la pierre même que ce palais était celni de Sargon, le 
père de Sennachérib, palais érigé par Sargon lui-même, 
vers 711 avant Jésus-Christ. L'exploitation du vingtième 
environ du monticule fit découvrir de nouvelles sculp- 
tures, de nombreuses inscriptions, des objets de toute 
nature. Le successeur de Botta, M. Victor Place, devait 
continuer, avec un succès qui dépassa toute attente, ces 
investigations si bien .commencées. La mission de M. V. 
Place date de 1850. L'Assemblée nationale lui vota des 



* Les indications do Rich, résident d'Angleterre, bien que fécondes 
surplus d'un point, n'avaient rien amené de positif, mais avaient eu le 
mérite d'appeler l'allention sur la disposition particulière du sol aux envi- 
rons de Mossoul, celte ville moderne de la Turijuie d'Asie, située sur la 
rive droite du Tigre, au sein d'une vaste plaine.' Les arcliéologucs ont plus 
d'une fois mis sous nos yeux l'espèce de filière que suivirent ces magni- 
fi(|ues découvertes. Ce fut d'abord un soupçon de quelques savants orien- 
talistes, comme Silvestre de Sacy. Plus tard, M. Mohl encouragea M. Botta, 
nommé consul à Mossoul, à pratiquer des fouilles sur quelques points dé- 
terminés. On résolut d'attaquer les collines ou monlicules qu'on avait pris 
longlemps pour des accidents du sol, et que divers indices faisaient Siip- 
*'• poser artificiels. Bornons-nous à rappeler seulement que les principaux 
étaient Koyoundjick, à la gauche du Tigre; Khorsabad, à di.v-huit kilo- 
mètres, et en deçà de Mossoul, au sud, Nimrod ou JSmiioud. 



I.UXE MMVITE. 2C9 

fonds libéralement, el des moyens d'action plus efficaces 
furent mis à son service. Les dimensions de la ville pu- 
rent être déterminées, même la largeur de ses rues et le 
nombre de ses portes. Les éminences de Kouyoundjick 
et de Nimroud donnaient entre les mains des Anglais 
des résultats du môme genre, et l'on pouvait se con- 
vaincre qu'on était en présence de deux villes distincles 
l'une de l'autre comme de Khorsabad. 

Le luxe avait sa part royale dans ces premières fouilles. 
On vit sortir du sol quantité de petits objets en marbre, 
en agate, en cornaline, et en d'autres matières dures, 
travaillées et polies comme elles auraient pu l'être par 
nos joailliers modernes. A ces pierres dures étaient 
mêlés de petits disques et d'autres objets en ivoire, que 
le moindre contact faisait tomber en poussière, et dont 
un seul put être conservé. On trouva aussi des vases 
renfermés dans de grandes jarres, ainsi que des objets 
en cuivre. M. Victor Place, dont l'ouvrage nous sert ici 
de guide, cite des têtes de gazelles repoussées, offrant 
la plus frappante analogie avec les objets de même ordre 
que tiennent à la main des personnages des bas-reliefs 
assyriens, et qui servaient, sans nul doute, i\ puiser 
rbuile ou le vin^ On recueillait quelques autres ob- 
jets usuels, des aiguilles, des crochets et des pendants 
d'oreilles, comme ceux qu'on voit figurer dans ces 
mêmes bas-reliefs, si instructifs comme représentation 
des moeurs. L'attention était vivement excitée aussi par 
une fiole en verre blanc, d'une forme très-élégante, rc- 

* Ninive d VAssyric. V. IMnco, 5 vol. iii -folio, avec planclies. 



270 lE LI'XK MMVITK ET li\l;V1.0.MhN. 

coiivcrlc ù riiiU'i'ic'ur (i'uiic! suh^Liiicc ;i reflets nncrés, 
et ornée de deux ;iii^es en veri'e l'ouge; joi^nons-v une 
petite eoupe ou cornel du niônie verre que la fiole, en- 
jolivée d'une série de dessins coloriés en rouge et en 
bleu formant relief; des clous en cuivre à tèle argentée, 
un cachet en pierre calcaire, etc. Ce que nous nom- 
mons luxe d'ameublement, luxe de toilelle, se manifes- 
tait au pi'emier abord par des échantillons variés. 

llien dans tout ce luxe privé n'annonçait jusqu'ici 
létat social et politique. 11 apparaît dans un autre genre 
de faste. A la différence d'autres populations asiatiques 
qui montient la prédominance de l'aristocratie, le règne 
des castes, en Assyrie l'autorité royale était très-prépon- 
dérante. Si les rois n'étaient point adorés comme des 
dieux, ils n'en réunissaient pas moins tous les pouvoirs, 
la puissance spirituelle et la puissance temporelle. On 
les appelait les « vicaires des dieux sur la terre » ; tout 
dépendait d'eux, les âmes, les corps, les terres, les fonc- 
tions publiques. Une cour nombreuse et brillante les 
entourait : c'était un immense personnel d'eunuques, 
de grands officiers du palais. Cette cour les suivait à la 
guerre. On transportait même les femmes dans des voilu- 
res fermées \ Qu'étaient lesgrands dans celte société mo- 
narchique? Avant tout de hauts fonctionnaiics pour la 
plupart attachés au palais, selon les lois d'une de ces hié- 
rarchies savamment étagées que rappellera plus tard 
l'empire de Constantin. Les satrapes ou gouverneurs de 

' Voy. F. Lcnormant, Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, G. Uas- 
pcro, etc. Ces excrllciVs travaux donnent le dernier élal des études arcliéo- 
lo^iciiies et historicjucs. 



FASTE MONAPiCIIinrE ASSYf'.IEN. 271 

provinces sont directement nommés et révoqués par le 
roi. Le luxe que déploient ces grands dignitaires sera 
donc avant tout une émanation, un reflet du luxe royal. 
Le faste des monarchies absolues de l'Orient revit sous 
la plus brillante et la plus complète image dans le palais 
de Khorsabad. Le voilà tout entier ce faste qu'annoncent 
tout d'abord d'immenses appartements de réception 
splendidement ornés, et dont les murailles sont comme 
revêtues de bas-reliefs. Imaginez six grandes salles, 
remplies de sculptures, un seul bâtiment, formant un 
des corps de l'édifice, qui renferme des richesses de toute 
nature accumulées comme dans un trésor, et là même, 
dans une partie séparée, tout un compartiment triste et 
sombre destiné au harem. Les divisions principales sont 
ic sérail ou palais proprement dit, le harem, le temple, 
V observatoire ailes dépendances. Tout l'attirail du grand 
luxe monarchique est ici survivant ou du moins indiqué, 
llien n'y manque, magasins, cuisines, boulangeries, cel- 
liers, manèges à exercer les chevaux, écuries et remises 
servant à contenir les bagages, les chameaux, les chars, 
les dromadaires, corps de logis destinés aux gens de ser- 
vice pour la surveillance du matériel et des provisions, 
aménagements intérieurs, couloirs par lesquels le roi 
devait passer pour se rendre au harem, etc.'. Le nombre 
et les dimensions des salles de cet étonnant édifice con- 
fondent notre pensée habituée aux proportions modé- 
rées : on y compte deux cent trente-cinq chambres, 
( 

' Yiclor Place, Ibid. C'est à ce bel ouvrage, qui garde toute sa valeur, 
que nous avons encore eu rocpurs pour les indications qui vont suivre sur 
la st'ciinde .Ninive. 



2T2 IK i.i;xR MNivrrr; i.t i;\i;m.omi.n. 

li'ciilc-ciiHj coins iiih'iiciircs dont (|ii('l(|H('S-uric.s étaient 
iiiiiiioiises oL coiivrai(!iil dix hectares*. 

L'art ici confine an liixi; par son aspect essentiellement 
(lécoralif. L'ornementation abonde et n-vrle des traits 
distinclifs entre tous à une dalcMpii n'a pins ri(!n d'Iiy- 
polliétiqne. On doit la j)lacer 700 ans avant J. C c'est-îi- 
dire sons ce Sennachéribdc rËerilure, ou Sin-acki'-iril», 
(pii au milieu de guerres incessantes trouva le temps 
d'élever de grands monuments religieux et civils, de 
réparer ceux qui avaient vicîilli, de rehàlir l'imceinte de 
la ville, ses quais, ses aqueducs, etc. « .l'ai, dit-il lui- 
même dans une inscription, reconstruit les rues an- 
ciennes, j'ai élargi les rues étroites, et j'ai fait de la 
ville entière une cité resplendissante comme le soleil. » 

Qu'on l'écoute aussi parler de ce palais des rois abattu 
pour être refait, et dont les ruines formèrent une vaste 
colline : quel superbe et magnifique langage ! « Dans 
un mois heureux, au jour fortuné, j'ai construit, selon 
le vœu de mon cœur, au-dessus de ce soubassement, un 
palais d'albfdre et de cèdre, produit de la Syrie, et le 
palais le plus élevé dans le style de l'Assyrie J'ai res- 
tauré et achevé ce palais, depuis ses fondations jusqu'à 

* L'aulhciiticité du palais, comme d'autres faits de première importance 
concernant Ninive, est constatée par l'inscription même où le roi Sargon 
annonce la création de la ville et du palais. L'mscription porte ces mois : 
« Au pied des monts Mousré, pour remplacer Ninive, je fis, d'après la vo- 
lonté divine et le désir de mon cœur, une ville que j'appelai Hisir-Sargon. 
Je l'ai construite pour qu'elle ressemble à Ninive, et les dieux qui régnent 
dans la .Mésopotamie ont béni les m :railles superbes et les vues splcndides 
de cette ville. Pour y appeler les habilanls, pour en inaugurer le temple 
et les palais où trône sa maiesté, j'ai choisi, le nom, j'ai tracé l'enceinte 
et l'ai tracée d'après mon propre nom. » 



LUXE DÉCORATIF ASSYRIEN. 2'iZ 

son pignon; j'y ai mis la consécration de mon nom. A 
celui qui, dans la suite des jours, sera, parmi mes fils, 
appelé à la garde du pays et des hommes par Assour et 
Istar, je dis ceci : Ce palais vieillira et tombera en ruines 
dans la suite des jours ! Que mon successeur relève les 
ruines, qu'il rétablisse les lignes qui contiennent l'écri- 
ture de mon nom. Qu'il restaure les peintures, qu'il 
nettoie les bas-reliefs et qu'il les remette en place. Alors 
Assour et Istar écouteront sa prière. Mais celui qui altère 
mon écriture et mon nom, qu' Assour, le grand dieu, le 
père des dieux, le traite en rebelle, qu'il lui enlève son 
sceptre et son trône, qu'il abaisse son glaive* ». Vanité 
de ces projets! Il ne faudra pas soixante ans avant que 
ce palais ait été renversé de fond en comble. Quelle 
leçon morale quand on songe surtout que le secret de 
tant de travaux superbes fut dans la prodigalité de ce 
prince conquérant, dans l'exploitation sans pitié des 
nombreux prisonniers de guerre, qu'il enleva de leur 
j)ays natal et fit travailler sans relâche à ses pompeux 
édifices 1 

Le savant consul général anglais, le colonel Rawlinson, 
signale, comme l'a fait aussi M. V. Place, les caractères 
de ce luxe décoratif, où il reconnaît avant tout un réa- 
lisme très-marqué. « Ce fut sous Sin-Acké-Irib, remarque- 
t-il, que la coutume se répandit de compléter chaque 
tableau p;ir un fond semblable à celui qui existait au 
temps et dans la localité de l'événement représenté; Ks 
montagnes, les rochers, les arbres, les routes, les riviè- 

* M. Ûpporl, les Sargonidcs, p. 52, 53. 

( 18 



274 I.E I.l'Xi: M.MVni; et riADYLOMLN. 

rcs, les lacs (iircnl li;^iir(''S lu-j^iiliriciiiciil, (H l'on (essaya 
(le reproduire la loealilé telle (|ir(lle ('lail, avec autant 
(le V(3rit(3 (jiie le permettaient l'IiabileLi' de j'iiiliste et la 
nature des matériaux. Dans ces essais, on ne se bor- 
nait [tas à rcj)roiluire les traits ^6iUiVi\u\ et les grandes 
lignes de lasctîiie; on voulait comprendre tous les menus 
accessoires que l'œil observateur de l'artiste aurait pu 
noter, s'il avait l'ait son dessin d'après nature. Les dif- 
férentes espèces d'arbres sont indi(|U(ies dans les bas-re- 
liefs, les jardins, les champs, les étangs, les joncs, re- 
présentés avec soin, les animaux sauvages, cerfs, san- 
gliers, antilopes, introduits avec leurs traits caractéris- 
tiques ; les oiseaux volent d'arbre en arbre ou sont per- 
chés sur leurs nids, tandis que leurs petits allongent le 
cou vers eux ; les poissons jouent dans l'eau ; les pêcheurs 
exerçait kur métier ; les bateliers et les ouvriers des 
champs poursuivent leurs travaux; la scène est pour 
ainsi dire photographiée dans tous ses détails, les moin- 
dres comme les plus importants, également marqués 
sans qu'on ait essayé de faire un choix ou de poursuivre 
l'unité artistique \ » 

M. Victor Place reconnaît encore à la sculpture nini- 
vite d'autres qualités d'exécution et d'ornementation. 
« L'artiste, dit-il, toujours profond observateur trouve 
les détails les plus propres à caractériser les hommes, 
les animaux et les choses; il possède, dans son langage 
ligure, l'épithète jusle, le trait qui porte. L'attitude, le 
geste, les attributs, les costumes, tout est conçu en vue 

' G. llii\vliii.Hin, The fivc yrcal Monarchies, l. U, p. 181. 



LUXE DÉCORATIF ASSYRIEN. 27j 

de l'effet cherché. L'exactitude lu plus minutieuse pré- 
side au choix de ces détails. Les ornements, colliers, 
bracelets, boucles d'oreilles, les coiffures, les armes, les 
harnachements des chevaux, l'aspect des villes, le cou- 
ronnement même des murailles, chaque trait dénote une 
attention patiente et calculée. » 

Un des caractères de cette sculpture qui la rend émi- 
nemment décorative, c'est la vie des personnages ; ils y 
déploient une activité incessante, ils paraissent avec la di- 
versité de leurs fonctions et la variété de leurs costumes. 
Mais on y trouve l'abus des mêmes emblèmes et des 
mêmes types : on y rencontre aussi un dessin parfois peu 
exact, les Assyriens ne s'attachant pas à une imitation 
très-rigoureuse de la nature, qui était surtout pour eux 
un emblème, un moyen de se faire comprendre; on y 
relève enfin des imperfections de perspective, etc. 

Ces caractères, qualités et défauts, peuvent être indi- 
qués d'une manière générale, sans qu'on craigne comme 
pour l'Egypte de confondre les époques : car, bien qu'il 
y ait eu des écoles de sculpture successives, ces traits sont 
communs à toutes, aux vieilles sculptures de Ncmrod , à 
celles de Khorsabad, qui viennent ensuite, puis à celles 
des palais bàlis à Koyoundjick, qui parurent en dernier 
lieu. 

On suit plus difficilement les progrès du luxe privé. 
Cette forte population assyrienne, très-guerrière, main- 
tint longtemps ses vertus, sans cesse en lutte avec ses voi- 
sins redoutables. Le commerce, la richesse, les arts, les 
dépouilles des vaincus, tout ce qui introduit le luxe, de- 
vait pourtant se manifester là comme ailleurs, et une 



lie, LE LUXE MMVITE KT l! AllYI.O.NIEN. 

fois (îcllc invasion dn luxo commencée, elle; deviiil, 
comme parlout, rapidement s'étendre. Les témoignages 
d'un grand luxe privé aliondenl. Les étoffes assyriennes 
sont célèlires aussi bien que la pourpre qui les teignait 
de ses vives couleurs. On peut juger par les sculptures 
mêmes du nombre et de l'élégance des broderies qui 
couvraient ces étoffes. Nous avons déjà vu quel luxe 
d'ornementation paraît dans la profusion de figures liu- 
maines, des fleurs, d'animaux symboliques. Le travail 
des métaux précieux, l'cîléganle ciselure des vases qui 
ont survécu à la destruction, tant d'ivoires sculptés em- 
ployés à la décoration des meubles, attestent d'une ma- 
nière irrécusable les goûts de faste les plus développés 
dans la classe ricbe. S'il est vrai que le travail égyptien 
et pliénicien ait été pour beaucoup dans ces objets, il 
n'est pas douteux que la fabrication indigène n'y ait eu 
aussi sa bonne part. Elle se distinguait surtout par la 
confection de petits meubles en bois précieux et par des 
œuvres d'ailleurs peu perfectionnées de céramique. Dans 
combien d'opulentes maisons on devait retrouver ces 
revêtements de murailles, ces briques émaillées, qui 
composent des espèces de tableaux, ici des figures de di- 
vinités, là des processions d'animaux, ailleurs, comme 
nous venons de le dire, des scènes entières de guerre ou 
de chasse! Ajoutons les belles incrustations de meubles 
recouverts de feuilles de bronze et les mêmes revête- 
ments appliqués aux poutres des plafonds. Les verreries, 
les poteries peintes trouvaient place aussi dans ces ma- 
gniliques demeures. 

Quant au luxe de parure, il n'est pas moins atteste 



LUXE DE PARURE ASSYRIEN. 277 

par des témoignages certains. Hérodote décrit le costume 
riche et flottant des hommes, le soin qu'ils avaient de 
leurs cheveux, de leurs barbes frisées avec art et dispo- 
sées par étage, l'habitude où ils étaient de se charger de 
boucles d'oreilles, de bracelets, d'anneaux. Ils s'enve- 
loppaient d'un manteau de couleur blanche ; ils se cou- 
vraient la tête d'une mitre; ils se parfumaient le corps, 
portaient un cachet en anneau, et avaient ordinairement 
à la main un bâton travaillé, au sommet duquel on re- 
présentait une pomme, une rose, un lis, un aigle ou 
d'autres figures ^ 

Toutes les pierres dures sans exception, avec ou sans 
gravure , quelles qu'en soient la grosseur , la forme 
ou la qualité, sont percées de part en part. C'est là un 
premier indice de leur destination. Il est évident qu'elle 
devaient être rapprochées les unes des autres au moyen 
d'un fil d'étoffe ou de métal. Aussi, et bien qu'elles aient 
été trouvées éparses dans les tombeaux ou sous les Ibnda- 
tions, la plupart ont été réunies en bracelets et en colliers 
dans la collection du Louvre. Cependant M. Feydeau, dans 
ses Usages funéraires, paraît hésiter à affirmer que ce fût 
là l'usage habituel auquel ces pierres ont été employées. 
Sur les bas-reliefs, en effet, les bijoux semblent d'ordi- 
naire en métal, or, argent ou bronze ; les colliers, et S[)é- 
cialement les bracelets composés de pierres dures, sont 
très- rares. Cette observation tend -elle à infirmer la 
destination luxueuse attribuée à ce genre d'objets? Nul- 
lement. « Nous avons cherché, continue le même au- 

* Ilérodole, liv. I, 



27« LE LUXE NINIVITi; I,T liAHYI.ONIEN. 

leur, à quel autre emploi des pierres aussi nombreuses 
pouvai(!iil èlre utilisées, et nous avons icnianpK; au has 
des rolies de quelques personnages, autour des manches, 
sur les baudriers, plusieurs ran^a'es de petit(;s boules 
rondes qui nous paraissent être ])lutôt des pierres que de 
la passementerie. Ces pierres aurai(ïnt formé une brode- 
rie d'un genre particulier. De tout temps les Orientaux 
ont aimé, sur leurs vêlements, les garnitures brillantes 
vX qui, dans la marche, produisent un certain cliquetis. 
Cet usage est d'autant plus vraisemblable que nous 
retrouvons le même ornement sur les caparaçons 
des chevaux, à la tête desquels, à défaut de grelots 
ou de clochettes, on a toujours et dans tous les pays 
placé quelque objet bruyant. En tout cas, la majeure 
partie des amulettes découvertes sont rouges, en agate 
ou en cornaline, et il est remarquable que partout 
où les bas -reliefs avaient été peints en rouge, cette 
couleur était étendue sur les ornements dont nous par- 
lons. » 

Nul doute que les femmes n'aient participé large- 
ment à ces raffinements de la parure. Mais exercèrent- 
elles sur le développement du luxe cette influence 
qu'elles eurent dans d'autres contrées orientales? On 
peut affirmer le contraire. A vrai dire, on ne sait pres- 
que rien de leur costume, les sculptures des palais ne 
nous les représentant que mêlées aux populations 
menées en captivité. Leur existence, qui se traînait 
dans de tristes harems assez semblables à des prisons, 
exclut toute action profonde exercée sur le sexe mascu- 
lin, et l'initiative même en fait de luxe, cette initia- 



ROLE EFFACt; DE LA FEJIME. :279 

live qui fut si habituelle dans d'autres contrées de 
l'Orient. 

La raison en est dans la constitution de la famille. 
« La polygamie était admise dans tous les rangs de 
la société, mais les riches seuls avaient les moyens 
de la pratiquer. Le harem royal était élevé à la hau- 
teur d'une institution d'Etat, et avait un monstrueux 
développement. Les inscriptions trouvées dans l'inté- 
rieur de harems de Sariukin, au palais de Kliorsa- 
bad, et relatives à la dédicace de ce bâtiment, con- 
tiennent à ce sujet les plus étranges détails, telle- 
ment étranges, qu'il serait impossible de les reproduire 
ici. Les mariages étaient placés sous la protection spé- 
ciale du dieu Nisroch. La femme apportait dans le mé- 
nage un immeuble que son père lui constituait en dot. 
La célèbre pierre babylonienne de la Bibliothèque natio- 
nale de Paris, connue sous le nom de Caillou Michaux, 
contient l'acte constitutif d'un de ces immeubles dotaux, 
dont la propriété est placée sous la garantie des impré- 
cations les plus (erriblcs contre quiconque y porterait 
atteinte. Une tablette du Musée britannique contient un 
fragment de loi civile en double texte, chaldéen, toura- 
nien et assyrien sémitique, sur liîs droits et devoirs réci- 
proques du mari et de la femme, du ])ère et des en- 
jants, etc. On y voit que la constitution de la famille 
assyrienneétait fondée sur la puissance paternolleet nui- 
ritale, aussi absolue que possible, et poussée jusqu'à sa 
dernière extrémité. Aucune gai'antie prolectrice n'y est 
donnée aux êtres faibles. Le mari ipii veut reprendre sa 
femme doit seulement lui [)ayer deux mines d'argent: 



280 LE I.l Xi: MM VITE ET BABYLONIEN. 

la femme qui trompe son ni;iri ou qui veut se séparer 
de lui, sera jcléc dans le llcuve'. » 

Nous avons fait entendre que ces particularités ne se 
rapportent //îiforiVyweme/tf qu'à la seconde Ninive. Il n'y 
aurait pas sans doute trop de présomption à les attribuer 
en partie à la première, tombée vers l'an 789 avanl 
l'ère chrétienne, d'une chute telle, que pas un seul pan 
de mur n'a pu être retrouvé par les fouilles : il n<' 
reste de ces ruines sans exemple qu'une seule statue 
brisée. Mais, à défaut de débris matériels, on sait par 
tous les récits que le luxe fut porté dans celle capitale 
du premier empire assyrien, détruit par les Mèdes, à des 
raffinements excessifs. Combien, en effet, n'a-t-on pas 
répété que le premier empire assyrien était tombé par 
les effets d'un luxe énervant ! Cette cause n'agissait pas 
seule, mais elle dut avoir une influence d'autant plus 
grande que ces empires exagérés étaient formés de 
pièces et de morceaux, œuvre de la force. La force 
aussi menaçait de les dissoudre; ils se défaisaient 
d'un coup, faute de cohésion, sous le choc tantôt 
de l'invasion étrangère, tantôt des provinces révol- 
tées. Le luxe contribua beaucoup à hâler cette décom- 
position fatale. A la faiblesse des liens administratifs, 
à l'esprit de révolte, comprimé souvent, mais jamais 
éteint, se joignit comme un dissolvant suprême l'a- 
mour effréné des jouissances, un égoïsme voluptueux. 
Il envahit les rois et les principaux chefs. La perte dès 
lors était prochaine et assurée. C'est pour ces moments 

F. Lenormant. Manuel d'hist. anc. de l'Orient, I. H, liv. IV. 



RETOUR SUR LA PREMIÈRE MMYE. 281 

solennels que les historiens de l'antiquité ne manquent 
pos d'opposer au tableau des mœurs viriles et militaires 
celui des mœurs « efléminées. » C'est alors qu'ils ac- 
cusent le luxe. Ce luxe était lui-même un effet de la 
conquête et des institutions avant de devenir une cause. 
C'est d'ailleurs presque toujours dans une de ces pério- 
des de relâchement, sous quelque prince adonné à la vie 
fastueuse et molle, que se précipitent les grandes ca- 
tastrophes. Telle élait la destinée de la première Ninive, 
sous le roi Assourlikhous, le classique Sardanapale des 
Grecs. La tablette du Musée britannique n'enregistre 
sous son règne que deux expéditions très-importantes, 
en 795 et 787 ; à toutes les autres années on trouve la 
mention : « paix dans le pays. » Assourlikhous s'était 
plongé tout entier dans les débauches du harem. Il 
s'habillait à la façon de cûs femmes au milieu des- 
quelles il ^ivait confondu. Arbace, chef des contin- 
gents mèdes de l'armée et Mède de nation lui-même, eut 
l'occasion de le voir en cet état au fond du palais de 
jNinive. Le roi était vêtu en femme, le fuseau à la main, 
cachant derrière les clôtures du harem la lâche oisiveté 
de sa vie voluptueuse. On connaît la suite de cette tra- 
gique histoire, l'alliance d'Arbace avec Pliol ou Bélézis, 
gouverneur de Babylone, et avec d'autres princes vas- 
saux, les eflorts et le courage de Sardanapale, tout à 
coup tiré de ses débauches, ses premiers succès, sa dé- 
faite finale dans Ninive assiégée deux ans, puis cette 
mort à jamais célèbre, cette mort fastueuse d'un prince 
fastueux. Les historiens nous le montrent |)la(;ant sur un 
immense bûcher son or, son argent, ses ornements, ses 



282 I.K MXI': MNIVIIK LT IIAIJÏI.OMKN. 

ciiiuujUL's, ses rciiiiiics, liii-inêine criliii. lîiciilùt toiil ce 
monde de voliiplc ef, de v;niil('' ne lui plus ([irim mon- 
ceau de ceildirs. Il CM ;i(l\iiit «II' lllèllK! de l;t poiiijxMJSe 
(•il(''. I.os flaniiiics (h'voi'riciil de Niiiive loiil ce (|iii ne 
fut pas livré au pillage. Palais, temples, maisons, rem- 
parts, tout s'écroula, loul fut rasé. La corruption en 
haut et une coalition formidable avaient amené cette 
ruine, la plus com[)lète de celles dont l'histoire fasse 
mention. 

Babylonc prit un instant le gouvernement de l'em- 
pire ; mais un second empire assyrien se rétablit au 
bout de quarante-quatre ans avec Téglatphasar (en 
744), malgré les efforts des Babyloniens. De 744 à 606 
régnèrent plusieurs princes célèbres. C'est dans cet 
intervalle que nous avons vu s'élever les magnificences 
de la seconde Ninive avec sa puissance destinée à suc- 
comber sous les mêmes causes. Le môme orage qui avait 
renversé Sardanapale renversa aussi ses derniers rois. 

En vain les œuvres de luxe et d'art s'accumulent; en 
vain Assourbanipal multiplie les conquêtes et les répres- 
sions triomphantes, ainsi que les cruautés. En terminant 
le palais élevé par Sennachérib, il ne fit que préparer 
une plus riche proie à la destruction. Au bout de deux 
règnes encore, le second empire assyrien touchait à sa 
fin. Les Mèdes, et le Chaldécn Nabopolassar à la tète 
des Babyloniens, faisaient subir à l'orgueilleuse ville un 
siège non moins fatal, et Assaracus renouvelait le suicide 
de Sardanapale. 

La magnifique Ninive do Sennachérib périssait aussi 
complètement qu'avait péri celle que la tradition 



MALEDICTION DU PROPHETE. 283 

faisait remonter à Ninus et à Sémiramis. Le prophète 
Nalium s'en réjouit, et le cri de malédiction qu'il 
pousse garde tout son énergie terrible : « Jeliovah 
est un dieu jaloux et un dieu vengeur. Jehovah fait 
éclater sa vengeance et le fait avec fureur. Le destruc- 
teur vient contre toi, ô Ninive ! Il vient assiéger tes for- 
teresses. Assyrien, mets des sentinelles sur le chemin, 
fortifie tes reins, rassemble le plus de force que tu 
pourras. Ce sera en vain, car Jehovah va punir l'inso- 
lence avec laquelle tu as traité Jacob et Israël. Enfin ces 
portes par où les peuples entraient comme des fleuves 
seront ouvertes. Le temple est détruit jusqu'aux fonde- 
ments. » Et il lance ici l'anathème contre le luxe nini- 
vite. « Pillez l'argent, pillez l'or ; ses richesses sont 
infinies ; sa magnificence est au-dessus de tout ce qu'on 
peut imaginer. Ninive est pillée, elle est dépouillée de 
tout, elle est déchirée, les cœurs sèchent d'effroi, les 
genoux tremblent, tous les visages sont noirs et défigu- 
rés.... Il n'y a point de remède à la blessure; tous ceux 
qui ont appris ce qui t'est arrivé ont applaudi à tes 
maux. » 

J'entends une voix qui fait écho à Nahum h travers 
les siècles. En son langage symbolique Ninive dé- 
truite, c'est le péché, c'est le vice, c'est le luxe ren- 
versés, c'est la pénitence qui succède à un faste cor- 
rompu. Cet autre Nahum, c'est Bossuet qui s'écrie : 
Paris, dont on ne peut abaisser l'orgueil, dont la vanité 
se soutient toujours,... quand est-ce que j'entendrai cette 
bienheureuse nouvelle : le règne du péché est renversé 
de fond en comble ; ses femmes ne s'arment plus contre 



284 LM LUXE M-MVITI-; ET liMiVIONlEN. 

la j)ii(l(Mii', scseiilaiils ne soupirent plus après les plai- 
sirs mortels, et ne livrent plus en proie leur âme à ces 
jeux. Cette impétuosité, ces empi)rl(.Mii('nls, ce hennisse- 
ment (les cœurs lascifs est supprimé, etc. '. 

Le hennissement dont parle Bossuel n'a pas cessé de- 
puis Ninivc. Les mêmes causes morales ont ramené les 
mêmes effets. 

AvecBabylone le même enseignement apparaîtra plus 
frappant encore, à travers toutes les différences des civi- 
lisations et des temps, et, si le moraliste recueille la 
même leçon, l'historien du luxe le rencontrera sous des 
traits encore plus nombreux et plus saisissants. 



II 

LUXE BABYLONIEN. — LA VILLE. 

Essayons d'abord de nous faire une idée de la ville 
qui devait être le théâtre d'un luxe si prodigieux. 
Voyons d'abord quelle fut son étendue réelle, si long- 
temps incertaine, faute de mesures exactes. 

Les calculs présentés par Hérodote et Diodore, taxés 
d'une exagération romanesque, en ressortent justifiés 
en un sens qui leur ôte pourtant leur portée trop lit- 
térale. 

Ces calculs s'appliquaient à toute l'enceinte des villes 
et non à leur portion habitée'. 

* Scyni07is de Bossuel, t. I. Sermon [khip le jour des Morts sur la résur- 
rcclion dernière. 

^ C'esl ce qu'avait fait entendre Arislote, voulant donner une idée 



BABÏLONE. 285 

Il est hors de doute qu'une portion considérable de ce 
territoire fortifié était cultivée et abandonnée aux trou- 
peaux; ces cités étaient des camps retranchés où l'on 
se ménageait toutes les ressources alimentaires pour, 
soutenir un long siège. 

Ainsi entendue, l'enceinte était des plus vastes. 

La première enceinte, commencée par INabopolassar, 
achevée par Nabuchodonosor, renfermait un espace do 
513 kilomètres carrés, c'est-à-dire, on l'a remarqué, 
un territoire à peu près grand comme !c département 
de la Seine, sept fois l'étendue qu'a aujourd'hui Paris. 

La seconde enceinte, plus restreinte, formait un es- 
pace de '290 kilomètres carrés, c'est-à-dire beaucoup 
plus grand que la ville de Londres. 

Quinte-Gurce parle de 90 stades de pourtour pour l'é- 
tendue couverte de maisons (le stade mesure 184'", 80). 

M. Oppert, membre de l'expédition française de Ba- 
bylonie, en 1853, et dont les savants travaux ont tant 
profité à l'archéologie orientale, établit que ses propres 
mesures, comme celles de la grande inscription commé- 
morative laissée par Nabuchodonosor, sont conformes à 
l'indication d'Hérodote. Les 4000 « mahargagas » dont 
l'inscription, déposée au Rritish Muséum, fait mention, 
répondent, en effet, aux 480 stades de l'historien grec. 

Cela ne nous donne pas encore l'étendue véritable de la 
partie de la ville où se déployait cette civili>ation malé- 

(l'iiiic vill(r loi le qu'il l;i cdiiccvnit : « Ce n'est pas avec dos murs qu'on fait 
une ville. Un n'aurait alors qu'à entourer le l'éloponèse d'un mur. Ce serait 
la même chose que Bdbijlouc ou toute autre ville dont le pourtour ren- 
ferme plutôt un peuple (pùinc cité. » 



28:; I.E MJXI:; M.MVHI. 1.1 1;aI;\I,0,M1.N. 

l'iclliî >i |)lciii(! (J'i^'clal. Il laiil la iv-diiii-o à iiioiiis (|(; la 
nioilic (le l^uris, c(3 (jui lail eiicui'c une capilalc loiL iiii- 
posanlc, mais les proportions colossales disparaissent. 
« La grande Babylonc » n'est plus qu'un Paris amoindri. 
On conviendra, toutefois, qua Paris lui-même, réduit à 
la moitié, pourrait déployer autant et plus de luxe au 
besoin qu'il n'en déploie avec ses faubourgs populaires 
et ses banlieues annexées. 

Ce n'est pas tout : il résulte des travaux récents qu'il 
y a lieu ici encore d'établir de nécessaires distinctions. 

Ainsi, « la cité royale, » résidence des rois, et prin- 
cipal centre du culte, où furent exécutés la plupart des 
monuments religieux et civils restés célèbres, ne peut 
être confondue avec la partie de Babylonc appelée Ilallat 
ou « la cité profane, » dont la ville actuelle de Ilillah 
occupe remplacement. C'est dans cette dernière qu'é- 
taient fixées les nombreuses colonies de captifs trans- 
portés de tous les pays. C'est là que s'établirent les Hé- 
breux emmenés de Jérusalem et du pays environnant. 

Enfin, outre cette partie de l'antique Babylonc, on 
doit menlionner aussi la vieille ville de Borsippa. 
Splendidement restaurée par Nabuchodonosor, elle est 
souvent confondue avec Babylone, dont elle formait un 
quartier distant de plusieurs lieues de l'enceinte royale; 
nous y signalerons aussi de fastueux édifices. La rive 
gaucbc de l'Euplirate montre ces ruines accumulées, 
cadavre d'une ville ou plutôt de deux villes qui se sont 
complétées et surajoutées l'une à l'autre. 11 est de la 
dernière importance au point de vue même de l'histoire 
du luxe de distinguer ici des époques. Qu'on y songe : 



SEMIRAMIS ET MTOCRIS. 287 

ce vieil empire, qui lient quelques pages à peine dans 
nos précis historiques, eut une durée d'environ deux 
mille ans. 

A peine oserait-on compter comme une première pé- 
riode de l'histoire du luxe le faste par trop légendaire de 
Sémiramis ou Sammouramit. On reconnaît par les in- 
scriptions que les plus fastueux travaux attribués à cette 
reine, dont l'existence même paraît fabuleuse, ont une 
origine tout autre, parfaitement historique et moins 
éloignée. 

Il importe peu ici de savoir si réellement Ninus et Sé- 
miramis cachent sous leur nom la figure d'Adar-Samdan 
et d'Istar, l'Hercule et la Yénus assyriens, si c'est seule- 
ment au temps des rois perses que leurs exploits, rangés 
au nombre des fables dont l'épopée babylonienne avait 
rempli les premiers âges du monde, ont été recueillis par 
l'historien Ctésias de Cnide, lequel parla le premier de ces 
deux personnages mythologiques comme de rois vérita- 
l)los^ ; moins encoi'e sommes-nous tenus de donner tort ou 
raison à un savant anglais, M. Daniel Haigh, qui émet la 
prétention d'identilicr la Sémiramis de Bahylone avec la 
reine Ahmès-No^verturi d'Egypte. Ce qui résulte mani- 
festement des textes mis à la portée de tous, c'est que 
les travaux d'embellissement rapportés à ce personnage 
appartiennent les uns à la reine Nitocris. d'une époque 
bien postérieure, les autres à Nahuchodonosor ; quel- 
ques-uns peut-être à une Sémiramis ou Sammouramit 
fort ultérieure, reine brillante aussi, quoique bien moins 
fastueuse que la Sémiiamis de la légende. 

* G. Mas[i("ro, cli. vu, — l'r. LciioriiKiiit, /(/ Lv(j:-ii<lc de S.'wiiiamis (KS/'i). 



288 LE LUXE NINIVITE ET liAUYLONIEN. 

C(!llc dernière Sémiramis hisloriqiK^ mentionnée par 
la table des cponymes déposée au Musée ljiii;iiiiii'|u(!, est 
la femme de Binliknous 111 qui régna avec éclat à Ninive 
au commencement du neuvième siècle avant .1. C. On 
li-ouve son nom uni à celui de ce prince guerrier sur la 
base de la statue du dieu Nébo. Elle paraît avoir exercé 
sur Babylone un gouvernement distinct de celui de son 
mari, au moment où cette dernière ville, sans avoir pris 
rang de royaume indépendant, avait déjà sa vie propre et 
une importance considérable. Tout cela d'ailleurs ne rend 
pas plus facile d'assigner la part qui peut lui appartenir 
dans les travaux de luxe et d'embellissement. A vrai dire, 
les faits ne prennent un peu de clarté qu'à dater du 
septième siècle, à partir d'Âssaraddon. Celui-ci, bien 
qu'il régnât à Ninive, où il fit élever un palais, résidait 
plus habituellement à Babylone. C'est ce prince (désigné 
dans les monuments sous le nom de Assourakbiddin) 
qui, entre 681 et 607, entreprit de faire de Babylone la 
plus belle ville de l'Asie. / 

C'est Assaraddon qui en commença les immenses 
enceintes et arrêta lui-même le plan des travaux qui 
devaient être exécutés ultérieurement. 

Quand le second empire assyrien tomba, et que Ninive 
fut définitivement ruinée (606) , Babylone était digne 
de devenir le centre d'un nouvel empire. 

Elle pouvait entrer, libre des obstacles que lui oppo- 
sait la rivale jalouse qui la tenait sous sa dépen- 
dance, dans la carrière des plus superbes travaux dont 
■ l'histoire fasse mention. 

Cette merveilleuse transformation avait commencé 



JARDIMS SUSPENDUS DE DABYLONE. 289 

déjà avec éclat sous ce salrape à demi affranchi, bien- 
tôt en pleine révolte contre la puissance ninivite qu'il 
était chargé de représenter dans cette ville vassale et 
qui, devenu roi lui-même, fut le véritable fondateur 
de la puissance chaldéo -babylonienne. Nabopolassar 
(Naboubal-Gussour) n'avait pas attendu ces hautes des- 
tinées pour étendre le territoire babylonien par des 
conquêtes personnelles. Profitant de la faiblesse et de 
l'inaction de la monarchie ninivite, laquelle n'était 
plus qu'un fantôme, il s'était occupé de restituer et 
d'accroître la splendeur de cette Babylone si antique 
déjà, dont la plupart des monuments tombaient en ruine. 

Nitocris, l'épouse de Nabopolassar, paraît avoir été 
l'âme de ces travaux. Le fameux lac de Nitocris est une 
conception d'une incontestable valeur, comme travail 
de fortilication et comme moyen d'obvier au déborde- 
ment de l'Euphrate. La construction du palais fut sans 
doute une œuvre de faste, mais d'un faste qui résultait 
de l'institution monarchique, inséparable, surtout dans 
le vieil Orient, de la pompe et de la représentation, sans 
lesquelles il semble que le pouvoir cesse d'en imposer 
à la masse. 

Outre l'action exercée par Nitocris, nous retrouvons 
sous Nabuchodonosor une autre influence féminine, celle 
d'une Amythis, Mède d'origine, qui fit bâtir les fameux 
jardins suspendus. Elle voulut par là se donner une 
image des aspects montagneux de son pays. On a reconnu 
l'emplacement de ces jardins dans le tuniulns d'Amram. 
Assurément la main du desjwtisme paraît dans ces œu- 
vres factices qui jetaient un déli à la ualure et ai)sor- 
I. ij 



290 LE LUXE NINIVITE ET RM;YI.ONIEN. 

baient tant de main-d'œuvre cl de Irihuls. Pourtant on 
l'a dit avec raison*: ces merveilleux jardins répondaient à 
un besoin du pays. L'objet prineipal de eesédiliees élevés 
était d'obtenir la plus grande ventilation et la plus basse 
température possibles dans les nuits d'été. Ce besoin 
devait être plus impérieux encore pour une princesse 
née à Ecbatane et qui, du milieu des montagnes de la 
Médie, se trouvait transportée dans des plaines dont 
l'explorateur des fouilles faites sur l'emplacement des 
fameux jardins compare la température à celle de la 
fournaise des trois jeunes liommes de Daniel : « Pendant 
trois mois consécutifs, écrit-il, nous avons eu une cha- 
leur qui oscillait entre 52 et 56 degrés Réaumur, à 
l'ombre, au nord, dans un courant d'air. » Ce lerme de 
36 degrés, point extrême de l'échelle du seul thermo- 
mètre que la mission possédait, a été atteint en juillet 
et en août, et M. Fresnel est certain qu'il eût été passé, 
si l'échelle eût été plus étendue. « Pour moi, ajoute- 
t-il, qui avais déjà passé douze ans au delà du tropique, 
j'ai été réduit à m'envelopper dans des draps mouillés, 
au grand effroi et malgré les remontrances de tout notre 
monde. » Voilà qui excuse un peu, si elle ne la justifie, 
la coûteuse fantaisie d'Amythis. 

Ajoutons que ce caprice produisit une vraie merveille 
dont l'ensemble est prodigieux, et dont chaque détail 
rappelle une combinaison ingénieuse. 

11 suffira de se représenter «n jardin, de forme car- 
rée, se développant de chaque côté sur une étendue 

* F- Fresnel, Rapporta M. le ministre d'État. 



JARDINS SUSPENDUS DE BABYLOSE. 291 

d'environ cent vingt mètres et formant amphithéâtre; 
ro:i y monte par des degrés sur des terrasses super- 
posées et soutenues par des colonnes. La colonne la 
plus élevée, celle qui supporte le sommet du jardin, 
a près de vingt-cinq mètres. Les murs qui l'entourent 
ont près de huit mètres d'épaisseur. 

« Quant aux pi a tes- formes des terrasses, dit Diodore, 
elles étaient composées de hlocs de pierre dont la lon- 
gueur, y compris la saillie, était de seize pieds sur quatre 
de largeur. Ces blocs étaient recouverts d'une couche de 
roseaux mêlés de beaucoup d'asphalte ; sur cette couche 
reposait une double rangée de briques cuites, cimentées 
avec du plâtre : celles-ci étaient à leur tour recouvertes de 
lames de plomb, afin d'empêcher l'eau de filtrer à travers 
les atterrissements artificiels et de pénétrer dans les fon- 
dations. Sur cette couverture se trouvait répandue une 
masse de terre suffisante pour recevoir les racines des 
j)lus grands arbres. Ce sol artificiel était rempli d'arbres 
de toute espèce, capables de charmer la vue par l<';ir 
dimension et leur beauté. Les colonnes, s'élevant gra- 
duellement, laissaient par leurs interstices })énétrcr la 
lumière, et donnaient accès aux appartements royaux, 
nombreux et diversement ornés. Une seule de ces colonnes 
était creuse depuis le sommet jusqu'à sa base: elle con- 
((Miait des machines hydrauli([ues qui faisaient monter 
du lleuve une grande quantité d'eau, sans que personne 
[){[[ rien voir à l'extérieur. » ' 

Ainsi l'art des jardins, cette partie importante et 
gracieuse du luxe public et privé, existait au degré le 
plus remarquable. Non-seulement un prallipiait avec 



2C2 LE LUXE MMVITt; HT l!Ainl.f)MEN. 

succès l'nrt (1(! Iransplaiiter les aibics : mais l'Iivdrau- 
liquc a[t|tli(|ii('(; à l'irrij-alioii réalisail dos ouviaj^es qui 
excilciU ciicoïc noire adiiiiiulioii. 



m 

CVUSES ET SOURCES DU I.UXE B.\nYI.O>'IEN. 

Telle lui la ville : c'est là que le luxe [lublic et le lux? 
privé devaient se développer dans des proportions sur 
prenantes et sous des formes qu'il nous reste à montrer, 
après que nous en aurons rapidement indiqué les causes 
et les sources. 

Nous n'avons })lus à insister sur ces causes inhérentes 
pour ainsi dire à la société anti({ue. 

On la trouve partout, cette société, quoique à des de- 
grés fort inégaux selon les nations, livi'ée à la ruse, à la 
conquête, à l'amour des jouissances, à des religions qui, 
bien que beaucoup plus élevées dans leurs principes qu'on 
ne se le iigure communément, aboutissaient, entre les 
mains de poj)ulations grossières et de prêtres charlatans 
et avides, à un brutal naturalisme. 

Le despotisme illimité d'un seul, les inégalités exces- 
sives, l'exploitation sans merci de la race vaincue par la 
race victorieuse, devaient donner aux excès luxueux en 
tout genre un immense essor. 

Dans aucune ville peut-être plus qu'à Babylone, on ne 
vil se déployer ce génie des constructions superbes qui 
est un des caractères de l'Orient. 



SOURCES DU LUXE BABYLONIEN. W7, 

Ajoutons qu'un concours tout particulier de circon- 
stances favorisait ce faste et ces raffinements. 

Placée entre l'Euphrate et le Tigre, la Ghaldée offrait 
une admirable situation. 

Sans doute, il avait fallu d'énergiques efforts pour 
mettre des bornes aux débordements du premier de 
ces fleuves : rude et forte école de travail et d'indus- 
trie. Les habitants durent d'abord conquérir leur sol, 
comme les peuples voisins du Nil. Ils le firent à l'aide 
de digues, de canaux, de lacs. On tira parti même des 
marais. La culture se ressentit très-favorablement de 
ce vaste système d'arrosement. Une fécondité extraor- 
dinaire en fut l'effet pour les céréales \ Si les arbres 
étaient rares en général , les dattiers et les palmiers 
abondaient : on en tirait du vin et du miel. La vie 
matérielle, en un mot, favorisée par le climat el par 
les circonstances physiques, devait être facilement vo- 
luptueuse, comme dans tous les pays de plaine et dans 
ces régions oiî règne pendant de longs mois une excessive 
chaleur. 

Le luxe de construction devait être beaucoup secondé 
par les matériaux que le sol donnait en quantité. 

Il est vrai qu'il fallait amener par l'Euphrate les pierres 
détaille provenant des contrées situées au nord. Mais on 
trouvait partout aux environs de Babylone une terre à 
tuiles excellente, laquelle, séchée au soleil, se cuisait 
dans des fours, et résistait à toutes les intempéries. Le 
mortier était fourni par d'abondantes sources de bitume. 

' llTTodolc, liv. 1, cil. xcv 



204 LE LUXK NINFVITK LT LALYl.OMLN. 

Ce qui dovail plus encore aider au luxe, c'est la si- 
Inalion de ce pays entre l'Inde et la Méditerranée. Par 
là elle put devenir l'entrepôt des marchandises pré- 
cieuses de l'Orient qu'on transportait dans l'Occident. 

Voilà comment cette capitale, devenue avec le temjis 
et après Ninive, le séjour favori des princes conquérants, 
put fixer pour ainsi dire et de plus en plus attira dans 
son soin le luxe et les délices. Ezéchiel définit cette 
contrée « le pays où fleurit le commerce, et où est la 
grande ville commerçante*. » Ce commerce devait ali- 
menter la plupart des raffinements babyloniens. 

Nous verrons jusqu'à quel degré ces jouissances et ces 
vanités du luxe furent poussées, quand nous aurons jeté 
un regard sur le luxe public qui se caractérise d'abord 
par le culte et les édifices sacrés. 



IV 

iLE LUXE PUBLIC A BABYLONE. 

La partie la plus imposante du luxe public àBabylone 
est le luxe religieux, à entendre parla le faste monumen- 
tal des temples, leurs décorations intérieures, comme les 
éblouissantes splendeurs d'un culte qui parlait aux sens. 

Les deux principaux temples, sur lesquels l'archéologie 
orientale a pu produire les renseignements les plus im- 
portants, sont : IMe Temple du ciel et de la terre; 2° le 
Temple des sept lumières de la terre ; l'un et l'autre sont 

» Ézécli.,XVll, 4. 



MAGNIFICENCE DES TEMPLES BABYLONIENS. 295 

désignés avec des indications très-particulières par la 
grande inscription de Nabuchodonosor déposée au Brilish 
Muséum sous le nom d'inscription de la Compagnie des 
Indes. Caractérisons-les dans les rapporis qu'ils offrent 
avec notre sujet, en négligeant d'autres côtés iinporlants. 

Dans le Temple du ciel, on reconnaît la pyramide 
décrite par Strabon sous le nom de tombeau de Bel us, 
magnifique édifice qui s'élevait dans la cité royale et 
paraît en avoir été comme le temple métropolitain. 

Tous les genres de décoration semblent avoir été épui- 
sés dans ce monument dont les ruines, qui subsistent 
encore, ne peuvent donner aucune idée de ce que le 
monde entier venait y admirer dix siècles avant l'ère 
chrétienne, quand la main d'un puissant souverain le 
paraît de toutes les splendeurs. 

Un dôme d'or et de marbre, dont la voûle constellée 
était une image du firmament, surmontait le sanctuaire 
oiî se rendaient des oracles. 

Aux divers étages de la pyramide étaient placés d'au- 
tres sanctuaires consacrés aux principales divinités. 

Enfin, au sommet s'élevait l'édifice que les textes épi- 
graphiques appellent le temple des Assises du monde ou 
bases de la terre. 

L'autel de Mérodach, qui était d'abord en argent, fut 
refait en or par ordre de Nabuchodonosor. Les charpentes 
employées dans l'édifice étaient en bois de cyprès apporté 
du Liban*. 

* Les ruines de cet édifice sacré détruit par Xcrxcs portent le nom de 
^at/7, qui n'est autre que celui de Babylone, désignée dans les inscriptions 
sous le nom do Uabijlon, ijurte de Dieu; le mot ilon siyuiliail Dieu. 11 



2Q8 i.i; i.rxi': mmviii-: i;t i:m!Vi.ome.n. 

Le lcmplc(les*S'eyyf lumières de ht Terre oITrc sous les 
mêmes rapports des pai'liriilarilf's non moins dignes 
d'être remarquées. 

Cet édifice, le même que le fameux lemjde de IjcIus 
ou Bel, décrit par Hérodote, appelé par les Babyloniens 
Val-Zida, s'élevait à Borsippa, ville qui ne l'ut réunie 
que plus tard à Babylone. 

11 avait donc la plus haute antiquité, et les derniers 
travaux archéologiques le rattachent à la Tour de Babel, 
monument authentique, de quelque manière que soit 
interprété le récit biblique. 

Cette tour n'offrait depuis un temps immémorial 
qu'un monceau de décombres quand Nabuchodonosor 
entreprit de la restaurer. Une inscription trouvée au 
milieu des ruines de ce temple dit : « Je n'en ai pas 
changé l'emplacement; je n'en ai pas altéré les fon- 
dations. Dans le mois du salut, ou heureux, j'ai percé 
par des arcades la brique crue des massifs et la brique 
cuite des revêtements. J'ai ajusté les rampes circulaires; 
j'ai inscrit mon nom dons la frise des arcades. J'ai mis 
la main à reconstruire Val-Zida et à en élever le faîte, 
comme jadis elle dut être ; je l'ai refondue et rebâtie, 
comme elle dut être dans les temps lointains, j'en ai 
élevé le sommet. » 

Hérodote avait parlé en termes simples, mais qui 
laissent percer l'admiration, de ces tours superposées 
les unes sur les autres au nombre de huit et qui for- 

renferinail à sa base un sanctuaire de Nébo ; à mi-hauteur la chambre 
sépulcrale du dieu Bel-Mérodach ; enfin au sommet était un dernier sanc- 
tuaire mystique de Mérodach. 



MAGNIFICENCE DES TEMl'LES BABYLONIENS. 297 

mnient le plus prodigieux spectacle \ « C'est, dit- 
il, un carré régulier qui a deux stades en tous sens 
(270 mètres). On voit au milieu une tour massive qui a 
un stade (135 mètres), tant en longueur qu'en largeur; 
sur cette tour s'en élève une autre, et sur cette seconde 
encore une autre, et ainsi de suite, de sorte que l'on en 
compte jusqu'à huit. » 

Les sept étages étaient couronnés parle sanctuaire du 
dieu. Leurs revêtements en couleur figuraient les sept 
corps sidéraux. 

On peut se faire une idée de la magnificence des 
ornements intérieurs par le témoignage direct du même 
Hérodote, et par les descriptions de Diodore, qui en parle 
d'après Ctésias : « Dans la tour supérieure, écrit-il, 
est une chapelle, dans cette chapelle, un lit magni- 
fique couvert, près duquel est une table d'or — Dans 
ce temple, il y a une antre chapelle en bas où l'on voit 
une grande statue d'or qui représente Jupiter (Bel-Mé- 
rodach) assis. Près de celte statue est encore une table 
d'or. On voit, dans cette chapelle, un autel d'or, et un 
autre autel très-grand, sur lequel on immole le bétail. 
Les Chaldéens brûlent aussi sur ce grand autel, tous les 
ans, à la fête du dieu, mille talents pesants d'encens. » 

Diodore ajoute d'autres particularités sur cette mer- 
veille \ Il y signale notamment la présence d'images 
en or de divinités qu'il appelle Jupiter, Junon et Rhéa. 
Cette dernière, figurée assise sur un char d'or, avait 
près d'elle deux lions et deux immenses serpents en 

* Ilcrod., liv. I, ch. ci.xxxî. 

* Diod., liv. Il, ch. is. 



298 LL LUXE NINIVITI. LT liAUYLUMK.N. 

argciiL Celle de la diviiiilé (jii'il iioimuk; .limon Icnail 
dans la main gauche un sceplre garni de |»ierreries. 
Dans le Icmple For esl répandu avec la même profusion. 
Devanl ces Irois statues est placée une table plaquée, de 
quarante pieds de long, sur quinze de large et pesant 
cinq cents talents*, sur laquelle étaient posées deux 
urnes du poids de trente talents. Il y avait aussi deux 
.vases à brûler des parfums, dont chacun pesait trois 
cents talents, et trois cratères d'or, dont l'un consacré à 
Jupiter-Belus (Bel-Mérodach) pesait douze cents talents 
babyloniens et les autres chacun six cents. 

Mais quel témoignage peut valoir celui de son auteur 
même, de ce monarque dont on ne peut méconnaître la 
grandeur et la puissance qui suffisent pour expliquer 
son fol orgueil? 

L'inscription du roi ÎNabuchodonosor signale expres- 
sément ce qu'il a ajouté aux ojnements de ces deux 
grands édifices. 

Citons cette étonnante inscription, retrouvée par 
M. Rawlinson à Birs-Nimroud. Elle donne à ces choses 
lointaines leur véritable couleur historique et locale, 
elle éclaire profondément le caractère religieux comme 
le genre de luxe de ces civilisations perdues : « Na- 
buchodonosor, roi de Babylone, serviteur de l'Etre éter- 
nel, témoin de l'immuable affection de Mérodach, le 
puissant empereur qui exalte Nébo, le sauveur, le sage 

* Le talent babylonien étant réduit en kilogrammes, cela donne plus de 
15 000 kilogr. Selon Hérodote (liv. III, cxxvi), le talent babylun'en valait 
700 mines euboïques ou altiques. La statue du dieu Bel pesait à elle seule 
1000 de ces talents, soit près de 51 000 kilogr. 



MA'.N.FICENCE DES TEMPLES BABYLONIENS. 299 

qui prête son oreille aux injonctions du Dieu suprême, 
le vicaire de ce Dieu, qui n'abuse pas de son pouvoir, le 
reconstructeur de la Pyramide et de la Tour, fils aîné 
de Nabopolassar, roi de Babylone, roi. — Nous disons : 
Mérodach, le grand seigneur, m'a lui-même engendré; 
il m'a enjoint de reconstruire ses sanctuaires. Nébo, qui 
surveille les légions du ciel et de la terre, a chargé ma ' 
main du sceptre de la justice. — La Pyramide est le 
temple du ciel et de la terre, la demeure du maître des 
dieux, Mérodach ; j'ai fait recouvrir en or pur le sanc- 
tuaire où repose la souveraineté. — La Tour, la maison 
éternelle, je l'ai refondée et bâtie; en argent, en or, en 
autres métaux, en pierre, en briques vernissées, en 
cyprès et en cèdre, j'en ai achevé la magnificence. — - Le 
premier édifice, qui est le temple des bases de la terre, 
et auquel se rattache le plus ancien souvenir de Baby- 
lone, je l'ai refait et achevé; en briques et en cuivre j'en 
ai élevé le faîte. — Nous disons pour l'autre, qui est cet 
édifice-ci : — Le Temple des Sept lumières de la terre, 
et auquel se rattache le plus ancien souvenir de Bor- 
sippa, fut bâti par un roi antique (on compte de là qua- 
rante-deux vies humaines), mais il n'en éleva pas le faîte. 
Les hommes l'avaient abandonné depuis les jours du 
déluge, en désordre proférant leurs paroles. Le tremble- 
ment de terre et le tonnerre avaient ébranlé la brique 
crue, avaient fendu la brique cuite des revêtements. 
J'ai inscrit la gloire de mon nom dans les frises des 
arcades. — J'ai mis la main à reconstruire la Tour cl 
à en élever le faîte; comme jadis elle dut être ainsi, 
je l'ai refondée et rebâtie; comme elle dut èlri' dans 



300 I.E irXK NIMVIIi; KT l;\l!YI,ONIEN. 

les temps éloignés, ainsi j'en ai ('-levé le sommet. — 
Nébo, fjiii l'eiigeiKJrcs (oi-iiir'iiir, iiilclliLieiic(3 siijjrcmi;, 
dominateui* qui exaltes Mérodacii, sois entièrement pro- 
pice à mes œuvres pour ma gloire. Accorde-moi pour 
toujours la perpétuité de ma race dans les t(împs éloi- 
gnés, la solidité du trône, la victoire de ^épé(^ la [lacili- 
cation des rebelles, la conquête des pays ennemis. Dans 
les colonnes de la table éternelle qui fixe les portes du 
ciel et de la terre, consigne le cours fortuné de mes 
jours, inscris-y la fécondité. — Imite, ô Mérodacii, roi 
du ciel et de la terre, le père qui t'a engendré, bénis 
mes œuvres, soutiens ma domination. — Que Nabuclio- 
donosor, le roi qui relève les ruines, demeure devant ta 
face. » 

Achevons de signaler ce qui se rapporte au luxe reli- 
gieux. C'est encore ^'abuchodonosor, ce prince qui par- 
tout exprime un singulier mélange de piété pour ses 
dieux et d'arrogance superbe, c'est lui-même qui nous 
fait connaître le luxe de Val-Saggaton, temple gui 
dresse la tête. «J'ai entrepris, dit-il, dans Val-Saggaton, 
la restauration de la chambre de Mérodach ; j'ai donné à 
sa coupole la forme d'un lys, et je l'ai revêtue d'or ciselé, 
de sorte qu'elle resplendit comme le jour. A la Haute 
Colline, où se promenaient les destinées, en dehors de 
notre ville, se trouvait l'autel des Destins; on l'érigea 
dans Val-Saggaton pendant les fêtes du commencement 
de l'année. Cet autel, l'autel de la souveraineté du 
sublime maître des dieux, Mérodach, avait été fait en 
\ argent par un roi ancien ; je l'ai fait revêtir d'or pur 
d'un poids immense. J'ai employé à la boiserie de la 



FASTE DE NABUCHODONOSOR. :01 

chambre des oracles les plus grands des arbres que j'ai 
fait transporter des sommets du Liban. J'ai recouvert 
d'or pur les poutres énormes de cyprès employées à la 
boiserie de la chambre des oracles; dans la portion in- 
férieure de la boiserie, j'ai fait des incrustations d'or, 
d'argent, d'autres métaux. J'ai fait incruster de verres 
la voûte du sanctuaire mystique de Mérodach, de sorte 
qu'elle représente le firmament avec ses étoiles. La mer- 
veille de Babylone, je l'ai rebâtie et restaurée ; c'est ce 
temple des bases du ciel et de la terre, dont j'ai élevé 
le sommet en briques, en le revêtant entièrement d'un 
chapiteau de cuivre. » 

Je ne ferai que nommer d'autres temples indiqués en 
grand nombre : celui de la Souveraine-Sublime, Bilit- 
Zarpanit; le temple de la déesse de la cime des monta- 
gnes ; le temple de celui qui confère le sceptre, Nébo; le 
temple de la grande lumière, ou dieu Sin ; le temple du 
juge du monde, le dieu Samas; celui du dhpematcur des 
orages, Bin; celui des profondeurs et celui des hautes 
montagnes, en l'honneur de la grande déesse Nana, et, 
[)armi d'autres encore, le grand temple, le temple de la 
vie, le temple de rame vivante, « trois merveilles. » Il y 
a aussi des inscriptions qui font mention d'autres édi- 
fices religieux construits àSippara, à Larsam, à Uur, à 
Nipour, etc. \ 

Le luxe des idoles n'était pas au-dessous de celle 
j)ompe si brillante des édifices sacrés. Les matériaux les 
plus précieux étaient employés par les arlisans de ces 

' Los fouilles ont poniiis do. reliouver l'cniplaccmi'nl cl boiivciil les dé- 
hi'is de noiulji'c do ces loni|)les. 



:o2 LE im\: nimvite i: i iî.\iim.onii:n. 

sliiliios. Celle (le 00 coim1('cs, (juc Nîibiicliodonotor fit 
ériger clans la plaine de Doma, cl loiilcîs les (l('serij)lions 
que nous onl laissées les Livres saiiils du lii\(; mon- 
slrucux de la grande HaliNlone, ne [«'nnclleiit aucun 
doule sur celle singulière magnificence. Isaïe, propInUi- 
sant la cliulc de Babylone, signale avec indignalion le 
grand nombre d'idoles qui peuplaient les temples : « Del 
a «'le rompu, Nébo a clé brisé, les idoles des Bab}'lonicns 
ont été mises sur des bêles et sur des chevaux; ces 
dieux, que vous portez dans vos solennités, lassent par 
leur grand poids les bêles qui les emportent. » 

Ces idoles élaient l;i rcpiéseiilalidii en acte de la fi- 
gure de l'homme dans toutes ses altitudes et sous tous 
ses aspects. Elles avaient les mômes membres et les 
mômes organes, portaient les mômes vêlements, élaient 
couvertes des mômes armes, ornées des mêmes joyaux, 
honorées des mêmes attributs. 

Rien plus que cette similitude avec l'homme ne devait 
exciter la colère des prophètes hébreux. On peut en 
juger par Baruch, rempli d'ailleurs de tant de rensei- 
gnements sur le luxe des idoles, mêlés à ses virulentes 

objurgations «Vous verrez dans Babylone, dit-il aux 

Juifs qu'on emmène en esclavage, des dieux d'or et 
d'argent, de pierre et de bois, que l'on porte sur les 
épaules, et qui se font craindre par les nations. La langue 
de ces idoles a été taillée par le sculpteur. Celles mêmes 
qui sont couvertes d'or et d'argent n'ont qu'une fausse 
apparence et elles ne peuvent point parler. Comme on 
; fait des ornements à une lille qui aime à se parer, après 
avoir fait ces idoles, on les pare avec de l'or. Les dieux 



FASTE DE NABUCIIODONOSOR. 303 

(le ces idolâtres ont des couronnes d'or sur la tête, mais 
leurs prêlres en retirent l'or et l'argent et s'en servent 
eux-mêmes. Ces dieux ne sauraient se défendre ni de la 
rouille ni des vers — L'un porte un sceptre comme un 
homme, comme un gouverneur de province, mais il ne 
saurait faire mourir qui l'offense. L'autre a une épée et 
une hache à la main, mais il ne peut s'en servir pendant 

la guerre ni s'en défendre co.ilre les voleurs Ces dieux 

de hois, de pierre, d'or et d';;rgent ne se sauveront point 
des larrons et des voleurs. » 

Nabuchodonosor restera l'éternel type du despotisme 
constructeur. Salomon dans toute sa gloire n'imprime 
pas à ses travaux ce caractère gigantesque ; il n'a pas 
cet immense orgueil qui éclate en démence chez le 
monarque babylonien. Le récit de Daniel forme un 
drame saisissant. Ce qui cause le délire de ce prince 
absolu, c'est l'éblouissement de son faste. Il veut se faire 
adorer comme un dieu, et il donne l'exemple lui-même. 
N'est-il pas merveilleux que ce qui le fait tomber dans 
cette idolâtrie, ce n'est pas surtout l'orgueil d'avoir 
vaincu les nations, c'est le témoignage qu'il se rend 
d'avoir bâti la grande cité du luxe? Il se promène seul 
dans son palais, et voici tout à coup qu'il s'écrie : 
« N'est-ce pas là cette grande Babylone, dont j'ai fait le 
siège de mon royaume et que j'ai bâtie dans la grandeur 
de ma puissance et dans l'éclat de ma gloire? » Alors, 
dit Daniel, retentit une voix du ciel : « Voici ce qui vous 
est annoncé, ô Nabuchodonosor : votre royaume va 
passer en d'autres mains. On va même vous chasser de 
la compagnie des hommes; vous hal)iterez avec les bètes 



OUI I.l-; LUXE MNIVITE ET liAllYI.OMKN. 

(le la campagne, eL s(!pl aiiiH'cs se lus^cronl sur vous 
jusqu'à ce que vous reconnaissiez que le Tiès-llaul a un 
pouvoir absolu sur les royaumes des hommes, et qu'il 
les donne à qui il lui plaît. » Tel fut, exprimé sous les 
traits d'une allégorie pleine d'enseignement, le grand 
châtiment imposé au luxe constructeur dans la personne 
(le ce despote asiatique. 



V 

LUXE CIVIL ET ARTS DI GOHATIES. 

Le luxe des monuments consacrés à la splendeur mo- 
narchique fut à peine moindre que celui des (emples 
consacrés aux divinités nationales. 

Ce faste monarchique atteignit son apogée quand la 
ville elle-même eut acquis toute la magnificence qui en 
fit véritablement une cité royale, la reine de l'Orient. 

Les résultats fournis par la science moderne permet- 
tent de se rendre compte du successif développement des 
grands travaux qui ont transformé et embelli Babylone. 
On en voit la suite sous Binlikhous 111 et sous la reine 
Sammouramit, la Sémiramis historique, l'épouse de Bin- 
likhous, sous Assarahaddon, puis sous Nabopolassar et 
Nitocris. 

Mais Nabuchodonosor joue ici le même rôle prépondé- 
rant. Il rebâtit la ville sur un plan à la fois plus vaste 
et plus magnifique. Il construisit un nouveau palais 
dans des proportions gigantesques et beaucoup plus 
somptueux que ranci(m. 



AI'.TS DÉCOUATIFS A BABYLONE. ÔOj 

Ce sont encore les inscriptions qui nous appren- 
nent ici ce que nous savons , et c'est le même mo- 
narque qui s'exprime ainsi au sujet de ce palais dans 
la grande inscription conservée à Londres : « Nabopo- 
lassar, roi de Babylone, mon père, avait commencé à 
bâtir le palais en briques et avait élevé un autel au 
milieu. Il avait plongé dans une eau profonde ses fon- 
dations J'ai assis la substruction par un ouvrage en 

briques; j'y ai déposé la pierre de fondation. Je suis 
arrivé jusqu'au niveau des eaux et j'y ai mis profondé- 
ment les bases du palais. Je l'ai construit en bitume et 

en briques J'ai employé pour sa charpente de grosses 

|)Outres de bois de cèdre avec des armatures en fer; j'y 
ai employé des briques vernissées formant des inscrip- 
tions et des sujets, et des ouvrages en brique vernissée 
encadrent aussi les portes. J'y ai amassé de lanjeid, de 
l'or, des métaux, des pierres précieuses de tout genre et 
de toute valeur, une colleciion d'objets de prix, des 
trésors immenses. J'y ai établi une vaillante cohorte, la 
garnison de la royauté. » 

Ainsi le faste n'était pas seulement dans les propor- 
tions colossales de l'édiiice élevé à la gloire de la mo- 
narchie absolue des princes babyloniens ; le luxe était 
dans les détails. Enfin, outre la décoration qui l'ornait, 
le palais renfermait une collection d'objets précieux et 
un trésor protégé par une forteresse. 

Les arts décoratifs paraissent pourtant à Babylone 
inférieurs à ce qu'ils avaient été à Ninive. La sculj)lure 
laisse fort à désirer, si l'on en juge par le spécimen colos- 
sal trouvé dans le j)alais de Nabuchodonosor.Maisil faut 

I. 20 



306 LK lAXii MMVm: ET liALYLO.MEN. 

signaler le grand emploi de peinlures sur email dans la 
décoration des palais, peinUiies accompagnées d'inscrip- 
tions en caractères cunéiformes. 

Sur les peintures de Lriques éniaillécs qu'on a re- 
trouvées, les lettres sont en émail blanc sur un lond 
bleu, et représentent un certain relief. Les personnages 
et les animaux figurés sur ces émaux étaient modelés 
de façon à offrir une légère saillie avant qu'on appli- 
quât la couleur. Les briques ainsi modelées et coloi'iées- 
étaient ensuite présentées à la cuisson. 

Au reste ces peintures sur émail n'étaient pas les 
seules que les Babyloniens fissent entrer dans la décora- 
tion de leurs édifices. Quelques passages du xxiii" cha- 
pitre d'Ézéchiel montrent, au milieu de détails de la 
plus violente crudité, à quel degré étaient parvenus les 
artistes clialdéens, dans la re])résentation de la nature : 
« Ooliba, y lit-on, ayant vu des hommes peints sur la mu- 
raille, des images des Chaldéens tracées avec des couleurs, 
— qui avaient leurs baudriers sur les reins, sur la tôle des 
tiares de différentes couleurs, qui paraissaient tous oifi- 
ciers de guerre et avaient l'air des enfants de Babylone 
et du pays des Chaldéens, où ils ont })ris naissance, — 
Ooliba s'est laissée emporter à la concupiscence de ses 
yeux ; elle a conçu pour eux une folle passion, et elle leur 
a envoyé ses ambassadeurs en Chaldée. Et les enfants 
de Babylone étant venus vers elle, elle a été corrompue 
par eux, et son âme a été rassasiée d'eux. » 

Les résultats des découvertes ne laissent aucun doule 

5 sur ce qu'avait à la fois de fastueux et d'éphémère l'art 

babylonien. S'il est permis d'en tirer une conclusion. 



LUXE PRIVÉ BABYLOiMEN. 507 

c'est que cette civilisation chaldéenne était arrivée à ce 
degré de raffinement qui se produit souvent dans les 
arts par l'exagération des proportions et l'extrême 
richesse des matières employées : ce qui, loin de créer 
des œuvres durables, n'est au contraire qu'une cause de 
prompte et inévitable destruction. 



VI 

LUXE PRIVÉ BABYLONIEN. 

Le luxe privé, les raffinements corrompus d'une 
civilisation pour ainsi dire superficielle qui laisse sub- 
sister au fond la barbarie, ne sont pas demeurés un 
signe moins caractéristique de la vieille Babylone que 
le grand luxe public. 

On ne doit pas pourtant tout confondre, là non plus, 
dans une môme désignation flétrissante. 

Sans doute c'est à tort que certains historiens se hâ- 
tent de voir déjà la marque d'un luxe honteux dans la 
beauté des costumes, dans la perfection des étoffes de 
lin, de laine, de coton, dans l'art habile des teinture- 
ries, dans le riche tissu et dans les vives couleurs des 
lapis ornés d'animaux fantastiques que la Perse devait 
emprunter à la Babylonie. 

Pounjuoi signaler avec ces historiens comme un luxe 
blâmable oes usages des peuples riches, les objets de 
parure, les parfums, et cette autre mode spéciale aux 
Babyloniens, ces bâtons ciselés avec art qu'ils avaient à 



308 I.K LUXE NINIVITE ET liAliYLONIEN. 

la main, cL où se Iroiiv.iiciit représentés des animaux et 
diverses figures. 

Chez (|ii('llo nation ne retrouvc-t-on pas aussi les 
pierres taillées, qu'on travaillait à l'abylonc, et dont 
on faisait des caclicls, mais qu'on importait surtout de 
l'Inde, ce lieu principal d'extraction des onyx, des sar- 
doincs, des lapis-lnzuli? 

La prodigalité, l'abus de ces richesses, la passion im- 
modérée qu'elles excitent, voilà le luxe qu(; Dabylone n'a 
que trop connu. 

Elle s'est enivrée de bien d'antres délices. Les somp- 
tucnx festins y dégénéraient souvent en ivresse et en 
Inxure. Los voluj)tueux harems où les femmes se mê- 
laient aux orgies des hommes furent une école de dé- 
pravation. 

Tout y tourna en fureur, même le luxe tont aristo- 
cratique des chevaux et celui des chiens de chasse. 

C'est ainsi qu'un satrape de Babylone, Tritanlechmis, 
avait exclusivement consacré à l'entretien de ses chiens 
de chasse indiens, et exempté en conséquence de tout 
autre impôt, quatre villes de son gouvernement ^ 

Dans de vastes espaces interdits à la culture pullu- 
laient les lions et les taureaux sauvages qu'on tuait 
par centaines. 

Comment, même en l'absence de bien des particula- 
rités relatives aux mœurs, oublier l'unanimité des his- 
toriens qui tous dépeignent les Babyloniens comme pas- 
sionnément amoureux du faste? Ils les représentent 

1 Hérod.,liv. I. 



COURl'PTION BABYLONIENNE. 309 

soumis à une mullitude de besoins factices qu'ils ne 
pouvaient satisfaire qu'au moyen de relations avec 
plusieurs peuples, dont quelques-uns étaient fort éloi- 
gnés. Ils décrivent leurs dissolutions licencieuses. 
Quelle population que celle qui avait coutume d'aban- 
donner au moins une fois les femmes aux étrangers 
dans le temple de Mylitta ! quelle dégradation du sexe 
féminin attestée par l'usage de mettre publiquement 
les jeunes filles nubiles à l'enchère! 

Non plus que pour Ninive, on n'est embarrassé de 
trouver les causes qui expliquent particulièrement ces 
excès d'un luxe abusif et dépravé. 

On pourrait pourtant, au premier abord, hésiter à y 
mettre la religion, si elle consistait seulement dans une 
métaphysique élevée, objet d'un enseignement réservé à 
quelques initiés. Celle des Babyloniens offre des dogmes 
assez nobles pour qu'on soit plutôt tenté d'accuser les 
mœurs de s'être mises en révolte contre elle. Mais si 
les prêtres connaissaient, enseignaient à un petit nombre 
le « Dieu un, » dont le nom figure souvent dans les 
monuments, ce culte se compliquait d'éléments impurs 
qui le dénaturaient et qui tendaient à corrompre })ro- 
fon dément les mœurs. 

Les superstitions astrologiques et le culte tout ma- 
tériel rendu à une foule de grossières idoles devaient 
contribuer à plonger les hommes dans une recherche 
effrénée de jouissances. 

La fourberie exploitait ces superstitions, et \vs prê- 
tres se montraient hal)iles à en tirer l'aliment île leur 
propre luxe. Le prophète Baruch les accuse de vo.'er 



310 i.E I.UXK MNIYITE ET DABYLDNIEN. 

]'or cl l'argonl des idoles, de s'en servir pour cnlrc- 
lenir des femmes impudiques, de vendre les offrandes, 
enfin de s'approprier ce qui était réservé aux pauvres. 

Kn même temps que le caractère fiilali^le et sensuel 
des croyances religieuses vulgaires, la constitution so- 
ciale, d'ailleurs sensiblement différente de celle que 
nous a présentée l'Assyrie, poussait au même genre 
d'excès. 

La population était composée des races les plus di- 
verses, principe fréquent de corruption et source iné- 
vitable d'inégalités extrêmes. 

La division en castes livrées à des occupations diver- 
ses, les unes exerçant l'oppression et les autres la su- 
bissant, se rencontrait là dans toute sa rigueur. 

La multitude vivait misérable, et toute une nom- 
breuse classe de pêcheurs, réduite à se nourrir de pois- 
sons secs, végétait dans un dénûment presque absolu. 
La caste sacerdotale, appartenant à la race conquérante 
des Chaldéens, devait peser d'un poids d'autant plus 
lourd sur les vaincus. Où la force n'agissait pas, le char- 
latanisme faisait son œuvre, tirant parti même des ho- 
roscopes et de la prédiction des accidents atmosphé- 
riques. Ces moyens, qui enrichissaient cette caste, 
contribuaient aussi à affermir son empire sur des âmes 
remplies de terreur. 

La même fin tragique qu'avait subie Ninive attendait 
Babylone. 

Sa destruction par les Perses est restée dans toutes 
les mémoires. 

Isaïe semble avoir fait passer dans son style le frisson 



MALÉDICTIONS DTSAÏE. 311 

qui saisit Raltazar ^ à la vue de l'inscription mysté- 
rieuse inscrite sur les murs de la salle du festin. 

Il s'écrie, à propos de la cité fameuse : « Quicon- 
que sera trouvé dans ses murailles sera tué ; tous ceux 
qui se présenteront pour la défendre seront passés au 
fil de l'épée. Celte grande Babylone, cette reine entre 
les royaumes du monde, qui avait porte dans un si 
grand éclat l'orgueil des Chaldéens, sera détruite, comme 
le Seigneur renversa Sodome et Gomorrhe. Elle ne sera 
plus jamais habitée, et elle ne se rebâtira point dans la 
suite de tous les siècles; les xVrabes n'y dresseront pas 
môme leurs tentes, et les pasteurs n'y viendront point 
pour s'y reposer. Mais les bètes sauvages s'y retireront ; 
ses maisons seront remplies de serpents ; les autruches 
viendront y habiter, les satyres y feront leurs danses, les 
hiboux crieront à Fcnvi dans ses demeures superbes, et 
les cruelles sirènes habiteront dans ses palais de dé- 
lices ^ » 

La nuit où, déjouant tant de savants préparatifs faits 
pour soutenir un long siège, Cyrus détournait l'Kuphrate 
dans le lac de Nitocris, et en rendait le lit guéable, de 
manière h pouvoir entrer dans la ville surprise, celte 
nuit-là Babylone se livrait à tous les cnivremenis d'une 
fétc. On aurait dit qu'elle devait jusqu'à la fin ressem- 
bler à ces princes voluptueux qui la gouvcrnaienl. Elle 
fut fra})pée au sein de ces délices oij elle aimait à vivre 
imprévoyante. 

D'autres Babylones devaient s'élever, tant cii Occident 

* Le Labynil (rilùrodolc. 

* Isaïc, cil. xxiii. 



312 LE LUXE MMMTE LT liABYLOMEN. 

qu'en Oii(!iil, iniilalriccs de son luxe, (li''lri(;s de son sur- 
nom, (it non moins oublieuses de la 1i;(j(jm ({iii Irajij.ail 
plus de cinq cents ans avant Jésus-Christ celte vieille 
citadelle de l'Orient. 

La suite de ces études montrera en quoi purent se res- 
sembler, en quoi différèrent aussi les excès qui devaient 
précii)iler leur perte. 

(Juant an luxe babylonien, il Fut j)lus qu'un fait isolé : 
il avait tenu école de corruption, il avait présenté à l'imi- 
tation des peuples le plus l'unesle des modèles. Fameuse 
dans tout l'Orient, « Babylone était une coupe d'or qui 
enivrait toute la terre; toutes les nations avaient bu de 
son vin, et elles en avaient été agitées » (Jérémie). 

Les Livres saints expliquent ces chutes solennelles par 
un châtiment spécial de Dieu. La seule raison y recon- 
naît l'inévitable résultat de la violation des lois morales 
que Dieu lui-même a données au monde. 

Le luxe corrompu est le poison des sociétés fondées 
sur les arrangements factices et éphémères de la force. 

Les vainqueurs veulent jouir. A peine y sont-ils par- 
venus que d'autres se jettent sur l'œuvre brillante, mais 
sans consistance, qu'ils ont réussi à fonder. Amollis 
par la jouissance, ils n'ont plus qu'à succomber. 

Le mal a pu se glisser par d'autres voies dans des so- 
ciétés qui ne portaient pas au même degré ce vice ori- 
ginel. Mais telle est la raison la plus générale de ces 
prodiges de faste et de luxe facticement produits, délruils 
violemment. Suflira-t-il de dire que l'homme porte un 
'fond de corruption et que partout il s'est corrompu ? 
On ne peut se contenter en présence de ces phénomènes 



M\LÉD1CT1().\S D'ISAÏE. 313 

aux proportions exceplionnelles, de celte explication uni 
forme et banale. Même l'inégMle valeur des religions ne 
suffit pas à faire comprendre que le mal soit tantôt plus 
développé, tantôt moins. Pour ces grandes populations 
antiques, il faut donc placer au premier rang, parmi les 
causes qui exagérèrent un luxe dissolvant, l'exploitation 
violente de la masse par des conquérants devenus maî- 
tres absolus, et la facilité d'abuser des jouissances qui 
préparent de futures et terribles expiations. 



CHAPITRE V 



LE LUXE IRANIEN 



LA PERSE INAUGURE UNE CIVILISATION NOUVELLE. 
LE LUXE S'Y CONFORME. 

Le luxe oriental va nous apparaître sous des traits 
nouveaux. La Perse, c'est déjà un tout autre monde que 
l'Assyrie et l'Egypte. 

A l'immobililé succède le mouvement. La religion 
nous expliquera ce grand fait, et le luxe en sera le com- 
mentaire. 

Ce qu'on peut savoir de l'antique société aryenne, qui 
occupa d'abord le territoire de l'Iran, a mené les histo- 
riens à conclure que c'était une race agricole, douée 
d'un caractère de moralité active, forte, élevée, qui 
tranche singulièrement avec les instincts grossiers et 
l'inertie de tant d'autres races orientales. 

Ce caractère, propre d'ailleurs à ce qu'on nomme la 
race japhétique, devait se transmettre longtemps aux 



ANTIQUITÉ DU LUXE EN PERSE. ô!5 

fortes générations appelées à une existence historique 
si pleine d'éclat. 

Dans cette race aryenne tout respire le travail, le 
courage, les vertus que l'agriculture, toujours sur la 
brèche, appelle et engendre, autant que la vie errante 
du pasteur insouciant semble les exclure. 

Pourtant, à défaut de luxueux raffinements, on trouve 
déjà chez elle, à côté des arts utiles, l'existence d'une 
sorte de magnificence guerrière. 

Après l'usage de la pierre, apparaît, à côté du fer, 
l'or lui-même. 

En vain la réprobation de l'emploi du feu dans une 
foule de circonstances rendait plusieurs métiers impos- 
sibles. Ces interdictions, avec le temps, furent éludées 
ou méconnues. L'industrie se développa entre les mains 
de la classe des chcys et d'une classe de métis qui se 
livrèrent à cet ordre de travaux dédaignés par les nobles 
aryens. 

A une époque fort ancienne, dont il n'est pas pos- 
sible d'assigner la date, on trouve dans l'antique Iran 
une fabrication qui comprend non-seulement les épces, 
les lances, les casques, mais les chars, les couronnes, 
les bracelets. Le luxe se fait sa ])lace peu à peu. C'est le 
caractère des sociétés primitivement agricoles de ne 
pas rester stationnaires. 

L'agriculture a pour effet de multiplier les hommes, 
par cela seul qu'elle multiplie les aliments. Des agglo- 
mérations se forment: les industries s'établissent; on 
file, on tisse les étoffes, on travaille les métaux ; certains 
raffinements se font jour. 



316 I.Fi: I.l XH Ill\MI..N. 

Triiiisloi-iiiiiLioii rav()ris(''(; (l;iiis cclto liciirciisc (■oiilrcc 
])ar les circonslances jjropiccs qui mcllcnl dans Ja maiii 
(I'iiik; race laborieuse la malière première du luxe 
Telle lut la soie, qu'on apj)rit à filer, à teindre. Telles 
furent les pierres fines et précieuses, diamants, éme- 
raudcs, rubis, turquoises, cornalines, opales. 

On recherche aussi le musc, l'ambre, l'encens, l'aloès, 
les bois de senteur, comme le sandal. 

Adressons-nous encore ici à la grande source des civi- 
lisations, la religion, envisagée dans ses rapports avec 
le luxe, particulièrement avec le luxe public qui prend 
la l'orme du culte, des temples, des ornements symbo- 
liques. 

Ceci est une chose éminemment digne de remarque 
chez les Perses : tant que les anciens dogmes conservè- 
rent leur pureté et leur action, le luxe tint à peine 
quelque place dans le culte. 

Cette circonstance très-exceptionnelle tient au carac- 
tère éminemment spiritualiste du dogme. 

Ce qu'il y a de moins grossièrement matériel, le feu, 
'la lumière, en est le symbole. La religion que Zarathustra 
(splendeur d'or), connu sous le nom de Zoroastre, or- 
ganisa plus encore sans doute qu'il ne l'institua, cette 
religion que les orientalistes s'accordent à placer à en- 
viron un millier d'années avant Moïse, est sans conteste 
la plus pure, la plus idéale qu'ait connue l'antiquité. 

Qu'importent les ténèbres qui environnent Zoroastre 

lui-même, sa vie, sa mission, ses miracles, son rôle de 

*{ législateur, qu'on n'aperçoit qu'à travers des légendes 

contradictoires? l'œuvre du législateur religieux est con- 



LA RELIGION EN PERSE CONTRAIRE AD LUXE. 317 

nue. Le caractère de cette loi religieuse qui, sous le 
nom de Mazdéisme ou science universelle, révélée par 
la « Parole excellente, pure et agissante, » fut trans- 
mise aux hommes par Zoroastre, avec la « Parole de 
lumière, » ou Zend-Avesta, paraît incompatible avec ces 
représentations symboliques qui créent le luxe décoratif, 
avec les monuments habituellement consacrés au culte. 

La création, selon la révélation de Zoroastre, est l'œu- 
vre d'Ahouramazda (Ormuzd), l'esprit sage, le principe 
du bien, représenté par le soleil, par le feu, qu'on ap- 
pelle son fils. «J'invoque et je célèbre, dit le Yaçna (col 
lection de fragments du Zend-Avesla), le créateur Ahou 
ramazda, lumineux, resplendissant, très-grand et très 
bon, très-parfait et très-énergique, très-intelligent et très- 
beau, éminent en pureté, qui possède la bonne science, 
source de plaisir, lui qui nous a créés, qui nous a for- 
més, qui nous a nourris, lui le plus accompli des êtres 
intelligents. » 

Voilà le pur spiritualisme, qui ne sera dépassé que 
par la loi mosaïque. 

Toute la hiérarchie des bons génies, créés par Or- 
mutzd, et des mauvais esprits, créés par Ahriman, le 
principe du mal, a aussi ce caractère immatériel qui 
semble peu se prêter aux représentations plastiques, sans 
y répugner autant ; car on trouve des images consacrées 
aux ferouërs et aux izeds, tandis qu'elles étaient abso- 
lument interdites pour les divinités su[)éncures. 

Cette interdiction , qui tend h supprimer une des 
parties les plus imposantes du luxe public que nous 
ayons vues se développer chez d'autres nations orien- 



318 i.i; I-LXl.; II;AMLN. 

liilcs, a (Hc ni<ir(jii('(! diiis Il's Icriiios les plus (•xjiiès 
]t;ir II('i'o(l(>l(' : « Il u'csl, dil-il, puiiiL |)friiiis clioz 
eux (r(''lcver de Icinplcs, d'uulcis, ni iiiciiic d(; simu- 
lacres des dieux; et ils rcgardeiil coiiiuie alU'inls de 
folie ceux qui en érigent. C'est, sans duule, |juni' cni- 
pêchcr qu'on n'attribue aux dieux une origine et une 
lorine humaine, comme chez les Grecs. Ils ont pour 
règle de ne sacrifier à Jupiter que sur les sommets les 
plus élevés des montagnes, et appellent Juj)iter le cercle 
entier des cieux. Ils sacrifient au soleil, à la lune, à la 

terre, au feu, à l'eau, au vent Ils ne font usage ni de 

libations, ni de flûtes, ni de bandelettes, ni de gâteaux 
salés. Celui qui veut sacrifier conduit la victime dans 
un lieu pur, et l'immole en invoquant le dieu, la tète 
couverte d'une tiare ornée d'une guirlande de myrte. Il 
ne prie pas exclusivement pour lui en demandant à la 
divinité les biens qu'il souhaite ; mais il prie pour le 
bonheur de toute la nation perse et pour le roi, et se 
regarde comme compris d;ins ce vœu général. 11 par- 
tage ensuite en morceaux la victime et en fait cuire les 
chairs, qu'il place sur un lit d'herbe tendre, le plus 
souvent de trèfle. Lorsque tout est ainsi préparé, un 
mage paraît, et chante une théogonie que quelques-uns 
regardent comme une espèce d'incantation ; il ne leur 
est pas permis d'offrir un sacrifice sans y appeler des 
mages. Peu de temps après, celui qui a présenté la vic- 
time emporte les viandes, et en fait l'usage qui lui con- 
vient ^ » 

" llérocl., 1, cxxxi el cxxxii, Trailiiclion Jliot. 



LA RELIGION EN PERSE CONTRAIRE AU LUXE. 519 

Aucun de ces détails si frappants, qui ne fasse com- 
prendre ce qu'il y avait d'extrêmement simple dans ce 
culte et dans ses cérémonies. Tant que ce culte se main- 
tint dans son austérité primitive, ce sont les temples 
mômes qui sont exclus par cette religion célébrée en 
pleine lumière et en plein air. L'architecture religieuse 
fait défaut, comme la peinture et la sculpture dans le 
culte des dieux. Combien nous voilà loin de l'Egypte! 

Si les mœurs se réglaient rigoureusement sur la reli- 
gion, la vie privée d'une entière austérité aurait connu 
le luxe à peine : du moins n'en aurait-elle jamais connu 
les excès. La pureté morale, dans cette religion iranienne, 
reflète l'idéalité métaphysique du dogme. 

La vie a pour règle ce haut idéal: chacun prépare dans 
son cœur le règne d'Ormulz. Tout Perse est un soldat 
du dieu bon; il faut que sa vie soit immaculée comme 
la flamme; son espoir est de devenir lumière ! Bien vivre, 
qu'est-ce autre chose que se purifier ? 

Cette morale a pour principe fondamental l'activité, 
caractère essentiel du feu générateur. 

Elle affirme énergiquemenl la liberté, la responsabi- 
lité humaine. 

Elle étend cette responsabilité jusqu'à la vie future 
par un système de peines et de récompenses. 

Elle enseigne la justice, la douceur, le pardon des 
injures, la pureté de pensée, de parole et d'action, la 
tempérance enfin et l'énergie courageuse qui résistent à 
l'amollissement des jouissances, le travail qui semble 
lui-même n'être que le premier des rites; la terre elle 
aussi doit être purifiée, disputée au souffle mortel d'Ah- 



320 l.K I.IXE II'.AMI-N. 

riiri;iii, consacrée à Oiimil/ (jui la pénètre de sa vivi- 
liaiitc lumière. 

Aussi ren( ontre-t-on, pendant une période qui paraît 
s'èiro lon^iLcmps prolongée, ces vertus portées à un degré 
remarquable. Le contact avec l'étranger, le temps qui 
use les croyances et les mœurs, devaient en amener l'af- 
faiblissement et changer un peuple vigoureusement 
trempé en une nation célèbre par sa mollesse et par son 
luxe. 

On peut se rendre compte jusqu'à un certain point, 
à travers bien des obscurités, de cet affaiblissement suc- 
cessif des croyances et des vieilles coutumes. Nous en 
Iroiivons la trace dans d'anciens monuments pour plu- 
sieurs régions ou villes. On y voit que Merw se rendit 
fameux par un esprit de controverse, que Niça tomba 
dans une sorte de scepticisme ; que Hérat, livré à la 
paresse, fut envahi par la pauvreté; que Ourva se souilla 
de différentes manières ; que l'IIyrcanie enfin poussa la 
débauche jusqu'à des excès contre nature; que le Seys- 
tan s'abandonna aux querelles et aux meurtres ; que 
Ragha lutta avec Niça pour la témérité de ses doutes. 

Celte altération des croyances est un fait que l'on 
retrouve dans toutes les sociétés, et qui coïncide toujours 
avec une altération dans les moeurs. 

C'est un fait que le luxe \)vi\é prit des développe- 
ments extrêmes en Perse. 

Le luxe public ne se déploya guère que dans l'ordre 
civil. 

Là on voit apparaître avec éclat des arts comme l'archi- 
tecture et la sculpture, qui reçurent, la première surtout, 



LUXE DECORATIF SYMBOLIQUE. 521 

de remarquables perfectionnements. On peut en juger 
encore par le palais de Suse, réduit pourtant à des dé- 
combres, et surtout par celui de Persépolis, en grande 
partie debout. 

Dans cette merveille que contemplent les étrangers 
avec une admiration qui ne s'affaiblit ni ne s'épuise, 
l'abondance et la beauté des marbres, un système aussi 
original qu'imposant et solide de construction, de beaux 
bas-rclicfs, des ornements et des figures très-bien exé- 
cutés, témoignent d'un art fort avancé, où le luxe dé- 
coratif tient sa place. 

Si la sculpture rappelle de plus près la sculpture 
assyrienne, les juges les plus compétents l'estiment pour- 
tant supérieure à celle dont elle tire son origine. Elle a 
plus de mouvement, de liberté, plus d'exactitude dans 
les proportions. Le luxe décoratif n'est encore ici que 
l'expression symbolique des idées qui sont l'àme de 
cette civilisation. C'est dans ces bas-reliefs que se re- 
trouve le tableau des cérémonies religieuses des Perses, 
celui de leurs institutions civiles et jiolitiques. Tout est 
en mouvement. Le chariot des migrations se meut sur 
ses roues. Mages, laboureurs, archers, artisans portent 
dans leurs mains les marques de leurs conditions. Les 
animaux emblématiques s'agitent, s'élancent. Les che- 
vaux caparaçonnés frappent du ])ied. Les taureaux sont 
chargés de diadèmes. Les léopards ont des faces d'aigle. 
Les sphinx et d'autres monstres ont le front mitre, et 
semblent régner sur toute cette nature vivante. 

En t,out le rôle de la Perse est celui d'un intermé- 
diaire actif entre l'Orient et l'Occident. 

I 21 



322 LE LUXE IRANIEN. 

Ce F'ôlo, elle le joiM! iiussi dims Je liixc jirivé. 

J'^ll(! cil a tiaiisinis les usages, |iliis |iiMil-ùln; que 
nulle autre nation, à rKiirope, par ses lelatioiis avec hi 
Grèce. 

Partout se retrouve ce génie plus expansif, plus mêlé 
au reste du monde que celui des autres nations orien- 
tales. C'est le lait de sa naliiic pi'opi'e et des circon- 
stances. La Perse a été la grande route du ^cnre liu- 
main. Les Tartarcs d'un côté, les Arabes de l'autre, 
tous les peuples de l'Asie ont logé tour à tour dans ce 
caravansérail. Son génie la pousse à agir au dehors. Elle 
y tend, même à l'aide de la conquête. Elle soumet toute 
l'Asie occidentale, la Thrace, la Macédoine, la Syrie, 
la Phénicie, l'Egypte. On l'a dit avec raison : autant 
l'extrênie Orient semble immobile, autant ces peuples 
Zends s'agitent dès le berceau. C'est avec eux que le 
mouvement de Thistoire commence et que l'humanité 
se jelle dans cette inquiétude qui ne finira plus. Un 
vague instinct les pousse à la conquête de tout ce qui les 
entoure ; ils ont besoin d'imposer leur foi, leurs sym- 
boles, leurs dieux, ils veulent être les apôtres du monde. 
Descendus des hauteurs de la Dactriane , ces peuples, 
hardis cavaliers, se précipitent tête baissée contre la race 
de Sem, Babylone, la Chaldée, l'empire d'Assyrie, qui 
deviennent bientôt leur proie. Cet empire persan n'a 
point de repos qu'il n'ait tout subjugué, depuis l'Indus 
jusqu'tà l'Halys. Un peu après, Cambyse y joint l'E- 
gypte; mais déjà l'Asie est trop étroite pour la mission 
de ces croyants; l'Orient soumis, il faut s'emparer de 
l'Europe, non dans une invasion furtive, par une co- 



LUXE PERSAN EXPLIQUÉ PAR L'ÉTAT POLITIQUE. 323 

lonic qui va cacher son origine sur quelque rivage dé- 
sert, mais par une véritable émigration de l'Orient en 
Occident. Sans doute la Grèce n'attend que l'arrivée du 
grand roi pour se courber sous ses pas ; les mages 
l'ont promis. C'est pour la première fois qu'un em- 
pire londé sur la sujétion de plusieurs Etats séparés par 
leurs origines, leurs cultes, leurs constitutions, ap[)araît 
dans le monde. Par ce contact perpétuel s'opère l'initia- 
tion de plusieurs races à des arts et à des industries où 
figurent les perfectionnements utiles comme les rafline- 
ments corrupteurs. 

Voyons les formes que prit ce luxe qui devait être si 



contagieux. 



Là aussi nous retrouverons l'influence de l'organisa- 
tion sociale et de la forme politique. 



II 



LE LUXE PERSAN, IMAGE DE L'ORGANISATION SOCIALE 
ET POLITIQUE. 

La Perse présente le spectacle d'une vaste féodalité, 
sur laquelle une royauté de plus en plus puissante 
finit par établir son empire. 

Ce n'est plus ici cette monarchie théocratique, ou cette 
monarchie administrative formée et rei)résentée par de 
hauts lonctiuiniaires, que nous avons signalées chez 
d'autres nations orientales, avec les conséquences (pie 
cette organisation politique pouvait avoir quant au liixc 
On est ici en présence d'immenses salrapics, dc\i- 



324 LF. MXE IltAMEN. 

nuc^ comme autaiil do foyers de, luxe cl de splriidriir. 

Les iii(iii;ir(|iir-, ddiil l;i magriificonce cclipsc* tout, se 
posciil |M)tiitaiil cii.v-mômcs parfois en réformateurs des 
mojiirs, d(! mêiiK! qu'ils sonl en lulle avec l'esprit d'in- 
dé[)endanc(î et de révolte. Mais c'est là un lait secon- 
daire; l(î luxe est partout, même chez ceux des rois qui 
le léfornieiil, et chez les satrapes, qui sont eux-mêmes 
comme des rois. 

Le luxe roval a été décrit, avec ses mainificences 
exceptionnelles, par les historiens. 

On en a nolé nombre de traits saisissants. 

Ce qui tout d'abord y frappe, c'est que peu de monar- 
chies employèrent un personnel plus nombreux. 

Une innoml)rable escorte de cavaliers fait ressembler 
un simple voyage du roi à une expédition de guerre. 

Quinze mille gens de cour vivent aux dépens du tré- 
sor royal. 

Toute une domesticité de nobles personnages se par- 
tage une môme fonction, tellement qu'un très-grand 
nombre d'officiers a pour unique destination de faire 
chaque jour le lit du monarque. 

Dans cette savante hiérarchie de courtisans, les pre- 
miers sont honorés du litre de parents du roi et portent 
un habit de pourpre et une décoration en or; les autres 
sont revêtus aussi d'insignes plus ou moins magnifiques. 

Nulle part, peut-être, un luxe égal de concubines. Elles 

occupent deux corps de logis, sous la garde d'un peuple 

d'eunuques. A partir du jour de leur arrivée, elles pas- 

V sent un an dans les parfums, avant d'être admises à 

l'honneur de la couche royale. Leur nombre est tel que 



LX''! JIONARCniQUE EN lEP.SE. 3.5 

chacune n'y doit être admise qu'une seule fois, à 
moins d'y être expressément appelée de nouveau. Tous 
les peuples de l'Asie deviennent tributaires de ce royal 
harem. Si abaissées que paraissent les reines au-dessous 
du souverain, leur luxe réunit toutes les magnificences 
de la parure. 

Quant à l'idole royale, elle se montre peu aux peuples. 
On ne l'aperçoit parfois qu'à travers un éblouissant cor- 
tège. Elle va promenant d'une ville à l'autre ses plai- 
sirs et ses ennuis, elSuse, Babylone, Ecbalane jouissent 
chacune du privilège de la posséder quelques mois de 
l'année. 

Les repas des rois sont réglés de même sur des lois 
fixes. Le règlement détermine la provenance de chaque 
mets. L'eau vient du Choaspcs, et, dans les voyages du 
prince, on la transporte dans des vases d'argent* du 
temple de Jupiter Ammon, situé à l'ouest de l'Afrique; 
le vin est pris de Chalybon, en Syrie ; le froment vient 
d'Eolie. Le roi, habituellement, dîne seul, comme c'est 
l'usage encore aujourd'hui. Parfois son épouse, ou bien 
quelques-uns de ses fils, sont admis à sa table, et alors 
des jeunes filles du harem sont d'ordinaire appelées à 
chanter devant lui. Lorsque le roi donne un banquet, il 
n'admet que douze convives. Les hôtes boivent avec le 
roi, mais non du même vin. Ils sont assis sur le carreau, 
tandis que le prince est couché sur un siège à pieds 
d'or. 

Soumis à moins de cérémonial, le luxe raffiné des 

* flérod., liv. I, 



320 LE LUXK IHANIKN. 

s;ilr;i|)(!S se doinmiL itciil-rlrc ciiTiù'c plus lihi'cjiicnl 
j)Our ces délicalesses de la table, une des recherches les 
plus apitréciccs (;n Perse par loules les classes riches. 
Les vins étaient exquis, dégustés dans des coupes pré- 
cieuses ; la chère, d'une délicatesse in(ini(i. Chaque jour 
de naissance était céléhré par des réjouissances, et d'au- 
tres solennités servaient de prétexte au retour de ces 
repas somptueux. 

Tout donne ici l'idée d'un féodalité superhc et fas- 
tueuse. C'est le j)lus magnifique appareil guerrier. Quel le 
peinture eu fait Hérodote! Quel spectacle que celui dos 
nations de l'xVsie rangées en armées 1 

Les chefs des Perses, tenant des arcs et de courts ja- 
velots, sont couverts d'ornements d'or, de bracelets, de 
colliers, d'anneaux et de bngues, de boucles d'oreilles. 

Tels sont surtout les Immortels. On nomme ainsi 
cette garde d'élite où tout guerrier qui tombe est immé- 
diatement remplacé. Ces mille guerriers sont suivis de 
nombreux domestiques, de chameaux, de mulets et d'au- 
tres bêtes de charge pour leur bagage, et des chariots 
somptueux portent leurs femmes avec leurs servantes. 

Darius paraît le principal fondateur de ce grand faste 
monarchique, qui ne contribua pas peu à faire donner 
au monarque de la Perse, par les Grecs, le litre de 
grand roi. 

Chaque peuple a ainsi son Nabuchodonosor, son Sc- 
sostris, son Louis XIY. 

C'est ce même Darius qui, non content d'embellir 
Suse, élève Persépolis et la remplit de grands édifices. 

Nous avons nomme le palais qui porte encore le nom 



LUXE MOMnCIlIQUE ET FEODAL. 327 

de Perscpolis. On a souvent décrit, reproduit ses éton- 
nants escaliers de marbre où dix cavaliers pouvaient 
monter de front, ses longues terrasses et ses bassins, sa 
foret de colonnes qui, partout, reproduisent l'image du 
palmier et du lotus. 

A quelles sources s'alimentait ce luxe des princes et 
des grands? Les brillantes productions de la Perse et des 
provinces soumises h son empire n'y eussent point suffi. 
Il y fallut joindre l'emploi de la force et de la spoliation. 
A ces reines, à ces tavorites, à ces ricbes et puissants 
seigneurs, le roi donnait assignation sur une pro* 
vince. 

Une contrée fertile, assez longue pour qu'il fallût 
mettre tout un jour à la traverser, fut ainsi destinée uni- 
quement à la ceinture de la reine. 

Thémistocle reçut pour son pain la ville de Magnesia 
qui rapportait cinquante talents, Lampsaque, pour son 
vin, et Myonte, pour les légumes. 

Ces assignations, sur lesquelles le roi prélevait sa 
part, lui revenaient après la mort des titulaires. Quel- 
ques-unes pourtant devinrent héréditaires avec les char- 
ges de cour. 

A ces ressources extraordinaires il s'en joignit d'au- 
tres habituelles. 

L'impôt donnait régulièrement d'énormes sommes 
soustraites à l'immense étendue de l'empire, la Perse 
exceptée. Vingt satrapies, établies par Darius, com- 
prenaient, outre l'empire des Perses en Asie, l'Egypte 
et la Cyrcnaïque, une partie de la Thrace et des îles de 
la mer Egée. Les impôts en argent, payés par ces divers 



328 LE LUXK IHVNILN. 

goiivcnicmenls, s'élcvjiiont à 14 500 talents cuboiVjucs, 
environ 100 millions de notre monnaie. 

Les tributs en nnliinî eurent une j)lus grande impor- 
tance encore. Ajoutez-y les droits de jxjclie et d'irrigation, 
concédés par le roi à prix d'argent. Outre les charges prin- 
cipales, plusieurs provinces envoyèrent des tributs parti- 
culiers, paiiiii lesquels certains offrent le caractère d'ob- 
jets ou produits de luxe. Les Ciliciens fournissaient par 
an trois cent soixante chevaux ftlanes ; les E niopiens, 
deux boisseaux d'or, deux cents trônes d'ébène, cinq 
jeunes esclaves et vingt défenses d'éléphants ; les Colchi- 
diens envoyaient tous les cinq ans, cent jeunes garçons 
et cent jeunes filles; Babylone donnait cinq cents eunu- 
ques ; les Arabes, mille talents d'encens. C'est sans doute 
pour avoir trafiqué de ces redevances que Darius reçut 
le surnom peu flatteur de marchand. 



III 



PERSISTANCE DU LUXE IR.VMEN. — CE QU'EST AUJOURD'HUI 
LE LUXE PERSAN. 

Ce luxe persan devait traverser les âges. 

Je n'ai pas à rappeler l'éclat qu'il eut avec Xerxès et 
avec cet autre Darius qui, plus tard, fut contraint de 
laisser ses Irésors aux mains d'Alexandre. 

Nous le retrouvons avec une splendeur à peine amoin- 
drie sous les Arsacides, qui régnaient du temps d'Au- 
guste. Il est même douteux qu'ils le cèdent en magnifi- 
cence aux Achéménides, leurs prédécesseurs. 



PERSE DE LA DECADENCE. 329 

On remarque clans ces siècles plus rapproches, quant 
aux lormes sous lesquelles le luxe se produit, une variété 
qui provient du contact de la Perse avec le goût grec, 
romain, assyrien, indien, barbare. 

De là une multiplicité d'oeuvres mixtes, produites avec 
une abondance qui atteste encore bien des ressources. 

On s'étonne que ce pays pût encourager et payer tant 
de travaux divers et coûteux, entretenir et créer des 
viiies opulentes, comme Héoatompylos , devemie une 
capitale immense, comme lihagès et Ctésipho;. , sou- 
tenir la magnificence de rois qui possédaient, ainsi que 
les anciens monarques, les plus splendides «paradis », 
élever enfin sur toute la surface du territoire une foule 
de châteaux, aussi superbement ornés que bien con- 
struits, habités par les grands feudataires. 

De môme cette Perse avilie sous la république et l'em- 
pire romain conservera ses brillants costumes, soit dans 
la guerre, soit dans la paix. Les médailles et intailles per- 
mettent de s'en faire l'idée la plus exacte. On remarque 
dans l'équipement militaire l'armure écailleuse, qui res- 
semble à la chemise de mailles du moyen âge ou haubert. 
Ce vêtement tombe, à cette époque, un peu au-dessus du 
genou, et recouvre des chausses attachées avec des ban- 
delettes, croisées ou laissées larges jusque sur les bro- 
dequins. A la ceinture pend le couteau droit, tranchant 
des deux côtés, appelé aujourd'hui « gama ». Ouchpielois 
la coiffure est un casque rond qui ressemble à l'armet 
actuel des Circassiens et des Kurdes. Il est aussi sans 
visière. 

« Le plus souvent, dit un récent explorateur des anti- 



530 IK LU XI-: IIU.MIvN. 

(jiiih's ir.iiiiciiiics', le. chevalier est coilTi; de In cassia 
macédonienne, inconnue sur Jcs nioniiniciils iiMiiiens 
avant le temps d'xVlexandre, etdont l'usure se maintint 
sans doute comme particulièrement militaire et rappe- 
lant les souvenirs les plus flatteurs aux descendants, aux 
amis, aux compagnons des épigones et des gardes per- 
sans du Macédonien. D'ailleurs les Dioscures portaient 
aussi cette cassia. Elle ne se montre jamais en Asie 
avant le temps d'Alexandre qui l'avait apportée de sa 
patrie, et c'est pourrpioi les cylindres et les pierres gra- 
vées, sur lesquelles on la trouve très-fréquemment en 
concurrence avec des légendes cunéiformes, ne sauraient 
appartenir qu'à la période arsacide et non pas, ainsi 
qu'on l'a prétendu, aux temps babyloniens ou nini- 
vites. C'était un chapeau de feutre à grands bords, à fond 
bombé, un peu pointu, terminé souvent par un large 
bouton plat^ » 

Le luxe, à travers tant de transformations profondes, 
est resté le caractère de cette vieille terre iranienne, et 
les formes en ont peu changé. 

C'est le même penchant aujourd'hui qu'autrefois pour 
les pierreries et les diamants. 

• M. A. de Gobineau : Histoire des Perses. 

* Cette coiffure a subi plus d'une transformation. M. A. de Gobineau fait 
observer qu'on la voit dans le costume civil sous la forme d'une toque à 
dessus plat, un peu haute, bordée d'un galon d'or ou d'argent, ou peut- 
être même d'orfèvrerie; sur le devant un médaillon large sert d'agrafe à 
deux longues plumes fioltant en arrière, tout à fait dans le goût du sei- 
zième siècle; plusieurs intailles donnent ce modèle. Il semble, ajoute le 
même auteur, que la toque ait été en étoffe, probablement en soie. Pour 
les grands rois et même pour les princes, la tiare ronde, divisée en quatre 
compartiments par deux galons entre-croisés, bordée d'or et semée de 
pievres précieuses, se trouve sur une quantité de médailles et d'intailles. 



LUXE PEIISAN CONTEMPORAIN. 331 

Tel personnage riclic portera jusqu'à quinze ou seize 
bagues, cinq ou six au même doigt. i 

Tel en porte à son cou et sur son sein des paquets, 
auxquels un cachet et une petite bourse sont liés. 

Ils ornent de pierreries leurs poignards et leurs épées. 
Ils étalent leur baudrier et leurs agrafes d'or émaillé. Ils 
couvrent de Ijrillanls leurs tètes et leurs bonnets. Les 
harnais, les selles d'or, les broderies de perles parent 
leurs chevaux. 

La riche Persane a garde son brillant costume. Elle 
chausse des brodequins superbement brodés. Des rangs de 
perles bordent le tour de son cou. Les aigrettes de pier- 
reries se dressent sur sa tète. Elle en place parfois même 
entre les sourcils. Un tour de perles, fixé autour des 
oreilles, arrive quelquefois aussi sous le menton. 

L'homme et la femme ont surtout de somptueux vête- 
ments de rechange : c'est la principale dépense. 

En vain l'ameublement est simple. Il offre à l'admi- 
ration quelques parties délicatement traitées, des cof- 
frets incrustés et niellés avec un goût exquis. Les reliu- 
res, les livres illustrés sont des merveilles. Les armes 
sont des joyaux. Nul riche ne peut se passer des couver- 
tures de brocart, des longs et splendides tapis, produit 
de l'art le plus consommé, supériorité industrielle per- 
sistante de cette contrée luxueuse et déchue. 

On a vu ce dernier luxe s'étaler dans nos grandes expo- 
sitions. Nulle ville en Orient ne surpasse ou même n'éiiale 
Recht pour cette branche si lucrative de son commerce, 
les tapis en mosaïque ou guldouziy que nos yeux purent 
admirer. Ces petits morceaux de drap, de couleurs di-' 



332 lE I.LXi; ir.AMtN. 

verses, ingcniciiscmcnt disposés, cl (hjiit l(;s coutures 
sont (lissimiilécs sons les Ijroilcries el qui <'ii roiiucnl 
le canevas; celte série de dessins en relief", où le ca- 
price de l'artiste se donne carrière, offrent à l'œil im 
fouillis étincelant d'arahesques, de ileiirs, d'oiseaux, 
d'animaux fantastiques, et se présentent sous les foinies 
variées de nappes, de portières, de housses pour lus che- 
vaux, etc. Oiii'lques-unes de ces mosaïques atteignent 
une valeur de 1000 francs et plus, prix relativement, 
modique, si on songe à la somme de palicnce que ré- 
clame un pareil travail. 

De la Perse nous sont venues ces toiles imprimées de 
couleurs éclatantes à grands bouquets, à grands rama- 
ges, dont on a tant fait usage pour la tenture des bou- 
doirs et des chambres à coucher. 

Le caractère éminemment monarchique du luxe per- 
san ne s'est pas perdu plus que le reste. Le moderne 
héritier des Darius et des Xerxès, si effacé que soit son 
rôle, reste encore le premier possesseur de diamants du 
monde entier. 

Sa personne en est couverte : son palais en est rempli. 

Ce palais n'est pas pour l'ameublement extrêmement 
différent peut-être de celui des Arsacides. 

Devant le palais du shah actuel les anciens monarques 
persans n'auraient pas à rougir, et rien ne les avertirait 
au premier abord de l'incommensurable décadence de 
leur glorieuse patrie. 

Est-elle indigne des magnificences d'autrefois cette 
première salle dite du Couronnement, avec ses quatre 
colonnes massives, dorées, que deux hommes pourraient 



LUXE PERSAN CONTEMPORAIN. ?33 

à peine embrasser, avec son fameux trône dit trône des 
Paons, chef-d'œuvre persan du siècle dernier, qui res- 
semble à un grand lit de parade entouré d'un appui 
d'un pied de haut, où brille un soleil en diamants, trône 
revêtu d'or sur toute sa surface, supporté par des 
lions ? 

Les émaux qui l'ornent, et où sont reproduits des ver- 
sets du Coran, ne sont pas moins dignes d'admiration. Ces 
diamants, ces rubis, ces turquoises, ces émeraudes et 
ces saphirs dont l'extérieur du meuble est garni, on les 
compte par centaines. Le siège est orné d'une couver- 
ture de cachemire frangée de perles sur une hauteur de 
deux doigts; l'étoffe a disparu complètement sous cette 
masse brillante. 11 y a seulement là, assure-t-on, pour 
})lus d'un million de bijoux. 

Le devant de la salle est orné d'un objet unique en 
son genre. C'est une sphère en or, garantie par une 
cloche de verre, et qui repose sur un piédestal très-élé- 
gant, dont les pieds en or pur sont incrustés de perles 
et de diamants. On ne finirait pas d'énumérer tous les 
autres objets d'or, mêlés de pierres précieuses, qu'on 
rencontre dans cette merveilleuse demeure. 

Pourquoi n'est-ce là que la devanture qui cache une 
misère trop réelle? Et combien le luxe même n'a-t-il 
pas souffert dans les grandes villes! 

Toutefois, Ispahan, au milieu de ruines sans nombre, 
présente encore les traces d'une véritable grandeur. 

Les palais du Tchéhar-Bàgh et surtout le Collège de la 
Mère du Roi témoignent d'une magnificence que nos plus 
belles capitales d'Europe n'ont pas dépassée. 



334 LE I-LXK inAMLN. 

Poinijiioi l'incurie des g(Mivciii;irils hiissc-t-cllc |i('iir 
]t('u à peu ces merveilles qui i;ij)J)cI1(MiI un ;iuli(; à;^(;? 

Un régime adminislnilil plein de coiTU|)lion, de dés- 
ordre et de vices de loule nalnre, pèse sur ces contrées 
naturellement si fertiles, les frappe d'une stérilité dé- 
sastreuse. 

Une race iniclligentc s'engourdil (l;iiis la p;ircsse ou 
succombe sous des efforts sans résultai. 

Point de routes, et, pour le voyageur, de misérables 
caravansérails. Des villages mal bâtis, sales, malsains, 
des maisons cimenlées avec la boue ; (bî jurandes villes 
mal construites, peu protégées contre le froid (jui si'vil 
dans le nord, à peine solides. 

A Tébéran seulement, pendant l'biver de 1874, le 
nombre des victimes écrasées })ar la cbute des maisons 
s'est élevé à près de 150. On s'en remet à la fatalité. 
Les tremblements de terre, la famine, la peste achèvent 
l'œuvre de l'imprévoyance. Des quartiers entiers s'effon- 
drent, des populations disparaissent. 

Autrefois le luxe, bien qu'accompagné de beaucoup 
de misères et d'oppression, faisait vivre une partie de la 
po])ulation laborieuse. Des industries utiles, un mouve- 
ment commercial animé, répandaient le bien-être au 
moins dans certaines classes du peuple des villes et des 
campagnes. Aujourd'hui la misère occupe presque toute 
la scène. On parle de faire renaître à la civilisation ces 
contrées de l'Orient. Nous interrogeons tous les points de 
l'horizon, et nous cherchons en vain d'où viendra ce 
; souffle réparateur. 



LUXE DES MEDES ET DES LYDIENS. 535 

IV 

LUXE DES MÈDES ET DES LYDIENS. 

Le passé nous rappelle. Nous ne pouvons quitter la 
Perse sans dire du moins un mot du luxe de deux peu- 
ples en per})étnelle relation avec les Perses et qui môme 
y furent mêlés pendant un temps, les Mèdes et les Lydiens. 

Où peut-on voir mieux que chez les Mèdes s'accomplir 
le rapide passage des mœurs rudes et guerrières aux ha- 
bitudes de raffinement? 

L'Assyrie livre le secret de son luxe au peuple victo- 
rieux et lui abandonne ses trésors. 

Une royauté pleine de pompe, en s'établissant avec 
Déjocès, contribue de son côté à donner à la vie plus 
d'éclat et de délicatesse. 

Les historiens ont décrit ces longues robes traînantes 
qui avaient de grandes manches pendantes, ce vêtement 
ample et flottant, d'une élégance noble, dont le tissu 
était teint de couleurs brillantes et richement bordé 
d'argent et d'or. Xénophon parle de leur coiffure, et 
il est facile de reconstruire, en s'aidant de l'auteur de 
la Cyropédie et des descriptions précises et détaillées 
d'Hérodote, l'ensemble de ce luxe, où l'on surprend des 
traces subsistantes d'une rude barbarie. Dans ces sculp- 
tures dont nous parlions revit rein[)ire des Mèdes et des 
Perses, accouplement de deux sociétés, constitution raf- 
iînée et barbare, que ligure bien la tète d'un Mage sur 
le corps d'un taureau. 



356 IK I-IXK MÈDIQL'L:. 

Ornés d'une riche (iare (|ui couvrait leui"s loii^s che- 
veux, chai'gés (Je hracelels, de chaînes d'or el (h; col- 
liers jtai'S(;ni('S (I(î ])i('ncs précieuses, h;s yeux et his 
sourcils peints, le visage lardé, mêlant à leurs cheveux 
des chevelures artificielles, les Mèdes joigniient à ce luxe 
de parure des raffinements et des profusions de table 
extraordinaires. On vit se mêler à des recherches d'une 
délicatesse efféminée, à la niusi(|ue et aux danses (jiii 
accompagnaient les repas, l'usage fréquent des libalions 
copieuses, une ivresse pleine d'emportement. 

Les corruptions du luxe lydien devaient dépasser de 
bien loin encore celles du luxe des Mèdes. 

Et pourtant, avouons-le, combien d'arts ingénieux où 
se rencontre la marque d'une race éh'ganle et fière ! 

Cette race, elle aussi, avait été héroïque. On avait vu 
naguère ces Lydiens, énervés maintenant, combattre à 
cheval intrépidement, armés de lances d'une longueur 
démesurée. Ces habitudes s'allanguirent peu à peu sous 
rinfluencede raffinements amollissants, de dégradations 
tout à fait houleuses. 

La Lydie dut céder devant l'ascendant militaire de la 
Perse, qui gardait encore sa vigueur. Peuple justement 
puni de n'avoir su faire servir qu'à la jouissance tant de 
ressources heureuses, l'extraordinaire fertilité de son 
sol, son grand commerce, sa montagne aurifère, le 
Tmolus, et son fameux Pactole qui entraînait l'or dans 
son cours ! Au luxe aussi fut employée cetle monnaie, 
dont l'usage remontait chez eux à une époque si an- 
cienne, et dont certaines traditions leur attribuent la 
découverte. A l'aide de leurs lingots, les Lydiens achc- 



LUXE LYDIEN. 537 

tèrent 4'autres produits à ces Grecs qui les leur livraient 
en échange du précieux métal, converti par ceux-ci en 
statues des dieux. 

Une telle contrée semblait prédestinée au luxe et aux 
plaisirs. Sardes, rebâtie somptueusement sous la domina- 
tion persique, devint le rendez-vous des délices de l'Asie, 
la résidence favorite des rois de Perse, lorsqu'ils venaient 
en Asie Mineure. Les étrangers y affluèrent. Les hôtels 
affectés à leur usage furent eux-mêmes de magni- 
fiques édifices publics. Cette ville leur offrait les fabri- 
cations élégantes, telles que les jouets d'enfants travail- 
lés avec beaucoup d'art, les danses et les amusements 
d'une cité pleme de mouvement et de gaieté ; elle présen- 
tait surtout les grossiers appâts d'une luxure rarement 
égalée, même en Orient. La débauche était dans toutes 
les classes favorisée par les ressources infinies que pré- 
sentait au vice le grand marché d'esclaves, où venaient 
se recruter les harems de plusieurs grands peuples de 
l'Asie. 

Celte Lydie corrompue eut pourtant son luxe reli- 
gieux, soit que là aussi il y eût des âmes moins dégra- 
dées par his jouissances, soit que les mômes hommes 
alliassent aux vices la superstition. 

Les oflraiides aux dieux furent souvent splendidcs. Les 
rois se })iurent à leur rendre plus d'une lois hommage 
sous les formes les plus somptueuses. Alyarte, guéri 
d'une maladie, consacre à Delphes un cratère d'une très- 
grande dimension, monté sur un support de fer soudé, 
qui offrait ;iux yeux une des plus belles choses qu'on 
pût voir i)arini les monuments de Delphes : c'était i'ou- 



338 LE LUXE lIîANir.N. 

vragc (](; rilaiiniis de Cliio, qui, dil-on, le premier Iroiiv.i 
l'art de souder le fer. Les dons offerts «nux dieux j)ar 
Crésus dépassent toute idi'îe. Pour se rendre l(i dieu de 
l)el])hes favoraMe, il lui imniole trois mille animaux 
de tout ueiire! Il fait eonstruii'e un va^le liùcliei', sui' 
le(|iiel il aniouceIK; des lits couverts d(! lames d'or et 
d'argent, un grand nombre de vases d'or, des robes et 
des tnni(|ues de pourpre, et il y fait mettre le feu. Avec 
l'immense quantité d'or qu'il recueillit des cendres du 
bûcher, on fondit des demi-briques d'or au nonibn! de 
cent dix-se|)l, uiu; ligure de lion, du poids de dix talents, 
présents envoyés au temple de Delplies. Crésus y ajoutait 
deux cratères très-grands, l'un en or, l'autre en argent, 
des burettes d'argent de forme ronde, une statue de 
femme en or, haute de trois coudées, image, disaient les 
gens de Delphes, de la femme qui faisait le pain de 
Crésus. Les ornements de cou et les ceintures de la reine 
son épouse furent également consacrés par ce prince. 

Hommage intéressé! L'opulent monarque, qui mesu- 
rait ses sacrifices à ses espérances, comptait bien en 
échange obtenir des dieux la victoire dans cette guerre 
avec les Perses, qu'un oracle malencontreux lui avait 
ordonné d'entreprendre. Vaincu, on le vit avec une co- 
lère d'enfant vouloir reprendre ces offrandes au dieu 
ingrat. Le dieu les garda pourtant, et fit dire au roi par 
son oracle de piquantes paroles. On lui prouvait qu'il 
manquait de pénétration en interprétant mal un oracle 
qui pouvait tout juste signifier le contraire de ce qu'il 
. lui avait plu d'y comprendre. 

Un homme qui ne rendait d'autres oracles que ceux 



LUXE LYDIEN. 539 

de la sagesse, Solon, devait lui parler plus clairement. 

la belle et courageuse opposition faite au luxe du 
Ion le plus tranquille! L'Athénien signifia au roi qui lui 
montrait ses richesses, qu'il ne le mettait ni au pre- 
mier, ni au second, ni au troisième rang des hommes 
heureux. Combien de choses supérieures à ces éblouis- 
sants trésors, une vie heureuse et simple dans une hon- 
nête famille, un héroïque dévouement filial, une mort 
glorieuse au service de la patrie ! 

Le roi dut écouter avec déplaisir ces avis d'une indis- 
crète sagesse. Il s'en souvint sur le champ de bataille, 
où il perdait sa puissance et ses trésors. 

La Lydie eut ses rivales pourtant dans d'autres cités 
opulentes. Telles furent Milet, la capitale de la Corée, 
qui connut d'autres supériorités que la finesse de ses 
laines; Celœnœ, la ville phrygienne, avec ses élégants 
tissus de poils de brebis, de chèvres, de lapins assez 
semblables à ceux d'Angora, avec son royal palais, ses 
magnifiques établissements de tout genre, ses jardins de 
plaisance et ses paradis, parcs aussi superbes que spa- 
cieux, où se faisait la grande chasse, et où campaient 
quelquefois des armées de douze mille hommes. 



CIIAIUTRE VI 



LE LUXE DANS L'INDE 



ANTIQUITÉ DU LUXE INDIEN. — LE LUXE DANS LE RAMAYANA 
ET LE MAHADDARATA. 

Les plus anciens monuments littéraires de l'Inde at- 
testent l'antiquité du luxe sur cette terre. Plus que toute 
autre contrée orientale, elle en appelait le développe- 
ment par son climat, la splendeur de ses productions, 
la beauté de ses mines de diamant, et toute l'organisa- 
tion sociale qui consacrait par le régime des castes, 
poussé à ses dernières limites, ces inégalités si propres 
à créer en haut un développement de laste prodigieux. 
Le grand poëme indien, le Ramayana, qui date de treize 
cents ans avant notre ère, renferme sur le luxe les 
détails les plus abondants et les plus précis. 

Voyez, par exemple, cette délicieuse peinture de la 
métropole des habitants Troglodytes du Deccan, auxquels 
le poêle, dans son orgueil sacerdotal, affecte de donner 
le nom de Singes. On a pu voir dans celte description 



LE LUXE DANS LE RAMAYANA. 3H 

(l'une cité fictive une description, par voie d'allusion, 
de la ville d'Ellora. « Le pieux Lakchmana, étant entré 
sur l'ordre du Rama dans la redoutable Kiskindhya, 
contempla les merveilles de cette vaste cité des Troglo- 
dytes, ornée d'objets variés, de plantations et de jardins, 
resplendissante de l'éclat des pierreries et des fleurs 
bocagères, remplie d'iiabitations et de palais s'élevant 
dans leur splendeur sauvage sous de joyeux ombrages, 
et animée par la présence de nobles Singes, fils des 
Dévas et des Gandliarvas, drapés de riches vêtements et 
de guirlandes sacrées. 

« Le long de la rue principale toute parfumée de 
sandal et d'essences de fleurs variées, Lakchmana vit 
s'ouvrir d'autres voies bordées d'édifices de formes diver- 
ses et pareils à la cime du mont Kaïlaça. Devant lui, 
dans la rue royale, s'élevaient les temples des dieux, 
et tout autour de leurs blanches murailles, revêtues 
d'un ciment éclatant , des chars étaient préparés , de 
clairs bassins se couvraient de nymphéas azurés, des 
bosquets étalaient leurs ombrages fleuris, et un cours 
d'eau des montagnes son cristal murmurant et limpide. 

« Non loin de là s'élevaient les nobles et les vastes de- 
meures des magnifiques chefs des Vanaras, demeures 
semblables à de blancs nuages, ornées d(î splendides 
guirlandes, pleines de pierreries et de richesses, et ren- 
fermant des trésors plus doux encore, de belles femmes. 

o Enfin Lakchmana aperçut le somptueux palais du roi 
des Singes, au difficile accès, environné d'un rempart 
comme d'une blanche chaîne de montagnes, et semi)lablc 
à la cour d'Indra par ses brillantes coupoles. Des plantes 



342 LE LUXE DANS l 'INDE. 

riches en fruits de loiiles saisons rtMiloiimicril ; lous ses 
abords étaient ()iMl)i';it;(!s (rail>r(!s siipiM-hcs cl divins, 
nés dans les jardins célestes, et don du liraml Indra; 
des Singea fiers et terri Itles gardaient, toujours armés, 
ses portes d'or liruiii ; diapré de Heurs, émaillé de pierres 
fines, il reflétait sur ses vastes parois, luisantes et polies, 
des flots d'éclatante lumière '. » 

Voilà uMe('elalanle description, très-poctirpie, et qu'on 
seul pourtant exacte, du luxe public, dans le Hamayana. 
Nous y rencontrons des particularités non moins curieu- 
ses sur le luxe privé, que nous compléterons |)ar des em- 
])ruiilsà un autre grand poëme ultérieur, leMaliabbarata. 

On peut voii- dans ces vastes compositions l'état d'une 
foule d'industries et de produits qui ont pour objet l'or- 
nemcntation et la parure. L'usage et le travail artificiel 
de l'ivoire y sont attestés par de nombreux exemples. Les 
pendants d'oreilles par exemple et les colliers qui parent 
les idoles à Eléphanta sont en ivoire travaillé avec art. La 
soie est indiquée, comme le coton, qu'on trouve d'ail- 
leurs désigné aussi dans les histoires d'Arrien et d'Héro- 
dote. Dans l'Inde, ce ne fut pas seulement un tissu 
commun qui frappa par sa blancheur les Macédoniens 
et les Grecs ; l'apprêt et la teinture en faisaient une étoffe 
de luxe. Le Ramayana fait mention de la mousseline du 
Bengale et de ses beaux cachemires moelleux, aux dessins 
variés, où la solidité lutte avec l'agrément des couleurs, 
et qui semblent n'avoir point changé depuis la conquête 
d'Alexandre, sinon depuis une époque bien antérieure. 

* Ramayana, liv. I. Yoy. aussi le livre III pour d'aulres détaib. 



LE LUXE DAISS LE RAMAYANA 343 

La parure des femmes d'un haut rang présentait la 
plus exquise élégance jointe à une éblouissante magni- 
ficence, qui semble encore se refléter dans un de ces pas- 
sages empreints de tant de grâce où il est question de la 
toilette : « Kousaya, Sumitra, la belle Keikeyi et les 
autres femmes du roi, prêtes à embrasser leurs belles- 
filles, reçurent la fortunée Sita, la glorieuse Urmila et 
les deux filles de Kuscha-Dwaja. Toutes ces femmes re- 
vêtues d'une soie brillante se rendirent, en s'entrete- 
nant d'une manière agréal)le, dans les temples des 
dieux pour y sacrilier de l'encens ^ » 

Que d'autres détails expressifs sur les mets et les 
boissons ! Chez ce peuple si sobre, quelques raffine- 
ments pour flatter le goût n'ont rien qui atteigne au 
grand luxe de table des nations occidentales. Le rajah 
Yasièhlra offre un régal à l'armée de Wiswha-Mitra : 
« On donne à clincun tout ce qu'il demande, de la canne 
à sucre, du miel, dumadja (metsfait de riz), du miredja 
(boisson fermentée de mélasse et d'eau), du vin et d'excel- 
lentes liqueurs, et d'autres mets et fruits succulents. » 
Plusieurs de ces aliments sont offerts dans des vases 
remplis du suc confit de la canne à sucre. 

L'Inde ancienne connut plus d'une espèce de liqueurs 
fortes et enivrantes; le plus ordinairement ce sont des 
liqueurs brûlées faites avec le marc de sucre et du riz 
broyé, ou celui de la fleur madhuca^ Le Ramayana 
distingue les Suras qui usaient de ces boissons, des 
Asuras qui se les refusaient. Le vin du pays semble 

' Ibid. 

* Manou, XI. 



344 I.K l.l'Xi: ItAN.S L'INbE. 

avoir été le vin (h; |).iliii(!; celui (jui viciiL do la vi^iiic, 
viiMl(; luxe, v\;\'d (■iiipriiiilc à l'rlrangcr. La |ilii[)aiL des 
épices élaienl produites par riiidc, (pii en lai^-ail un 
commerce étendu avec les autres p.ijs. 

C'est aussi dans cet immense et curieux i)ocnic(|ue l'un 
peut voir à tpiel point l'Inde aimait la douce ivresse des 
odeurs qu'elle mêlait aux solennités religieuses comme 
aux (êtes profanes. Nulle maison r.iclierpii ni; (Vit icmplie 
de ces pénétrantes essences. (Juelle prodigalité d'encens 
et de (leurs aussi, par exemple, à l'occasion de l'entrée de 
Barata dans la ville de son grand-père! « Les liahilants., 
après avoir arrosé les rues, les avaient sablées et garnies 
d'arbustes en (leur rangés avec symétrie. La ville était 
ornée de guirlandes et de toutes parts s'exhalait l'odeur 
de l'encens et des parfums les plus précieux \ » 

La magnificence des demeures n'était pas inférieure 
à ce luxe de parure. 

On rencontre, dans les plus anciens monuments litté- 
raires, de splcndides descriptions de palais revêtus de 
stuc, de maisons de cristal, à Dwarka, et dans d'autres 
villes antiques. 

Un tel luxe est bien antérieur à ces descriptions sou- 
vent citées où Quinte-Curce nous montre les colonnes 
dorées du palais des rois, où rampe une vigne d'or avec 
des figures d'oiseaux faites d'argent, et le roi lui-même, 
couché dans une litière d'or garnie de perles qui pen- 
dent de tous côtés, et vêtu d'une robe de lin brochée 
d'or et teinte de pourpre. Aussi haut que l'histoire et 

' Ramayana, liv. III. 



TEMPLES INDIENS. 345 

la légende permettent de remonter, le luxe se renconlre 
comme un des côtés les plus saillants de cette civilisa- 
tion, si imparfaite à considérer l'état des masses, mais 
si pleine d'éclat extérieur. 



ÏI 

FORMES ET SOURCES DU LUXE PUBLIC ET PRIVÉ DANS L'INDE. 

Le luxe public prit, on vient de le voir, la forme de 
luxe civil dans l'Inde anlique, témoin ses palais et ses 
monuments de tout genre. 

Il prit aussi la forme de luxe public religieux, sous 
les aspects les plus imposants et les plus variés. 

La colossale étendue des temples et la religieuse ter- 
reur qui y règne, sont ce qui fra[)pe d'abord l'esprit 
d'une sorte de stupeur. Mais une ornementation riche 
et souvent gracieuse y trouve sa place. Les parois y ront 
fréquemment chargées de couleurs. Les entrées des sanc- 
tuaires sont parées de pavillons dans les occasions solen- 
nelles. xMalgré l'ensemble écrasant, malgré le génie 
bizarrement grandiose qui semble, par un effort déses- 
péré , avoir voulu enfermer l'immensité panthéistique 
dans un édiiice, un charme exquis se répand sur une 
foule de détails, et la pierre revêt, au gré d'une imagi- 
nation rêveuse, les formes les plus fantastiques. 

On rencontre, dans des pagodes de la plus haute an- 
tiquité, construites quand le brahmanisme était dans 
toute sa vigueur, des idoles magnifiquement ornées, une 
profusion de sculptures d'une rare élégance dans les 



346 LE LLXE DANS l/INDE. 

pyramides placécis à l'ciitiN-e, cl mut ^i;iii(l«; richesse de 
pilastres. Le iioipliyic; \ est. j)()iir niiisi duc; jiiodigué. 

Tout (•oiiiiiiciilaiic pAlil ;iii surplus devant les rnagni- 
liques ruines des lenijjles d'KlIora, qui confondent [)lus 
que nulle autre ruine, l'imagination humaine. A la vue 
de CCS étonnants édifices, qui paraissent dater d'une 
époque antérieure à la civilisation brahmanique, le dé- 
veloppement des arts plastiques et du luxe public reli- 
gieux chez les Hindous reçoit la plus éclatante attesta- 
tion dans la magnificence de ces temples, dans la di 
versité infinie de leurs détails et la variété minutieuse 
des découj)ures. 

Le travail des corniches, la richesse des bas-reliefs 
mythologiques, les statues colossales, les frises char- 
gées d'hommes et d'animaux ; les colonnes lisses ou 
cannelées, témoignent d'un art décoratif avancé. Un de 
ces temples, taillé dans le roc vif, au sein de la 
montagne, temple colossal et d'une seule pièce, offre 
des soubassements formés d'éléphants qui se montrent 
de face, serrés les uns contre les autres, fléchissant la 
tète comme s'ils portaient le poids de tout l'édifice. 
Rien de plus étrange et de plus beau. 

Ajoutez cette suite de bas-reliefs qui représentent 
des scènes orgiaques se rapportant aux légendes de Çiva, 
des épisodes guerriers tirés de l'histoire des avatars de 
Yiçnou et de la grande lutte de iiama contre les géants 
de Ceylan : combats où figurent lianoumat et ses singes, 
et où les champions sont armés d'arcs et de sabres 
; droits, comme ceux dont on se sert dans celte partie de 
l'Inde et dans le Goudjerat. Il y a des guerriers portés 



SOURCES DU LUXE INDIEN. 347 

sur des éléphants, d'autres sur des chars. Débris qui 
attestent, comme pour l'Egypte, qu'une belle période 
d'art a précédé ces temps que l'on considérait comme 
primitifs, et dont l'antiquité se rapproche au contraire 
de nous pour faire place à une antiquité antérieure, plus 
avancée et plus parfaite. 

Le commerce était une des sources habituelles de ce 
luxe privé, dont on a indiqué plus haut les principales 
formes. Sans doute l'Inde exportait un certain nombre 
de produits de luxe, parmi lesquels, peut-être, il faut 
placer d'abord la femme, la belle esclave indienne, la 
marchandise précieuse entre toutes. L'Inde l'exportait 
avec de riches bénéfices, quand il ne la gardait pas pour 
ses rajahs, qui la payaient au poids de l'or. Le roi I)ja- 
naka adresse à un prince voisin, parmi d'autres pré- 
sents, mille femmes esclaves avec de riches colliers. 
L'Inde exportait aussi son ivoire, ses parfums, ses épices. 

Mais l'importation alimentait en grande partie son 
propre luxe. Le négoce était fort considéré. « Tous les 
hommes de condition, dit le Ramayana, parmi lesquels 
se rangent les commerçants, vinrent au-devant du roi 
avec les chefs du peuple. » La vente n'était guère, au 
reste, soumise à des règlements moins sévères que l'in- 
dustrie. Le roi pouvait non-seuhunent interdire l'expor- 
tation et l'importation de tel objet, mais encore s'atlri- 
buer le monopole de la vente. C'est du dehors (|iie i'fiide 
recevait la plus grande quantité des métaux [)i'écieux 
qui figurent si souvent comme présents de noces, et 
comme ornements des chars, des haruais, pour les élé- 
phants et les chevaux. 



348 LE M'XR DANS I.'INUi:. 

La I(';,nsl;ilion de Miiiioii, oiilrc des jut-iivcs; dircclos 
de ce comiiKîrco ('Iciulii, en Iniiriiil, (r.nilrr'^, lcllc< (|iio 
la permission <\r. pivlcr rm-^cnl ;'( inU'-iV;! cl la lixalioti 
cxacle du taux. Les cliaiigciirs élaieril connus des In- 
diens, L'acliat des ol)jcls de luxe donne lieu enfin à dus 
prescriptions particulières dans le code sacre-. Manon 
recommande aux Veysias de s'informer du prix des pii^rres 
précieuses et des perles, des coraux el des tissus. 

Et comment le commerce, honoré, ai-jc' dil, niai^ (cnu 
à un rang- suhalterne, comment le commerc(î de luxe 
surtout n'aurait-il pas été jusqu'à un certain point la 
consérpience d'une législation qui décourageait la fabri- 
cation au nom de l'esprit religieux dont elle est animée? 
L'industrie n'est-elle pas impie dans une société qui re- 
pose sur l'adoration des forces de l'univers vivant? As- 
servir la nature n'est-ce pas faire acte de révolte? Ces 
idées servent de fondement à la condamnation qui exclut 
les artisans et les laboureurs de la loi religieuse et ci- 
vile. Ecoutons encore le législateur indien : « nu(d(pics 
personnes approuvent l'agriculture ; mais ce genre de 
vie est blâmé par les sages, pnisrjue le bois armé d'un 
fer tranchant déchire la terre et les animaux qu'elle 
renferme*. » L'idée d'aticntat, d'expiation nécessaire, 
est sensible dans ce passage : « Pour avoir coupé des 
arbres portant fruits, des cépées, des lianes, des plantes 
grimpantes ou des plantes rampantes en fleurs, on doit 
répéter cent prières du Rig-Veda*. » Le commerce, plus 
apprécié, et devenu une ressource d'autant plus néces- 

* Lois de Manou, x. 

* Lois de Manou, ii. 



LA FEMME INDIENNE. 349 

sairo que les autres professions laborieuses étaient ren- 
dues plus stériles, dut se jeter parliculièremcnt sur ces 
matières inanimées et précieuses qu'on peut extraire, 
transporter, sans blesser la nature sensible. 

L'influence de la femme dut se faire sentir sur ce luxe 
plein de richesse et de goût. On a vu, par le Ramayana, 
l'espèce d'importance dont elle jouissait. Pourtant elle 
ne passa point dans l'Inde par ces périodes d'émancipa- 
tion qui eurent une action si considérable sur le déve- 
loppement du luxe en Grèce et à Rome. 

Le code de Manou, qui date du septième siècle avant 
Jésus-Christ, est ordinairement pour la femme dur, hu- 
miliant. Le législateur va jusqu'à l'injure. « Les femmes 
ont en partage, dit-il, l'amour de leurs lits, de leurs 
sièges et de la parure, la concupiscence, la colère, les 
mauvais penchants, le désir de faire du mal et la per- 
versité. » 

Il recommande qu'elles soient tenues dans une perpé- 
luelh; dépendance de père, de mari, même de fils. 

Du moins, la famille existe. L'Indien pourra pos- 
séder plusieurs concubines, il n'a qu'une seule femme 
légitime qui gouverne l'intérieur de la maison. L'in- 
fluence qu'elle sut prendre et les égards accordés à sa 
faiblesse résultent de plusieurs passages caractéristiques. 
C'est le sévère Manou lui-même qui écrit ces lignes : 
« Ne frappez pas la femme même avec une Heur, eût-elle 
fait cent fautes. » Bien des maximes dans les Védas ré- 
vèlent le sentiment de la valeur morale attribuée à la 
(onime. 

La doctrine bouddhiste répandit plus de douceur dans 



350 LE LUXE DANS l.'INDE. 

les croyances et dans les iinriir^. I>a IciinrK! indicriiK^ ne 
Ciil pas sciilenicnt resclave d'un niaîlic; ou roiiKuiiciil 
d'iiii liarcni : clhî (Mil sa place co mmic iiiric, ((uiiiiie 
épouse, cL la poésie lui prêta en outre des traits d'une 
d('licatesse étliérée, d'uue rèvei'ie |deine de grâce niyst/'- 
rieuse, souvent aussi d'une pureté morale touchante. — 
« A ton aspect, s'écrie le vieux Valmiki, on rêve de 
pudeur, de splendeur, de félicité et de gloire ; on pense 
à Lakchmi, l'épouse de Vichnou, ou à Rati, la riante 
compagne de l'amour. De ces divinités, laqutdle es-tu, ô 
femme à la séduisante ceinture*? » Le goût dans les choses 
du luxe et de l'art dut être un des dons de ces organi- 
sations si raffinées, et elles portèrent jusqu'à la passion 
la recherche de la parure. Rien de plus noble et de plus 
gracieux que les draperies du vêtement antique des Hin- 
doues. Ainsi la femme honnête et respectée, mais belle, 
séduisante, douée de ce charme fascinateur, proverbial 
encore aujourd'hui, exerça une réelle influence sur le luxe 
élégant. 

Qui pourra dire quelle part prit, d'un autre côté, sur 
le développement du luxe de la parure, tout ce monde de 
bayadères, follement éprises de tout ce qui séduit, flatte, 
enivre les sens? 

Le luxe qui fut, dans la pratique, porté aux derniers 
excès dans la caste privilégiée, comme chez toutes les 
nations de l'Orient, ne rencontrait pas moins de sévères 
barrières dans la loi bouddhiste. La morale religieuse 
était pure, austère, volontiers ascétique et monacale. Le 

* Ramayana, Aranyada, ch. Lv. 



PERSISTA>CE DU LUXE INDIEN. 551 

Bouddha, dans sa révélation à tant d'égards sublime, 
proclame la douleur comme la loi de l'humanité. Il l'at- 
tribue à nos passions et à nos fautes, il lui assigne commt 
terme l'anéantissement, en Dieu peut-être (nirvana), et 
trace la voie du salut. Il proscrit l'homicide, l'adultère, 
le mensonge, l'ivresse. Il a en outre des prescriptions 
spéciales contre les délicatesses sensuelles et les recher- 
ches luxueuses. Ainsi, il faut s'abstenir de repas pris 
hors des heures, s'abstenir de la vue des danses et 
des représentations théâtrales ; s'abstenir de porter au- 
cune parureet de se parfumer, d'avoir un grand lit, de 
recevoir de l'or et de l'argent. Sans doute ces prescrip- 
tions n'ont pas le caractère obligatoire qui s'attache aux 
premières ; mais elles sont fortement recommandées et 
achèvent la perfection de la vie religieuse \ 



III 

LE LUXE INDIEN AUX EXPOSITIONS DE L'INDUSTRIE. 

Dans ces contrées vouées au culte de l'être, de l'éternel 
et de l'infini, le temps semble compter pour rien. 

Malgré bien des révolutions, le théâtre et l'acteur ont 
peu changé. 

C'est le même luxe comme c'est la même nature. Les 
mêmes oiseaux, étincelants de mille feux, étalent leurs 
couleurs aussi brillantes que nuancées. Le pelage des 
bêles fauves, égal aux plus superbes tissus, présente au 

* Voy. Barthélémy Saint-Hilaire : le Bouddha et le Bouddhisme. 



352 LE LUXE DANS L'IMjE. 

Ir;iv;iil limniiin la iiumik; iiiatit'Tf ou le liKime modèle. Les 
mêmes l'orêls gigantesques exhalent ces pénétraiils jtar- 
l'ums, dont le luxe recueille la quintessence. 

Les dons de la race sont les mêmes aussi. C'est tou- 
j )nrs la même finesse délicate, souple, d'une infinie 
dextérité dans rexécution de vrais chefs-d'œuvre de 
patience et de goût. 

Qui pourrait dire à quelle heure naquit cet art mer- 
veilleux de fondre sur un tissu éclatant et nuancé les 
tons doux et les tons violents dans une ineflable harmonie? 

Ainsi les siècles ont succédé aux siècles, des généra- 
tions de conquérants en ont remplacé d'autres, et l'Inde 
n'a point changé. Les rajahs de notre temj)S rappellent 
les récils que font les historiens sur le faste de Poruset de 
Taxile. Comme ces rois contemporains d'xVlexandre, ils 
mettent leur luxe dans les armes, les harnais, les orne- 
ments d'or ou d'ivoire, le grand nombre des éléphants. 

Dans nos expositions de l'industrie, le luxe des rajahs 
de l'Inde moderne est représenté par ces coupes, ces 
coffrets, ces armes, ces ustensiles en jade, en améthyste, 
en cristal de roche, incrustés d'arabesques d'or, de 
rubis et d'émeraudes, d'une si grande perfection. 

C'est le luxe même, à quelques détails près, de ces 
rajahs d'autrefois, dont les palais, les jardins, les terrasses 
pouvaient se voir aussi, il y a quelques milliers d'années, 
peu différents de ceux que la photographie anglaise a 
placés sous nos yeux. 

L'art indien, mis au service d'un luxe de choix, con- 
tinue à être un art à part par cette admirable fidélité à 
lui-même et à ses lois primitives. Il n'a point la bizar- 



PERSISTANCE DU LUXE INDIEN. 353 

rerie du goût chinois, ni la régularité grecque et romaine, 
ni la vulgarité moderne. Plein de grâce et de simplicité 
dans la céramique, il y déploie des courbes ondulées, 
souples, flexibles comme les allures d'un serpent : et 
que n'aurait-on pas à dire, si c'était le lieu d'insister, 
sur ces merveilles légères d'un jet en apparence si facile? 

Où est l'art européen qui égale ces tissus diaprés de 
mille couleurs, ces mousselines brodées d'or, ces 
échai'pes éclatantes du goût le plus exquis, ces tapis de 
table émaillés de fleurs, et ces mouchoirs d'odalisques, 
où se retrouvent toutes les nuances que la nature a pro- 
diguées aux ailes du papillon? 

L'écrivain coloriste, que j'ai déjà cité à propos de 
ces merveilles orientales, exprimait ce caractère de l'art 
indien en des lignes qui semblent rivaliser d'éclat avec ce 
qu'elles décrivent : « On dirait que le luxe indien a voulu 
engager une lutte directe avec le soleil, avoir un duel à 
mort avec la lumière dévorante de son ciel embrasé : il 
essaye de resplendir d'un éclat égal sous ce déluge de feu ; il 
réalise les merveilles des contes de fées ; il fait des robes 
couleur du temjjs, couleur du soleil, couleur de la lune; 
métaux, fleurs, pierreries, reflets, rayons, éclairs, il 
mélange tout sur sa palette incandescenle. Dans un tulle 
d'argent, il fait palpiter des ailes de cantharides, éme- 
raudes dorées qui semblent voler encore. Avec les élytres 
des scarabées, il compose des feuillages impossibles à 
des fleurs de diamants. Il prolite du l'rison fauve de 
la soie, des nuances d'opale du burgau, des moires 
splendides de l'or bleu du paon. 11 ne dédaigne rien, 
pas même le clinquant, pourvu qu'il jette son éclair, 



554 I.E LUXi: I).\^S I.IMJH. 

pas nuMiKî l(; crisl;il, |i()iii'vii (|ii'il jcllc son Ini. Il Lnil 
{y\l\ loiil |)riK il itiillc, il (HiiictîHc, il n'Iiiin', (jn'il 
lance des rayons prismaliqucs, ({u'il soil llnnihoyant, 
éblouissanl, pliosplioresccnl. Il laiil (jik; le s()I(mI s'a- 
voue vaineii '. » 

Veiei, (rime niaiii(!i'(; plus ('(miplrli; ciicdi'c, riiallii- 
ciiinliôii tlii luxe indien (pii passe (hivani les ycii\ l'Iiioiiis. 
Laliore en offre le résumé brillant comme un rèv(! oiicn- 
tal des Mille et une nuiU, réel pourtant comme une plio- 
togra|)liie'^ : « Laliore noue autour de ses reins une 
ceinture de tours et de f'ortiiica tiens d'un style moyen 
âge orientalisé. De ce fond sombre s'é'lancnit, comme 
des mats d'ivoire, les minarets des mosquées et les 
aiguilles fleuries des pagodes en albâtre ou en marbre. 
Dans les rues étroites fourmille un peuple innombrable, 
étrange et bariolé comme un rêve ; des formes que l'on 
croyait disparues avec le moyen âge revivent là dans une 
splendeur orientale. A chaque instant passent de longues 
cavalcades de cavaliers sykes, des caravanes de cha- 
meaux, des iiles de chariots dorés traînés par des 
bœufs bossus. Les frêles balcons étincellent comme des 
diptyques entr'ouverts, laissant apercevoir, sous des 
formes humaines, des ruissellements de pierreries et 
des miroitements de brocart. Les bayadères et les cour- 
tisanes, chargées d'anneaux, de bracelets, de pende- 
loques, de bijoux, de grelots, de paillettes, sourient 
aux passants et mêlent leurs éclats de rire aux caquets 

1 M. Tliéopliile Gautier, COrknt./i rExpositioii, 

- Kciil il [irnpos (lu modèle de Laliore exposé sous une vitrine à Texpo- 
cition universelle de Londres. 



PERSISTANCE DU LUXE INDIEN. 555 

, des poules et des oiseaux suspendus dans des cages. Les 
éléphants, avec leurs riches housses, passent, élargissent 
des hanches les rues trop étroites, emportent avec le dos 
les arcades trop basses ou ruinées. » 
, SeraiL-il vrai que notre goût occidental fût en voie 
d'altérer celle incomparable perfection par de sottes 
exigences? Des juges experts ont pu saisir plus d'un 
fâcheux symptôme de celle décadence. Ils ont signalé, 
])Our plusieurs de ces produits exquis, pour ces beaux 
châles de Lahore et de Cachemire, les regrettables in- 
lluences de nos commerçants et de nos dessinateurs. Ce 
serait là un étrange effet de nos progrès si vantés. Cor- 
rompre le goût de l'Orient, ternir, fausser cet éclat vit 
et juste, briser ces harmonies de couleur, dérobées aux 
jeux de la lumière et aux vivants modèles des oiseaux, 
des insectes, des fleurs sous le ciel indien, ce serait un 
crime contre l'art. Présomptueux émancipés, mettons- 
nous plutôt à l'école de ces beautés si pures. Repro- 
duisons-les, si nous pouvons; sinon, continuons à en 
jouir en les demandant au commerce; gardons-nous d'y 
porter la main par les entreprises sacrilèges d'un goût 
mobile, équivoque, qui ne ferait ici, sous prétexte de 
civilisation, que ramener la barbarie. 



CHAPITRE VII 



LE LUXE EN CHINE 



OBSERVATIONS SUR LE DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DU LUXE 
DANS L'ANCIENNE CHINE. 

Malgré les obscurités qui recouvrcnl l'iiistoirc de l'an- 
cienne Chine, elle offre assez de points éclaircis par les 
savants qui y ont consacré leurs patientes recherches 
pour qu'on puisse s'y orienter. On trouve dans l'histoire 
de cette civilisation originale, et dans les révolulio;:sdont 
elle a été le théâtre, la trace fréquente du luxe. Tantôt 
il se révèle par des industries dignes d'intérêt, tantôt il 
se manifeste par de redoutables abus. Montesquieu, on Fa 
vu, fait une grande part à l'iniluence politique du luxe 
en Chine, part telle qu'on pourrait même lui reprocher 
de l'outrer un peu si on met en ligne de compte les 
autres raisons qui ont amené les révolutions chinoises. 

Cette page n'en conserve pas moins toute sa force : 
« Les trois premières dynasties, dit-il, durèrent assez 



LUXE, CAUSE DE HÉVOLUTIONS EN CIII.NE. 557 

longtemps parce qu'elles furent sagement gouvernées, 
et que l'empire était moins étendu qu'il ne le fut depuis. 
Mais on peut dire en général que toutes ces dynasties 
commencèrent assez bien. La vertu, l'altention, la vigi- 
lance sont nécessaires à la Chine : elles y étaient dans le 
commencement des dynasties et elles manquaient à la 
fin. En effet, il était naturel que des empereurs nourris 
dans les fatigues de la guerre, qui parvenaient à faire 
descendre du trône une famille noyée dans les délices, 
conservassent la vertu qu'ils avaient éprouvée si utile, 
et craignissent les voluptés qu'ils avaient vues si funes- 
tes. Mais, après ces trois ou quatre premiers princes, la 
corruption, le luxe, r oisiveté, les délices s'emparent des 
successeurs ; ils s'enferment dans le palais; leur esprit 
s'affaiblit, leur vie s'accourcit, la famille décline : les 
grands s'élèvent, les eunuques s'accréditent, on ne met 
sur le trône que des enfants; le palais devient ennemi 
de l'empire ; un peuple oisif qui l'habite ruine celui 
qui travaille; l'empereur est tué ou détruit par un usur- 
pateur, qui fonde une famille, dont le troisième ou 
quatrième successeur va dans le même palais se renfer- 
mer encore. » 

Ce qu'il y a de vrai dans ces lignes nous sera montré 
par l'histoire. La Chine offre les caractères d'une grande 
monarchie avecle développement de puissance et d'éclat, 
qui a pour conséquence le déploiement du luxe dans les 
plus vastes proportions. Mais, malgré le triomphe de 
l'unité du pouvoir impérial, on y retrouve aussi les traits 
d'une vaste féodalité qui a passé par.des alternatives de 
grandeur et de décadence. De là un certain nombre de 



358 LE LlJXli KN CIlINt;. 

grandes existences, hércdilaircment en possession de 
l'(»|iiil('ii(;e. 

Joignez-y une autre source de fortune, les hautes fonc- 
tions j)iil)li(|nos. Le mérite personnel est une des gr;i!:des 
causes de l'inégiiiité des conditions en Ciiine. On y avance 
par les examens, tellement qu'un homme parti des der- 
niers rangs peut arriver aux premiers. Le savoir constaté 
suivant certaines règles établies et fixes, un talent mar- 
qué dans l'ordre scientifique et littéraire, ou du moins le 
talent comme l'cnlendent lesChinoisct le mérite poétique 
tel qu'ils lecomprennciit, ont très-souvent suf'li pour don- 
ner lin rang élevé et une grande fortune. Cette part faite 
au mérite })ersonnel remoule aux temps les |)lus anciens. 

il en est de même de la hiérarchie. 

On a une sorte d'almanach impérial et administratif, 
qui remonte au onzième siècle avant notre ère, et qui 
fut rédigé, dit-on, par un frère de l'empereur Wou-Vang, 
fondateur de la dynastie des Tcheou. 

Ce curieux document indique les principes dirigeants 
de l'État et fixe la hiérarchie des classes. 

Ces principes, au nombre de huit, sont les suivants : 
aimer ses proches, respecter les hommes âgés, élever en 
grade le mérite, confier les affaires aux plus capables, 
protéger ceux qui servent l'Etat, honorer les diverses 
illustrations, connaître les officiers secondaires qui se 
sont bien conduits, recevoir selon les rites les étrangers 
qui viennent à la cour. 

Quant aux classes, on en compte neuf : les cultiva- 
teurs qui produisent les neuf espèces de grains (notam- 
ment le millet, l'orge, le blé, le riz) ; les jardiniers ; les 



PART DES EMI'EREUnS DANS LE Ll'XE CHINOIS. 359 

bûcherons ; les pâtres des marais cultivés, qui élèvent 
les oiseaux et les quadrupèdes; les artisans qui transfor- 
ment par leur travail les huit matières brutes (les per- 
les, l'ivoire, le jade, les pierres, les bois, les métaux, 
les peaux, les plumes); les marchands de boutique et les 
marchands ambulants; les femmes légitimes, qui trans- 
forment par leur travail la soie et le chanvre; les servi- 
teurs et servantes, y compris les esclaves achetés sur k 
marché; enfin les individus sans profession fixe. On voit 
que les industries de luxe figurent dans cette nomen- 
clature si complète \ 

Les empereurs n'ont pas seulement pris part au dé- 
veloppement du luxe par les exemples de leur cour, ils 
passent pour les inventeurs de plusieurs objets ou pro- 
duits de luxe, indiqués dans le nombre des inventions 
de toute nature que la tradition leur atlrihue. Selon ces 
listes interminables de découvertes qu'on leur prèle, on 
pourrait croire qu'ils ont absorbé à eux seuls tout le 
génie de la nation. 

Que n'a pas inventé Fo-hi qu'on place trente siècles 
environ avant Jésus-Christ! mathématicien, physicien, 
astronome, il trouve et enseigne l'usage des instruments 
les plus essentiels à la chasse et à la pèche ; il donne les 
règles de la musique ; il fait, avec du bois de tong, une 
lyre ou kine, dont les cordes sont d'un tissu précieux; 
on lui doit aussi la guitare à trente-six ou à cincpiantc 
cordes. 

* Il est à rcnKirqnor que ces classes élaiciit soumises à des règlements 
très-rigi)iireux s'a[)[ili(iuant aux procédés du travail. Si la Chine n"a |ias II 
casti', elle a la corpoialiou réglemenlée, fennée, connue sous noire ancien 
régime. I.à, tout est fondé sur Taulorité. 



3C0 LE LUXC I:N CHINE, 

L'empereur Yon-li n'est guère moiiif; frcoiid en idi'cs 
nouvelles. Il révèle à ses sujets l'usage de l.i di ni ne, 
la eulture du chanvre. Il passe pour leur oiiNiii- di'ià 
les voies du luxe par la culture du mùiicr et 1 ;ut de 
faire des étoCles de soie; mais ce dernier art est altri- 
buc à beaucoup d'autres. Lui aussi perfectionne la lyre 
qu'il orne de pierres précieuses. Enfin il travaille au 
luxe public par l'institution de fêtes pompeuses. 

Si ces faits se ressentent encore beaucou[) de la pure 
légende, on fait un pas plus marqué dans l'histoire avec 
Iloang-ti. Ou place cet empereur environ 2057 ans avant 
J. C, date peu reculée pour les Chinois. 

On aurait beaucoup à faire d'énumérer les services 
rendus par ce grand empereur à l'agriculture comme aux 
sciences. Il dessèche les marais. Il établit des lois utiles 
à l'encouragement de l'industrie; il réforme le calen- 
drier; il organise l'empire en provinces; il ajoute à 
l'éclat de la royauté et du culte. 

C'est ainsi qu'il institua le diadème qui orne la tête 
des empereurs, et la robe bleue et jaune qui doit couvrir 
leur personne. Ayant, dit-on, considéré l'oiseau hoéi et 
la variété de ses couleurs, ainsi que celle de différentes 
fleurs, il imagine de faire teindre les vètemenls en ces 
nuances diverses qui devaient marquer la distinction 
entre les classes. 

On prétend qu'il se préoccupa aussi de la beauté des 
bâtiments et qu'il éleva un temple superbe. Progrès 
que poursuit son successeur en introduisant des céré- 
. monies nouvelles, et en donnant aux mandarins un cos- 
tume particulier couvert d'ornements symboliques. Les 



TART DES EMPEREURS DANS LE Ll'XE CHINOIS. ZrA 

mandarins de guerre eurent brodés sur leurs habits un 
lion, un tigre, un dragon et d'autres animaux féroces. 
Les mandarins de lettres portèrent sur la poitrine l'image 
d'un oiseau fabuleux appelé foug-hoang. 

On trouve des abus de luxe et de corruption, et déjà de 
grandes révolutions de palais, dans cette vieille monar- 
chie, précisément à l'époque où la Bible place le déluge. 
L'antiquité des excès est prouvée elle-même d'abord par 
les faits tant légendaires qu'historiques qui les attestent, 
elle Test aussi par l'ancienneté des prescriptions des mo- 
ralistes. Combien de preuves d'abus déjà bien invétérés! 

Les ouvrages les plus anciens des Chinois contien- 
nent des préceptes et des réflexions sur l'emploi de la 
richesse. « Puissiez-vous, dit un vieillard à un excellent 
empereur, Yao, posséder d'immenses richesses, vivre de 
longues années et avoir un grand nombre d'enfants. — 
Ilélas, répondit Yao, je n'ose accepter vos souhaits, car 
si l'on a une heureuse postérité, on recueille beaucoup 
d'inquiétude. Est-on riche, on a de grands soucis. Et 
si l'on pousse bien loin sa carrière, on a beaucoup de 
fautes à se reprocher. » A son tour le vieillard répli- 
qua : « Avoir de nombreux enfants et leur confier le 
soin de l'autorité suprême, c'est se procurer du soula- 
gement ; posséder de grandes richesses et les répandre 
pour les pauvres est une source de plaisir. » C'est déjà 
la ciiarité mise en opposition avec tous les mauvais em- 
plois de la fortune. 

Traversons toute une période remplie par des princes, 
tantôt sages et éclairés, tantôt dissolus, les uns hérédi- 
taires, les autres élus ou usurpateurs, et nous rencon- 



362 IH I.IXK 1;N CIII.nE. 

lions lin iv^ne où se iii.inircslcnt pour la première 
luis (riinc. manirrc anIlii'iiliipK; les excès dc luxe dans de 
vastes proi)()rlioiis. 

La ])(!nilence de l'empereur Tcliing-Tlian;^' rajij)elle 
celle de David ou encore dc cerlains princes ou sei- 
gneurs du moyen âge. 

Il se coupe les cheveux et les ongles, se revèl d'un 
costume de plumes et de poils, et, se faisant conduire 
au pied d'une montagne, il s'accuse devant le dieu qu'il 
veut désarmer et dont la colère s'est manifestée par la 
famine. 

Parmi les reproches qu'il se fait, il en est <p.ii regar- 
dent l'ahus des jouissances et du faste. 

Ainsi il s'accuse d'avoir élevé des palais trop superbes 
et tait continuer des édifices supcrllus, d'avoir eu un trop 
grand nombre de femmes, d'avoir poussé troj) loin les 
raffinements de la table. 

Les réformes qu'il accomplit tendirent d'ailleurs à in- 
troduire, avec plus de moralité, plus de simplicité dans 
les habitudes. 

A côté de grandes vertus, dont les annales de ces 
vieilles monarchies sont remplies, apparaissent de temps 
en temps des excès épouvantables, et l'amour des ri- 
chesses, comme toujours, y tient sa place. 

Un de ces empereurs jugea nécessaire de rappeler au 
désintéressement et à la simplicité les hauts fonctionnai- 
res. « Je ne me servirai jamais, dit-il, de ceux qui cher- 
chent à s'enrichir, mais je distinguerai ceux qui sont 

1 Chou-Kinïïr. 



EKCÈS DE CORRUPTION INOUÏS. 5C3 

attentifs à défendre la vie et les biens de mes peuples. » 

La Chine a eu ses Néron, ses ïléliogabale; tel est 
Cheou-Sin, dont l'histoire, toute de débauches et de 
cruautés, se passe onze cents ans avant Jésus-Christ. 

Une femme, Ta-Ki, pousse Cheou-Sin dans cette voie 
infâme. Ta-Ki se plaît à forger des supplices atroces, à 
inventer des vohiplés sans nom, des raffinements de luxe 
dignes d'une Cléopàlre chinoise. Cheou-Sin éleva un 
palais de marbre, où Ta-Ki réunit, comme dans un 
temple voué à la débauche, les jeunes gens des deux 
sexes. Jour et nuit, les libertins de toutes les classes y 
avaient accès. On y tenait table ouverte, et l'ivresse y 
siégeait en permanence. Ces ignobles orgies souvent se 
terminaient par le meurtre, comme si, toutes les autres 
soifs étanchées, il n'y avait plus de place que pour la 
soif du sang. Le soulèvement des grands vassaux mit fin 
à ce règne infâme. Cheou-Sin, comme Sardanapale, 
retrouva du courage dans cette lutte suprême, et vaincu 
comme lui, il mourut à peu près de la même façon, 
après avoir fait élever un bûcher, où il se précipita, re- 
vêtu de ses plus riches habits. Toutes les histoires se ré- 
pèlent. 

Avec la dynastie des Tcliéou, vous assistez à une suc- 
cession de bons princes, jusqu'à ce que recommencent à 
paraître ces voluptueux, livrés à un faste insensé, comme 
Yeou-Wang, qui étala tous les scandales, se faisant, lui 
aussi, l'esclave d'une femme pleinede séduction, la belle 
Pao-Sse. Yeou-Wang fut surpris, assassiné par les Tar- 
tares. 

Le huitième siècle avant notre ère présente une assez 



ÔOi LE LUXE EN CHINE. 

longue série de rois (aiiiôniils, vivant au fond de leur 
palais dans les jouissances du luxe et de la débauche, 
(^cst dans cet étal queConrucius(Klioun-fou-Tseu) trouva 
l'empire. A travers bien des obstacles, au prix de bien 
des persécutions, il parvient à le reformer par des pres- 
criptions pleines de sagesse. 

Dans ce code de Khoun-fou-Tseu, où se trouvent com- 
prises à la fois la morale et la législation, les règles de 
la vie privée et de la vie publique, je ne remarquerai que 
ce qui s'adresse aux abus de la sensualité et aux excès 
du luxe. 

Ce vrai sage, qui paraît avoir été contemporain de 
Solon et de Pythagore, a sur la simplicité et sur la tem- 
pérance des préceptes que ce dernier philosophe n'eût pas 
désavoués. « Que mon disciple Hoei est sage ! Un peu 
de riz bouilli fait sa nourriture, une tasse d'eau le dés- 
altère, un coin de la place est son gîte. Homme vul- 
gaire, sa vie le paraît misérable; mais elle ne lui fait 
rien perdre de sa gaieté. » (CXI.) — « Je me nourris 
des mets les plus communs; mon coude, replié sous ma 
tête, me sert d'oreiller quand le sommeil me presse ; 
et je puis assurer que, dans cette vie si dure, le philo- 
sophe sait trouver des plaisirs : car la vertu a ses déli- 
ces au milieu des souffrances*. » (GYIII.) 

Vous rencontrerez aussi d'autres genres de luxe 
combattus dans le Chou-King. 11 y est dit, par 
exemple, que l'amour excessif des grandes chasses, la 
trop forte passion pour le vin, pour la musique déshon- 

• Pensées morales de Confucius et de divers auteurs chinois (collection 
Lefèvre). 



LE LUXE ET LES MORALISTES CHINOIS. 363 

nête, pour les palais somptueux et pour les murailles 
ornées de peintures, sont des défauts dont un seul peut 
perdre un royaume. 

L'histoire de la Chine, depuis Gonfucius jusqu au 
moment où s'ouvre notre ère, continuerait à nous mon- 
trer, au milieu des invasions des Tartares et des progrès 
qu'achève de faire la centralisation monarchique, la 
même succession de monarques adonnés à la sagesse 
ou livrés à tous ces vices, dont le luxe sans frein est un 
des plus habituels. La dynastie de Han commence à 
dégénérer sous le rè^nede Youan-Ti. Il s'entoure d'une 
pompe inaccoutumée, et possède dix mille coursiers 
dans ses écuries et plus de mille femmes dans son harem. 
Un vertueux lettré ose lui en faire des remontrances et 
l'engage h ne garder que vingt femmes, en renvoyant le 
reste chercher des maris. L'empereur prêta l'oreille aux 
conseils que lui donnait Koung-Yu, mais ce fut pour 
tomber dans un autre excès en livrant le pouvoir aux 
eunuques, race abâtardie qui n'a guère cessé d'agiter et 
de troubler l'empire chinois par ses ambitions et ses 
intrigues. 

L'empire chinois a connu aussi les lois somptuaires. 
On y voit des ordonnances contre le faste des hauts 
fonctionnaires exacteurs et dilapidateurs de la fortune 
publique. Tchang-Ti leur interdit, sous des peines 
sévères, de se distinguer par leurs habits et leurs é({ui- 
pages. 

Les éléments nous manqueraient pour écrire une his- 
toire complète et suivie du luxe chinois à travers la pé- 
riode moderne, et tout ce qu'il nous a été possible d'y 



3G0 LE LIIXR EN CHINE. 

cilircvoir conchirail, à l;i iV'ju'Litioii, |iliis ou moins mo- 
notone, (les oljscrvDlions précédcnles, (jiuinl aux elTels 
politiques du luxe abusif. 

Le IjouJdliisme, dont nous avons vu les doctrines op- 
posées à ce genre d'excès, put exercer sur la population 
soumise à son empire, une influence conforme à l'esprit 
de détachement dont il est rempli, sans changer le fond des 
mœurs ; le spectacle des nations chrétiennes prouve trop 
que jamais les religions n'ont eu cette puissance d'extir- 
per les abus que le fonds de corruption naturel à l'homme 
fait perpétuellement renaître. 

Quant au protectorat étendu parfois sur les arts, en 
particulier sur les arts décoratifs, par les empereurs, il 
ne put que maintenir cette partie brillante du luxe dans 
une sorte d'immobilité. Il s'inspira d'un goût minutieux, 
souvent mesquin, et poussa la réglementation jusqu'à 
l'abus. 

L'intérêt porté aux arts par les empereurs, sous une 
forme originale dans l'exemple suivant, ressort d'un pas- 
sage curieux de la relation de deux Arabes sur la Chine, 
au milieu de notre neuvième siècle : « Les Chinois, y lit- 
on, sont les plus adroits deto us les peuples du monde, en 
toutes sortes d'arts, et particulièrement dans la pein- 
ture, et ils font de leurs mains des ouvrages d'une si 
grande perfection, que les autres ne peuvent les imiter. 
Lorsqu'un ouvrier a fait quelque bel ouvrage, il le porte 
au palais du prince pour demander la récompense qu'il 
croit mériter par la finesse de son travail. Le prince lui 
ordonne de laisser son ouvrage à la porte du palais, où 
il reste un an. Si personne n'y remarque aucun défaut, 



ARTS ENCOURAGÉS PAR LES EMPEREURS. 367 

l'ouvrier est récompense, et il est agrégé dans le corps 
des artisans ; mais si l'on y découvre le moindre défani, 
on le rejelle ei il ne reçoit aucune récompense. Il arriva 
qu'une lois un de leurs ouvriers peignit, sur une étoffe 
de soie, un épi et un oiseau dessus, avec tant de délica- 
tesse, que ceux qui regardaient l'ouvrage en étaient sur- 
pris, tant il exprimait bien le naturel. Cet ouvrage de- 
meura longtemps exposé, lorsqu'un jour un bossu, 
passant devant le palais, le blâma, et aussitôt fut intro- 
duit auprès du prince ou gouverneur de la ville, qui fit 
en môme temps venir l'ouvrier en sa présence. Alors 
ou demanda au bossu quel défaut il trouvait dans cet 
ouvrage. Il dit : « Tout le monde sait qu'un oiseau ne 
« s'abat pas sur un épi sans le faire plier. Cependant ce 
« peintre a représenté l'épi droit, sans le coucher, et il 
« a peint l'oiseau comme étant perché dessus. C'est en 
« cela que consiste la faute qu'il a faite. » La remarque fut 
trouvée conforme à la vérité, et le prince ne donna au- 
cune récompense à l'ouvrier. Ils prétendent, par ce 
moyen et par d'autres semblal)les, rendre les ouvriers 
plus habiles, parce qu'ils les engagent <à apporter ainsi 
un soin extrême à la perfection de leurs ouvrages et à 
appli({uer leur esprit avec plus d'attention à tout ce qui 
sort de leurs mains. » 

Malgré ces remarques louangeuses et cet exemple peu 
concluant, l'art officiel ou officiellement encouragé 
ne put (jue reproduire en les aggravant des procédés 
rop routiniers. Cet art eut pourtant ses mérites qu'il 
a gardés comme ses défauts \ Nous en dirons un mot 

* Ua peut voir coiiuiieiil reuipm'eiii' Kaii^'-si, conloinporain de Louis XIV, 



308 LE LUXE EN CHINE. 

coiuiuc des formes parLicuIières qu'a prises le luxe 
cliiiiuis. 



II 



CARACTEllliS DU LUXE CHINOIS. — INDUSTHIES DE LUXE 
ET ARTS DECUliATIlS. 

Une pcrfeetion relative et liâlive, qui a devancé tous 
les peuples et s'est laissé dépasser par eux sur presque 
tous les points, perfection atteinte seulement dans un 
certain nombre de fabrications et d'arts secondaires, 

encourageait les arts. Des peinires étrangers avaient adopté les procédés de 
la peinture chinoise, en dépassant les peinires indigènes. Kang-si en com- 
bla quelques-uns d'honneurs. Une anecdote, encore fameuse aujourd'hui 
à Pékin, laisse voir à quel point de vue futile et étroit le talent de ces 
peintres étrangers était a]iprécié. L'un d'eux demanda un jour au souve- 
rain la faveur d'être admis à faire le portrait de l'impératrice. Kang-si 
accorda gracieusement la permission, à la condition que l'impératrice ne 
poserait pas. Le peintre objecta que n'ayant jamais eu l'honneur d'aperce- 
voir la souveraine, il lui semblait impossible de reproduire ses traits. 
« S'il vous suffit seulement de l'apercevoir, dit l'emiiereur, placez-vous 
derrière ce treillis doré, elle va traverser la galerie, regardez bien et tâ- 
chez de vous souvenir. » L'impératrice passa en ellet, et l'artiste regarda 
de tous ses yeux; il se mit aussitôt à l'œuvre, et quelques jours après il 
présentait le portrait à l'empereur. « Il est d'une ressemblance parfaite, 
dit Kang-si après Lavoir considéré attentivement; mais pourquoi avez-vous 
place ce polit signe brun sur la joue de mon épouse ? — Je n"ai fait que 
copier mon illustre modèle, dit le peintre, ce signe embellit la joue de 
l'impératrice! — Vous vous trompez, comment n'aurais-je jamais vu ce 
signe? — J'ose affirmer qu'il existe. » On fit venir l'impératrice : le grain 
de beauté existait en effet à la place même où l'artiste l'avait placé dans 
le portrait. « Vraiment, dit Kang-si, vous êtes le plus grand peintre de 
l'tinpire, un seul coup d'œil vous a sufti pour voii- ce qui échappait a 
mes yeux depuis plusieurs années. » Et le peintre européen fui comblé de 
nouvelles faveurs. — J'emprunte ce récit aux Notes sur la Chine publiées 
par F. Cbaulnes, dans le Juiirnal olficicl (1877). 



IMMODII.ITÉ DU LUXE CHINOIS. 5G9 

reste le trait dominant de cet art chinois, dont les pro- 
duits excitent parfois notre admiration et toujours notre 
ctonnement. 

Les lacunes et les défauts sont restés les mêmes, 
comme les qualités. 

Le Chinois d'autrefois et le Chinois d'aujourd'hui se 
confondent par conséquent dans un même portrait, 
comme cela doit être chez un peuple qui a fait un culte 
superstitieux du respect des ancêtres et du passé. 

Les autres peuples songent à enrichir, à anoblir leurs 
enfants. 

Le Chinois qui a reçu une distinction anoblit ses aïeux. 

Celte disposition h regarder toujours en arrière du 
côté des morts, et non en avant du côté de ce qui vit 
ou vivra, peint cette civilisation singulière autant qu'elle 
en détermine le caractère. On peut dire qu'elle contri- 
bue à la pétrifier. 

Cette race, qui a su inventer, manque absolument de 
la faculté d'innover et de perfectionner. On y rencontre 
le même mélange qu'autrefois de raffinement et de gros- 
sièreté dans les usages. On voit les Chinois de nos jours 
se servir comme leurs pères d'ustensiles grossiers pour 
manger, et leur cuisine, qui s'est aussi peu modifiée, offre 
des mets plus singuliers que raffinés; les fameux nids 
d'oiseaux font partie de temps immémorial du luxe de 
table des riches. Les habitants de cet immense emi)ire 
n'ont pas même su perfectionner l'instrument d'échange, 
que les peuples commerçants ont un si grand intérêt 
pourlant à amener à toutes le§ conditions de commodité 
désirables pour les transactions, la monnaie. 

I. 24 



370 LE I.LXE KN ClIINIi. 

CommoiiL ne pasrlro ('iiicivi'illc', en rèvandio, delà 
manière dont ils oui, niilisi'; pour l(! 1ii\(î leurs lioi^ \>\-r- 
cieux, l(!ur.s mélaux, leurs carrières de niarhrc;, de lapis- 
lazuli, do cristal et de jaspe? 

Leurs arts, si conlestahles au jioiiit d(; vue du licau, 
si nuls sous le rapport de l'idéal, arrivent à l'idi-iianl, 
ail joli, à l'exfjuis parfois, toutes les fois qu'ils ne s'avi- 
sent pas, ce dont ils abusent malheureusement, de re- 
produire la ligure humaine. 

Là pour eux est l'écueil. Leur tort est de se peindre 
eux-mêmes incessamment, et de nous envoyer, à travers 
les mers, leur type répété à l'infini, type plein de finesse, 
mais ridicule, souriant, maniéré, et surtout contrefait. 

Les côtés sérieux de ce génie et de celte race ont pres- 
que disparu pour nous devant cas magots qui nous pour- 
suivent comme une vision grimaçante avec leurs tètes 
rondes, leurs larges oreilles, leurs yeux fendus jus- 
qu'aux tempes, leurs gros ventres, leurs gestes propres 
à exciter le rire. 

Cette manie de se peindre naïvement, ou plutôt pré- 
tentieusement et en laid, est une des bizarreries de cette 
race qui semble prendre en tout le contre-pied de ce que 
font les autres. Les peuples occidentaux se flattent dans 
les types qu'ils produisent d'eux-mêmes ; les Grecs nous 
ont même laissé d'eux une image idéalisée : les Chinois 
ont outré leur laideur et se sont complu dans leur pro- 
pre caricature. 

Les défauts qui accusent leur art n'accusent pas au 
. surplus leur luxe. 

Loin de là : leur supériorité à certains égards, leur 



ART CHINOIS REDUIT AU LUXE. 571 

infériorité sur d'autres plus élevés, consiste précisément 
à ne faire guère servir l'art qu'au luxe. L'esprit positif 
et terre-à-terre de la race jaune, sans souci du lende- 
main de la vie, sans regard vers le divin, si ce n'est 
par rares échappées, sans effort vers tout ce qui élève 
l'homme au-dessus de la platitude de la vie vulgaire, 
a fait de l'art lui-môme un motif d'ornements et un 
moyen de commerce ; elle a pu atteindre le fini de l'exé- 
cution sans avoir l'idée de la noblesse et de la grandeur. 

L'art est réduit ainsi à n'être qu'une industrie de 
luxe. C'est à ce titre qu'il appelle notre attention. 

Il n'y a en Chine, en effet, à proprement parler, que 
des industries, c'est-à-dire des applications spéciales de 
l'art; seulement ces industries brillent d'un éclat très- 
vif, parce que l'art, qu'elles ont absorbé, leur commu- 
nique la délicatesse, l'élégance, le goût de la richesse et 
surtout de la décoration. Ce cachet d'art est superficiel, 
mais inconlo^^table, et fait que les ouvrages de leurs 
artisaus ressemblent parfois à des œuvres d'artistes. 

Nulle part l'art céramique, si ce n'est en Grèce, où 
il se révèle par des caractères bien plus rapprochés de 
l'art dans ses conditions de liberté et de beaulé, n'a été 
d'une fécondité plus riche et d'un mérite plus exquis. 

Le monde entier connaît ces porcelaines^ dont les Por- 
tugais apportèrent, au seizième siècle, des échantillons 
en Euro})e, et dont les procédés de fabrication, divul- 
gués trois siècles après par le P. d'Entrecolles, ont été 
imités d'abord par la France et par la Saxe. La Chine 
partage avec le Japon cette supériorité d'un art élégant, 
relevé par la singularité du dessin et l'indestructible 



372 LU i.uxi: i:n chine. 

celai dos couleurs, qui a su maintenir sa place en face 
d'une imilalion habile et d'une concurrence ingcinieuse. 

La j)f)rcelaine, celle industrie la plus imjjortanle dt.' 
l'empire chinois, a son siège pnncij)al dans la province 
de Kiang-Si, sa capitale dans Nan-Tcliang-Fou au ]ioint 
de vue du commerce, et, sous le rapport de la fabrica- 
tion, à King-Tee-ïching, ville de plus d'un million d'ha- 
bitants, où elle est représentée par plus de cinq cents 
fabriques, et où des milliers de fourneaux, la nuit, don- 
nent, dit-on, à la ville l'aspect d'un immense incendie. 
Les maisons entassées, les rues étroites, l'activité bruyante 
de la foule, les tourbillons de fumée et de flamme qui 
s'élèvent dans les airs, tout rappelle l'aspect à la fois 
triste et animé de nos cités commerçantes. 

« A l'entrée de la nuit, dit un voyageur, on croit voir 
une ville en feu, ou bien une vaste fournaise qui a plu- 
sieurs soupiraux. Là, malgré la cherté des vivres, se 
pressent des familles indigentes, parce que les moins 
robustes trouvent de l'emploi. Il n'est pas jusqu'aux 
aveugles qui n'y gagnent leur vie à broyer des couleurs. 
Un seul mandarin gouverne cette ruche populeuse, il y 
maintient un ordre parfait : ce n'est pas le moindre éloge 
du caractère chinois. » 

Qui ne sait que ces produits, si souvent superbes ou 
charmants, prennent toutes les formes comme ils offrent 
toutes les dimensions, petites coupes délicates, urnes où 
sont représentées les scènes de la vie, ustensiles de vais- 
selle, etc.? 

Assurément la critique peut, sous le rapport de l'art, 
y signaler des imperfections. Sur ces vases, par exemple 



VASES CHINOIS. S'ÎS 

l'homme n'a pas plus d'importance que les fleurs, les 
arbres, les animaux; il est rendu avec moins d'exacti- 
tude, sans aucun souci des principes de dessin. Pour les 
Chinois, les accessoires sont le principal ; les papillons 
et les fleurs sont leur triomphe. Leurs vases, brillants 
de couleurs, sont des ornements d'appartements plutôt 
que de musées. Ils plaisent surtout dans un intérieur 
éclatant d'or et de lumières, dans des serres remplies 
de fleurs variées. Il leur faut un entourage animé, ce 
sont des meubles merveilleux, des meubles qui figurent 
au premier rang des magnificences de l'industrie. 

Notre célèbre sinologue, M. Stanislas Julien, a publié 
une traduction, fort éclaircie par ses résumés, de docu- 
ments chinois relatifs à cette céramique si originale, 
sous le titre : Histoire et (ahricalion de la porcelaine. 

Ce chapitre de l'histoire du luxe chinois n'est pas le 
moins intéressant. Je me bornerai à en extraire quelques 
particularités saillantes. 

La porcelaine ne saurait être placée parmi ces antiqui- 
tés chinoises qui se perdent dans la nuit des temps. Un 
Chinois, habitué à ces chronologies qui comptent par 
milliers de siècles, dirait qu'elle est récente, puis({u'elle 
date seulement d'environ un siècle, pas tout à fait deux 
du moins, avant l'ère chrétienne. 

Avant cette époque, la Chine ne connaissait que les 
vases en terre cuite et en bronze. Longtemps les potiers 
ne cherchèrent que la qualité de la pâte et les teintes les 
plus heureuses, ignorant encore l'art d'appliquer des 
couleurs variées, et s'inquiétant surtout de mettre les 
tons en harmonie avec la couleur du thé. 



374 m; m XK r.N CHINE. 

Le rcflol vcrl qu'il iccjoil du la jjorciïlaiiic IjIcmic, et 
qui le rend plus agréable, fuL ainsi une des causes prin- 
cipales de la préférence donnée souvent à cette dernière 
couleur. 

Au dixième siècle, un empereur, quelques jours après 
son avènement au trône, fut i'es[)cctueusement prié d'in- 
diquer le modèle des vases destinés à son service, il écri- 
vit sur le placet : « Qu'à l'avenir on donne aux porce- 
laines la teinte azurée du ciel après la pluie, tel qu'il 
apparaît dans les intervalles des nuages! » Les artisans 
créèrent en effet une pâte qui demeura célèbre : « elle 
était bleue comme le ciel, brillante comme un miroir, 
mince comme du papier, sonore comme un instrument 
de musique, d'un lustre et d'une finesse charmante. » 
Parfois une légère craquelure en rehaussait le mérite. 
La beauté de cette porcelaine désespéra les imitateurs : 
on l'appela toujours le bleu du ciel après la pluie^ et 
lorsque après l'an 1368 on eut cessé d'en fabriquer, les 
amateurs en recherchèrent les moindres fragments pour 
orner leur bonnet ou leur chapelet. La pâte blanche fut 
probablement la première en honneur. Déjà l'on cher- 
chait des parois minces, sonores, transparentes. 

Notons rapidement les divers perfectionnements. 
Quand la qualité de la pâte eut atteint une perfection 
notable, les ouvriers chinois essayèrent de décorer la 
surface. Les tasses et les écuelles du pays de Tsin étaient 
toujours d'un blanc pur, mais elles offraient en même 
temps des poissons en relief ou des veines imitant les 
rides de l'eau ; d'autres étaient ornées de dessins qui 
ressemblaient à de fins rubans et parfois à des pattes de 



porcelainl: chinoise. 375 

crabe. Ou admirait surtout les porcelaines qui portaient 
des traces de larmes. 

Les progrès de la porcelaine blanche ne nuisirent 
pas d'ailleurs aux progrès de la porcelaine de couleur. 
Rien ne fut épargné pour obtenir les tons les plus splen- 
dides. On réduisit les cornalines en poudre : on paya aux 
Occidentaux leur bleu de cobalt deux fois son pesant 
d'or. Chaque variété de couleur eut un nom qui en re- 
haussait la noblesse. Au blanc de clair de lune corres- 
pondit le rouge de soleil avant la pluie. Le noir semé de 
perles jaunes fut le privilège de la fabrique de Kien ; 
celle de Kiun fut le secret de l'émail brun comme de 
l'encre. 

De bonne heure on décora les vases : on y peignit sur- 
tout des fleurs bleues. 

Les fleurs jouent un grand rôle dans la vie des Chi- 
nois. Elles sont une réelle partie de leur luxe. Elles 
sont, avec le vin extrait du riz, leur principale source 
de jouissances. Elles inspirent leurs poètes. Leurs com- 
paraisons les plus brillantes sont empruntées aux jar- 
dins. Jja jeune fille est une fleur de pécher, ses sourcils 
ressemblent à la feuille du saule printanier, un homme 
éloquent est la marguerite des haies; on prédit à un 
jeune lettré qu'il deviendra une plante des jardins aca- 
démiques, c'est-à-dire un académicien. 

Goût louchant, qui dénote une certaine douceur, 
quand il ne tombe pas dans la })uérilité prétentieuse. 

Yoilà pourquoi les Chinois ont à une épo(|ue si an- 
cienne songé tout de suite à couvrir leurs porcelaines 
d'une profusion de fleurs inventées et même fantastiques. 



370 II-; l.VAE r.N CHINE. 

Les lii^loriciis m; citciil, aiiciitic (l'iivicdisliiigm'c dans 
ce gemc avaiil la dyiiaslic des Soiiii, (|iii ri-^iia de l'an 
960 à l'ail h27î). Dès lors les ralti-ifjiics (;('lt'l)i-es surent 
non-seuleiïienl peindre les lleurs, mais les mouler, les 
graver en creux, les ciseler en relief. Les figures humai- 
nes, les scènes de la vie familière, les animaux, les 
monstres surtout, commencèrent à se mêler au règne 
végétal. 

C'est sous celte dynastie des Song que s'accomplissent 
les principaux progrès de l'art cérami(jue qui, du 
dixième au treizième siècle, occupe des fabriques mul- 
tipliées, et nomme des artistes illustres, comme les 
frères Tchang. Ensuite le mouvement se ralentit : ce 
qui s'explique par la domination des Mongols. 

Mais, dès le dernier quart du quatorzième siècle, cette 
brillante industrie se réveille et trouve sous la dynastie 
des Ming le plus haut degré de perfection qu'elle ait ja- 
mais atteint. Cette période d'éclat s'étend de la fin du 
quatorzième siècle jusqu'aux premières années du dix- 
septième. Les antiquaires reconnaissent les produits de 
chacun de ces siècles à des signes distiiictifs qui 
sont comme autant de marques de fabrique, telle que la 
présence ou la forme de telle plante ou de tel animal. 

La porcelaine malheureusement devient immorale au 
commencement du dix-septième siècle, ayant eu pour 
protecteur un empereur ami des sujets licencieux. Les 
nombreux échantillons qui subsistent de cette mode, 
après avoir inondé le marché, représentent le plus sou- 
vent un magot entre deux belles. Nous ne parlons pas de 
représentations tout à fait honteuses. On est loin des 



PORCELAINE CHINOISE 377 

représentations innocentes dn quinzième siècle, tels que 
grillons belliqueux qui ornent les coupes, les poules avec 
leurs poussins, peints sur des jarres et sur des tasses à 
boire. 

Les symptômes de décadence éclatent, à vrai dire, des 
la fin du seizième siècle, qui voit naître de patientes 
contrefaçons et se tourne déjà vers l'imitation du passé. 
Des faussaires vendaient du neuf pour du vieux. L'art se 
faisait copiste et plagiaire. Sans doute cette décadence 
qui allait s'accroître tenait à plusieurs causes. Il n'est 
que trop vrai d'ailleurs que l'inspiration n'a qu'un temps. 

Mais la protection impériale avec ses règlements étroits 
et minutieux paraît avoir eu sa part dans cette déca- 
dence. 

La manufacture impériale deKing-Tee-Tcliin contribua 
à éteindre toute initiative en assignant à chacun sa lâ- 
che, son genre, et à tous des modèles à suivre. La per- 
fection de l'exécution s'est en grande partie maintenue 
depuis lors. L'originalité ne se rencontre que dans cer- 
tains détails. 

Là aussi pourtant le génie industriel de la Chine doit 
veiller à ne pas se laisser gâter par l'idée de satisfaire 
aux fantaisies du goût étranger en travaillant pour l'expor- 
tation. Du moins ne devrait-il tenir compte de ce goût 
que dans ses légitimes exigences. On a raison de lui de- 
mander un dessin plus correct. On peut vouloir un cer- 
tain degré de vraisemblance qui se rapproche plus de la 
nature et s'éloigne davantage des conventions bizarres. 

Si la porcelaine chinoise continue à jeter dans le 
monde de brillantes et séduisantes productions, le ineu- 



378 LK LUXE EN CHINE. 

blocllinois liuiiL ;mssi (Lins rindustric do luxe mu; jilacc; 
originale v.\ qui s'est licureuscniont sonleniie. « Oiic les 
Chinois se soienl nioiilrés habil(;sclans 1(3 travail du Ijois, 
il Ji'y a rien d'extiaordinaire, reniarqiK; un liistorien du 
mobilier, puisque c'est la base de leurs constructions pu- 
bliques : les portiques, l'entrée des palais et des tem- 
ples, le sanctuaire des divinités, tout est en bois, et c'est 
par l'abondance de l'or, pac les couleurs consacrées que 
se distinguent et se classent selon leur rang ces moFm- 
ments fragiles. Quant aux meubles, ils sont tailh'-s, le 
plus souvent, dans les bois les plus durs, celui qu'on 
nomme par excellence bois de Ter, bois d'aigle, et celui 
de teck; les espèces les plus tendres, le cèdre, les santals, 
le bambou, ne se montrent que rarement en petites piè- 
ces et parfois en appliques. » 

Le même écrivain mentionne, parmi les morceaux ca- 
pitaux de cet art de luxe, les cloisons mobiles, destinées 
à séparer les appartements, et dont la partie inférieure, 
pleine et sculptée en relief de sujets sacrés et histori-r 
ques, est surmontée d'une galerie à jour, découpée avec 
la plus charmante fantaisie. 11 cite aussi un genre de 
meuble très-compliqué chez les Chinois, le lit. Dans 
le plus grand nombre de cas, la charpente à jour est un 
grand cercle maintenu par des découpures et orné parfois 
de cadres renfermant des peintures sur soie. Tel de ces 
lits devient une véritable chambre à coucher. Le lit, à 
ouverture circulaire, est précédé d'un avant-corps pou- 
vant se fermer par une porte à coulisse et qui contient un 
'» siège, et, en face, une petite table surmontée d'une glace, 
permettant de procéder à couvert à la toilette de nuit. 



ARTS DECORATIFS CHINOIS. 579 

On a remarqué aussi à nos expositions les sièges ser 
vant à l'usage et à la décoration chez les Chinois. Nous 
les trouvons décrits dans le même ouvrage : « Les uns 
arrondis comme nos fauteuils de bureau et à bras ter- 
minés par des dragons contournes, sont de véritables 
trônes, ceux peints en rouge sont réservés pour l'empe- 
reur; ceux où le bois se montre cru peuvent être occupés 
par les hauts dignitaires donnant audience. Les autres, 
à dossiers carrés, à bois sculptés, sont garnis, au fond, 
et sur le siège, de pierres choisies avec des accidents 
naturels simulant un paysage montueux. 

« Des tabourets de support circulaire et triangulaire, 
des tables et des étagères complètent ce genre de mobi- 
lier, avec de grands écrans, des tableaux renfermant des 
.sentences ou des emblèmes, souvent en relief sur fond 
de laque. Ces meubles sont habituellement en bois noir 
ou rouge très-dur. Les lits, cloisons, paravents^ en un 
mot les fabrications courantes de Ning-po (centre spécial 
de la fabrication des meubles au siècle dernier, que les 
Taï-paing révoltés ont détruit depuis) sont en bois jaune 
incrusté d'ivoire, ou en bois brun à décor incrusté de 
pako jaune*. » 

Considère-t-on l'appropriation de ce luxe spécial au 
goût européen? Plusieurs de ces espèces de meubles ap- 
portent un appoint de bon goût et de richesse à nos 
appartements somptueux. Rien ne convient mieux pour 
supporter un beau vase rempli de fleurs que ces tabou- 
rets en bois de fer ou en laque rouge. Mais comment 

* Jacquemart, Histoire du mobilier» 



380 Lr: i.txE EN ciiim:. 

no [)as proscrire ces sièges et ces can:i[»és exrculés sur 
des modèles européens, eLqu'uiie orneiiKiiil;!! inii li\ luide, 
hérissé(! «le rclic^ls iiib'nipcslirs, n-wd aussi désaj^i't'aldes 
à l'œil (princonuuodes pour l'usage? 

La peinture, ce grand art qui a produit dans le monde 
occidental tant de chefs-d'œuvre en possession d'éle- 
ver la pensée et de cliarnicr les yeux, est éminemment 
décorative aussi chez les Chinois et se réduit à peu près 
aux proportions d'une industrie de luxe. Le premier 
principe de l'art pittoresque en Chine est celui-ci : « Il 
faut représenter les objets tels qu'ils sont, et non pas 
tels qu'ils paraissent être. » 

C'est en vertu de ce principe, et non pas, comme on 
le croit d'ordinaire, par simple ignorance, que le clair- 
obscur, les raccourcis, la perspective, sont bannis des 
œuvres chinoises. 

La peinture est ainsi réduite à un simple coloriage, et 
n'est presque plus un art. Le peintre chinois est plutôt 
un marchand qu'un artiste ; le rez-de-chaussée de la 
maison qu'il habite est la boutique où l'on débite les 
œuvres fabriquées chez lui ; au premier étage, de jeunes 
rapins, déjà habiles, travaillent continuellement pour le 
compte du maître, dont l'atelier est situé au dernier 
étage de la maison. 

Il n'existe rien d'analogue à notre peinture à l'huile. 
La peinture à l'eau ou à la colle est seule employée par 
les Chinois ; elle est exécutée sur soie, sur vélin, le plus 
souvent sur cette matière fragile que nous nommons pa- 
\ pier de riz. On n'a pas à indiquer ici les procédés tout 
routiniers et pourtant assez ingénieux de cette peinture, 



ARTS DEGORATir'S CHINOIS. 381 

qui ont pour but principal de faire vite, et de satisfaire 
à la commande ou de provoquer les amateurs, jaloux 
d'orner leurs appartements de ces œuvres brillantées et 
d'un caractère souvent anecdotique. 

Le plus souvent ces jeunes peintres exécutent une sé- 
rie d'aquarelles qui forment un bel album relié en damas 
de soie, et racontent les phases de la vie d'un mandarin, 
d'une courtisane, d'un artisan, d'un criminel. « Nous en 
avons feuilleté plusieurs, écrit un témoin dont nous avons 
cité les notes instructives, qui nous ont fait assister à des 
scènes de la vie officielle, privée ou champêtre. On y 
voyait des jeunes filles invraisemblables récolter les dé- 
licates feuilles de thé du bout de leurs doigts fins comme 
des griffes d'oiseau, des dignitaires passer avec leur 
cortège, des condamnés marcher au supplice, des fu- 
meurs d'opium descendre peu à peu de la fortune et du 
bonheur au dernier degré de l'abrutissement et de la 
misère. 

« Souvent aussi ce sont des sujets mystiques qui se dé- 
veloppent sur les feuillets soyeux de l'album; nous nous 
souvenons d'on ne sait quel voyage mystérieux vers un 
génie supérieur, accompli |)ar des philosophes, dans 
l'illustration duquel l'artiste chinois s'était laissé aller 
à toute la fantaisie, à toute l'indépendance de son ima- 
gination. A la première page, les sages, vêtus de soie 
et d'or, le visage épanoui et hérissé de poils blancs, 
étaient assis dans un char couleur de feu traîné par un 
buffle vert ; déjeunes serviteurs qui tenaient à la main 
des feuilles de nénuphar, guidaient l'attelage à travers 
un paysage orné de rochers roses et de saules argentés, 



382 IK LI'XE IN CIlINi:. 

avec dos gestes gracieux cl nuiiiiérés. I)';iiilros personna- 
ges indiquent l.i l'Oulc à suivre. A la pa^ic siiivanlc, les 
philosophes renonçant à leur retraite terrestre, étaient 
montés sur des paons aux plumes brillantes, les mains 
chargées de branches fleuries. Us prenaient une voie aé- 
rienne. Plus loin, ils se reposent au milieu des nuages 
dans un })alais de vapeur ; en alteiidaiit l'Iieiire de re- 
partir, ils se donnent le plaisir de la musiijue, grattant 
des pipas, frappant des tambours, souillant dans des 
flûtes, avec des mines béates et des yeux ravis. Cepen- 
dant, enfourchant des chameaux roses, ornés au front 
d'une longue corne tortillée, des renards blancs et des 
buffles aux formes absurdes, les voyageurs se remettent 
en route, traversant des plaines d'azur bordées de mon- 
tagnes nuageuses et de lacs limpides, ils arrivaient bien- 
tôt au milieu d'une grande foret. Là, ils s'arrêtaient de 
nouveau, les uns préparant le thé, tandis que les autres 
assis à l'ombre jouaient aux échecs d'un air piofondé- 
ment malicieux ; enfin accroupis sur des hiboux et sur 
des cigognes, ils atteignaient le but de leur voxage et 
pouvaient contempler le grand génie qui trône au-dessus 
des hommes, assis, les jambes croisées entre les ailes 
d'une large chauve-souris. Les philosophes très-satisfaits 
demeuraient en extase au milieu des nuées. Au reste, 
cet album a été composé par un artiste célèbre sur les 
rives du fleuve Blanc, et il est impossible devoir un co- 
loris plus délicat, une plus exquise finesse dans le trait ; 
il semble que tandis qu'il dessinait les mille plis du vi- 
t sage de ses philosophes, le peintre s'appliquait à sur- 
passer en ténuité les plus minces fils d'une toile d'arai- 



ARTS DECORATIFS CHINOIS. 583 

gnée suspendue entre deux branches de pêcher, sous sa 
fenêtre. » 

Ce caractère tout décoratif se retrouve dans leurs bro- 
deries d'un prodigieux fini, qui reproduisent, avec un 
coloris si vif, les oiseaux et les paysages de la Chine, 
dans leurs éventails, leurs écrans, leur tabletterie, dans 
leurs sculptures en ivoire, en nacre, en écaille. 

Le mobilier du palais crété, réuni dans une salle du 
château de Fontainebleau, oifil a été transporté, après 
avoir été enlevé à la résidence de l'empereur de la Chine, 
lors de la dernière expédition, donne la vision de ce 
luxe avec ce qu'il a d'éclatant, de piquant, d'étrange, de 
varié et d'uniforme à la fois. 

C'est le résumé de la Chine dans ce que toute cette 
vieille civilisation, jeune et vieille sans avoir mûri, peut 
faire passer sous l'œil humain de chefs-d'œuvre de pa- 
tience, d'ingénieux objets, de séduisantes couleurs, de 
sérieuses frivolités et de meubles utiles aussi, dont l'or- 
nementation présente un caractère toujours en contraste 
avec nos habi Indes européennes. 

Est-ce à dire que le luxe européen ne doive rien à cette 
mère de tant d'inventions? 

On ne doute plus guère que la Chine n'ait été la véri- 
table patrie de la soie : circonstance ignorée des anciens 
qui ne connaissaient guère cette région. 

Les auteurs latins, surtout les poêles, ont Aiit honneur 
de la soie à l'Inde, ou au pays des Sères, et lui ont donné 
un nom emprunté à cette dernière contrée. 

Le savant Heeren se demande, dans son Histoire du com- 
merce des anciens peuples, si c'est avec exactitude que 



584 ii: i.ixi: i:.\ Mii.NE. 

](; iiKtl, (le soie csl a|ij)li(jii(; ;iii.\ ('lolTcs cl ;iii\ lidciiix du 
U!inj)lc de .ItTiiScilciii, cl coiisLiilc (jiic Ir picmii-r ('cii- 
vain grec qui ait {)arlé du ver à suie esl Aristole dans son 
Histoire nalurelle. Ueereri admet toutefois que la soie fai- 
sait le fond des riches vêtements des Mèdes qui furent 
adoptés par les Perses. 11 paraît prouve que la soie fut an- 
térieure au ver (pii la produit, et que ce vci' liii-iiième, 
avant d'être réduit à la domesticité qui devait multiplier 
et améliorer ses produits, fournissait déjàà l'étatsauvage 
une soie qu'on pouvait utiliser, et qu'on utilisait proba- 
blement. Pline parle de chenilles dont les cocons, gros 
comme des œufs, se recueillaient dans les branches du 
cyprès, du térébinlhe, du frêne et du chêne, et que les 
habitants de Cos dévidaient et filaient à leur usage. 

Or le ver à soie sauvage se trouve encore en Chine sur 
une espèce de poivrier. 11 est de môme avéré que l'on 
constate en Chine la culture du mûrier et du ver, ainsi 
que la filature et le lissage du cocon, dès une antiquité 
fort reculée. 11 ne s'agit plus seulement de la soie pro- 
duite par le ver sauvage, dans ces temps à demi fabu- 
leux, où les empereurs du Céleste Empire avaient, dit- 
on, des têtes de tigre, des corps de dragon et des cornes 
de bœuf; il s'agit très-réellement du ver tel que nous le 
possédons. 

C'est à une impératrice nommée Siling-Chi, laquelle 
vivait 2G50 ans avant notre ère, qu'on attribue ces trois 
inventions d'une égale importance, l'art d'élever les vers 
en domesticité, celui de dévider les cocons, et la conlec- 
lion des étoffes de soie. 

Les Chinois traitèrent l'auteur de cette découverte 



ORIGIINE GHLNOISE DE LA SOIE. 585 

comme les Grecs traitèrent eux-mêmes leurs grands in- 
venteurs, ils l'honorèrent d'un culte publie, sous le nom 
de Sieii-Tlisan, mots qui, daprès M. Stanislas Julien, 
signifient : la première qui ait élevé des vers à soie. 

De nos jours encore, les impératrices chinoises, sui- 
vies de toutes leurs dames d'honneur, offrent à un jour 
déterminé des sacrifices solennels à Sien-Thsan. Elles 
s'imposent comme une obligation d'élever des vers à soie. 

Les Chinois devaient donner d'autres preuves de l'im- 
portance qu'ils attachent à la possession exclusive de ce 
produit et de ce commerce de luxe. Les graines de mû- 
rier et de ver à soie ont été, par des règlements particu- 
liers, frappés, dès la plus haute antiquité, de prohibition 
à la sortie. La terrible sanction de cette défense était la 
peine de mort. Le secret du lieu de provenance, comme 
des moyens de production de ces merveilleuses étoiles, 
fut gardé pendant des siècles; il ne fut enfin divulgué 
que grâce à un acte d'ingénieuse contrebande, qui eut 
pour cause la coquetterie d'une jeune princesse, fille 
d'un empereur de la Chine. Fiancée à un roi du Khotan, 
pays où le mûrier et le ver à soie ne se trouvent point, 
et ne pouvant se résoudre à se passer de ces belles étoffes, 
elle cacha dans ses cheveux les graines de l'arbre et du 
papillon. Les gardes n'osèrent point porter la main sur 
la tète d'une petite fille du Ciel, et les graines passèrent. 

On sait comment le mûrier et le ver à soie ne devaient 
pénétrer en Europe qu'en 552, sous Juslinien, à l'aitle 
d'une autre fraude non moins habile, par l'intermédiaire 
de deux religieux de l'ordre de Saint-lJasile; ils rempli- 
rent de la précieuse fjraine l'intérieur creusé de leurs 
1. '^5 



586 LE I.IXE EN CHINE. 



bâtons, et en firent homm.igc ù l'empereur byzantin. Ce 
moiiai'fjue avisé, au lieu d'imiter les ])olenlats a^i;i ti- 
ques, s'appliqua ù propager la nouvelle industrie. 



III 

LE LUXE DANS QUELQUES USAGES CHINOIS. 

Le luxe des Chinois chez eux prête encore à quelques 
traits dont leurs exportations ne sauraient donner l'idée. 
Cette peinture offre un singulier mélange de ralline- 
ments et d'usages grossiers, parfois immoraux, mais 
tout n'est pas à y blâmer. Il y a par exemple un goût 
très-répandu de curiosités chez les riches qui n'implique 
pas nécessairement la corruption. On peut même trou- 
ver un ( crtain parfum de morale honnête et de famille 
dans ce goût d'un intérieur orné, d'une hospitalité ren- 
due plus agréable par le soin de l'ameublement. 

De leni! s immémorial, ce qu'il y a là de bon et de sa- 
lutaire peut être attribué à l'influence de la femme chi- 
noise dans l'intérieur de la maison. 

On a fait des peintures très-peu séduisantes du ménage 
chinois. Le P. Hue, dans son livre sur l'empire chinois, 
en dit beaucoup de mal. « Sans parler, dit-il, des nom- 
breuses causes de jalousie et de discorde qui doivent 
naître de la présence de plusieurs femmes secondaires 
dans une même maison, on comprend que ce serait un 
bien grand hasard si les deux époux, qui ne se sont 
connus en aucune manière avant le mariage, pouvaient 
se convenir. Les antipathies de caractère ne tardent pas 



LA FEMME CHINOISE. 587 

à se manifester, et peu à peu naissent les répulsions in- 
vincibles et les haines profondes. De là des querelles 
perpétuelles, des rixes et souvent des batailles san- 
glantes. » 

Sans contester la part de vérité de ce tableau, on ne 
peut croire qu'il s'applique au plus grand nombre des 
ménages; il ne saurait prévaloir contre (Fautres té- 
moignages qui montrent en Chine l'existence et le sen- 
timent de la famille, et le respect de la maîtresse de la 
maison. 

C'est un trait fréquent du ménage chinois de tous les 
temps. 

On a remarqué comme un des caractères habituels 
de la femme chinoise la vigilance minutieuse, l'écono- 
mie, la patience, le soin intérieur et le goût de Torne- 
mentation. 

Nous pouvons donc dire, malgré tout, qu'en Chine la 
vie de famille a toujours eu un sens très-sérieux, en 
dépit de la polygamie. 

On ne saurait de même nous objecter l'infanticide, 
puisque nous ne parlons ici que de la clause aisée ou 
riche. 

On y voit la femme tenir sa place avec honneur et 
dignité. Elle est môme fort souvent lettrée, et dune cul- 
ture d'esprit qui lui permet de juger les œuvj-es de la 
poésie. Le roman chinois rend témoignage de l'impor- 
tance mondaine accordée à la femme dans cette société 
aiguisée et subtile, qui porte l'étiquette jusqu'aux exi- 
gences les plus tyrauuiques, société on ne peut })lus dî- 
vilisée à la surface, bien qu'elle cache trop souvent la 



388 I.E LUXE EN CHINE. 

ruse chez les grands et la bassesse unie à la cruaulé 
dans les masses. 

Dans quel roman français la femme paraît-elle en- 
vironnée de i)lus d'Iiommages, recherchée avec plus 
d'assiduilé et de respect tout ensemble, par un fiancé 
poétiquement amoureux, que dans le roman des Deux 
Cousines ? 

Les fiançailles et les noces renferment cette part de 
luxe qu'on rencontre en de telles cérémonies chez toutes 
les nations, mais on la trouve ici sous les formes toutes 
particulières qui ne conviennent qu'à ce pays. 

Il faut même avouer que tout n'est pas objet de luxe 
dans ces menus cadeaux qu'échangent les jeunes gens 
qui ne sont pas encore tout à fait engagés. A côté des 
fruits et des pâtisseries figurent en effet les cochons de 
lait et d'autres objets qui ont aussi peu d'élégance. 

Lorsque les fiançailles sont définitivement conclues par 
une somme d'argent que les parents du jeune homme 
envoient à ceux de la jeune fille, la fiancée à son tour 
adresse à son futur époux l'inventaire de tout ce qu'elle 
possède: trousseaux, bijoux, meubles, objets d'art; elle 
lui fait aussi parvenir un charmant petit soulier par- 
fumé de musc, brodé d'or et de pierreries, si mignon 
que, selon le langage poétique de la galanterie, «on 
pourrait le cacher dans lecalice d'un lotus.» Ce premier 
gage d'amour, le fiancé va le suspendre à son cou par un 
cordon de soie; il le regardera souvent, en respirera le 
parfum, et de doux rêves lui montreront celle qu'il 
' adore sans la connaître belle comme Ngeou-Chan, la 
plus belle des héroïnes chinoises. 11 enverra alors à sa 



NOCES CHINOISES. 339 

bien-aimée cinq pièces de salin de couleurs diverses : 
bleu, blanc, vert, pourpre, jaune. 

La toilette de la jeune fiancée, le jour du mariage, 
est aussi un des épisodes de ce luxe des noces porté si 
loin dans la riche société chinoise. 

On entoure d'abord de bandelettes noires les petits 
pieds de la fiancée, puis on lui met des souliers de satin 
rouge sur lesquels deux phénix sont brodés en perles 
de couleur; puis, par-dessus un large pantalon de soie 
blanche, on lui fait endosser la robe de satin cramoisi 
ornée devant et derrière d'un phénix d'or, emblème de 
la femme. Pour la première fois, les longues nattes pen- 
dantes qui forment la coiffure des jeunes filles sont re- 
levées et roulées au-dessus des oreilles; deux espèces de 
sceptres en jade sculpté, que l'on fixe de chaque côté de 
la tête, retiennent les nattes ; ces sceptres, qui sont tou- 
jours par paires et se nomment jouï, symbolisent la sym- 
pathie. Quelquefois on ajoute à cette coiffure un filet 
d'or et de perles, dont la frange retombe sur le visage 
et le cache. 

Arrive le moment du départ, qui ne s'accomplit ni 
sans larmes ni sans derniers saints au père et à la mère, 
et seulement quand les sons de la musique du cortège 
nuptial se sont fait entendre trois fois devant la maison. 
Au dernier signal, la jeune fille frappe plusieurs fois le 
sol de son front. Lorsqu'elle se relève, ou lui met dans 
la main gauche une pomme, dans la main droite un 
flacon rempli de graines de céréales, de perles d'or et 
d'argent, puis on lui jette sur la tète un voile de soie 
rouge qui l'enveloppe entièrement. Alors, le frère aîné 



390 LK IXXI-: tN CHINE. 

(le la joiiiic fille ou, à dcfauL du ('rèru, un proche parciil 
entre dans la chambre et saisit vivement la fiancée, qui 
se débat et pousse' des cris de desespoir. Une magnifique 
chaise à porteurs en satin pourpre, brodée de fleurs 
multicolores, et surmontée d'un phénix aux ailes ouver- 
tes, reçoit la jeune fille, qui y est hcrmcliquemenl en- 
fermée. 

Le corlége se met en route; un homme armé d'un 
fouet qui sert à écarter les curieux marche devant la 
chaise de la mariée. Derrière le palanquin viennent les 
musiciens rangés sur deux files; entre les deux, des 
hommes ornés d'écharpes rouges portent le trousseau de 
la fiancée, étalé sur des tables de laque, puis les meu- 
bles, la vaisselle, les brûle-parfums de bronze et une 
foule de coffres magnifiques, le plus souvent vides et 
loués pour la circonstance. 

Un jeune garçon s'avance ensuite tenant un panier dans 
lequel sont enfermés deux canards qui servent d'em- 
blème à l'amour conjugal; puis, les invités, achevai, en 
voilure ou en chaises à porteurs, défilent, et le cortège 
est terminé par un grand nombre d'hommes portant des 
lanternes et des bannières de soie. 

Lorsque l'on arrive devant la maison de l'époux, trois 
bombes d'artifices éclatent et des fusées s'élèvent; alors 
le fiancé, vêtu d'une robe de satin bleu et d'une tu- 
nique de satin noir, paré de tous les insignes de son 
grade s'il est mandarin, sort de la maison et vient 
frapper au palanquin : à la troisième fois seulement la 
mariée lui ouvre. Les quatre jeunes filles qui l'ont 
assistée pendant toute celte journée l'aident à descendre 



NOCES CHINOISES. 591 

et à marcher sur le tapis de soie rouge qui s'étend de la 
rue jusqu'à la chambre nuptiale. Au moment où l'épou- 
sée entre dans la maison, une des intermédiaires plonge 
sa main dans un boisseau rempli de cinq espèces de 
graines, et lui en jette une poignée au visage : cela 
est un préservatif contre les malheurs. Au seuil de la 
chambre parfumée, une selle de cheval élégamment 
brodée est placée en travers de la porte. La fiancée doit 
l'enjamber, et jeter en même temps dans la chambre la 
pomme qu'elle tient h la main. Cette singulière céré- 
monie est un jeu de mots chinois en action. La fiancée 
trouve la tranquillité et apporte la paix dans la maison. 

Elle apporte aussi le bon ordre et l'abondance sym- 
bolisés par le flacon précieux qu'elle tient à la main. On 
fait asseoir les jeunes époux sur un double divan séparé 
par une table qui occupe le fond de la salle, et tous les 
invités entrent dans la chambre. C'est l'instant solennel : 
le fiancé va enfin voir le visage de celle à qui il consacre 
sa vie; il écarte d'un coup de son éventail le voile qui 
la cachait à tous les yeux, et elle voit aussi pour la pre- 
mière fois l'homme qu'elle doit aimer toujours. 

On aperçoit assez la part du luxe dans plusieurs de 
ces cérémonies, sans que nous ayons besoin d'y insister 
davantage. 

Les cérémonies religieuses du mariage s'accomplissent 
avec simplicité; elles consistent en prières adressées au 
ciel et à la terre, aux aines des ancêtres, au génie du 
foyer. Le luxe et la somptuosité régnent dans les festins 
qui terminent la journée. 

On trouve dans le peuple un mauvais luxe aussi qui 



392 I.E I.UXE EN CHINE. 

consisie, comme chez nous, dans les consonimalions in- 
Icmprraiites, soui'ce de drpenses, supcrllu funeste. 

L'ahiis de l'opium, comme chacun sait, en est une des 
formes, comme chez nous la consommation de l'alcool. 
Si nos cafés-chantants n'offrent pas toujours une dis- 
traction fort morale et de très-bon goût à Touviieret au 
petit bourgeois, le Chinois en trouve un j)ire équivalent 
dans CCS bateaux de /leurs qui suj)portent une maison 
en bois. 

Cette maison, peinte et dorée, ornée de fleurs qui 
apparaissent aux croisées sur la terrasse, est peuplée de 
femmes de mauvaise vie qui jouent de divers instru- 
ments de musique et font retentir l'air de leurs chants. 
Rien, à Pékin, n'est plus fréquenté que ces mauvais 
lieux, et les voyageurs attestent que des hommes ma- 
riés ne rougissent pas d'y passer des journées entières. 

La corruption des villes est partout la même; mais il 
en est où elle se manifeste avec plus de cynisme et sous 
des formes plus révoltantes. 

Nous dirons enfin un mot de ce genre de luxe public 
qui a pour principale expression les fêtes. 

Elles ne sont nulle part plus multipliées qu'en Chine, 
oij tout est minutieusement déterminé par le génie ré- 
glementaire qui est un des signes essentiels de la race. 

Tout est officiel, les plaisirs même, dans ce pays 
classique de l'officiel. 

Le Livre des Statuts a toute une partie consacrée au 
culte et aux fêtes nationales. 

Ce culte s'adresse à une multitude de génies person- 
nifiant la terre, les nuages, le tonnerre, la pluie, les 



SOLENNITES PUBLIQUES EN CHIISE. 593 

vents, etc. Il doit, en conséquence, abonder en cérémo- 
nies comme en édifices divers. 

Les temples sont très-multipliés en effet : la plupart 
sont sans somptuosité. On trouve pourtant à Pékin quel- 
ques temples magnifiques, comme celui du Ciel et de la 
Terre. 

Un peuple asservi à tous les rites antiques doit avoir 
des solennités éclatantes, et elles le seront d'autant plus 
même que l'État imprime son sceau à toutes choses. On 
a souvent parlé des fêtes destinées à honorer l'agricul- 
ture. La fête du printemps et la fête des moissons sont 
des cérémonies où se mêlent une certaine grâce et quel- 
que grandeur. Elles ont pourtant ce caractère artificiel 
qu'on retrouve dans toutes les conceptions du peuple 
chinois. Partout, au même jour, à la môme heure, dans 
toutes les bourgades de l'empire, se joue la même scène. 
On promène un buffle en terre cuite et aux cornes do- 
rées, que suit et frappe sans cesse d'une verge, comme 
pour le faire avancer, un enfant ayant un pied chaussé 
et l'autre nu. Les comédiens, les masques abondent, 
formant cortège. Il est vraiment heureux qu'on retrouve 
la nature quelque part dans cette fête du printemps. 
Elle se montre sous l'aspect des laboureurs qui portent 
leurs instruments de travail et de naissantes productions 
du sol. 

Plus pompeuses et plus multipliées sont les solen- 
nités qui se rattachent à la fête des moissons. Pendant 
quinze jours, les temples sont remplis, richement pa- 
rés; les théâtres attirent la foule des spectateurs; des 
festins sont célébrés ; mais le jeune et les prières luar- 



394 LE IV\E EN CHINE. 

(jiicnl l;i fin (l(î CCS lùlcs i)rill;iiil(;s. Enfin l'imnfie du 
liavail i'('j);ir;iî( avec sa scvcrilc loulc niu; : on voit i'(;in- 
pcrcur Ini-niciuo Icndiv. la IciTc d(; ses |tr(jpr(;s mains, 
Cl y dc[)oscr la semence du riz. 

i.c luxe lient une plus grande place dans d'autres 
fêles. 

La plus grande csl le nouvel an, qui arrive au signe 
du Verseau. 

Dans ce jour de réjouissance universelle les cadeaux, 
queUpieCois de peu de valeur, quelquefois forl riches, 
sonl donnés el reçus comme chez nous. 

Vienl ensuite la fètc des lanlcrnes, célèhre dans 
le monde entier. Les Chinois déploient à l'envi leur 
adresse pour construire ces lanternes d'un effet fantas- 
tique qu'ils font en papier, en corne, en verre. 

On ne saurait omettre, dans leurs fêtes publiques, de 
mentionner leurs courses de jonques; elles en sont un 
accessoire habituel qui n'est ni sans agrément, ni sans 
magnificence. Ces jonques, longues et étroites, sont d'or- 
dinaire richement sculptées, ornées de dorures et de des- 
sins'aux plus vives couleurs; la proue et la poupe repré- 
sentent la tète et la queue du dragon impéi'ial. Elles sont 
pavoisées de clinquant et de soieries ; sur toute leur lon- 
gueur, elles sont surmontées de nombreuses banderoles 
et de flammes rouges qui flottent et serpentent au gré 
du vent. Le peuple encombre les quais, le rivage, les 
toitures des maisons, les barques qui sont dans le port ; 
et sur ces jonques qui glissent avec rapidité, comme sur 
ces quais où se presse la multitude, retentit le son du 
tam-tam et de ces musiques aiguës, dont les oreilles chi- 



CII1>E ET J.U'Ui'i. oOj 



noises savourent avec une volupté inaccessible aux bar 
baies do rOccident rinfcrnalc harmonie. 



IV 

COMPARAISON ENTRE LE LUXE CHINOIS ET LE LUXE JAPONAIS. 

Dans cette revue de l'Orient qui touche aux limites 
des temps modernes, je ne saurais omettre le Japon ; 
je vais essayer, sous le rapport du luxe, de le comparer 
à la Chine. 

Sans établir un parallèle en règle entre le luxe en 
Chine et le luxe au Japon, les similitudes et les diffé- 
rences ressortiront d'un coup d'œil jeté sur ce qui carac- 
térise le luxe dans cette contrée encore plus inconnue 
et plus fermée naguère que la Chine. 

La supériorité du Japonais sur le Chinois, en finesse 
et en goût, ressort là comme à d'autres égards, et si, 
chez ces deux groupes de population, l'un immense 
comme un monde, l'autre qui n'a guère que l'étendue 
de la France, la civilisation rafhnée cache souvent la 
barbarie, du moins les raffinements sont-ils, chez les 
Japonais, bien moins mêlés de grossièreté et de bizar- 
rerie. 

Leur art vaut mieux, ainsi que leur cuisine. 

On ne rencontre dans l'art japonais ni poussah dodeli- 
nant la tète, ni monstres habituellement, et quand il 
fait une place à la caricature on y trouve plus de verve, 
d'observation, de variété. 

Leur cuisine, expression du goût matériel, est exemple 



500 LE LUXE EN CHINE. 

(kl moins des dépravations compliquées et rebutantes 
de la cuisine cliinoisc. 

En un mol, ce peuple s'est en tout tenu plus près de 
la nature, qu'il transforme après l'avoir étudiée, mais à 
laquelle il ne substitue pas ses rêves dans de fantastiques 
créations. 

Il a les exquises qualités chinoises dans son art déco- 
ratif, et il en a peu les défauts : car il n'ignore pas la 
préoccupation du dessin, et, tout en poussant au comble 
la magie de la couleur, l'éblouissante richesse de la dé- 
coration, combien il a souci de l'esprit! comme il diversi- 
fie ses sujets ! qu'il est ingénieux et inventif dans ses char- 
mantes fantaisies, beaucoup moins sujettes à se répéter! 

Le Japon, par son luxe, offre le double caractère 
d'une société monarchique et féodale, qui a tout le faste 
d'une cour, et toute la richesse d'objets d'art que com- 
porte une noblesse opulente. Le pouvoir impérial et la 
noblesse se partagent en effet l'influence. 

La centralisation de l'autorité a prévalu dans les der- 
niers siècles; elle a permis d'assurer aux arts déco- 
ratifs qui, au Japon comme en Chine, l'emportent de 
beaucoup sur l'art pur, une protection plus éclairée 
et plus libérale, on n'hésite pas à l'affirmer, qu'à la 
cour de Pékin. 

L'artiste, souvent entretenu par le prince, et moins 
asservi à des modèles et à des caprices impérieux, tra- 
vaille à son aise et ne met au jour que des œuvres 
achevées. Nulle œuvre qui ne soit un prodige de patience 
et qui n'ait coûté un immense labeur. 

Ainsi ont pu éclore ces peintures sur émail d'une 



LUXE JAPONAIS. 397 

exquise finesse, ces ciselures sur métaux, vraies mer- 
veilles de délicatesse, et ces laques d'or célèbres dans le 
monde entier. 

Par suite de la confusion trop souvent méconnue par 
les voyageurs, du pouvoir spirituel et de l'autorité tem- 
porelle dans l'empereur ou Mikado, le luxe officiel s'est 
trouvé avoir deux caractères de première importance 
au Japon. 

Une partie du cérémonial paraissait s'adresser au chef 
de la religion, et une autre au chef politique et mili- 
taire, bien que ce fût le même homme. 

Le luxe de représentation du souverain pontife, qui 
empruntait l'éclat du pouvoir impérial prenait un carac- 
tère superstitieux; c'étaient l'appareil et le cérémonial 
des royautés divinisées de l'Orient. 

Ainsi ce personnage traité en dieu ne pouvait tou- 
cher le sol de ses pieds : il était toujours, même dans 
son palais, porté en grande pompe. La couronne en 
tête, il se tenait, à certaines heures de représentation, 
dans la plus absolue immobilité. Le moindre mouve- 
ment, observé par les témoins, était interprété comme le 
signe des plus grands malheurs. 

Il paraît même que cette insupportable gêne finit par 
fatiguer la divinité, qui mit son diadème à sa place, sur 
la chaise royale. Les vêtements sacerdotaux du sou- 
verain consistaient en une tunique de soie noire, sur la- 
quelle il plaçait une robe rouge; il portait pour coif- 
fure un chapeau avec deux espèces de brides tombant 
sur chaque joue. 

Douze tables étaient dressées à l'heure des repas, ma- 



398 LE LIXH EN CHINE. 

giiifiqucmcnt servies. Le souverain en choisissait une, 
sur laquelle on rassemblait les mets de toutes les autres, 
el il dînait aux sons d'une formidable musique. 

Toute la vaisselle dont il s'était servi était mise en 
pièces sur-le-champ. 

Ses vêlements ne servaient qu'à lui. Quiconque en 
aurait ])()rlé une pièce eût été puni par le ciel d'une 
enflure (pii aurait gonllé toutes les parties de son corps. 

On sait que ce luxe théocra tique n'a rien de commun 
avec la Chine, qui n'a point concentré ainsi sa religion 
pour la personniiier dans une sorte d'idole sacerdotale. 
Cette idole au Japon, avant les changements qui sont 
récemment survenus, s'environnait de la cour la plus 
somptueuse. On la voyait en possession de tous les pri- 
vilèges d'une polygamie qui lui conférait jusqu'à douze 
femmes, dont une partageait avec lui le rang suprême. 
Le caractère sacerdotal, en môme temps que nobiliaire, 
se retrouvait dans cette cour mêlée de prêtres et de sei- 
gneurs habillés avec une magniOcence égale, mais di- 
versifiée par des insignes qui servaient à les distinguer. 
Les plus nobles, décorés du titre de camis, portaient 
leurs armoiries brodées sur la poitrine et sur le dos. 

Les femmes qui composaient la cour de l'empereur 
étaient vêtues tout autrement que les autres. Ses épou- 
ses légitimes avaient des robes magnifiques, tissues de 
fleurs d'or et d'argent, si larges que ce n'était pas pour 
elles un médiocre embarras que de pouvoir marcher. Les 
femmes cultivaient les arts à cette cour, qui longtemps 
passa pour le principal centre de l'esprit. Outre la mu- 
sique, les autres arts, accompagnés par la culture des 



LA FEMME JAPONAISE. 399 

lettres, ont fait, pendant de longs siècles, de ce luxe quel- . 
que chose de distingué. Ceux qui visitent le Japon nous 
diront jusqu'à quel point la récente révolution a modi- 
fié les détails qu'on vient de rappeler. 

On a décrit le luxe du Taïcoun, luxe surtout militaire, 
avec sa cour, sa vie de représentation qui offmit les 
plus grandes somptuosités jusqu'au moment où ce pou- 
voir singulier fut renversé en 1867. Le Japon connaît 
aussi les pompes du luxe féodal et nobiliaire avec ses 
chevaux richement ornés, ses chaises à porteurs bril- 
lamment décorées, ses carrosses chargés de dorure, ses 
parasols de drap fin cramoisi, ses nombreux valets habil- 
lés tantôt en blanc, tantôt avec un grand éclat de cou- 
leurs , formant cortège. 

Si l'on compare l'action exercée par la femme au Ja- 
pon sur le luxe avec celle qu'elle a pu avoir en Chine, 
elle paraît avoir été sensiblement moindre. 

C'est un des traits de la législation et des mœurs japo- 
naises que l'extrême subordination de la femme. Mariée 
très-jeune, elle reste mineure, ne possède rien, le mari dis- 
pose de tous ses biens, llamèmeledroitlégaldelavendre 
elle-même, droit heureusement peu mis en pratique. 

L'adultère de l'épouse est puni sévèrement et peut 
conférer au mari le droit de la tuer : celui de l'époux 
n'encourt que des peines peu graves, et la monogamie 
n'exclut pas l'introduction légalement admise d'un cer- 
tain nombre de concubines. 

Le despotisme paternel ne règne pas moins. Le père 
peut vendre ses lilles, si elles ne s'y opposent. Telle élail 
du moins la loi hier encore. 



400 I.E LUXE EN CHINE. 

Cet effacement de la femme, f|ui vit confinée dans le 
ménage, n'ayant guère de relations avec le dehors et 
avec le monde, est en somme peu favorable au luxe dans 
le plus grand nombre des ménages. 

Mais le luxe, comme dans tout l'Orient, trouve à se ma- 
nifester avec son élégance et ses abus dans tout un monde 
d'hétaïres. On élève des jeunes filles pour ce métier de 
courtisane, qui n'a rien là d'infamant : on leur apprend 
la poésie, la musique, l'astronomie même. Leurs mai- 
sons sont fréquentées publiquement comme des acadé- 
mies. — Un trait tout à fait singulier, au Japon, fait 
encore moins d'honneur à ces mœurs, si peu délicates, 
quoique raffinées ; dans le monde distingué on élève 
plus d'une l'ois ces courtisanes du rang de maîtresses au 
rang d'épouses, sans que la société y trouve à redire. 

Malgré tout, les familles elles-mêmes ont à diverses 
époques paru abuser du luxe au Japon comme partout 
ailleurs, et le législateur a sévi contre les abus réels ou 
prétendus par des prohibitions. 

Une ère plus libérale vient de s'ouvrir à cet égard 
comme pour, tout le reste dans ce pays. Sous la haute 
direction du pouvoir impérial, il semble vouloir entrer 
avec résolution dans l'imitation des libertés européennes, 
et il travaille à s'assimiler notre code civil. 
î Le nouveau Japon a donc aboli les lois somptuaires -. 
rien n'y règle plus le luxe, et tous peuvent y prétendre. 

En elle-même cette réforme est digned'ètre approuvée. 

Mais dans un pays habitué jusqu'à présent à ce que 
l'autorité règle tout, accoutumé à attacher le respect à 
CCS règlements plus qu'à l'idée du Lion en elle-même, 



DOUTES SUR LE JAPON. 401 

on a pu se demander si la suppression des lois somp- 
tuaires n'avait pas emporté avec elle le sentiment de la 
hiérarchie. 

La morale remplacera-t-elle l'action de ces lois ? C'est 
douteux. 

L'imitation à outrance des étrangers, qui succède 
brusquement à un système d'exclusion presque sauvage, 
n'introduira-t-elle pas , avec d'autres emprunts meil- 
leurs, un luxe malsain et sans originalité? C'est une 
question qu'on est forcé de se poser. 

Quelques-uns comptent sur le frein d'une classe 
moyenne en voie de se former. Une bourgeoisie riche, et 
par là encore le peuple japonais diffère de la Chine, 
s'est élevée à côté de l'ancienne noblesse. Plus instruite 
et plus laborieuse, elle se compose d'entrepreneurs in- 
dustriels, de négociants, de banquiers. Elle arrive à la 
considération, et l'empereur actuel donne l'exemple de 
l'estime pour cette classe nouvelle à la noblesse, bien 
plus disposée à se montrer scandalisée de son importance. 

C'est en grande partie par égard pour cette bourgeoisie 
qu'ont été supprimées les lois somptuaires qui lui défen- 
daient de jouir de sa richesse. 

Celte classe pourra-t-elle être un élément régénéra- 
teur*? L'espoir qu'on fonde sur elle pourra-t-il se confir- 
mer avec le temps ? On aime à le croire, quand on a quel- 
que foi dans les progrès de l'humanité. Mais il serait peu 
sage de s'y lier quant aux mœurs privées et à la direc- 

• C'est la pensée intlifjuée dans un rcmaniiiablc travail sur les mœurs 
et le droit au Japon, travail daté do Joddi), le 1"' lévrier 1875, par 
M. G. Bous(juet, attaché au gouvernement de S. M, le l\uiu>. 

1. 'iO 



402 ti; i.LXE i;n chine. 

lion donnée au luxe V;\v l';i(li(tii do celle (dasso, noire 
Em'0[)(; a vu s'alUîiiuci' e(;itaiiis (îxojs, j)oiirl,iiil le luxe 
a eu ses cnlraînenienls nouveaux dont une riche Ijour- 
gcoisie s'esl rendue complice. Ce n'est pas quand le 
scepticisme religieux et moral s'acclimate dans un j)ays 
jusqu'alors gouverné par d'impérieuses croyances et par 
d'inflexibles traditions qu'un résultat meilleur peut être 
attendu. La décomposition de la famille, qui était très- 
imparfaitement constituée au Japon, mais qui reposait 
sur (juelques bases certaines, ne semble pas ouvrir des 
perspectives plus rassurantes. On ne saurait se le dissi- 
muler : de Irop justes sujets de craintes paraissent s'é- 
lever à cet égard. 

Quant aux lois somptuaircs elles-mêmes, n'oublions 
pas que c'est un décret d'un despotisme ami du progrès 
qui les a abolies : un despotisme rétrograde ne pourra- 
l-il les faire renaître ? ' 

Personne n'est tenté de rire au Japon devant un décret 
qui change la forme des chapeaux ou ordonne l'adop- 
tion d'une nouvelle coiffure. En principe l'aulorité peut 
tout : voilà ce qui peut inquiéter sur la durée de ces 
libertés par décret, tant que les mœurs ne sont pas 
faites. 

Je me défie d'ailleurs d'un luxe qui n'a pas pour con- 
tre-poids une certaine moyenne de bien-être et de salis- 
factions mêlées d'utile et d'agréable ; on se jette alors dans 
les raffinements excessifs. Or ce que nous appelons con- 
fortable n'a au Japon d'équivalent ni dans la langue ni 
V dans les mœurs ; on y rencontre le luxe chez les grands, 
la prodigalité chez presque tout le monde, mais ni pe- 



DOUTES SLR LE JAPON. 403 

tits ni grands ne font le moindre effort pour s'entou- 
rer de ces mille commodités, sans lesquelles il n'y a 
pour nous ni bien-être physique ni véritable liberté 
d'esprit. 

Nous craignons pour l'Occident l'excès du bien-être 
qui engourdit lésâmes; nous le craignons bien plus que 
les abus mêmes du luxe. Tout autre est le genre de 
crainte et d'espoir aussi que l'Orient inspire. Le luxe y 
est le grand dissolvant; le bien-être serait pour lui un 
élément régénérateur. En effet, le bien-être c'est le tra- 
vail. Tout ce qui pourra faire sortir l'Orient de sa tor- 
peur sera pour lui un moyen de renaître à une vie nou- 
velle. Peuples asiatiques, après avoir eu, il y a bien des 
siècles, vos temps de force et de grandeur, qu'a été votre 
histoire si ce n'est celle d'une longue décomposition par 
le luxe, la misère et l'inertie ? Le spectacle que réserve 
un prochain avenir sera-t-il autre chose que celui d'une 
dissolution plus profonde encore? Combien de siècles 
faudra-t-il pour achever cette décomposition des vieilles 
croyances fatalistes, des organisations fondées sur les 
inégalités oppressives? Un monde nouveau succédera à 
ce monde partout miné qui s'ouvre aux étrangers et se 
laisse envahir })ar les idées les plus incompatibles avec 
ce qui Ta fait dans le passé. L'unité absolue de civilisa- 
tion est un rêve et serait peu désirable : mais comment 
ne pas le prévoir? la science et l'industrie, les idées 
générales de justice et de morale, essentiellement iden- 
tiques dans leur fond, qui partout se rép; ndent, doivent 
faire cesser des différences trop profondes. Le monde du 
luxe corrompu et de la misère dégradante alors aura 



«1 lE WXE DES MPCTUQVES COMMEI.ÇXNTES. 

i oinsi ,.irc ,uo ce contraste mûme en acfou, U 
li„„l,u le clicrchcr Jans riiisloire. 



CHAPITRE VIll 



LE LUXE DES RÉPUBLIQUES COMMERÇANTES 
TYR ET CARTHAGE 



I 

ROLE DES PHÉNICIE>'S DANS L'HISTOIRE DU LUXE. 

Le grand luxe de l'Orient devait avoir son commerce 
d'échange. 

Ce rôle échut surtout aux Phéniciens, qui s'en firent 
les intermédiaires; en même temps, eux-mêmes rete- 
naient une partie de ce luxe dans une civilisation dure, 
cruelle, mais raffinée. 

Leur commerce emprunta ses éléments aux fabrica- 
tions indigènes et aux produits des nations les plus 
avancées par leurs richesses et leurs arts. Des bénéfices, 
fondés principalement sur ce commerce de luxe, (iienl 
naître des cités d'une puissance et d'une opulence pro- 
digieuses. 

Tyr et Sidon brillent dans l'anliquilé de cet éclat 
extraordinaire des grandes villes de commerce, où abou- 



4(10 f,K i,i;xK iii.:s lîi.i'i i!ii'jri:.s commluçantes. 

lil Loul 11- luxcdu rmiivcis, qui s'y rcsuiiic comme dans 
un incomj)arablc foyer. 

Ces premiers types de la grandeur mariliiiie, comme 
de lous les genres de magnificence eL de vie voluptueuse 
et raffinée, ne devaient être égalés à aucune époque, 
ni par les glorieuses républiques commerçantes de l'Ita- 
lie, ni par les fiorissanles cités du Nord, dont le né- 
goce éleva si haut la fortune au moyen âge. 

Grandeur qui éblouit, mais, dans ces cités antiques, 
grandeur factice et fragile, alors même qu'elle paraissait 
reposer sur des fondements solides et durables. Il lui 
manque l'appui des ressources et de l'énergie que dé- 
veloppe l'esprit guerrier, et une marine toute pacifique 
ne put, àCarthage, quand vint le temps des grandes lut- 
les, soutenir le premier choc de la marine naissante d'un 
peuple plus aguerri. 

La faiblesse de ces grands étals mercantiles, dont les 
colonies nombreuses semblent porter au loin la puis- 
sance, c'est de pouvoir être frappés au cœur et détruits 
en un jour. 

Ces peuples, longtemps courageux, et qui avaient tant 
fait pour la civilisation, devaient montrer combien ces 
entassements de richesses, nées exclusivement du com- 
merce, sont insuffisants pour protéger l'indépendance de 
l'état menacé, et quels germes de corruption ils portent 
en eux-mêmes. 

Qu'on se figure ces villes oiî se concentraient les ri- 
chesses du luxe 1 

Quelle population condensée qui étouffait dans ces es- 
paces trop étroits ! Quel amas de maisons de six et de sept 



TYR ET SIDON. 407 

étages ! Quelle foule pressée de marchands et de marins de 
nationalité différente, venant se rencontrer dans ce ren- 
dez-vous de tous les voyageurs, de toutes les mœurs, 
de toutes les superstitions, de tous les vices, de toutes 
les misères! 

Multitude avide de plaisir comme de gain, qui vit le 
plus souvent dans la rue, et ne paraît pas plus fixée au 
sol qu'à cette mer qui l'appelle aux lointains voyages, et 
la rejette tour à tour sur ces rivages, où elle n'a qu'une 
idée : jouir. 

Jusqu'où ne s'étendait pas le commerce de cette fameuse 
Tyr? 

Appuyée sur les ressources de son sol et de son ingé- 
nieuse industrie, elle tirait des pays les plus divers les 
produits qu'elle faisait arriver par ses routes mariti- 
mes et par ses caravanes. La Phénicie servit de lien 
entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe. L'Egypte, la Grèce et 
l'Espagne devinrent ses tributaires; elles lui durent 
l'origine de leur prospérité par ce viviliant commerce, 
aussi bien qu'une partie considérable de leurs objets de 
luxe. 

Les relations avec les Grecs furent établies de longue 
date. Homère les rappelle au livre XV de l'Odyssée. Re- 
lations étranges d'échange perpétuel et de profonde et 
tenace inimitié! Les Phéniciens s'allient tant qu'ils peu- 
vent avec les ennemis des Grecs. Ils ne devaient pas 
manquer de prendre parti pour l'Orient contre l'Occi- 
dent, représentés par la lutte' entre la Perse et la Grèce. 
Pour eux, ce furent les Grecs qui leur parurent des bar- 
bares. 



408 Li; i.rxr: i)i:s I'.èi'udliques commekçantes. 

Ils Ifuir ;iji|i()rl;ii(;iil, dans les commencements de ce 
commerce, dr. brillanles l)agaL<;lles, des JoihîIs d'en- 
lanls, (ju'ils leur vendaient loit clj(;r. H.ardis pirates, ils 
allèrent souvent jusqu'à leur ravir leurs garçons et leurs 
filles qu'ils conduisaient pour être vendus dans les mar- 
chés d'esclaves de l'Asie, ou que les parents rachetaient 
par de fortes rançons. Jls leur portaient aussi les encens 
et les parl'ums de l'Arahie, que les Grecs employaient 
dans leurs sacrifices. 

Dans son plus important commerce, celui qu'elle eut 
avec l'Espagne, la Phénicie eut la chance unique de 
mettre la main sur les mines de métal précieux. 

Les premiers Phéniciens débarqués en Espagne y trou- 
vèrent l'argent en abondance. Les Espagnols s'en ser- 
vaient pour fabriquer leurs ustensiles. Cet exemple fut 
suivi par les Phéniciens, qui envoyèrent des cargaisons 
de métal dans leur pays. Peu à peu on trouva moins de 
minerai à fleur de terre; il fallut recourir à un travail 
plus énergique ; on y employa, à défaut de ces procédés 
modernes d'exploitation destinés plus tard à augmenter 
la production et à soulager le travail, des esclaves dont 
le sort fut des plus durs \ 

Pourvus surabondamment de tous les produits servant 
au luxe, les Phéniciens laissèrent à leurs colons beau- 
coup de ces objets d'agrément en échange de produits 
plus utiles. Ils emportèrent de l'Espagne le fer, le 
plomb, l'étain, le blé, le vin, l'huile, le poisson salé, la 
laine fine, et aussi ces fruits exquis qu'ils se montraient 

* Diodore, liv. I. Voir aussi StraLon pour de plus grands détails. 



COMMERCE DE J.UXE DES riIÉMClLNS 409 

habiles a confire. De quelques points heureusement 
choisis sur la côte, ils se dirigèrent vers d'autres pays, 
notamment vers les îles d'Etain et les côtes d'Ambre. 
Les îles d'Etain étaient les îles britanniques et les îles 
Sorliug. La patrie de l'ambre est plus difficile à déter- 
miner, et ce commerce était tenu secret par les naviga- 
teurs, qui redoutaient la concurrence dans la vente d'une 
matière dont le prix égalait celui de l'or. 

De l'Inde occidentale et de l'Ethiopie ils rapportèrent 
l'ivoire, les épiceries fines, les bois précieux, divers ani- 
maux rares, tels que le paon. 

Ils furent en relation avec ces contrées désignées par le 
nom général d'Ophir, formées par les riches pays méri- 
dionaux de l'Arabie, de l'Afrique et de l'Inde. Le com- 
merce s'y était fait d'abord par voie de terre. Ils y sub- 
stituèrent plus tard le commerce maritime pour faci- 
liter le transport des denrées, et pour les avoir de 
première main. 

Le premier de tous les peuples pour la fabrication 
des objets de parure, les Phéniciens excellent à teindre 
les précieuses étoffes. La pourpre leur doit son entrée 
dans le monde. 

On sait la place qu'elle tient dans l'antiquité. Elle 
prête son éclat aux plus hautes magistratures, de même 
qu'elle pare la corruption efféminée, et les moralistes 
firent tomber leurs véhéments anathèmes sur ce précieux 
produit. L'industrie des Phéniciens et la qualité supé- 
rieure des coquillages qui couvraient leurs côtes permi- 
rent de l'obtenir dans des conditions de perfection excep- 
tionnelle. La laine fine, qui joue un si grand rôle dans 



410 I.i: I.I'Xi: I)i:s liKI'UHLIQUES CU.MMt:aÇ\NTES. 

toiiU; r;mLi(jml('; en OccidciiL comiiio on ()ri(;uL, devait 
partager avec le lia l'aiislocratiquc privilège de la tein- 
ture en pourpre. 

D'autres inventions précieuses signalèrent la part 
prise ])ar les Phéniciens à la civilisation aniiipie. 

On leur attribue la fabrication du verre, à la(juellese 
rapportent dès les temps les plus anciens des travaux 
d'une grande finesse. Telles lurent les coupes de l'orme 
distinguée, quoique les métaux précieux l'aient emporté 
longlemps dans ce genre de fabrication. Sidon et Sa- 
replila devinrent les principaux centres de ces verreries. 
On employa même le verre et le crislal d'une façon 
toute particulière dans quelques grandes cités de l'Orient. 
On s'en servait pour revêtir l'intérieur des plus beaux 
édifices, les parois et les plafonds des appartements. 

Les arts tinrent une certaine place dans ce luxe, et il 
y eut un art phénicien. INous laissons aux voyageurs, 
aux savants qui en ont pu contempler les restes, la tache 
d'apprécier ce qui regarde l'art [)ur*. 

L'architecture a été caractérisée dans ses traits géné- 
raux par M. E. Renan, qui a exploré la Phénicie : « Ce 
qui distingue, dit-il, les monuments de l'archi lecture 
phénicienne, c'est un même caractère de force mas- 
sive et imposante, !e dédain du hni dans les détails, 
pourvu qu'on arrive à produire un effet général de puis- 
sance et de grandeur. C'est enfin le goût du monoli- 
thisme. » 

Non plus que l'architecture égyptienne avec laquelle 

* Voir Mission en Phénicie, de M. E. Renan. 



ROLE DES PIIÉMCIE.NS DANS LE LUXE. 411 

elle offre d'étroits rapports, cette architecture sévère 
n'excluait l'ornementation intérieure. 

Appliquée au culte, elle se prêtait aux cérémonies 
brillantes et faisait une place aux images des dieux. 

Dans le sanctuaire de Melkarst, à Tyr, on voyait une 
énorme émeraude dont l'éclat symbolisait la nature ignée 
du dieu. 

On possède de nombreux spécimens d'orfèvrerie et de 
sculpture comme de glyptique d'origine phénicienne. 
On y rencontre un art à part, qui pourtant manque d'ori- 
ginalité vraie et qui rappelle, sans les égaler, les formes 
en usage chez les Assyriens et les Égyptiens. Dans ces 
statues d'idoles qui peuplaient les maisons non moins 
que les temples, la décoration tient peu de place : la 
matière seule est précieuse parfois ; elle est d'ordinaire 
aussi vile que l'art est grossier. L'orfèvrerie, par la ma- 
tière comme par la forme, représente une industrie de 
luxe qui figurait parmi les richesses des maisons opu- 
lentes. 

Un des genres de luxe les plus appréciés étaient les par- 
fums. Le commerce de l'encens, cette passion de l'Orient, 
si recherché dans les cérémonies et les fêtes , présente 
des particularités curieuses qui intéressent aussi l'his- 
toire du luxe chez les Arabes. Ils en faisaient trahc avec 
les Phéniciens, qui l'achetaient, ainsi que la myrrhe, 
dans les régions de l'Arabie-IIeureuse. 

« L'encens, écrit Théophraste, la myrrhe et la casse 
viennent dans le pays des Sabéens et des Adramites (Ha- 
dramut), l'encens et la myrrhe sur les montagnes de ce 
pays et dans les îles du voisinage. L'arbuste qui produit 



il2 IF, I.L'XC DES I'.i;i'L'l;l.loii:S COMMF.nÇANTES. 

l'encens esl plus élevé que celui qui produit la myrrhe, 
el tous deux sont tantôt sauvages, tantôt cultivés avec 
soin. La propriété étant sacrée chez les Sahéens, per- 
sonne parmi eux ne gardait ces produits. La myrrhe 
et l'encens récoltés étaient portés au temple du Soleil, 
si vénéré du peuple arahe, où ils étaient gardés par des 
hommes armés. Chaque propriétaire y étalait sa part 
accompagnée d'une tahlelte qui en indiquait la mesure 
et le prix. Puis les marchands venaient y déposer, à 
côté de chaque lot, le prix marqué sur la tablette. Après 
quoi survenait le prêtre, qui prélevait le tiers de cet 
argent pour la divinité du temple, et laissait le reste au 
propriétaire. L'encens des jeunes arbustes est plus blanc, 
mais il a moins d'odeur ; celui des vieux est plus jaune, 
mais plus odoriférante » 

Le trafic de l'encens était donc placé sous la pro- 
tection d'un temple, et se faisait en quelque sorte sans 
parler, comme se font encore de nos jours, dans ces 
mômes contrées, la vente et l'achat du café. 

Théophraste dit que l'encens le plus agréable était 
celui de terre ferme, et le plus fort d'odeur celui des îles 
voisines, parmi lesquelles il faut compter celle de Zuila, 
située près des côtes de l'Ethiopie et habitée aujour- 
d'hui par les Samalis, qui sont toujours en possession 
du trafic de l'encens. 

La magnificence de Tyr a laissé un grand souvenir 
dans la mémoire des hommes. 

Ezéchicl la décrit avec une splendeur d'expression, 

* Tlicophr., lUd. plant., IX, ^i. 



nOLE DES PIIÉMCIENS DANS LE LUXE. 413 

accompagnée de détails précis, qu'on trouve confirmés 
par les historiens grecs. 

« Vos voisins qui vous ont bâtie, s'écrie le prophète, 
n'ont rien oublié pour vous embellir. Ils ont fait tout le 

corps et les divers étages de vos vaisseaux Les 

Syriens ont exposé en vente dans vos marchés des perles, 
de la pourpre, des toiles ouvragées, des tissus, de la soie 
et toutes sortes de marchandises précieuses. Les peuples 
de Juda et d'Israël ont entretenu aussi leur commerce 
avec vous, et ils ont apporté dans vos marchés le plus 
pur froment, le baume, le miel, l'huile et la résine. 
Damas, en échange des ouvrages si variés et si différents, 
vous apportait de grandes richesses, du vin excellent et 
des laines d'une couleur vive et éclatante.... — Dan 
et Moscl ont exposé dans vos marchés des ouvrages de 
fer, de la myrrhe et des cannes d'excellente odeur — 
Vous avez été comblée de biens et de gloire; jamais ville 
ne vous a été semblable. » 

C'est encore à Tyr, à son luxe que s'adressent ces 
autres paroles du même prophète, qui renferment la 
condamnation de ses excès : « Ton esprit te fit acquérir 
des ri(ihesses ; l'or et l'argent s'accumulèrent dans tes 
coffres, grâce au commerce étendu de ton pays. Par ta 
sagesse tu gagnas de grandes sommes ; tu demeuras dans 
un jardin de Dieu, couverte de pierreries, revêtue, de- 
puis ton enfance, d'étoffes précieuses ; mais le trafic t'a 
enrichie de biens injustes et t'a rendue coupable. » 

Nul doute d'ailleurs que les Tyriens n'aient acheté 
cette grandeur à force d'intelligence, d'habileté, et par 
une activité telle qu'elle justifie leurs prodigieux succès. 



li; lE IIXIC DES RÉPUBLIQUES COMMEHÇANTES. 

(j'csl [);ir CCS cùlf's liivoriiMrs <|ii(; I'V-ikîIoii Ic< ;i pciiils 
dans son Tclémaifne. 

Il n'est pas moins vrai que le luxe et l.i dis^olnlion 
pénétrèreiil jiisciu'au dernier excès dans la l'Iicnieie, de- 
venue l'entrepôt de ce qui j)cul satisfaire les besoins les 
plus raffinés. 

Les étrangers y apportèrent leurs vices, et vinrent y 
cberclier ensuite toutes les ressources d'une corruption 
toujours savamment préparée pour leurs hôtes par ces 
villes maritimes, devenues les rendez-vous des nations. 

L'énergie militaire, réveillée par les besoins de la dé- 
fense, ne fléchit peut-être jamais pourtant, en dépit du 
luxe, chez cette race de marchands avisés et habitués à 
endurer les fatigues du négoce. 

Il fallut que Nabuchodonosor demeurât campé pen- 
dant treize ans devant Tyr sans réussir à s'en emparer. 
Lutte si prolongée et si pénible que « toute tète, selon 
l'expression du prophète, en était devenue chauve et 
toute épaule pelée. » 

Durant ce long intervalle, les assiégés purent sous- 
traire les richesses de la ville et les transporter dans 
une île voisine, destinée à servir d'emplacement à une 
nouvelle Tyr. Irrité de voir échapper de ses mains une 
si riche proie, si ardemment convoitée, le vainqueur dé- 
truisit la ville jusqu'aux fondements et fit passer au fil 
de l'épée tout ce qui pouvait y être resté encore d'ha- 
bitants. Gela se passait environ six siècles avant Jésus- 
Clu^ist. 



ROIE DES PIIÈJilGIENS DANS LE LUXE. 4l5 

II 

CARACTÈRES DU LUXE CARTHAGINOIS. 

Fille et digne héritière de cette superbe « reine de la 
mer, » Garthage s'éleva aux mômes destinées par des 
voies en partie les mêmes, en partie différentes. 

Elle mêla plus encore que Tyr ne l'avait fait la poli- 
tique au commerce. 

Elle se servit de la force dans ses rapports avec ses 
propres colonies et avec les autres nations comme d'un 
moyen pour s'enrichir. 

De là quelque chose de violent etd'excessif, qui se sent 
partout dans les ressorts constamment tendus de cette 
administration inquisitoriale et de cette politique, plus 
d'une fois atroce, dont le grand principe fut la terreur. 

Cela est sensible dans l'usage que les Carthaginois 
firent des impôts de douane, dans les tributs qu'ils im- 
posèrent sans merci, sous forme de produits naturels ou 
manufacturés et de sommes d'argent, à leurs propres 
colonies. Ils firent du commerce et de la finance un 
art savant, mais fort simplifié par la rigueur des procé- 
dés dans l'application. 

Ils recherchèrent, avec l'empressement qui a toujours 
distingué les états mercantiles, la possession des métaux 
précieux. Diodore et Polybe nous ont transmis d'impor- 
tants détails sur ces exploitations de mines, qu'ils conti- 
nuèrent après les Phéniciens ou surent créer eux-mêmes, 
et dont le plus important théâtre fut l'Espagne. Cartlia- 



410 I,E LUXE DES RÉPUBLIQUES COMMERÇANTES. 

gène dut son existence à cette exploitation, à j)eu près 
comme aujourd'hui la même industrie a fait sortir de 
terre d'importantes cités en Gaiil'oi'nie et en Australie. 

Une part considérable de cet argent devait passer en 
objets fabriqués, en vases, en statues. 

L'argent se trouve partout. 11 est un des meubles fa- 
voris de ces riches familles qui se reposaient sur les 
mercenaires du soin de défendre la patrie. 11 apparaît 
dans les ustensiles, les objets de table, les ornements, 
les lits. 

11 orne les temples de leurs farouches divinités. 

Il faudrait répéter ce qu'on a dit plus haut des divers 
objets de luxe de l'Orient pour épuiser la liste des 
somptuosités qui affluèrent dans cette métropole des ri- 
chesses et de tous les raffinements \ 

Civilisation extérieure, à qui rien ne manque que 
l'âme et la délicatesse, et à qui un art original fait dé- 
faut. 

Ses arts ne sont longtemps que la reproduction plus 
ou moins grossière des formes phéniciennes. Les arts de 
la Grèce devaient y pénétrer, mais presque toujours exer- 
cés par des artistes grecs. 

L'art, ou ce qui prit son nom, ne fut donc guère, 
dans cette république de marchands, que le serviteur du 
luxe. 

Il semble que ce luxe fut aussi complet que possible. 

* Tous les détails du luxe carlhaginois se trouvent reproduits dans un 
ouvrage moderne, le poëme-roman Salammbô. Au reste, si exacts et pré- 
cis que soient ces détails, ils rentrent en grande partie dans les indications 
sur le luxe oriental qu'on a déjà présentées ici ; nous nous bornerons donc 
à -^innlionner sommairement les traits de ce luxe carthairinois. 



l\:\2 G.miilAGliSOIS. 417 

Celte riche société carthaginoise eut en profusion loiil 
ce qu'on peut imaginer pour subvenir à son lasle et à ses 
jouissances. 

Dans l'intérieur des opulentes demeures quelles 
superbes tentures! Le coton y figure comme une pré- 
cieuse étotïe, que l'art de la broderie et l'éclat varié des 
teintures enrichissent d'un prix infini. Quelle place 
tiennent les pierreries dans l'usage, comme dans le com- 
merce! La calcédoine^ qui occupe le premier rang parmi 
les onyx, tire son nom de Carthage elle-même : les Car- 
thaginois l'empruntaient au pays des Garamantes, et en 
faisaient des coupes et des vases. 

Le vin, les boissons recherchées figurent dans leurs 
somptueux repas. Ils portent très-loin le luxe des che- 
vaux. On les voit, avec un mélange d'avarice et de luxure, 
tantôt vendre à des prix élevés, tantôt garder les belles 
esclaves africaines et asiatiques. 

Il veut, sans doute, comme un correctif de l'amollis- 
sement dans le tempérament énergique et ardent de 
l'Africain, et surtout dans les habitudes actives du com- 
merce maritime. 

Ces liommes, corrompus par le luxe, surent, comme 
les Tyriens, se montrer héroïques dans la résistance. Le 
génie lier de Cartilage se montra jusqu'à la fin avec une 
féroce énergie. 

Cette ville, qui aimait l'or, le plaisir et le sang, ne 
s'cffémina point comme la Lydie, elle s'endurcit. Ce 
luxe, qu'elle achetait par les rudes labeurs de la na- 
vigation et par les rigueurs d'un système colonial sans 
merci, ne lui donna ni la délicatesse des arts, ni l'élé- 

I. 21 



418 Lli LUXK Al'I'.ICAIN. 

valion de la pensée. Il ne servit qu'à rendre celle race 
plus ilpre au gain el plus impitoyable. Elle faisait noyer 
tous les étrangers (jui Iraliquaient en Sardaigne. 

Une prévoyance pourtant devait manquer à cet esprit 
carthaginois qui avait tout soumis à la loi de ses âpres 
calculs : on négligea de défendre par une armée ce 
luxe, acquis si souvent au piix d'inexorables exac- 
tions, contre les attaques étrangères. La vengeance de 
Carthage en tombant consista à en empoisonner pour 
ainsi dire Rome, sa rivale victorieuse. Carthage mourait 
le même jour que son faste et son commerce, pour ne 
plus être que l'ombre d'elle-même. 



III 

LUXE AFRICAIN MODERNE. 

Je ne saurais abandonner l'Afrique sans indiquer 
quelques traits de son luxe moderne : non que mon but 
soit d'entrer dans les détails de ce luxe pour chaque po- 
pulation; je me bornerai à le caractériser pour quelques 
groupes par les particularités les plus saillantes. Je ter- 
minerai par l'indication plus générale de ce qui con- 
stitue le luxe musulman. 

Les traits généraux de ce luxe des populations afri- 
caines dites barbaresques et de tous les groupes à demi 
barbares se confondent avec le luxe oriental pour le genre 
d'éclat, ils ne s'en distinguent guère que par le moin- 
dre degré des raffinements sensuels. C'est un luxe moins 
corrupteur, luxe de parure et de représentation, qui 



lDXE AIUICAIN îlODEIiNE. 419 

orne le guerrier comme la jeune iille, qui pare la de- 
meure, sans entraîner les fantaisies de mauvais goût et 
les excès dispendieux qui ont souvent déshonoré noire 
Occident. Considérez le village arabe et telle grande ville 
africaine, comme Tunis; les cléments de luxe sont les 
mêmes. En un sens on peut dire que le luxe est par- 
tout, sans offrir nulle part une concentration comparable 
à celle qu'offrirent dans le passé des villes comme Tyr 
et Sidon. Il faut excepter le Caire, Alexandrie; mais ces 
rendez-vous de toutes les sortes de luxe asiatique, afri- 
cain, européen, ne peuvent servir à caractériser l'Afri- 
que d'une manière spéciale. L'élément moresque qu'on 
y rencontre pourra d'ailleurs être caractérisé plus parti- 
culièrement à propos de l'Espagne, dans une autre par- 
tie de cet ouvrage. 

Vous retrouvez le luxe africain avec ses traits essen- 
tiels jusque sous la tente de l'Arabe, du féroce Bédouin. 
Ce luxe se concentre dans la personne des chefs et n'a 
guère d'autre expression que le costume. Les clieiks por- 
tent des manteaux brodés d'or. Les femmes étalent des 
ornements qui ne diffèrent guère de ceux des villes civili- 
sées, que par la manière dont elles les portent. Elles ont 
des anneaux d'argent, desbracelets et des chaînes de même 
métal, outre beaucoup de verroterie : elles portent quel- 
ques-uns de ces ornements comme les femmes sauvages, 
non-seulement aux oreilles, mais au nez. Vous retrou- 
verez le même luxe d'ornements avec plus d'élégance et 
de distinction dans des contrées même plus désertes. 
C'est à ce point de vue qu'on a pu dire que dans cet 
Orient africain tout a son luxe, l'homme avec ses costu- 



420 I.E LUXE AIIIICAIN. 

mes, 1.1 femme avec ses pnruies, le ciel et la terre avec 
ce qui eu fait la splendeur et la beauté. On en rencontre 
la présence jusqu'au sein du brûlant Sali^ra. N;iyuere, 
un de nos peintres les mieux ins[)irés dans rexpression 
de ce ^enre de beautés propres à l'Afiique, un écrivain 
hors ligne par le talent descriptil', retrouvait, décrivait 
ce luxe africain jusque dans le village d'El-Kantara, qui 
lui ;ipp;traissait au milieu d'une oasis de vingt-cinq mille 
palmiers. Il nous en donne la couleur, j'allais dire la 
sensation, dans une page qui fait passer devant nous la 
vision de ce que d'autres n'ont décrit qu'impai-faitement 
ou par ouï-dire : « Ces palmiers, écrit-il, les premiers 
que je voyais; ce petit village couleur d'or, enfoui dans 
des feuillages déjà chargés des fleurs blanches du prin- 
temps ; une jeune fille qui venait h nous, en compagnie 
d'un vieillard, avec le splendide coshime ronge et les ri- 
ches colliers du Désert, portant une amphore de grès sur 
sa hanche nue; cette première fille à la peau blonde, 
belle et forte, d'une jeunesse précoce ; ce vieillard abattu, 
mais non défiguré, par une vieillesse hâtive, tout le Désert 
m'apparaissait ainsi sous toutes ses formes, dans toutes 
ses beautés et tous ses emblèmes : c'était pour la pre- 
mière fois une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout 
d'incomparable, c'était le ciel : le soleil allait se cou- 
cher et dorait, empourprait, émaillait de feu une mul- 
titude de petits nuages détachés du grand rideau noir 
étendu sur nos tètes, et rangés comme une frange d'é- 
cume au bord d'une mer troublée; au delà commençait 
l'azur, et alors, à des profondeurs qui n'avaient pas de 
limites, à travers des limpidités inconnues, on apercevait 



LUXE AFRICAIN MODERNE. 421 

le pays céleste du bleu. Des brises chaudes montaient, 
avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique 
aérienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, 
agités doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans 
leurs palmes, et l'on entendait courir sous la forêt pai- 
sible des bruits d'eau mùlés aux froissements léaers du 
feuillage, à des chants d'oiseaux, à des sons de flûte. En 
même temps, un muezzin qu'on ne voyait pas se mit à 
chanter la prière du soir, la répétant quatre fois aux 
quatre points de l'horizon, et sur un mode si passionné, 
avec de tels accents, que tout semblait se taire pour 
l'écouter M » 

Assurément, cette description qui nous transporte dans 
la scène qu'elle reproduit, qui nous associe complètement 
à ce que voit, à ce que sent l'écrivain qui a retracé une 
peinture si originale et si vraie jusque dans le moindre 
détail, dépasse les bornes du sujet que je traite ici ; mais 
ne sent-on pas l'harmonie qui existe entre ce qui pare la 
jeune Africaine et tout ce cadre éblouissant, entre ce qui 
brille sur le vêtement et sur la personne humaine et tout 
ce qui étincelle sur le ciel et sur la terre dans cette na- 
ture à part? 

Et, si nous avions ici à apprécier par un mot ce luxe 
africain , par comparaison avec le 1 uxe asia tique — et nous 
ne parlons pas seulement de ce luxe élémentaire de la 
tribu arabe, mais de celui qu'on rencontre à Tunis dans 
les appartements du beyou des grands — ne faudrait-il pas 
le qualifier par ce terme : la sobriété? La sobriété, jointe 

• Eugène Fronicntin, Vu été dans le Sahara, 



42Ï LE LUXE Ml'.^L'LMAN. 

parfois à certaines teintes sombres qui conviennent bien 
à l'Apre génie africain. Puoii là, comme dans certaines 
soniptuosités indiennes, de monstrueux, d'excessif et de 
démesuré. Point de ces spbîiideurs effrénées, de ces pro- 
digalités inouïes de couleurs étiiicclanlcs. L'Afrique, 
même en ses excès fastueux, montre toujours une sorte 
de goût relatif, une inspiration plus sévère. 

Cette inspiration, d'où vient-elle? De la religion. 

Oui, ces différences qu'on vient de signaler tiennent, 
nous n'hésitons pas à le dire, à la différence des reli- 
gions encore plus qu'à celle du climat et du génie natil. 
Là, le panthéisme avec son énorme panthéon de dieux 
hybrides; ici, l'austère unité divine. 

Cela nous conduit à dire un mot du génie musulman 
dans le luxe, génie exclusivement monothéiste. 

Il limite le luxe et le contient ; il lui prescrit certaines 
formes. 

Mahomet interdit de représenter la figure humaine et 
même tout être vivant. Cette proscription a eu une dé- 
cisive influence sur l'art musulman, comme la môme in- 
terdiction dans la Bible sur l'art hébreu : elle l'a extrê- 
mement borné. Cette défense annihile d'un coup la 
statuaire et la peinture, surtout si vous y joignez la ré- 
clusion de la femme. Des voyageurs racontent qu'ils ont 
contemplé, dans le palais du bey à Constantine, des vues 
de villes saintes, des sièges de places fortes où les com- 
battants étaient supprimés et où les pièces d'artillerie 
jouaient toutes seules. Rien n'était plus singulier que ces 
- batailles sans soldats et ces bombardements solitaires. 
Les vues de cette espèce sont très-nombreuses à Constan- 



LUXE MUSULMAN. 42ô 

tinople. Une superstition bizarre renforce le préjugé re- 
ligieux, et les musulmans disent aux artistes francs qu'ils 
voient occupés à dessiner ou à peindre : « Que répondras- 
tu à ces figures au jour du jugement dernier, lorsqu'elles 
te demanderont une âme?» En Algérie, beaucoup d'Ara- 
bes ont la croyance que tout homme dont on fait le por- 
trait meurt inévitablement dans l'année. 

Le besoin d'art, qui subsiste toujours, s'est donc dé- 
veloppé chez les musulmans dans le sens de l'ornemen- 
tation et de la couleur : ils ont appliqué leur génie à 
l'invention d'arabesques compliquées. Les stucs découpés 
qui plaquent les murs de l'Alhambra donnent l'idée de 
l'élégance et de la richesse charmante que le génie hu- 
main peut atteindre à l'aide de combinaisons d'angles, 
de carrés, d'ovales, de lignes brisées, auxquels s'ajou- 
tent seulement quelques fleurs et des lettres arabes. Pri- 
vés du dessin proprement dit, les musulmans ont acquis 
une prodigieuse finesse de coloris : personne ne les a ja- 
mais égalés dans l'art de rompre les nuances, de les ma_ 
rier, de les contraster. J'ai attribué ce mérite au vieux 
génie de l'Orient, et, en effet, sa tendance a toujours été 
telle; mais elle s'est maintenue et développée singuliè- 
rement sous l'interdiction qui resserre l'art dans un 
champ déterminé. 

Au reste, l'étroit rapport du luxe musulman avec l'u- 
nité divine se manifeste dans la principale forme que ce 
luxe ait revêtue, le temple, la mosquée, et même il est 
vrai de dire que le luxe est ici presque tout entier dans 
l'extérieur de la mos(|uée elle-même. La grandeur aus- 
tère et nue du mahoniélisme dans sa conception théolo- 



42 i i-R i.i'XE mi;si;lm\n. 

<;i(jin', ropoussc au dodiins du Icmplo l'excès des ornc- 
nuîiils. Iiicn n'y pénèlrc que do simple, cl Allah semble 
\j léguer seul dans son imposante majesté. Le paradis de 
liouris, concession faite aux sensualités asiatiijues, pro- 
mis aux lulurs bienheureux, n'y est rappelé par aucun 
signe. Nulle image humaine : une ornementation géo- 
métrique n'exprimant que l'idée absiraite : où est le 
luxe ici? liieu que dans la couleur. Quel luxe plus bril- 
lant par laque celui des mosquées et des minarets dans 
les villes musulmanes? 

lieinoiitons le cours des temps : revenons à l'antiquité, 
non pas encore à la Grèce pourtant; le genre de luxe et 
de civilisation qui nous appelle se dislingue profondé- 
ment de tout ce qui précède et de tout ce qui va suivre. 
Piien d'aussi original ne nous a encore occupés. 



CHAPITRE IX 



LE LUXE CHEZ LES HÉBREUX 



Abordons cette terre à part, la pins petite dans 
l'espace, la plus grande par ses destinées et son influence 
sur notre monde occidental, la Judée. 

Disons-le d'abord : l'étude exclusive de la Bible comme 
monument sacré a longtemps nui aux recherches pure- 
ment historiques sur le peuple juif. On songeait peu à 
étudier d'une manière désintéressée et sans arrière- 
pensée cette civilisation originale. Aussi a-t-elle été 
presque exceptée longtemps de ce mouvement de cu- 
riosité savante qui s'est porté sur les autres peuples de 
l'antiquité. Quand l'examen s'y attachait, il devenait 
partial et passionné. 11 n'est pas jusqu'à cette question 
de savoir si l'ancienne Judée fut ou non un pays fertile 
qui, au lieu d'être examinée froidement et en elle-même, 
ne devînt un sujet brûlant de discussion où il semblait 
que l'orthodoxie fût en jeu. Où le voit-on mieux que 
dans la polémique engagée entre Voltaire et l'abbé Gué- 
née, l'auteur des célèbres Lettres de quelques Juifs? 



.520 LE LUXE CHEZ LES IIÉBI'.EL'X. 

L(!S juifs cL les clirélicns, qui regardent comiiK! divi- 
neni(!iil inspirés les livres si divers réunis sous \it nom 
de bible, reconnaissent eux-mêmes aujourd'hui qu'une 
masse de faits de l'ordre social ou économi(|ue tombent 
là comme ailleurs sous les lois de la critique ordinaire. 
Oiianl à ceux qui ne voient dans la Bible qu'un des 
grands monuments religieux de l'histoire de l'humanité 
qui se sont partagé l'Orient, sans aucun caractère spé- 
cialement surnaturel, ils ne font plus figurer la poli- 
tique et l'économie sociale au nombre de ces questions 
qu'il faut résoudre d'une certaine manière pour faire 
preuve de philosophie. Profitons de ces nouvelles dispo- 
sitions des esprits pour parler de la conslilution de la 
propriété dans l'antique Judée, de son agriculture, de 
son industrie, de son commerce, de ses habitudes privées. 



I 

EXISTENCE ET FORMES DU LUXE EN JUDÉE 

Y a-t-il eu un luxe en Judée? Quels en furent et les 
formes et le degré? 

Cette question trouve dans la Bible elle-même bien 
des éléments de solution, comme celle que traitait il y 
a quelques années un savant archéologue, qui s'est de- 
mandé s'il y avait eu des arts judaïques, et ce que fu- 
rent ces arts ^ 

Ce qui frappe dans cette âpre contrée, chez cet éuer- 

* II. de Saiilcy : Histoire de V Art judaïque. 



LUXE HÉDREU. 427 

gique petit peuple, c'est le nombre et la force des 
obstacles qui s'opposaient à un très-grand développe- 
ment du luxe public ou privé. 

En vain ce peuple est-il environné de toutes les splen- 
deurs du faste oriental, de toutes les jouissances raffi- 
nées des rois et des riches satrapes. Une fin de non-re- 
cevoir s'oppose d'abord à une partie notable du luxe 
public. Moïse proscrit les images figuratives. Point de 
représentations d'hommes ni d'animaux, point de repré- 
sentation matérielle de ce Dieu spirituel et universel, qui 
se définit lui-même : Celui qui est. Rien sous le rapport 
religieux de plus admirable : la conservation de l'idée 
pure de l'unité divine était à ce prix, et n'oublions pas 
que le penchant des Juifs à l'idolâtrie l'emportera trop 
souvent encore contre cette prévoyante interdiction. 

Une telle défense n'en équivalait pas moins à la sup- 
pression des arts décoratifs les plus importants, à la né- 
gation d'une grande partie de la sculpture et de la 
peinture, en un mol de tout un côté de la civilisation. 
Ce qui faisait l'ornement des monuments et des places 
non moins que des temples chez les peuples païens s'éva- 
nouissait du même coup. Où trouver ces statues si 
nombreuses qui, en Grèce, semblent former un peuple de 
pierre à côté du peuple des vivants, ces peintures si va- 
riées et si fraîches, qui animent pour ainsi dire encore 
les tombeaux de l'ancienne Égyptc'? Une austère nudité 
en prend la place. H y a des arts secondaires en Judée : 
mais l'art, le grand art, n'existe pas. 

En même temps la loi religieuse se montre très-sévère 
pour le luxe privé. 



428 I.K MXE CHEZ LES HEBREUX. 

L;i iiioiali! qu'i-llc enseigne esl <1(; la plus aiislèic |iu- 
rclé. On peut prendre successivemcnl tous les livres (pii 
composcnl, la Hible, le Deutéronome, les Livi'os sapien- 
liaiix, les Proplièles, on y verra la condamnalion des 
ralïinements qui amollissent et de l'amour excessif de 
l'argent, la recommandation sans cesse répétée d'une vie 
simple et forte, écrites là avec une clarté, une énergie 
dont on peut dire que n'approche aucune législation, 
aucune littérature chez les autres peuples anciens. 

Organisation singulière, et dont on ne s'est pas tou- 
jours rendu un compte suffisamment exact, que celle de 
ce petit groupe, si faible par le nombre, mais encore 
plus curieux à connaître que les colosses asiatiques qui 
l'entourent et l'écrasent ! 

Pour saisir cette organisation dans sa force et dans 
son ensemble il faut en réunir les principaux traits. 

Et, d'abord la prédominance de la vie agricole y est 
bien marquée. 

L'idéal de ces populations s'exprimera longtemps, 
peut-être même toujours, par ce vœu modeste : « Vivre 
en paix à l'ombre de sa vigne et de son olivier. » 

Le pays est d'un aspect sévère, d'une stérilité désolée. 

Seule, la Galilée fait exception, véritable oasis au mi- 
lieu de ces terribles aridités. * 

Cette région privilégiée, trop restreinte pour donner 
à la civilisation judaïque ce caractère de douceur et d'a- 
mollissement qui semble naître du climat, a inspiré des 
peintures pleines de charme à des écrivains comme M. de 
Lamartine, comme M. E. Renan. La science elle-même 
en a tracé des descriptions très-précises, qui font com- 



ORGANISATION SOCIALE OPPOSÉE AU LLXE. 420 

])reiidre de quelle nature purent être les douceurs de la 
vie chez cette race fortement trempée. Les productions 
naturelles donnent parfois l'idée d'un Éden. Elles firent 
la richesse et l'abondance de ceux qui vécurent dans ce 
coin de terre, où les bords de la mer se couvrent de len- 
lisques, de palmiers et de nopals; où l'on trouve les 
vignes, les oliviers, les sycomores; où les bosquets na- 
Uirels se composent de chênes verts, de cyprès, de té- 
rébinthes, où la végétation est telle que des voyageurs 
racontent avoir dîné à l'ombre de citronniers grands 
comme nos chênes, avoir vu des sycomores qui ombra- 
geaient trente personnes avec leurs chevaux. 

Dans cette douce Galilée, tout emprunte sa valeur à 
la nature. Le vin de Saint-Jean, près de Bethléem, d'un 
goût délicieux, les oliviers sauvages, près de Jéricho, qui 
donnent de très-gros fruits et une huile très-fine, le 
même champ, qui après avoir produit des blés au mois 
de mai, produit d'abondants légumes en automne, des 
arbres fruitiers continuellement chargés en même temps 
de fleurs et de fruits, les mûriers plantés en ligne dans 
les campagnes, entrelacés de branches de vigne, tel est 
le tableau tracé par des écrivains d'une exactitude scru- 
puleuse. 

Moïse a pu dire que dans le pays de Chanaan il coulait 
du miel et du lait; les troupeaux des Arabes y trouvent 
encore des pâturages très-succulents, les abeilles sauvages 
ramassent dans le creux des rochers un miel parfumé. 

Un tel sol était très-favorable à la petite propriété, 
ennemie de ce luxe (jui se (léjdoie à l'abri des grandes 
existences foncières et féodales. 



*30 LE l.L\K CHEZ LES llEIiREUX. 

La pclile propriété, malgré des exceptions réelles et 
notoires, reste le fait dominant de l'organisation écono- 
mique de la Judée. Très-conforme au sol, elle est en 
outre décrétée légalement à la suite du partage du sol 
entre les familles. 

La stabilité de cette division de la Terre promise entre 
ses possesseurs, considérés plutôt comme usufruitiers que 
comme propriétaires, est l'objet évident du législateur 
dans cette institution du jubilé, dont on a eu tort d'ail- 
leurs de parler comme d'une loi en vigueur. On sait que 
celte institution après cliaquc période de cinquante ans, 
devait ramener les immeubles vendus dans les mains de 
leurs premiers possesseurs ou de leurs héritiers, et réta- 
blir l'égalité entre les fortunes. Mais ce partage à nouveau 
du sol à des époques périodiques ne fut jamais exécuté, à 
cause des difficultés qu'il eût rencontrées; l'inégalité se 
fit jour là comme ailleurs, quoique dans certaines li- 
mites. Il y eut en Judée de riches propriétaires fonciers. 
La Bible a rappelé les noms de quelques-uns de ces pri- 
vilégiés dans d'immortelles idylles, et ce qui confirme 
notre assertion, Isaïe devait stigmatiser ces agrandisse- 
ments de certains possesseurs de domaines : « Malheur ! 
s'écrie-t-il, malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, 
terrain à terrain, jusqu'à ce que la place leur manque 
et qu'ils soient les seuls habitants du pays ! » 

Paroles qui prouvent que les prophètes se montraient 
les gardiens jaloux des traditions nationales d'égalité. 

Ces propriétaires vivaient dans l'abondance, donnaient 
de copieux feslins ; mais hàtons-nous de le dire : l'opu- 
lence princière des possesseurs de grands domaines en 



ORGANISATION SOCIALE OPPOSÉE AU LUXE. 431 

Orient n'a, en réalité, rien à voir avec ces possesseurs 
de domaines ruraux. Ils ont une vie aisée et large, voilà 
tout. Les uns sont bienfaisants et charitables, les autres 
sont avares et durs au pauvre monde : tels on les voit 
dans les Livres saints. 

Les principales villes comme Jérusalem, Samarie, et 
les autres cités importantes, devaient devenir le théâtre 
d'un luxe relatif dont je rechercherai la nature et l'é- 
tendue. 

Mais comment là même ce peuple, toujours en guerre 
avec ses voisins, souvent arraché à ses murs et à son 
sol, contraint de reconstruire ses villes détruites, aurait- 
il eu habituellement le loisir et le moyen de donner un 
bien grand développement au faste de la vie privée? 

11 y avait peu d'esclaves, grâce aux restrictions de la 
loi de Moïse; les serviteurs étaient plus libres que par- 
tout ailleurs, ils étaient traités avec une douceur dont 
l'antiquité n'offre pas d'exemple ; une industrie mor- 
celée s'exerçait sous la forme de métiers isolés ; le prêt 
à intérêt était interdit entre Hébreux; toutes ces condi- 
tions devaient resserrer les pompes mondaines dans des 
limites assez é( roi tes. 

Ajoutez-y, au sein de la famille, le rôle modeste et 
digne de la femme. Elle n'est pas, comme dans la plu- 
part des nations orientales, tantôt une esclave avilie, 
tantôt une favorite que le caprice d'un despote pare 
comme une idole tout en la méprisant. Elle devient vrai- 
ment ici la compagne de l'homme, compagne sérieuse, 
active, vigilante, qui trouve son expression fidèle dans 
l'énergique portrait de la « femme forte ». 



4:2 LE LLXE ClILZ LUS IIÉDIIEIX. 

Voilà bien des gyf'cs pour que la vie de ce; [xîujjIc 
auquel pourlaiiL ont été promis les biens temporels, 
semble en général à l'abri des jouissances trop éner- 
vantes et d'un faste corrompu. 

Parmi ces biens temporels que Dieu prend soin d'énu- 
mérer lui-même, vous ne rencontrerez ni l'or, ni l'ar- 
gent, ni les pierreries, ni les meubles précieux; ce soni 
exclusivement les terres fertilisées, un florissant bétail, 
des pluies venant en leur temps, la moisson abondante, 
les arbres cbargés de fruits, et, au delà de tous ces biens, 
un sommeil tranquille, la sécurité, la paix, la fécondité 
des familles. 

Et pourtant le luxe s'est développé jusqu'à un certain 
point au sein de ce peuple, le luxe tient une place dans 
la Bible. 

Il en a une très-limitée sans doute dès le temps même 
des patriarches. Qu'on se souvienne des circonstances, 
à la fois si simples et si poétiques, qui précédèrent le 
mariage de Rébecca, quand le serviteur d'Abraham la 
rencontre auprès de la fontaine, et qu'il lui offre un 
ornement d'or pesant un demi-sicle et deux bracelets 
d'or pesant dix sicles. Lorsque Laban permet d'em- 
mener Rébecca pour qu'elle devienne la femme d'Isaac, 
le même serviteur présente des vases d'or et d'argent et 
de riches vêtements à la jeune fiancée ; il comble de 
présents sa mère et ses frères. Juda donne, comme gage 
à Thamar, son bracelet et son anneau. 

Au temps de Moïse, n'a-t-on pas la preuve d'un luxe 
déjà plus étendu? Lorsque, cédant aux clameurs du 
peuple, Aaron élève le veau d'or, il y fait entrer, après 



TART DU LUXE CHEZ LES UEDREUX. 433 

les avoir fait fondre, les pendants d'oreilles des femmes 
et des filles juives. Combien de ce côté, comme sous 
d'autres rapports, la captivité d'Egypte dut profiter à 
l'instruction du peuple juif! 

Le voisinage des nations ou tribus voisines ne fut ni 
moins instructif ni moins contagieux. Ces petits peuples 
recherchaient fort les riches ornements, qui abondent 
dans leurs appareils de guerre, et figurent en grand 
nombre dans leurs usages privés. Voyez par exemple 
Gédéon, vainqueur des Madianites. Quand il refuse le 
trône que les enfants d'Israël lui offrent, il demande 
pour récompense les pendants d'oreilles en or des Ma- 
dianites qui faisaient partie du butina Ces pendants 
d'oreilles se trouvèrent peser mille sept cents sicles d'or, 
sans les ornements, sans les colliers précieux, sans les 
carcans d'or des chameaux, sans les vêtements d'écarlatc 
dont les rois de Madian avaient coutume de se servir. 
Gédéon fit de tous ces dons un éphod consacré h Dieu. 

Un penchant vers tout ce qui brille aux yeux et charme 
les sens, aussi marqué que chez les autres nations, en- 
traîne ce peuple par moments. 

Combien de fois ne fut-il pas séduit par ces côtés 
brillants et sensuels du culte du veau d'or! C'est à tort 
aussi qu'on se figure ce peuple, même au temjîs où 
il reste fidèle à Jéhovah, toujours h l'état de peuple 
saint et perpétuellement en prière. Ce caractère reli- 
gieux et sacerdotal, dont il est marqué si profondé- 
ment comme nation, n'empêche pas la vie de reprendre 

* Juges, cli. viii. 

I. 23 



434 LE LIXE CHEZ I.LS IlÉIiRElX. 

ses droils aux heures où l'homme se laisse nllcr aux 
mouvements de h nature. Les Juifs ont aussi l(,'urs 
jeux, leurs ilivcrtissements; ils connaissent la fi;aielé des 
festins, ils prisent fort certains vins que la l^ihle n'a pas 
dédaigné de désigner et qui (igurent dans ces joyeuses 
solennités. Amos et Isaïe parlent de vraies chansons à 
boire qu'entonnaient au son du kinnor, des lutlis et des 
tambourins, les convives couchés sur les lits d'ivoire, 
étendus sur des divans, près des cratères et des coupes 

couronnées de fleurs Défions-nous de ces peintures 

uniformes qui semblent immobiliser un peuple ou un 
individu dans une idée fixe et unique. 

Mais, aussi haut qu'on remonte, ce qui forme le luxe 
public presque exclusivement, c'est le luxe religieux. 

Rien de plus conforme au génie et à la mission du 
peuple hébreu. 

Ce genre de magnificences trouve déjà dans le Taber- 
nacle une réalisation imposante : monument fragile, il 
est vrai, destiné à être transporté, mais formé d'une tente 
de précieuse étoffe, recouverte de poils de chèvre. Con- 
testées comme peu compatibles avec l'état d'un peuple 
vivant encore de la vie pastorale, ces splendeurs du Ta- 
bernacle sont aujourd'hui confirmées par les traces ré- 
cemment retrouvées de travaux métallurgiques près des 
lieuxoù les Hébreux séjournèrent sous la conduite de Moïse 

Dans la description du Tabernacle, telle que la pré- 
sente la Bible, l'or éclate de toutes parts ainsi que l'ar- 
gent; l'arche d'alliance, placée au centre du sanctuaire, 
V ; revêtue d'or, porte sur ses deux côtés deux chérubins 
d'or aux ailes étendues. 



LUXE RELIGIEUX CHEZ LES JUIFS. 455 

C'est d*or que sont faits le chandelier à sept branches, 
la table sur laquelle sont déposés au nom des douze tri- 
bus, les douze pains de « proposition » qu'on renouvelait 
tous les jours de sabbat, les lames enveloppant le bois, 
les vases à mellrc l'encens, les conpes destinées aux liba- 
tions, les candélabres, les lampes. 

De superbes rideaux recouverts de splendides brode- 
ries forment autour du Tabernacle comme une enceinte. 

Que d'étoffes de fin lin et de peaux teintes de pourpre 
et d'écarlate! Que de pierres précieuses, et aussi, dans 
ce culte naissant, quel riche costume des prêtres voués 
au culte du Dieu vivant ! 

Mais ce que nous devons noter surtout, c'est la sim- 
plicité qui reste le trait dominant du sacerdoce juif. 

On trouve là un singulier contraste avec les richesses 
des autres sacerdoces orientaux, avec les brahmanes qui 
se donnent pour seuls propriétaires de la terre et s'y 
taillent une pari léonine, avec les prêtres égyptiens qui 
possèdent le tiers du pays, sans compter les revenus par- 
ticuliers de chaque temple et l'exemption des impôts. 

Le contraste est plus frappant encore avec ces indignes 
prêtres chaldéens, lesquels s'enrichissaient par la fraude 
et volaient jusqu'à leurs dieux. 

Assurément, il faut en faire honneur à la loi reli- 
gieuse. Mais la constitution politique mérite aussi sa 
part d'éloge. 

C'est à tort qu'on a présenté le gouvernement juif 
comme une théocratie. Si puissante que soit l'influence 
des prêtres, ils ne gouvernent pas. 

Les Hébreux, égaux devant Dieu, égaux devant la loi, 



436 I.E LUXE CHEZ LES IIEIilŒlX. 

font Ions |ini I'k; du jx^iiph; saint. Cela résulte rlc ces pa- 
roles de Jéliovali dans ï Exode : « Vous êtes pour moi une 
nation de preires et un peuple saint. » 

Si le sacerdoce est représenté par une seule tribu, celte 
tribu sacrée est par ses alliances unie à toutes les autres; 
toute lille d'Israël y peut entrer par le mariage; toute 
femme de race sacerdotale peut se marier avec un homme 
d'une autre origine. 

L'inégalité est si peu rompue en faveur de la tribu de 
Lévi qu'elle était exclue du partage de la Terre pro- 
mise. A l'exception de quarante-huit villes ou villages 
jugés nécessaires pour lui servir d'asiles, elle ne devait 
avoir aucun patrimoine. Jéhovah dit à Aaron : « Tu 
n'hériteras pas dans leur pays, et tu n'auras aucune part 
au milieu d'eux. C'est moi qui suis ta part et ton héri- 
tage au milieu des enfants d'Israël* .» 

C'est là, avouons-le, un spectacle incomparable. 

Rien de pareil ne se verra jusqu'à l'Eglise primitive. 

Il est vrai que la dîme existe. Les ressources des Lé- 
vites consistent dans cette dîme des productions de la 
terre et des troupeaux. Sur cette dîme elle-même un 
dixième était réservé aux seuls prêtres. Situation indé- 
pendante plutôt que riche, bien propre à entretenir le 
dévouement dans le corps sacerdotal. Sans doute dans 
la suite elle suffit à élever la fortune d'un certain nombre 
de grands prêtres: mais c'était l'exception, et l'opulence 
resta rare dans le corps sacerdotal. 

Ainsi dans ce pays véritablement à part, quels qu'aient 

' Nombres. - ■ Voy. Ad. Franck ; Études orienlalcs. 



LUXE RELIGIEUX CHEZ LES JUIFS. 437 

été ses vices et ses excès, nulle classe où l'opulence pa- 
raisse concentrée. 

On dirait pendant longtemps une sorte de démocratie 
sainte. 

L'auteur du Pentateuque se délie duluxe monarchique. 

Son vœu formel est l'existence d'une autorité tempo- 
raire de chefs choisis par le peuple sur la désignation du 
sacerdoce. Mais il n'impose aucune forme et n'exclut pas 
la royauté, si le peuple la demande; seulement le Pen- 
tateuque entend qu'elle reste simple, et redoute un faste 
excessif comme plein de péril pour la morale et funeste 
aux populations : « Si tu arrives dans le pays que Jého- 
vah, ton Dieu, te donne, et si, après en avoir pris pos- 
session et t'y être établi, tu te dis : « Je veux placer au- 
dessus de moi un roi comme toutes les nations qui 
m'entourent, » place au-dessus de toi un roi que Jélio- 
vah, ton Dieu, aura choisi; place au-dessus de toi un roi 
du milieu de tes frères,... seulement, qu'il n'amasse 
pas un grand nombre de chevaux, qu'il n'amasse pas un 
grand nombre de femmes,., qu'il n'amasse pas trop d'or 
et trop d'argent, etc. » 

La monarchie allait l'emporter pourtant (environ onze 
cents ans avant Jésus-Christ). 

Cette période sera marquée par des magnificences jus- 
qu'alors inconnues, par un avènement de toutes les 
somptuosités orientales. 

C'est là même, chose bien digne de remarque, non 
pas seulement une des raisons, mais le principal ar- 
gument que Samuel invoque pour dissuader le peuple 
de choisir un roi. 



438 LE LUXE CULZ LLS lIÉril'.ElX. 

Qui ne sait avec quelle vivacité de tonnes il déciil le 
train fastueux des cours, la nombreuse domesticité des 
rois et l'augmentation des charges qui en résultent? 

Comme ces charges pèseront sur la jeunesse appelée 
au service du prince, soit pour la guerre, soit pour de 
moins nobles emplois ! Comme elles se feront sentir sur 
les champs et sur leurs possesseurs ! 

Quelle éloquence familière et frappante dans ce ta- 
bleau bien fait pour émouvoir les Hébreux ! « Le roi fera 
de vos filles des parfumeuses, des cuisinières et des bou- 
langères Il prendra vos serviteurs, vos servantes et les 

jeunes gens les plus forts, avec vos ânes, et les fera tra 
vailler pour lui. Vous crierez alors contre votre roi que 
vous aurez élu, et le Seigneur ne vous exaucera pas, 
parceque c'est vous-mêmes qui aurez demandé un roi. » 

Vains avertissements, et qui ne pouvaient prévaloir 
contre des nécessités politiques plus sérieuses sans doute 
qu'un simple caprice. Les mêmes raisons qui amenè- 
rent chez d'autres peuples la transformation d'un pou- 
voir temporaire et morcelé en un pouvoir monarchique 
et concentré ne s'imposaient pas au peuple hébreu d'une 
manière moins impérieuse peut-être. Une plus grande 
unité dans l'Étal, soit pour le gouvernement intérieur, 
soit surtout pour les besoins de la défense nationale, voilà 
ce qu'il réclamait avec un emportement qui fit de cette 
révolution un acte de volonté nationale. 

Samuel n'en avait pas moins fait entendre de justes 
prédictions, et le mal qu'il annonçait allait en se déve- 
loppant soulever les protestations d'autres voix prophé- 
tiques qui ne seront pas mieux écoutées. 



SAMUtL S'OPPOSE AU LUXE llOYAL. 439 

II 

LUXE ROYAL 

Les formes politiques entraînent, quant au luxe, des 
conséquences inévitables, La création d'une cour, les 
somptuosités d'un palais, l'organisation d'un vaste per- 
sonnel s'étageant depuis la plus haute noblesse jusqu'à 
la plus basse domesticité, l'appareil guerrier d'une garde, 
l'exemple agissant sur les habitudes privées dans toutes 
les classes, tels sont les résultats partout observés d'une 
monarchie absolue ou seulement très-puissante. Com- 
bien ils devaient se produire plus fatalement encore 
dans ces contrées de l'Orient, chez ces races amies de 
tout ce qui brille et disposées à ne reconnaître le pou- 
voir qu'aux signes extérieurs qui frappent l'imagina- 
tion ! 

Moins que d'autres, les Juifs avaient eu besoin de 
recourir à ces moyens matériels, grâce à la puissance 
toute morale de la religion et à l'état morcelé de leur 
société. 

L'effet des prédictions menaçantes de Samuel quant 
au luxe royal put donc être suspendu pendant la lon- 
gue durée du règne de Saûl, par la force des habitudes 
contractées, par les vieilles traditions d'égalité, par 
l'horreur qu'inspirait l'idée, si facilement acceptée des 
autres populations orientales, qu'un roi pût devenir une 
sorte d'idole couronnée, à laquelle s'adressaient des 
hommages qui tenaient du culte. 



UO IA-: I.IXE CUL/ I.KS lIKIillHUX. 

Joigncz-y toutes les it'sislaiiccs iiior.iles, enfin, d'une 
opposilinn i|Mi s'a|)j)uyail sur \(t sacerdoce. 

Malgré la désignation qui l'apjtelait au rang royal, Saiil 
ne ciiangea rien d'abord à son train de vie. La nouvelle 
(jueiNalias, roi des Ammonites, vient menacer la ville de 
labès-Galaad, le surprend dans sa maison de Gahaa, au 
moment où il ramenait une paire de bœufs au labou- 
rage. 

La nouvelle conslitufion apportait un obstacle positif 
à toute velléité de cour fastueuse. Rédigée par Samuel 
Ini-mème, elle interdisait toute résidence fixe à ce roi, 
qu'elle réduisait au rôle d'un simple chef héréditaire, 
toujours aux ordres de Jéhovah, c'est-à-dire du sacerdoce 
divinement inspiré. 

On sait combien peu Saùl se résigna à ce rôle subor- 
donné. Le conflit sanglant entre le pouvoir royal et le 
pouvoir sacerdotal remplit les quarante années de ce 
règne tragique, trop troublé pour se prêter à l'établisse- 
ment d'une cour régulière. 

La royauté brillante naît avec David. 

Ce roi « selon le cœur de Dieu » osa et put faire ce que 
Saiil n'avait même pas tenté d'accomplir. On vit sans 
étonnement s'accomplir cette métamorphose par un 
prince entouré de tous les prestiges militaires, doué de 
tous les talents du poète et du musicien qui achevaient 
de le rendre cher à la multitude. 

Personne n'aurait eu l'idée de se souvenir des humbles 
origines de ce jeune pasteur, introduit dans le palais 
pour calmer au son de sa harpe les fureurs d'un roi 
halluciné. Et pourtant de la part de David lui-même, 



SPLENDEUR ROYALE DE DAVID. 441 

que de prudence encore dans les débuis! On peul re- 
marquer le soin que met en tout ce prince avisé autant 
qu'héroïque, à ne rien précipiter, à se garder de tout ce 
qui pouvait lui donner l'air de triompher avec insolence. 
11 punit les meurtriers de ses ennemis. 11 pleure la mort 
de Jonathas, et de ce Saûl qui avait voulu plusieurs fois 
le faire assassiner. 

Dans ce chant de douleur nous remarquons un trait 
curieux sur le luxe déjà des filles d'Israël. « Filles 
d'Israël, s'écrie David, pleurez sur Saul, qui vous revê- 
tait d'écarlate parmi la pompe et les délices, et qui vous 
donnait des ornements pour vous parer. » 

Ainsi cette royauté si orageuse et si troublée avait 
déjà elle-même exercé quelque action sur le luxe. Elle 
avait favorisé de ses libéralités ce sexe à qui l'établisse- 
ment d'une royauté despotique et pleine de pompe allait 
donner une importance si funeste. 

Rien dans les modestes débuts de David ne portait 
faire prévoir la suite éclatante de ce grand règne. II 
demeure sept ans et demi à Hebron, que le Seigneur lui 
a désigné comme résidence. Il se contente d'y amener 
avec lui ses deux femmes Achinoam et Abigaïl. Cette 
situation dure aussi longtemps que se prolonge la lutte 
armée avec la famille de Saûl et les tribus d'Israël. Dans 
ses années de séjour à Ilébron, on voit pourtant David 
déjà très-empressé d'augmenter le nombre de ses lemmes. 
Une fois maître d'Israël comme de Juda, un de ses pre- 
miers actes est de l'accroître encore. Fâcheux pronostic! 

Le luxe royal ose s'avouer enfin avec la fondation de 
Jérusalem. 



U'i lE Liixr: ciiLZ i,i:s iiij;i;f.ux. 

Le jour où David pril cl C3xécuta celte résolution de 
fonder une capitale et de s'y établir, on peut dire qu'il 
décliirait de ses mains le pacte constitutionnel, dépo- 
sitaire des déliances sacerdotales, qui condamnait la 
royauté à une existence simple et presque errante 

Le sacerdoce devait trouver une compensation dans la 
fondation du temple et dans la création d'une ville sainte. 

11 seraitdif'ticiled'exagérer l'importance de cette créa- 
tion de la nouvelle capitale, sous le rapport des desti- 
nées du peuple juif et de l'humanité. 

i*ar là s'attache un grand intérêt historique à l'acte 
qui transformait la ville forte, chananéennc, de Jébus, 
en une cité puissante destinée à être à la fois une ville 
nouvelle (Moriah), une forteresse (Millo), et une résidence 
royale (Sion). 

L'ensemble forme cette Jérusalem qui fui à la fois la 
force et la faiblesse de la Judée ; sa force, car elle don- 
nait un centre visible et résistant au dogme fondamental 
de l'unité divine; sa faiblesse, car elle devenait un foyer 
de divisions, de sectes, de troubles de tout genre, et elle 
offrait à l'étranger un objet de conquête qui lui per- 
mettait d'atteindre au cœur toute la nation. 

La royauté ne tarda pas à en faire un séjour en rap- 
port avec sa puissance et son éclat. 

Nous voyons dans la Bible, au Livre des Bois, qu'aus- 
sitôt mis en possession d'un peu de repos par le succès 
de ses premières guerres, David se fit construire un palais 
de bois de cèdre et en pierre de taille. 

La situation de la ville elle-même était peu propre à 
en faire un centre d'industrie, de commerce et de luxe, 



JÉRUSALEM, CENTRE DE LUXE. 443 

dans l'éloignement de la mer et au milieu d'un vrai 
désert de pierre. Si eile eut sa part d'éclat, c'est à la 
royauté seule qu'elle le dut. 

Avec David elle est redevable aussi d'une partie de sa 
splendeur à la religion qui trouve comme son point de 
ralliement autour de l'arche qu'y fit transporter le pieux 
roi, el qu'il plaça dans un tabernacle sur la colline de 
Sion. Ce fut, comme on le sait, l'occasion de fêtes bril- 
lantes, de cérémonies, parmi lesquelles figurent ces 
danses, dont David, au milieu de l'allégresse publique, 
offrit lui morne le spectacle à son peuple. 

Il s'agit moins de décrire que d'apprécier le faste royal 
de Salomon, caries détails s'en trouvent partout. 

Si l'on s'en tenait à l'impression que causent ses tré- 
sors, ses dépenses, son luxe personnel et ses plaisirs, on 
se croirait en face d'un de ces souverains asiatiques qui 
ne se refusent la satisfaction d'aucun caprice. 

N'y a-t-il pas pourtant un peu d'hyperbole dans cette 
expression biblique que, sous ce règne, « l'argent était 
aussi commun à Jérusalem que les pierres mômes? » 
D'autres évaluations peuvent-elles aussi être prises au 
pied de la lettre? Ce serait par des sommes équivalant 
à douze milliards de notre monnaie qu'il faudrait sup- 
puter les valeurs métalliques laissées par David à son 
successeur. Les revenus de Salomon se seraient élevés 
annuellement à plus de quarante-six millions, sans y 
comprendre les fermes et les péages, les droits perçus sur 
les marchands et sur les passagers, ni enfin les tributs 
censidérables payés par les rois d'Arabie et par les gou- 
verneurs de provinces. 



444 LE LUXE CHEZ LES HEBREUX. 

La Bible renferme pourlMiil des délails précis, dont on 
doit Iciiir le plus grand compte, sur le luxe peisonnel 
de Salomon. 

Le JAm-e des Rois énumère les douze officiers chargés 
delà lable et des écuries, et les vivres nécessaires à celle 
cour nombreuse. C'étaient, pour cliaque jour, trente 
mesures de Heur de farine et soixante de farine ordi- 
naire, dix bœufs gras, vingt bœufs de pâturages, cent bé- 
liers. Il faut y ajouter la viande de venaison, les cerfs, 
les cbevreuils, l(;s bœufs sauvages et la volaille. Nous 
lisons en outre dans la Bible que Salomon possédait dans 
ses écuries quarante mille chevaux pour les chariots et 
douze mille chevaux de selle. Un tel chiffre ne peut 
qu'indiquer le total des forces de la cavalerie, sans 
distinction exacte des chevaux à l'usage exclusif de la 
cour. 

Ce fait a d'ailleurs son explication, qui fait comprendre 
ce qu'il semble avoir d'abord d'exagéré. 

Le mariage de Salomon avec la fille du pharaon de 
Thanis renfermait une clause assez curieuse. Les che- 
vaux s'étaient extrêmement multipliés en Egypte depuis 
l'invasion des Pasteurs. Salomon se fit attribuer comme 
une partie des avantages stipulés en sa faveur le mono- 
pole de la vente des chevaux de la région où il avait 
pris sa nouvelle épouse. C'était à la fois un commerce 
lucratif et un moyen commode d'enrichir à son gré ses 
écuries d'étalons de choix. 

Plus encore que ses constructions, nous admirons l'es- 
prit ingénieux et actif qu'il mit à les exécuter, et qu'on 
ne peut s'empêcher de trouver digne de l'homme doué 



FASTE DE S.VLOMOiN. iio 

de facilUés extraordinaires, que ses écrits, bien qu'ils 
soient malheureusement perdus pour la plupart, ont 
immortalisé à jamais. 

Salomon offre par là un remarquable contraste avec 
J'indolence habituelle aux monarques d'Orient qui jouis- 
sent sans discernement d'un luxe tout fait. 

Lui-même prend soin d'appeler les plus grands archi- 
tectes du dehors et s'occupe en personne de tous les tra- 
vaux. 

C'est ainsi qu'il se fit bâtir un palais qui efface com- 
plètement celui de David, sans parler d'une autre de- 
meure splendide élevée à la fille du pharaon. La Bible 
signale un trône d'ivoire recouvert d'or, les cinq cents 
boucliers d'or qu'il fit fabriquer, sa vaisselle, en or éga- 
lement, les longues galeries de colonnes, les lambris de 
bois de cèdre, la grandeur et la beauté des pierres sur 
lesquelles le récit biblique se complaît à insister. Bien 
des côtés de ce luxe resteraient pourtant dans Tombrc 
si l'on n'avait que les descriptions du Livre des liois. 
Elles sont complétées dans une certaine mesure par les 
Chroniques qui renferment quelques additions à ce livre, 
et par la description de l'historien Josèphe dans ses 
Antiquités judaïques. 

Josèphe ne fait que développer les Chroniques dans ce 
qu'il rapporte de ces sculptures si nombreuses, et si peu 
conformes à la défense de représenter des êtres vivants. 

Ainsi, non-seulement Josèphe affirme que lessuj)erbcs 
matériaux du palais étaient plaqués de pierres précieu- 
ses, qui resplendissaient sur une triple rangée; non- 
seulement il dit que les toits étaient enchâssés d'or, 



446 I.I^ MXK CIŒZ I.r.S IIKDI'.KUX. 

mais il parle (riiii adiiiiralil»; ()ii\r;i;j(; An sciilpliiro re- 
présenta nt des arbres et des [liantes de ttnile sorte, avec 
rameaux et feuilles pendants, ciselés avi^c un art si 
merveilleux qu'ils semblaient, pour ainsi dire, s'aj^iler 
sur la pierre qu'ils recouvraient. « Tout le reste de 
la surface des murs, jusqu'au plafond, était couvert de 
stuc, orné de peintures de couleurs variées. » 

Ainsi voilà de la sculpture et de la peinture décora- 
tives ! 

Bien plus : ce ne sont pas seulement les végétaux ({ui 
sont imités par l'art, comme cela est très-fréquent chez 
les Juifs; sur les côtés de ce magnifique trône d'ivoire 
en forme de tribune, auquel on arrivait par six gradins, 
se trouvaient placés douze lions; deux autres lions se 
tenaient au sommet, aux côtés du trône. Le siège du roi 
enfin était établi lui-même sur la figure d'un jeune 
taureau regardant en arrière. 

Il y a donc lieu de faire la part à un art décoratifqui 
en s'arrêta pas devant l'interdiction de la loi de Moïse. 
Mais dans quelle mesure? 

On peut mettre en doute qu'elle ait été fort étendue 
au delà des limites du palais du roi. Les infractions à la 
loi ne manquent pas dans la vie de ce prince, qui allia 
avec le culte du Seigneur toutes sortes d'idolâtries, et 
qui sacrifia sur les hauts lieux aux divinités étrangères. 
Qu'en conclure, sinon qu'un tel luxe fut une exception, 
comme celle de ce magnifique tombeau qu'il éleva à 
David son père, et qui ne saurait faire objection contre 
V l'absence habituelle chez les Hébreux de tout grand faste 
funéraire? Josèphe lui-même fait remarquer combien la 



FASTE DE SALOMON. 447 

conduite du prince était peu orthodoxe, lorsqu'il faisait 
fabriquer des bœufs de bronze sur le dos desquels repo- 
sait le bassin sacré appelé « la Mer », dans le temple 
même du dieu vivant. 

Le temple élevé par Salomon justifie-t-il lui-même 
l'idée magnifique qu'on s'en est faite? On l'a contesté. 

Un éminent orientaliste, M. G. Maspero, écrit à ce 
sujet : « L'inexpérience des Hébreux en matière d'archi- 
tecture leur lit considérer l'œuvre de Salomon comme un 
modèle unique : en fait il était aux édifices grandioses de 
l'Egypte et de la Chaldée ce que leur empire lui-même 
était aux autres empires du monde antique, un petit tem- 
ple pour un petit peuple. » 

Jugement fondé quant aux dimensions par compa- 
raison avec les édifices auxquels il est fait ici allusion, 
mais qui n'infirme en rien ce qui en fait la richesse et 
la beaulé. 

Quant à l'étendue, beaucoup plus restreinte que celle 
de ces immenses pagodes, elle nous semble par là même 
en rapport avec la nature du Dieu personnel, qui n'a pas 
besoin de ces espaces en quelque sorte indéfinis pour y 
l'aire sentir sa présence et sa majesté. 

Tout dans le temple juif respire le culte de ce Dieu 
universel et national à la fois. 

Si le lieu est austère, les cérémonies sont pleines de 
pompe. 

Dans le sanctuaire repose l'arche d'alliance. Voici 
l'autel des holocaustes, oi^i les sacrificateurs montent par 
une rampe sans degrés. Le vestibule faisant face au de- 
vant du temple est rempli par les lévites, chantant les 



448 LE LUXE CHEZ LES HÉBREUX. 

louanges du Seigneur et jouant des instruments de musi- 
(|ue. La vue s'arrête sur ces lamesd'or suspendues, sur 
ces colonniîs toutes dorées et ornées de sculptures. Le 
trésor renferme les vases sacrés d'or et d'argent en si 
grand nombre que, au retour de la captivité, les Juifs 
en rapportèrent jusqu'à cinq mille quatre cents. 

Ce luxe religieux est en somme le plus grand et le plus 
durable que les Juifs aient connu. Il reste cliez eux la 
plus liante et la plus originale expression du luxe public. 

Nous avons blâmé l'excès du faste monarcliique inau- 
guré et achevé par Salomon. Nous n'en contestons pas 
certains aspects dignes d'éloge : Jérusalem mieux bâtie, 
embellie de monuments et de superbes portiques; des 
villes entières qui s'élèvent ou qui sont entièrement re- 
construites ; des travaux publics utiles; un commerce 
maritime qui apporte en abondance l'or, l'argent, l'i- 
voire, les pierreries, les bois précieux. 

Ce luxe n'en est pas moins condamné par ses consé- 
quences politiques qui furent de la dernière gravité. 

L'énormité des tributs imposés aux vaincus et des char- 
ges dont eurent à s'acquitter les Juifs pour y subvenir, 
devait être la principale cause des soulèvements exté- 
rieurs et intérieurs qui marquent la fin du règne, et 
qui amenèrent la division de l'empire. 

On eût dit que Salomon avait épuisé en un demi- 
siècle tout ce qu'il y avait d'énergie vitale dans la royauté 
juive. 

Le pire luxe mis en usage par ce prince fut cette po- 

. lygamie sans frein, qui fit monter jusqu'à mille le 

nombre de ses femmes et de ses concubines. Elle eut 



LUXE ROYAL CHEZ LES JlIFS. 449 

pour effet d'altérer en lui le caractère religieux et natio- 
nal qui eût été sa vraie force, et de jeter ce grand 
homme dans les faiblesses criminelles qui avaient déjà 
déshonoré David. Elle fit tomber cet esprit si élevé et si 
cultivé dans des superstitions indignes de lui, elle con- 
tribua à conduire ce philosophe moraliste d'une si 
lumineuse sagesse à cette espèce de scepticisme désen- 
chanté et blasé, qui se trahit dans plus d'une de ses sen- 
tences. 

La polygamie ne put que corrompre les mœurs, ré- 
pandre parmi les femmes juives la contagion des raffi- 
nements. On souffre de la rencontrer même chez un tel 
peuple. 

La polygamie aura été avec l'esclavage la malédic- 
tion du monde antique et de l'Orient moderne. 

Moïse, en restreignant celui-ci, avait eu, du moins, 
le mérite de modérer celle-là. 

Plus tard, le Koran respecta cette polygamie funeste 
qui devait troubler la vie domestique de Mahomet, et 
contribuer aux erreurs et aux fautes de sa vie publique 
dans ses dernières années. 

Elle a élé la corruption, elle a été le malheur de ces 
})ays où on l'a vue abrutir les gouvernants, opprimer 
et dégrader le sexe faible, détruire en germe la famille 
en y abolissant les noms d'époux et d'épouse, de père 
et de mère dans leur signiticalion sérieuse. 

Elle reste encore la plaie de l'Orient. 

Le monde moderne, qui se pique d'avoir aboli avec 
l'esclavage une des misères morales de la civilisation 
antique, n'aura achevé son œuvre que lorsqu'il auni 

I. 2'J 



•ijO LE LUXE Cni;Z LES IIÉDRLUX. 

cvf.icc celte dernière ignominie et l'ait disparaître celle 



siiprème iniquité. 



III 

LE LUXE PRIVÉ CHEZ LES JUIFS. 

Il reste à rechercher dans la Bible tout ce qui an- 
nonce la présence du luxe privé chez les Juifs. 

Nous en avons déjà signalé des témoignages d'une 
haute antiquité, sans méconnaître les causes religieuses 
et sociales qui avaient empêché le luxe particulier de 
prendre les mêmes développements que chez les autres 
nations de l'Orient. 

L'établissement d'une royauté déjà brillante avec Da- 
vid, fastueuse avecSalomon, ne pouvait manquer d'avoir 
sur les habitudes privées une influence considérable. 

Sans comparer la nouvelle capitale à ces splendides 
foyers de civilisation matérielle, Babylone, Tyr, Persé- 
polis, on doit reconnaître qu'il y eut là un déploiement 
de vie plus brillante et plus raffinée que ne l'eussent fait 
supposer de longs siècles antérieurs d'une existence 
simple. 

L'architecture des maisons et l'ameublement subirent 
à Jérusalem une révolution, grâce à l'importation des , 
matériaux les plus précieux et aux exemples d'une 
royauté qui, en ce genre, créa de véritables modèles. 

L'Hébreu riche connut dans sa demeure les bois 
odoriférants, le cèdre, le cyprès, qui revêtirent les bâti- 
ments, et dont il fit des lambris et des colonnes. Des 



LUXE PRIVE CHEZ LES JUIFS iol 

meubles en furent fabriqués avec un art habile qu'exer- 
cèrent divers corps de métiers. On ne put égaler sans 
doute, on imita la richesse de mobilier de ce roi Salo- 
mon, qui s'était fait faire un lit de parade en bois du 
Liban, « orné de colonnes d'argent, dont le coussin 
était d'or, et dont le siège était de pourpre. » On se ser- 
vit de riches tapis pour s'asseoir et se coucher. Le pro- 
phète Ezéchiel en parle comme d'une des marchandises 
que les Arabes apportaient de Tyr ^ Les plus opulentes 
maisons eurent des lits d'ivoire. C'est un sujet de repro- 
che qu'on trouve énoncé dans un autre prophète '. La 
môme matière servit à plaquer les lambris, ce que signi- 
fient sans doute ces « palais d'ivoire » que le prophète 
menace de détruire avant la ruine de Samarie. On gar- 
nit ces lits d'étoffes précieuses et on les arrosa d'eau de 
senteur. Il est fait plus d'une allusion à la grandeur et 
à la beauté des chandeliers que l'on posait à terre pour 
porter des lampes. 

L'usage de se baigner et de se parfumer fut poussé 
jusqu'à un grand raffinement. 

Le Cantique desCantiques est comme rempli d'une sur- 
abondance inouïe des plus capiteux encens; ils semblent 
j)laner comme un nuage au-dessus des deux amants. 
« Pendant que le roi se reposait, dit l'épouse, le nard 

dont j'étais parfumée a répandu sa bonne odeur Qui 

est celle-ci qui s'élève du désert comme une fumée qui 
monte des parfums de myrrhe, d'encens et de toutes sor- 
tes de poudres de senteur ?» — « L'odeur de vos par- 

• Êzéchiel, 17-20. 

* Ainos, 04. 



452 LE I.L'XE CHEZ LES IlEnP.ElX 

fiims, s'ccric l'époux, passe tous les aromates.. ,, I/odeiir 
de vos vêlements est comme l'odeur de l'encens... Le 
nard et le safran, la canne aromatique et la cinamone 
s'y trouvent aussi bien que la myrrhe et l'ahtès et tous 
les parfums les plus excellents. » 

L'épouse dit encore : « Mes mains dégouttent de myr- 
rhe, etc. » 

Cette passion des parfums est commune aux Juifs avec 
les autres Uiienlaux qui en faisaient usage pour eux- 
mêmes et en inondaient les femmes. 

Esther, comme toutes les femmes étrangères, avant 
d'être admise à l'honneur de la couche du roi de Perse, 
passe « six mois dans les huiles de senteur et dans la 
myrrhe. » 

Le luxe des vêtements fut en usage même chez les 
hommes. 11 se composa de quelques bordures ou fran- 
ges de pourpre et de broderie, de quelques agrafes d'or ou 
de pierreries. Les riches le firent consister surtoutdans la 
variété des costumes qu'ils gardaient en réserve, dans 
une quantité d'habillements en laine, en lin, en colon et 
en bys, sorte de soie d'un jaune doré. On rechercha la fi- 
nesse des étoffes et celle des couleurs, dont les plus esti- 
mées furent le blanc et la pourpre rouge ou viulelte. 
Les jeunes gens riches portèrent des vêtements bigarrés 
de couleurs vives et variées. 

Combien ces recherches sont éclipsées par les magni- 
ficences et les raffinements des filles de Jérusalem ! Que 
de détails de toilette caractéristiques dans le Cantique 
V des Cantiques: « Tes joues sont belles dans les rangées 
(de perles), ton cou est beau dans les colliers. — Nous 



LUXE DES FEMMES JUIVES 453 

le ferons des colliers d'or entremêlés de perles d'ar- 
gent. » — « Ces deux versets, dit M. de Saulcy, parlent 
d'eux-mêmes: ils nous apprennent très-explicitement 
qu'à l'époque de Salomon les femmes disposaient le 
long de leurs joues des rangs de perles ou de pierres 
Unes qui, passant par-dessous le menton, encadraient la 
figure. Quant aux colliers, il résulte de l'un de ces ver- 
sets que les plus élégants étaient composés de perles d'or 
entremêlées de perles d'argent *. » 

Il suffit, pour se faire une idée de ce luxe de parure, 
de se remettre en mémoire la toilette que fait Judith 
lorsque, cédant aux inspirations d'un farouche patrio- 
tisme, qui emprunte la voix môme de Dieu, elle s'est 
déterminée à aller trouver Holopherne : « Ayant appelé 
sa servante, elle descendit dans sa maison, elle ôta son 
cilice, elle quitta ses habits de veuve ; elle se lava le corps, 
elle répandit sur elle un parfum précieux, elle frisa ses 
cheveux et elle mit une coiffure magnifique sur sa tête. 
Elle se revêtit des habits qu'elle avait coutume de porter 
au temps de sa joie; elle prit une chaussure très-riche, 
des bracelets, des pendants d'oreilles, des bagues, et elle 
se para de tous ses ornements. » 

Rien ne semble manquer à un tel hixe de parure, et il 
fallait qu'il fût grand pour paraître tel même aux chefs 
assyriens, qui en furent frappés, comme de la beauté 
de cette héroïne. 

Quand elle se présente devant eux pour avoir accès 
auprès du roi : « Leurs yeux, dit la Bible, étaient tout 

* lliisloivc de l'arl judaïque, p. 52o. 



surpris. )> Ils l'assurent qu'elle sera bien lraiL(''e par IIo- 
loplierne el la conduisent à la tente du roi. <t Elle entra 
ensuilc, et ajanl paru devant Ilolophcrne, il fut aussitôt 
pris j)ar les yeux. » Sa beauté et l'éclat de parure qui la 
relèvent ne font pas moins d'effet sur l'entourai^e. « Qui 
pourrait mépriser, s'écrient les officiers, le peuple des 
Hébreux qui ont des femmes si belles qu'elles méritent 
bien que nous combattions contre eux pour elles? » 

Les séductions de la parure ne furent pas toujours 
employées avec des intentions aussi pures et aussi désin- 
téressées qu'en celte occasion, où la sublimité du but, 
qui était la délivrance d'un peuple, paraît suffisante, 
dans la Bible, pour autoriser la perfidie du moyen em- 
ployé et la violence de l'acte. 

Les inspirations moins nobles de la coquetterie et du 
calcul se (rouvent trop souvent dans les raffinements de 
la femme Juive. 

Le zèle religieux et réformateur des prophètes, ces 
tribuns et ces moralistes de la Judée, comme ils en sont 
les poètes, éclate contre ces raffinements corrupteurs, si 
contraires à la loi. Avec quelle énergie, sous le puis- 
sant Ezéchias, ce roi si fier de ses trésors, tonne la voix 
d'Isaïe ! 

C'est avec une fureur inspirée qu'il décrit, dénonce, 
menace le faste criminel des filles de Sion. 

<r Le Seigneur a dit : Parce que les filles de Sion se 
sont élevées, qu'elles ont marché la tête haute, en fai- 
sant des signes des yeux et des gestes des mains, qu'elles 
ont mesuré tous leurs pas et étudié toutes leurs démar- 
ches, le SeigiKHTr rendra chauve la tête des filles de Sion, 



LUXE DES FEMMES JUIVES 455 

et il fera tomber tous leurs cheveux. En ce jour-là le Sei- 
gneur leur ôtera leurs chaussures magnifiques, leurs 
croissants d'or, leurs colliers, leurs filets de perles, leurs 
bracelets, leurs coiffes, leurs rubans de cheveux, leurs 
jarretières, leurs chaînes d'or, leurs boîtes de parfums, 
leurs pendants d'oreilles, leurs bagues, leurs pierreries 
qui leur tombent sur le front, leurs robes magnifiques, 
leurs écharpes, leur beau linge, leurs poinçons de dia- 
mant, leurs miroirs, leurs chemises de grand prix, leurs 
bandeaux et les habillements légers qu'elles portent l'été ; 
et leur parfum sera changé en puanteur, leur ceinture 
d'or en une corde, leurs cheveux frisés en une tête nue 
et sans cheveux, et leurs riches corps de jupe en un ci- 
lice*. 

Etaient-ce là des accusations exagérées? 

Comment jeter un voile sur ces corruptions d'un peu- 
ple qu'on est disposé à voir sous la couleur trop uni- 
forme des idées religieuses? Ces Juives ardentes, douées 
d'une fascination extraordinaire, d'une beauté pleine de 
langueur et de flammes, on les entrevoit dans la Bible. 

La race qui a produit les prophétesses à la parole de 
feu, comme les Debora et tant de femmes au cœur intré- 
pide, a connu aussi les emportements sensuels. 

Combien il y a de passion et de coquetterie dans ces 
femmes capables tour à tour de tous les courages et de 
toutes les ruses, de toutes les vertus et de tous les vices, 
on le sait ou on le devine. 

Les plus pures elles-mêmes témoignent de cet élan, 

* Isnïc, m, 10 ot scq. 



45G LIXE CHEZ LES lILnP.HX 

lie coite passion, souvent mêl/'C de ruse et de calcul. Ju- 
dith est lioiuiète et chaste. Quelle puissance et quelle 
volonté de séduction pourtant ! quel invincible attrait 
et qu(!lle profondeur d'artifice! quel voliipliicux (.-m- 
portement dans la Sulamite ! que de clinriue iir('sisti- 
ble dans Estlier suppliante ! et comme elle se redresse 
aussitôt qu'elle a obtenu la grâce qu'elle sollicite, toute 
frémissante de haine et de vengeance, pour arracher à 
Assuérus la promesse du massacre des ennemis des 
Juifs ! 

On peut se figurer par là ce que durent être les femmes 
sans i'rein que la religion n'avait pas domptées, et qui 
parfois trouvaient un encouragement à la débauche dans 
des cultes toujours prêts, en Judée, à disputer l'empire 
au culte du vrai Dieu. 

La courtisane juive atteint à une sorte de corruption 
qui dépasse celle de la courtisane grecque ou romaine, 
et qui, en tout cas, est différente. 

La Judéea eu pis peut-être que les bacchanales. 

Ces prostitutions sur les hauts lieux; ces « tentes des 
filles », tissées, ornées de figures; ces célébrations im- 
pudiques et vénales d'un culte étranger par des prêtresses 
revêtues d'habits splendides, les cheveux humides de par- 
fums, donnent l'idée de corruptions inconnues au monde 
européen. L'Afrique et l'Asie semblent se confondre dans 
les impures ardeurs de cette orgie sacrée. 

Ces excès se détachent sur un fond de société morale- 
ment sain, et oii se conservaient de fortes vertus domes- 
tiques. Tout donne lieu de croire qu'ils ne furent im- 



LUXE CONDAMNÉ PAR LA BIBLE 457 

piitables qu'à une minorilc, et qu'une certaine sévérité 
resta dans la masse le fond des mœurs, comme une cer- 
taine simplicité demeura le fond des habitudes. 

Les livres de nature purement morale que renferme 
la Bible atlestent cette solidité de sens et ces vertus es- 
sentielles de la race. 

Assurément on doit se garder de juger un peuple sur 
ses codes religieux et sur ses ouvrages de morale. — 
Entre l'idéal qu'ils expriment et la pratique il y a sou- 
vent bien loin. Pourtant ces livres retlètent aussi les 
instincts profonds et la pensée réfléchie d'une race. 

Les livres de morale pure à l'usage du peuple juif 
recommandent sans cesse les vertus opposées au luxe. 

VEcclésiaste condamne avec force l'avidité et l'amour 
des jouissances. « Il n'y a rien de plus injuste, dit-il, 
que celui qui aime l'argent ; car un tel homme vendrait 
son âme même \ » 

Et quel mépris pour la paresse ! — « Allez à la fourmi, 
paresseux ; considérez sa conduite; n'ayant ni clicls ni 
princes, elle fait sa provision durant l'été, et elle amasse 
pendant la moisson de quoi se nourrir. Jusques à quand 
dormirez-vous, paresseux* ? » 

Job, qui dit que « l'homme est fait pour travailler, 
comme l'oiseau pour voler », se plaît à humilier le luxe 
devant la sagesse : « La sagesse ne se donne point pour 
l'or le plus pur, et elle ne s'achète point au poids de 
l'argent. On ne la mettra point en comparaison avec les 
marchandises des Indes, dont les couleurs sont les plus 

* Ecclcsiaste, ch. i. 
^ Ecclésiditte, ch. xxii. 



458 1 1; U'XE CllKZ LES HLBREUX. 

vives, ni avec la sardoniqiu; la \)\us précieuse, ni avec 
le saphir. Ce qu'il y a de plus grand et de plus élevé ne 
sera pas seulement nommé auprès d'elle. » 

Job veut que la malédiction divine tombe sur lui, s'il 
a mis dans la richesse et dans le faste son orgueil et sa 
joie \ 

La plupart des sectes juives paraissent s'être rencon- 
trées dans cet idéal de sévérité et de tempérance. 

Les Saducéens furent les plus attachés à la richesse, 
sans doute parce que leurs aspirations n'allaient guère 
au delà de cette vie. 

Mais entre cette recherche des biens temporels et les 
abus du faste et des raffinements, il n'y a pas de relation 
étroite, de rapport nécessaire. 

On est d'accord sur la manière en général simple et 
laborieuse dont vivaient les Pharisiens, pénétrés d'ailleurs 
du dogme de la vie future, et qui formaient de beau- 
coup la secte la plus nombreuse. 

Les Esséniens représentaient une sorte de protestation 
en permanence contre le luxe et l'amollissement des âmes, 
par leur vie de couvent, et par la pratique de toutes les 
vertus de charité que recommandaient les livres saints. 

Au delcà du temps que nous avons parcouru, on trou- 
verait difficilement de nouveaux traits originaux qui 
distinguent le luxe et les arts de cette nation, vouée à 
porter le joug de la servitude étrangère. Rebâtir sa ca- 
pitale, reconstruire son temple, lutter sans relâche, avoir 
à défendre contre des agressions perpétuelles son indé- 

* Job, ch. XXXI. 



LUXE ROMAIN EN JUDÉE 459 

pcndancc et sa vie, quelle rude destinée ! Livrée en proie 
à ses voisins d'abord, ensuite à des ennemis plus éloi- 
gnés, cette nation n'obtient de tranquillité que quand 
elle paraît décidément réduite à l'obéissance. 

La domination des Ptolémées devait laisser un peu de 
place à la sécurité, à la douceur des mœurs, à ce luxe 
modéré qui tient à l'aisance. Sous Antigone, on voit le 
grand prêtre Simon embellir Jérusalem : mais Ptolémée 
Philopator rouvre l'ère des persécutions. 

La Judée retrouve une certaine prospérité sous la do- 
mination des rois de Syrie. Salomon IV en interrompt 
le cours, lorsqu'il cède à la tentation de s'emparer des 
trésors du temple. Dieu, selon la Bible, prit lui-même ces 
trésors sous sa protection. On sait l'histoire de ce cavalier 
terrible qui se précipite sur Héliodore à l'entrée du tem- 
ple, et qui le foule aux pieds de son cheval, tandis que 
deux jeunes hommes le frappent de coups redoublés. 

Qui se souvient aujourd'hui que, sous Antiochus Épi- 
phane (175 ans avant Jésus-Christ), on vit encore l'abus 
de la richesse et des plaisirs dans Jérusalem ? 

La grande sacrificalure vendue à prix d'argent, le vé- 
nérable Onias déposé et remplacé par son frère Jason, qui 
établit dans la ville sainte des gymnases et des lieux 
d'exercice semblables à ceux de laG rèce, les cérémonies 
du culte négligées pour des spectacles profanes, et en- 
traînant les prêtres et le peuple dans toutes sortes de 
désordres, ces faits, qui curent de l'importance à leur 
heure, ont à peine laissé quelque trace dans la mémoire 
des hommes. 

Le pillage du temple, (inalement accompli par An- 



460 i.R i.L'xr: (:ii[;z les iiliji'.llx 

lioclius, sert d (3 iioiiil (h; (l('|»;irL à de ikjiincJIos persécu- 
tions. Elles suscileiit les Machabées, un siècle et demi 
avant l'ère chrétienne. Mais leur œuvre libératrice n'as- 
sure à la Judée qu'une indépendance précaire, qui ne 
devait pas avoir de lendemain. 

Qu'ajouterait à une telle esquisse le tableau de la do- 
mination romaine? Le luxe l'accompagne, mais un luxe 
romain, et non pi us juif. 

Ilérode se proposa pourtant de reconstruire le temple, 
pour lui donner plus d'étendue et de magnificence. Pour 
le bâtir, mille chariots propres à transporter les pierres 
furent construits, dix mille ouvriers furent employés ; à 
la tête de ceux-ci lurent préposés mille prêtres. Josèphe 
décrit, et pour ainsi dire se complaît à célébrer la lar- 
geur et la hauteur du monument, les arcs des portes, 
garnies de tentures éclatantes ornées de fleurs purpuri- 
nes, la vigne d'or qui courait au-dessus des corniches, 
la magnificence des portiques et des colonnes ; celles-ci 
au nombre de cent soixante-deux \ formant quatre ran- 
gées, et dont les chapiteaux étaient sculptés à la mode 
corinthienne, les toits mêmes ornés de sculptures, l'abon- 
dance de l'airain, du marbre, de l'argent et de l'or. 

Mais que nous importe ce luxe en révolte avec l'es- 
prit religieux et le vieil esprit national? — Combien 
l'ancien temple, plus simple, exprimait mieux la pureté 
de la loi mosaïque ! 

Hérode n'avait pas craint de faire infraction à la loi 

' On a fait remarquer que ce chiffre paraît altéré, le nombre de t62 
n'étant pas divisible par 4, condition requise dans la construction du temple 
des juifs. 



LUXE ROMAIIS EN JUDÉE 4G1 

religieuse qui interdisait de représenter et de consacrer 
des figures d'êtres vivants. Il avait placé sur la porte prin- 
cipale du temple un aigle d'or de grande dimension. 

Cela fit murmurer les Juifs. Lorscpi'on crut le roi 
mourant, un complot se forma, et l'aigle fut abattu à 
coups de hache. Les chefs de ce complot, Judas et Ma- 
thias, payèrent cette audace de leur vie : celui-ci fut 
brûlé vif. 

Ce n'était que le début des scènes souvent tragiques 
auxquelles ce dernier temple des Juifs était réservé : 
eux-mêmes allaient s'y entr'égorger pendant le siège des 
Romains sous Titus, et le feu, mis à l'envi par les vain- 
queurs et par les vaincus, devait dévorer le magnifique 
édifice. 

Ce fut là le dernier monument du luxe public chez 
les Juifs. Quant au reste, lîérode ne fait qu'inaugurer 
au milieu des cruautés un faste royal qui se sent 
de l'Orient, un faste civil qui rappelle Rome. Il dé- 
ploie une magnificence qui est son seul tilre au nom 
de Grand ; il pensionne des poètes, il distribue des 
[>rix aux jeux d'Olympie, et, tandis qu'il avilit le ponti- 
ficat et les institutions nationales, il multiplie les monu- 
ments et les témoignages d'un luxe parfois, il est vrai, 
utile et grandiose, mais plus souvent fait pour dépraver 
les mœurs. 

S'il couvre les villes anciennes de bâtiments superbes, 
il y introduit tous les divertissements des Romains. Il 
construit Césarée, dont le fort eut une enceinte en mar- 
bre blanc, y élève un théâtre, un cirque et un temple 
dédiés à Auguste; même à Jérusalem, il bâtit le plus 



462 LE I.LXE CHEZ LES HEDUEUX. 

somptueux ihcAtre, et un cirque hors des murs, au 
milieu des murmures des Juifs fidèles à la loi, indignés 
de voir transplanter le luxe corrompu des Gentils comme 
au canir même du sanctuaire. 

Telle est la Jérusalem que visita Jésus, la ville sur la- 
quelle il pleura, et dont il annonça la fin prochaine. 

Cette Jérusalem livrée au luxe profane des Romains 
ne put que le scandaliser, de même qu'il s'indignait con- 
tre la Jérusalem des scribes et des pharisiens qui le fit 
condamner et mettre à mort. 

La Judée avait terminé son rôle terrestre comme na- 
tion, elle avait rempli sa mission comme peuple de Dieu. 



LIVRE III 

LE LUXE HELLÉNIQUE 



CHAPITRE I 



LE LUXE HELLÉNIQUE CONSIDÉRÉ DANS 
SES TRAITS GÉNÉRAUX 



Nous voici placé enfin devant le peuple et devant le 
luxe qui offrent le plus d'analogie avec notre monde 
moderne, du moins avec nos régions méridionales. 

C'est le luxe antique encore il est vrai, mais ce n'est 
plus le luxe oriental. 

L'esprit y prend une plus grande place. L'art y domine. 
Sans doute les sens y auront leur part trop grande aussi. 
Mais ce second âge du luxe ne se montrera que dans 
les cités plus tard enrichies de la Grèce. Le luxe a aussi 
en Grèce son âge héroïque. L'impur mélange qui en dé- 
figure de honne heure les manifestations dans une foule 
de sociétés primitives, semble ici s'atténuer, se res- 



4M LE LUXE EN GRÈCE 

liviiidio cxlrumcmcnl. Celte race est visiblement j)ii- 
vilégiée. Dès les prciniiM's pas, dans les l<'in|»s i(;s plus 
reculés dont nous ayons gardé la mémoire, elle aime 
le beau, elle s'y porte d'un mouvement naturel et spon- 
tané. Le luxe de parure et d'ornementation est le pre- 
mier, et longtemps presque le seul, qui s'y montre d'une 
manière fréquente et soutenue. 

A mesure que la société se développe, on voit se des- 
siner les différences avec l'Orient. Elles ne tiennent pas 
seulement à une plus grande variété, à une beauté plus 
parfaite encore de la forme. Passer de l'Orient en Grèce, 
tout l'annonce, c'est passer non d'un pays à un autre, 
mais d'un monde à un autre monde. 

Ici l'histoire prend un mouvement extraordinaire. Les 
éléments qui s'y combinent sont perpétuellement en voie 
de transformation. La politique est constamment en jeu. 
Le luxe se modifie donc sous des influences beaucoup 
plus diversifiées et bien plus changeantes qu'en Orient. 

Ajoutons que ce qu'on nomme la critigue acquiert en 
Grèce un développement à peine soupçonné de l'Orient. 
L'homme s'y regarde vivre. Il ne sent plus seulement, 
il analyse. Les faits politiques, sociaux, économiques, 
il les examine. Il soumet au même examen la religion, 
l'art, tout ce qui entre dans l'esprit humain, tout ce qui 
en est la manifestation et le symbole sous quelque forme 
que ce soit. Il n'y aura pas seulement en conséquence un 
luxe plus compliqué, plus mobile, on verra s'élever une 
question du luxe, qui se posera dans la société, et que ré- 
soudront, chacun à leur manière, les moralistes, les 
politiques, les poètes eux-mêmes. 



LIXE GREC ADX TEMPS HÉROÏQUES. 463 

Nous donnerons d'abord une idée du Juxe hellénique 
aux temps héroïques. Puis nous marquerons les traits 
communs du luxe grec, tel que le présentent les sociétés 
qui ont forme la Grèce antique. Enfin, nous en cher- 
cherons une image complète dans le tableau du luxe à 
Athènes. 



LUXE AUX TEMPS HÉROÏQUES. 

Le luxe paraît d'abord mêlé, en Grèce, à la plupart 
des grandes solennités de la vie, notamment à la reli- 
gion, dans ces temps héroïques qui furent loin d'être des 
lemps primitifs. En effet un très-grand nombre d'indus- 
tries, dont la création et le développement supposent de 
longs siècles, existent dès lors. De ces temps mêmes la 
description survit dans les poëmes homériques. On y voit 
la religion fort adoucie. Le culte s'éloigne déjà beaucoup 
de la simplicité primitive. Les dieux sont humains, pro- 
tecteurs, compatissants même pour ces faiblesses hu- 
maines auxquelles ils ne sont pas étrangers. Ils se lais- 
sent loucher par ces présents qui devaient introduire 
dans le culte un perpétuel élément de luxe. Ces circon- 
stances favorisaient dans la Grèce ancienne l'expansion 
d'une brillante civilisation. Elles étalent faites pour vi- 
vifier le sentiment de l'activité libre. La vie se présentait 
sous un jour riant comme le beau ciel de la Grèce. Le 
polythéisme hellénique offre à un degré éminent ces ca- 
ractères. Les dieux jouent eux-mêmes le rôle le plus actif 

I. 30 



4C0 LE I.LXE EN GRÈCE 

dans Vïliade. T>a vie humaine, avec ses passions el ses 
combals, leur |>.iiaîl. chose digne du plus grand intérôt. 
Ils s'y mèh;nl j)ar leurs affections ou leurs haines aux 
héros engagés dans la lulLe. Eux-mêmes vivent d'une 
vie douce, et jouissent au sein de l'Olympe des plus vifs 
plaisirs. Le luxe se môle à leurs festins, orne leurs vête- 
ments. 

Si ces dieux ont des passions qui les entraînent à des 
actions que la morale condamne, ils représentent aussi 
un idéal Irès-favorable aux arts, aux lettres, à tous les 
développements élevés et non moins éclatants de la civi- 
lisation. Minerve, c'est la pensée, vo'jç. Apollon, c'est 
l'art lui-même. 

Le génie du spiritualisme le plus noble, en restant 
profondément humain , vit dans ces deux personnifica- 
tions les plus pures de l'esprit qui doit présider aux 
destinées de la Grèce. 

Voyons d'abord sous quelles formes se traduit le luxe 
chez les Grecs dans les temps héroïques. 

On y rencontre l'usage des métaux précieux comme 
ornementation et parure. Les ornements formés de ces 
métaux avaient de longtemps précédé la finesse et l'éclat 
des tissus. Dans l'usage quotidien de la vie, l'airain 
remplit chez les guerriers chantés par Homère le rôle 
que le fer occupe chez nous. Le fer est alors un objet 
rare, de grande valeur, qu'on voit figurer dans les occa- 
sions solennelles, dans les jeux, et qu'on offre en prix : 
on peut le voir aux funérailles de Palrocle. Les héros de 
ces poëmes se servent de coupes, d'aiguières, de bassins 
d'or et d'argent. Le bouclier de Nestor est formé de la- 



LUXE GREC AUX TEMPS HÉROÏQUES. 407 

mes d'or S et le même chef possède une coupe d'un travail 
élégant, ornée de clous d'or, avec deux anses doubles, 
et divers autres ornements ^ Homère parle souvent 
d'ouvriers qui savaient mêler l'or avec l'argent pour en 
faire des vases précieux. 

En un mot, les hommes de ce temps connaissaient 
l'art de souder les métaux, tandis qu'il est presque cer- 
tain qu'à la même époque ils ignoraient l'art de les gra- 
ver. Il n'est question, dans Homère, ni d'anneaux ni de 
cachets, et on a pu révoquer en doute l'exactitude des 
renseignements donniib par des écrivains d'une époque 
bien postérieure, par Plutarque, par exemple, parlant 
de l'anneau d'Ulysse sur lequel ce héros avait fait gra- 
ver un dauphin. 

L'art de la dorure, comme nous l'entendons, paraît 
étranger aussi aux Grecs de cette époque. Pourtant, on 
voit figurer aux cérémonies des taureaux aux cornes 
dorées : coutume antique que nous avons eu plus d'une 
fois, en temps de révolution, la sottise d'imiter dans nos 
cérémonies nationales. 

Homère lui-même a décrit comment on procédait, au 
temps de la guerre de Troie, à cette dorure des cornes 
des taureaux etdes génisses destinés au sacrifice. Lorsque 
Nestor prépare un sacrifice à Minerve, un ouvrier ap- 
porte les instruments nécessaires, qui consistent dans 
une enclume, un marteau el des tenailles. Le roi lui- 
même présente l'or à cet ouvrier qui le réduit sur-le- 
champ en lames (rès-minces dont il enveloppe les cornes 

' Iliade, liv. VllI. 
■' W.,llv. XI. 



408 LE LUXE EN Gl'.ECE . 

(Je la géiiisso. On no remarque dans ce procédé rien qui 
puisse l'aire penser que les Grecs connussent alors l'art 
de dorer, tel qu'ils l'ont connu par la suite, et tel que 
nous le pratiquons. Toute l'opération de la dorure con- 
sistait à revêtir de lames d'or extrêmement minces les 
matières anx(pielles on voulait donner l'éclat de ce 
métal. 

C'est sur leurs propres personnes que les hommes des 
temps héroïques aiment à placer leurs ornements. 

Un roi qui n'aurait ni insignes de son rang, ni riches 
habillements, ne serait plus un roi. 

On voit ces princes de la Grèce assemblée, se promener 
fièrement dans les occasions solennelles leur sceptre à la 
main, 

Agamemnon a reçu avis par un songe, de la part de 
Jupiter, de livrer assaut à la ville de Troie. Il s'assied 
sur son lit, revêt une superbe tunique, se couvre d'un 
manteau de pourpre, ceint ses brodequins et prend 
son baudrier, d'où pend une riche épée ; armé du 
sceptre de ses aïeux, il s'avance vers les vaisseaux des 
Grecs ^ 

On est frappé des magnificences que présente et sur- 
tout du nombre et de l'avancement des arts que suppose 
l'armure qu'il revêt, lorsqu'il se met à la tête de ses guer- 
riers pour venger l'échec subi par les Grecs. 

« Sur son sein brille la superbe cuirasse que jadis lui 
donna Cynras pour gage de l'Iiospilalilé qui devait Ic^ 

' Ihadc. 



LUXE GREC AUX TEMPS HÉROÏQUES. 4G3 

unir.... Par ce noble présent, il voulut acheter l'amitié 
du héros qui allait commander à tant de guerriers. Deux 
lames d'or, dix d'acier rembruni, vingt d'étain y bril- 
lent distribuées sur des lisses parallèles. Trois dragons 
d'acier y dressent leurs têtes menaçantes. Leurs corps 
tortueux offrent les couleurs de l'iris, de ce signe que, 
pour instruire les mortels, Jupiter a fixé sur la voûf.c 
azurée. 

« A son côté, une superbe épéeest suspendue; la poi- 
gnée en est d'or; autour est un fourreau d'argent, que 
des liens d'or attachent au baudrier. 

« Un immense bouclier le couvre de son orbe étincc- 
lant, dix cercles d'airain en forment le contour. Sur la 
surface s'élèvent vingt bossettes d'étain, auxquelles s'en- 
tremêlent des bossettes d'acier. Au milieu est Gorgone, 
pâle, échevelée et lançant d'homicides regards; autour 
régnent la Fuite et la Terreur. Une lame d'argent attache 
le bouclier à l'épaule du héros; sur cette lame rampe 
un dragon d'acier, qui d'un seul corps élance une 
triple tête. Sur son front est un casque menaçant; quatre 
aigrettes le couronnent ; au-dessus flotte un formidable 
panache; deux javelots sont dans sa main\ » 

La qualité de l'étoffe de la tunique, la beauté du 
manteau, celle de l'agrafe qui l'attachait forment un luxe 
devêlements très-développé. Le tissage paraît fori avancé. 
Les étoffes sont de laine ou de toile. 

Quant au coton et à sa fabrication en Grèce, c'est un 
point plus difficile à fixer. 

» lUade, liv. XI. 



470 I.E LUXE EN GIlLCii. 

l);ins rOdyssce', la «Icscriplion dus habits d'Ulysse 
iiKiiiIre une j^rainlt' ridiesse, (jucllc que soit la ualiirc 
de rdoKc, <|ui lï'slc dans le vague. 

C'est un vêtement vraiment royal que celui qui est 
décritparle roi d'Ithaque lui-même, caché sous les traits 
d'un étranger, ancien comj)agnon d'Llysse. 

Pénélope ne le reconnaît pas sous ce déguisement ; 
elle lui demande, pour s'assurer que réellement l'étran- 
ger a reçu Ulysse, quel vêtement portail ce chef. 

« Ulysse avait un double manteau de pourpre, du tissu 
le plus lin ; pour l'attacher, une agrafe d'or, un double 
anneau d'or. Sur le devant régnait une broderie, ouvrage 
d'une main savante. Un chien tenait sous ses deux pattes 
(le devant un faon de biche palpitant et le couvrait de 
si'S regards. 

« Tout le monde admirait ce chef-d'œuvre, ce chien, 
tout d'or, qui, l'œil tendu sur sa proie, la pressait, la 
serrait avec une force qui paraissait croître et redou- 
bler ; et ce faon, tout d'or aussi, qui remuait et agitait 
ses pieds, impatient de lui échapper. » 

Voilà déjà bien des arts et un noble luxe. La broderie 
sur étoffe figure là avec honneur. On trouve indiquées 
des étoffes brochées d'argent et d'or à propos de 
cotte tunique, dont Homère compare l'éclat à celui du 
soleil. 

Les éléments du bien-être manquaient. Ce n'était que 
par exception qu'on se servait de souliers. Ces hommes, 
qui n'ignoraient point l'art de préparer le lin et d'en 

Odyssée, liv. XIX. 



LA FEMME GRECQUE AUX TEMPS HÉROÏQUES. 471 

former des tissus, n'avaient pas eu l'idée d'en faire des 
chemises, et, en général, le linge leur était inconnu. Ils 
y suppléaient par l'habitude fréquente des bains. 

La femme grecque, aux temps héroïques, la femme no- 
ble, aime la magnificence du costume. 

Elle connaît déjà plusieurs de ces recherches, qu'on 
serait tenté de croire étrangères à ces âges de mœurs sim- 
ples et rudes. 

Elle porte les longues robes, attachées et renouées 
par des agrafes d'or, elle porte des colliers d'or, des 
bracelets de même métal garnis d'ambre, et des pen- 
dants d'oreilles à trois pendeloques. Elle use de certaines 
essences pour donner de l'éclat au teint. « Essuie ce vi- 
sage encore mouillé de larmes, et qu'une essence par- 
fumée rende l'éclat à tes joues décolorées^ » 

Il ne manquait aux maisons que le nécessaire : les 
vitres, les cheminées, les armoires, les buffets, les cuil- 
lers, les fourchettes, les nappes, les serviettes, et pro- 
bablement les draps aux lits. Mais ces lits étaient déjà 
ornés et riches, couverts de plaques d'or et d'argent et 
de morceaux d'ivoire ^ 

Les sièges étaient couverts de peaux, de lapis et d'étof- 
fes couleur de pourpre. 

Les palais de ces princes grecs semblent réunir au 
luxe oriental comme le sentiment déjà du goût helléni- 
que ; à l'éclat se joint la mesure. 

Homère nomme un ccrlnin nombre d'artistes célè- 

* Odijssée, liv. XVIII. 
s Id., liv. XXIII 



472 LE LUXE EN GRtCE. 

brcs, Zuracliius, par exemple, qui excellaient dans les 
ouvrages d'ivoire. 

Enfin c'esl un Irait à noter comme une (Jifférencc 
avec l'Orient qui tient déjà à l'organisalion sociale, que 
l'on a j)ou de serviteurs pour l'ostentation. On ne voit 
point paraître chez les princes grecs cette foule de por- 
tiers, d'huissiers, gardes, introducteurs, valets et offi- 
ciers de tout genre qui remplissaient, en Asie, les cours 
des monarques et des satrapes. 

Pour vous faire une idée même incomplète de la place 
qu'occupaient les arts dans l'intérieur de ces maisons et 
de ces palais, reportez-vous à l'époque féodale, au temps 
des troubadours et des trouvères. La poésie, le chant, la 
musique sont les charmes du foyer. Voyez le rôle que 
jouent dans les repas décrits par Homère la lyre et la 
voix humaine. La danse se joint à ces plaisirs, ^e séparez 
point de cette poésie des mœurs, la pensée du climat et 
d'un ciel incomparable. 

On sent à ce foyer déjà la présence, la douce influence 
de la femme. 

Le rôle joué par les femmes dans les poëmes homéri- 
ques dit assez ce qu'elles furent. 

Leurs vertus, leur charme, leurs faiblesses, leurs cri- 
mes mêmes montrent combien nous voilà déjà loin du 
haut Orient. Les Indiens, même les Perses ne se seraient 
pas battus dix ans au sujet de l'enlèvement d'une femme. 
Pénélope, douce et tendre figure, Clytemneslre, fantôme 
passionné et farouche, ces compagnes dévouées ou ces 
V dominatrices violentes ressemblent peu aux femmes 
du harem et aux favorites des cours du haut Orient ou 



LUXE DES FEMMES GRECQUES ET DES TROYEN>ES. 475 

de l'Afrique. Ces femmes, dont quelques-unes sont des 
types d'élégance et de grâce, devaient exercer une aclion 
sensible sur le goût. 

On en a la preuve dans le travail môme de ces créa- 
tures ingénieuses. 

Fussent-elles princesses ou reines, elles filent, tissent 
ou brodent jour et nuit. Nausicaa lave ses robes à la 
rivière avec ses femmes : elle met elle-même la main 
à l'ouvrage. Hélène travaille à un superbe tissu où elle 
représente les travaux des Troyens et des Grecs et les fu- 
nestes combats dont elle est la cause. 

Le contraste de la femme grecque et de la femme 
orientale ne saurait s'appliquer à l'Asie Mineure. 

Andromaque égale Pénélope comme type de pureté et 
de vertu. 

L'une est la mère, comme l'autre est l'épouse, et dans 
la mère l'épouse se retrouve encore. 

Au reste, entre les Troyens et les Grecs, quant aux usa- 
ges de la vie, les analogies sont fréquentes. Pourtant la 
prédominance du luxe est sensible dans la ville de 
Priam, Paris, le beau Troyen, est bienun typede luxe et 
de volupté. Les femmes troyennes parfument leurs ha- 
bits, se frottent le corps d'essences odoriférantes. Leurs 
ajustements sont fort nombreux, forts diversifiés. On a 
pu penser que la toilette des déesses, si longue et si 
minutieuse, est celle môme des femmes troyennes dans 
le palais. Les hommes imitent les femmes par le soin de 
la cheveluie, (pi'ils rattachent par des anneaux et (pi'ils 
parfument avec recherche. Ce raffinement ne paraît [)oint 
chez les Grecs. 



474 LU M XE EN GI'.flCE. 

Les armes aussi sonl d'wwi' ridicssc (jiii ('cli|i<(j cfllcs 
dos Hellènes, ainsi que les chais. Les héros Iroyens dé- 
|)loieiiL un fasle loul particulier dans les vêlements et 
les ornements guerriers. Quelle pompe même chez les 
plus braves! « Amphimaque est tout brillant d'or; il 
marche aux combats avec le luxe d'une femme; mais 
ces vains ornements ne le garantiront point de la mort ; 
Achille l'immolera sur les bords du Scamandrc; et l'or 
qui le couvre sera sa conquète\ » Comme Paris est beau 
sous son riche costume de guerre! Comme il brille à la 
tête des Troyens! La dépouille d'un léopard flotte sur ses 
épaules ; à son côté pend une magnifique épée. Quand il 
en vient aux mains avec son ennemi Ménélas, Homère 
en fait la remarque : « Le Grec a ceint, dit-il, une ar- 
mure moins superbe. » 

Une pompe solennelle éclate dans les assemblées, dans 
les jeux des Grecs, aux temps héroïques. On pressent déjà 
la grandeur de leurs fêtes nationales et de leurs cérémo- 
nies religieuses, souvent confondues les unes avec les 
autres. Quant aux fêtes, le luxe, il est vrai, est surtout 
dans la profusion. Le culte offre déjà de grandes riches- 
ses. Pourtant ce ne sera qu'après la guerre avec les Per- 
ses, et par émulation de ce peuple, que leurs temples de- 
viendront des œuvres remarquables à la fois par l'ar- 
chitecture, la sculpture et la masse de trésors qui y sont 
accumulés. Mais déjà cette sorte de luxe s'annonce dans 
les poëmes d'Homère. 

Mélange de rudesse et de sentiments élevés, généreux, 

» Iliade, liv. U. 



LUXE RELIGIEUX EN GRECE. 475 

Iiéroïques, de dénûment et de luxe, tels sont ces temps 
où la Grèce semble s'annoncer déjà presque tout entière. 
On dirait la fière énergie, la pensée poétique d'Eschyle 
avant le pur marbre de Sophocle. Mais déjà de fines 
nuances annoncent le peuple de Périclès. 



II 



LUXE RELIGIEUX EN GRECE. 

Transportons-nous maintenant dans les temps histo- 
riques. Cherchons, avant d'en étudier de plus près l'i- 
mage complète dans Athènes, quels furent les traits prin- 
cipaux du luxe hellénique. 

Nous caractériserons rapidement le luxe religieux, 
celui qui orne les temples, puis les arts décoratifs appli- 
({ués à la vie civile, enfin les manifestations qui tien- 
nent à la vie des sens sous la forme de divers usages. 

Il n'est pas impossible de déterminer les origines du 
luxe décoratif dans les temples des dieux. 

Il avait été précédé par les chants, les danses, les fê- 
les instituées en leur honneur et célébrées en plein air. 

Les premiers autels étaient des morceaux de pierres 
ou des tertres de gazon. Quand les hommes commencè- 
rent à marquer les limites des champs, il y eut des enclos 
réservés pour les dieux; quand ils songèrent à se con- 
struire des demeures fixes, il y eut aussi des habitations 
pour les divinités. Peu à peu l'habitude de considérer 
ces leinples comme les demeures où les divinités rési- 



470 I.K I-LXK EN GllÈCE. 

(l.iii'iiL, y fil ('l;il)lir des signes permanents de leur pn;- 
^eiiee. 

Ce furent d'abord des attributs caraetrristifpies qui 
rap[)elèreiit cette idée: tels le caducée de Mercure, le 
li'ident de Neptune, la lance de Minerve. 

Les symboles se montrèrent sous des formes plus ou 
moins obscures, comme certains animaux symbolif|ues 
et d'autres emblèmes: on adressait aux dieux des prières. 
On cbercliait à obtenir d'eux qu'elles fussent exaucées, 
et on leur témoignait de la reconnaissance quand elles 
l'étaient. 

De là des offrandes. On suspendit des couronnes à ces 
représentations, grossières au delà de ce qu'on peut ima 
giner, qui rappelaient les divinités elles-mêmes. Il faut 
être averti par les témoignages de l'bistoire, pour voir 
des symboles dans ces morceaux de bois nommés liermès. 
Des piliers de pierre furent honorés aussi'. Cupidon, à 
Thespies, fut figuré par une pierre ; Junon, à Argos, par 
une colonne, et, à Samos, par une planche ; les Dioscu- 
res, à Sparte, étaient représentés par deux poutres 
qu'unissait une traverse, signe, dit-on, de la fraternité. 

On habillait, on chargeait d'ornements de vrais em- 
bryons de statues. 

La nature et la beauté de ces offrandes se modelèrent 
sur les progrès de l'industrie. Autrefois on consacrait 
aux dieux les prémices de l'agriculture : on leur con- 
sacra des armes, des tissus, des vases, des trépieds. 

Les trésors forment à l'époque héroïque un des monu- 

Vo. Pausanins, liv. VII. — Voy. le livre de M. L. Jlénai-s sur le 
Pohjllicisme grec, liv. II. 



LE LUXE RELIGIEUX EN GRÈCE. 477 

ments les pins importants du luxe religieux : ils renfer- 
maient les objets précieux consacrés aux divinités. Le 
trésor d'Alrée à Mycènes en est le type le mieux conservé. 
Celui de Minyas, près d'Orchomène, était très-supérieur 
par les dimensions. C'étaient des édifices souterrains, 
et très-probablement des tombeaux. Nous n'avons pas à 
parler ici des valeurs conservées pour les besoins de 
l'Etat, mais des objets de luxe déposés jusque dans ces 
trésors des temples où étaient déposés les trépieds, les 
vases et autres « anathèmcs ». 

On peut jusqu'à un certain point suivre le progrès 
qui donne à la statuaire dans les temples le caractère 
d'objet d'ornementation et de luxe, par la matière et 
par les accessoires. 

Certaines phases de cette transformation ont été notées 
avec un soin curieux. 

Ainsi, à mesure que se détérioraient ces vieilles idoles, 
objets de trop de vénération pour qu'on les laissât tomber 
en ruine, on remplaçait les parties naguère en bois, 
par des matériaux plus précieux mis en œuvre par 
l'industrie. Des statues de bois se trouvèrent avoir 
ainsi des tètes, des pieds et des mains en marbre ou 
en ivoire. 

On substitua aussi, en certains cas, aux riches étoffes 
(pii les recouvraient, des placages de métaux précieux. 

Ces formes différentes coexistèrent, et même survécu- 
rent parfois, comme une sorte d'archaïsme consacré par 
la religion des peuples. 

Ainsi, l'usage de vêtir superbement des mannequins 
représentant des divinités, mode si répandue dans l'Inde 



/,78 LE LIXE EN GUÈCE. 

et dans d'autres contrées oiifiiihilcs, ne cessa pas par les 
progrès de l'art de foiidn; ri de couler les iiit't.iiix. Les 
Grecs avaient, par exemple, à Élis, une statue de .Neptune 
jeune, que l'on revêtait, selon la saison, d'une robe de 
lin, de byssus ou de laine; ils l'appelaient le Satrape. 

Les statues d'or massif ne devaient venir que long- 
temps après les statues plaquées de ce métal, auxquelles 
on donne pompeusement le nom de statues d'or, comme 
celles qu'Homère désigne par cette appellation, et dont il 
lait l'œuvre de Vulcain. 

Ouantauxstatues d'or massif, non-seulementellesn'oi;t 
pu être fondues qu'à une époque plus avancée, lorsqu'on 
savait couler le métal dans un moule, mais elles pa- 
raissent rares en Grèce, et on n'en remarque guère que 
dans les pays barbares. La statue d'or, œuvre d'Onasimé- 
dès, que montraient les Tbébains, celle que Gorgias 
consacra lui-même à Delphes, étaient d'une époque posté- 
rieure, et peut-être seulement dorées. Au contraire, les 
statues d'or étaient communes en Orient. Dans Lucien, 
Jupiter fait asseoir les dieux selon leur valeur et leur 
poids. Les dieux en or passent avant les dieux en bronze, 
et les plus lourds sont les premiers. Mais l'écrivain sati- 
rique fait observer que les dieux en or étaient d'une 
l'orme grossière, sans proportion, parce qu'ils apparte- 
naient à des contrées barbares. 

Il ne faudrait pas conclure de la rareté de l'or en 
Grèce, qu'on l'employait avec parcimonie pour les dieux. 

Loin de là : c'est pour eux seuls qu'on le prodiguait. 
Le sacrifice devait leur être d'autant plus agréable que 
la valeur en était plus grande. Les villes et les parti- 



I.E LUXE RELIGIEUX EN GREGE. 479 

culiers se signalent par de tels dons, en remplissent les 
sanctuaires sous la forme d'offrandes véritablement 
splendides. On espérait par là, soit apaiser une divinité 
qu'on supposait irritée, soit intéresser les dieux à un pro- 
jet. Combien de dons aussi offerts par la reconnaissance! 

De là des conséquences importantes : les plus délicats 
chefs-d'œuvre se placèrent à côté des statues colossales, 
sans qu'aucune règle obligatoire, aucun modèle préconçu 
et imposé, vinssent altérer l'indépendance des formes. 
Chaque cité, chaque individu offrait ce qu'il vouhiit. 
Cette liberté dans la religion devait faire aussi celle de 
l'art. La superstition nationale put remplir, sous les 
formes les plus variées, les temples d'abondantes ri- 
chesses. Elle ne fut gênée dans son indépendance par 
aucune discipline sacerdotale. 

C'est l'honneur de l'art religieux des Grecs, comme 
de leur art civil, que l'art pur y prime de beaucoup 
le luxe. 

Les vases qui ornent leurs temples et leurs édifices ad- 
mirables par la forme et par les sculptures, sont le plus 
souvent d'une matière sans prix. 

C'est l'art qui a sculpté ces figures de Minerve, ces 
scènes empruntées au culte de Bacchus, ces chasses et ces 
combats d'animaux. 

C'est l'art aussi qui a couvert ces vases de peintures. 

Art, nous le répétons, dont l'indépendance est l'âme, 
quellesqu'en soient les origines étrangères, égyptiennes, 
ou surtout assyriennes, comme on le démontre aujour- 
d'hui. 

Cet art s'alimente à la source d'une religion libé- 



im m: i.rxE kn cckce. 

rd\c, moral(! sons Incii (l(;s liijtiioiis, in;il:^ré les él/;- 
mcnts iin|)iiis (jiii «Icviiiciil, iillcrieiircmenl suiidiit, s'y 
mêler. Il rcllèlc i);ir son libre mouvcmciil celui d'une 
religion humaine, qui a reçu pourtant l'empreinte d'un 
eerlain idéal supérieur de raison et de sagesse, sensible 
dans ses meilleurs types et dans ses plus nobles symbo- 
les. 

Le sentiment du beau, librement interprété, et qui 
ne fait du luxe (pi'un simple accessoire, voilà la véritable 
école de ces artistes. 

Cette école est ouverte perpétuellement, sous le rap- 
port physique, par la gymnastique, c'est-à-dire par le 
nu ; elle est entretenue par les courses et les jeux f|tii 
fournissent les plus beaux modèles parmi les hommes 
et parmi les chevaux, vainqueurs glorifiés à l'égal des 
hommes. 

Le même culte de la beauté pure s'exalte à la vue per- 
pétuelle des chefs-d'œuvre qu'on rencontre dans toutes 
les villes, et qui semblent s'engendrer les uns les autres. 

On peut considérer comme une partie du luxe des 
temples, inséparable de l'art môme, la peinture déco- 
rative ; elle n'a rien laissé malheureusement sous 
la plus belle et la plus complète des formes, les tableaux. 
Mais à défaut de ces œuvres, dont la perte est à jamais 
regrettable, on trouve l'emploi fréquent de la couleur. 

La polychromie a été l'objet de vives controverses S 
dont il est possible d'extraire certaines conclusions qui 
semblent désormais acquises. 

' On les trouve résumées dans un chapilre spécial de VHistoire de l'art 
(jrcc avant Périclcs, par M. Bculé. 



LE LUXE RELIGIEUX EN GRECE. m 

11 est certain qu'on trouve de la couleur sur les mo- 
numenls grecs. Les découvertes en ont montré à Pœs- 
lum comme en Sicile, en Sicile comme en Grèce, sur 
les grands comme sur les petits édifices, sur les tom- 
beaux aussi bien que dans les temples. 

La difficulté, qui portait particulièrement sur le nom- 
bre des parties peintes, paraît définitivement résolue par 
les mêmes découvertes. Ces couleurs, dont on peut consta- 
ter la variété, s'appliquaient à des parties nombreuses 
des édifices, sinon à toutes. On savait déjà par des textes 
qu'il y avait une peinture sur les murs des monuments 
civils et religieux. C'est ainsi qu'à Athènes, au rapport 
de Plutarque, on distinguait le tribunal rouge et le tri- 
bunal vert, par allusion à leur couleur; d'autres textes 
nous apprennent que le mur d'appui qui entourait le 
Jupiter Olympien de Phidias était peint en bleu. 

Ce n'est plus seulement en invoquant des autorités 
d'historiens, mais les débris retrouvés, qu'on a pu 
constater que la couleur exista sur la pierre, non moins 
que sur le bois dont étaient faits primitivement les tem- 
ples. Les colonnes de Métaponte etd'Egine sont couvertes 
de stuc jaune; le chapiteau de Pœstum porte des traces 
de palmettes peintes ; l'architrave d'Égine était peinte ; 
les frises et les corniches le sont aussi ; les murs du 
Théséion et du temple d'Egine portent les traces de cou- 
leur; le sol même est peint à Egine et à Sélinonte. 

L'objection qui prétend réduire quelques teintes à de 
simples décompositions chimiques, ne peut s'étendre à 
la masse de ces témoignages. L'effet décoratif recherché 
par la peinture est démontré par une quantité de tem- 

I. 31 



482 l.R IX XE I:N GRÈCE. 

jtles, ot en génrnil, <1(! moiiiiiiK^nls, de r(''|ti»i|ii(; dti l'i- 
sislrnte. l'eu iin|i(>rl(' ijuc la eouleur ne soil j);is loujours 
Mj)[)liqu('e, el})ai'aisse[)liis d'une fois fondiK; dans lesluc. 
Le vieux J*arlliénon lui-même nous a laissé des triglyplies 
où le bleu se distingue encore : le mur qui ferme l'en- 
Irée de i'Acropole offrait des traces de bleu. Les tuiles 
mêmes, dans beaucoup de ces monuments, et d'autres 
parties qui étaient en terre cuite à l'époque archaïque, 
étaient peintes. 

On trouve des traces de peinture dans l'intérieur même.. 
On a reconnu dans le temple d'Egine, du bleu sur les co- 
lonnes, du rouge sur les murs, du vert et d'autres tons 
sur les corniches. 

Les combinaisons des couleurs étaient calculées selon 
les lois du goût, et il répugne de penser que les Grecs 
aient ici manqué à cette recherche de l'harmonie qu'ils 
rencontrent partout si naturellement. On aimait les har- 
monies graves, le jaune et le brun, le brun et le rouge, 
le bleu et le vert, le jaune sur le noir, le rouge sur le 
noir. Les tons plus voyants étaient le rouge et le bleu, 
ou le rouge allié au vert. Ces effets n'étaient ni sans 
grandeur ni sans beauté. 

Ils foi-ment une partie essentielle chez les Grecs du 
luxe décoratif.. Sparte elle-même, avant que son génie 
eût été comprimé par les conséquences extrêmes de sa 
législation, avait eu une grande école de sculpture. Cet 
art sévère ne cessa jamais d'y être représenté. Il dut se 
soumettre seulement, comme la musique, à certaines 
règles morales. Au temps de Pisistrate, le même art, qui 
devait être en déclin à l'époque où vivait Périclès, se 



LUXE CIVIL EN GRÈCE. 483 

révélait, non-seulement par la beauté, mais par la ma- 
gnificence. 

On rencontre dans les temples, à Sparte, les œuvres de 
la toreutique. Cet art emploie et mélange les matières 
diverses, comme l'or et l'ivoire, et les produits superbes 
du travail du bronze et du travail du marbre. . 

Ainsi les dieux à Sparte gardèrent leur luxe, même 
quand les hommes se retranchaient tout luxe. 



III 



LE LUXE EN GRECE DANS L ORDRE CIVIL. 

Les arts, et notamment la peinture, furent employés 
à V ornementation des édifices et des maisons. Les plus 
grands noms de l'art grec en font foi. Les artistes les 
plus renommés ne craignirent pas de paraître déchoir 
en décorant des appartements, des murs, des lambris et 
des plafonds. 

Ainsi fit Pausias, peintre célèbre, dont le talent avait 
inspiré assez de confiance pour qu'on le chargeât de ré- 
parer les peintures de Polygnote sur les murs deTlièbes. 

Zeuxis lui-même ne dédaigna pas de tracer ses com- 
positions sur les vases de la céramique la plus ordinaire. 

Cette limite, si précise, que nous prétendons marquer 
entre les arts et l'industrie, n'existait pas alors, ou du 
moins la transition était si insensible que l'industrie 
semblait être chez ce peuple artiste un emploi courant, 
facile et seulement secondaire des lacultés que l'art ré- 
clame. Elle était abandonnée à des hommes qui trouvai ten 



484 Ii: I.IJXK E> GRÈCE. 

clic/ Ml) l(r()iizi(;r, un oiif'vi't; ou un ji(i!i(;r l'emploi d'iin 
t;il(Mil iu(;oiii[)luL, suris doute, mais jn'éparé par lus phi> 
sérieuses études. Jls ap|)orlaieut dans la décoration d'un 
fauteuil ou d'un lit, d'une lanip(ï, d'un bouclier, d'un 
coffret ou d'un vase, ce sentiment supérieur à leui 
œuvre, d'où naissait la perfection. 

Deux circonstances, en Grèce, contribuèrent aussi 
à ces applications de l'art sous forme de luxe d'orne- 
mentation. 

xV la différence des artistes qui ne signaient <juc leurs 
œuvres les plus remarquables, ces artistes industriels si- 
gnaient toutes les leurs. C'était pour les plus habiles 
un moyen de fortune et une garantie du soin qu'ils y 
mettaient; c'était aussi une raison pour les amateurs 
d'acheter de pareilles œuvres. 

D'autre part, la reproduction des modèles les plus 
admirés et l'usage des réductions permirent aux citoyens 
riches d'orner leurs demeures des plus belles productions. 
Les tableaux supérieurement copiés trouvèrent place 
chez les particuliers, et l'art favori desGrecs, la sculpture, 
eut la môme fortune à un degré supérieur. Les statues 
furent reproduites dans toutes les dimensions, transfor- 
mées en bas-relief, en camées, en médailles. 

Ce goût pour les objets d'art, destinés à faire l'or- 
gueil et le charme de la demeure, ne s'entretint pas 
seulement par l'amour général du beau et par l'émula- 
tion des gens riches. Il eut pour excitant la vue perpé- 
tuelle des plus délicats chefs-d'œuvre, exhibés comme 
dans une exposition sans cesse renouvelée. 

L'Athénien les rencontra à toute heure, tantôt sur la 



LUXE CIVIL EN GRÈCE. -iS^ 

voie des trépieds, lantôl sur celle des tombeaux, tantôt 
dans les temples, tantôt sous les portiques, au milieu 
des jardins de l'Académie et dans les gymnases, au théâtre 
ou au stade. Parmi la foule des marchandises que le Pirée 
étalait aux regards, se trouvaient d'élégants produits 
destinés à l'exportation, et ceux que la république Athé- 
nienne recevait de l'Asie et gardait pour son usage. 

Quant aux maisons elles-mêmes, elles devaient rester 
longtemps petites, chétives, en rapport avec les rues 
extrêmement étroites à dessein pour entretenir plus de 
fraîcheur, et aussi pour mieux défendre le terrain pied à 
pied et ménager des embuscades en cas de siège. 

On trouve, au sixième siècle, la vie privée encore 
pauvre, comme la demeure particulière est restreinte ; 
quelques objets d'art, mais nul luxe dans ces maisons 
formées souvent de bois et de boue séchéc au soleil. La 
richesse, le luxe ne s'appliquent qu'aux édifices publics. 

La simplicité des villes doriennes se maintint davan- 
tage. A Sparte, Lycurgue veut que la hache et la scie 
soient seules employées pour construire les charpentes, 
les planchers, les toitures. 

Plus tard, les Ioniens, se laissant gagner par la mol- 
lesse de l'Orient, inventèrent des maisons spacieuses, 
élégantes, richement décorées. <r Bâtir une maison à la 
mode ionienne, » devint une sorte de dicton. 

Les progrès de la richesse amèneront plus tard encore 
denouveaux raffinements, et les arts décoratifs dans la vie 
civile trouveront en Grèce leur plus brillant théâtre à 
Athènes. 



483 LE LL'\H EN GRfcCE. 



iV 



USAGES EN GRECE QUI SE UAPrORTENT AU LUXE. 

II nous reste, — en renvoyant au tableau de la vie 
athénienne pour de plus amples développements, — à si- 
gnaler quelques-uns de ces usages qui se rapportent, 
pour toute la Grèce, au luxe privé. 

Ces usages ne se montrent que dans ces temps avancés 
déjà où les sociétés grecques possèdent ce développe- 
ment de la richesse, qui est toujours accompagné par 
de nouvelles mœurs, d'autant plus exposées à se cor- 
rompre que l'invasion a été plus soudaine et provient de 
la source étrangère, de la conquête et du contact avec 
des civilisations raffinées. 

L'origine asiatique de la plupart de ces formes d'un 
luxe sensuel, qui s'adresse aux yeux comme certaines 
danses ou au goût comme les festins, n'est pas contestable , 
et peut être souvent établie. Pour les objets de parure, 
la généalogie n'est pas toujours facile à marquer : mais 
l'emprunt n'est pas moins certain, sauf les modifications 
introduites par l'ingénieuse industrie des Grecs. 

On verra souvent la femme accusée de ce dévelop- 
pement du luxe corrompu dans les traditions et les 
monuments de la Grèce, et le théâtre grec, du moins 
pour Athènes, constatera le rôle que les femmes en effet 
ont joué dans ses accroissements. Cette part fut considé- 
rable, bien que jugée par les écrivains grecs avec une 
dure partialité. 



LUXE DANS LES USAGES. 487 

Celte malédiction jetée sur la femme, ces accusations 
fréquentes dont elle devient l'objet, doivent cire mar- 
quées ici. 

C'est en effet un des traits de la question du luxe dans 
le monde hellénique. 

La femme est corruptrice, cause du mal, dans 
l'humanité, dans la société, dans le ménage, telle est 
l'idée, qu'on voit poindre chez Homère dans l'irrita- 
tion dont Hélène est l'objet. Elle prend les formes les 
plus diverses; elle a sa place dans la mythologie elle- 
même. 

x\insi, dans Hésiode, c'est Pandore qui répand tous 
les maux sur le genre humain par l'indiscrète curio- 
sité qui lui fait ouvrir, malgré la défense divine, la 
boîte mystérieuse confiée à sa garde : « Auparavant, les 
tribus des hommes vivaient sur la terre exempts de 
maux, de ])énible travail et de cruelles maladies qui 
amenèrent la vieillesse; car les hommes qui souffren^ 
vieillissent promptemenl. Pandore, tenantdansses mains 
un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux ter- 
ribles se répandirent sur les hommes. L'esj)érance seule 
resta ; arrêtée sur le bord du vase, elle ne s'envole pas. 
Pandore ayant remis le couvercle par ordre de Jupiter. 

« Depuis ce jour, mille calamités errent parmi les hu- 
mains ; la lerre est remplie de maux, la mer en est rem- 
plie, les maladies se plaisent à tourmenter les mortels 
nuit et jour. » 

Hésiode ne se borne pas à rappeler cette légende, 
qui attribue l'origine du mal à la femme, comme dans 
la Bible ; la création de la femme elle-même, pour 



488 LE LUXE EN GRÈCE. 

l'aulcur païen, est C'llt3-inciiie un ii);il, un piéf^^o tendu 
à l'Iionime pur le père des dieux pour |iiiiiir I'iouk'IIk'c, 
ravisseur du feu eélcsle : « Fils de JajxM, o le plus 
li-ibilc de tous, lu te réjouis d'avoir dérobé le léii 
divin cl, Iroinpé ma jeunesse, mais ton vol sera liilal à 
loi el aux hommes à venir. Pour me venger de ce hircin, 
ji3 leur enverrai un funeste présent, dont ils seront tous 
charmes au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur 
propre fléau.... En achevant ces mots, le père des dieux 
et des hommes sourit, et commande à l'illuslre Vulcain 
de composer un cor])s, en mélangeant de la terre avec 
de l'eau, de lui communiquer la force et la voix hu- 
maine, d'en former une vierge d'une beauté ravissante*. » 

Chef-d'œuvre funeste^ fatale merveille, beau mal, 
voilà les expressions dont se sert Hésiode pour quali- 
fier la première femme. 

On rencontre les mêmes malédictions dans les tragi- 
ques grecs. Les écrivains qui parleront de luxe répéte- 
ront les mêmes griefs. 

On trouve la femme dans ces danses voluptueuses, où 
elle se montre parée et lascive, comme on l'a vu déjà en 
Asie. 

Mais les premières danses de ce genre qu'on signale 
paraissent, si l'on en cherche la première trace dans 
Homère, exécutées par des hommes. 

Homère retrace les danses voluptueuses des Phéa- 

ciens. l\ montre ces insulaires, à l'issue d'un festin 

donné par leur roi Alcinoiis, exécutant une danse dont 

\ les pas et les attitudes exprimaient le sens des paroles 

* Hésiode, Des Travaux et des Jours. 



LUXE DANS LES USAGES. 483 

cliantécs par le citharède. Pendant qu'un héros se lève 
et va chercher la lyre deDémodocus, neuf chefs, choisis 
par le peuple, aplanissent la lice où les jeunes hommes 
exercés à la danse vont par leurs mouvements et leurs 
gestes représenter l'aventure que chantera le poëte. 
L'habile chanteur choisit les amours d'Ares et d'Aphro- 
dite \ 

Outre les danseurs et les musiciens, qu'on appelait 
d'un nom commun, acroamates, on fait venir pour 
amuser les convives des bouffons, des faiseurs de tours, 
des joueuses de cerceaux, des gens qui dansaient sur les 
mains, des singes savants. 

Quelques riches se plaisaient à entretenir dans leur 
maisons des fous, à l'exemple des Perses. 

On y joignait des nains. Érasme, dans VEloge de 
la folie , fait remonter plaisamment l'institution des 
fous jusqu'à Vulcain, qu'il représente comme le bouffon 
de l'Olympe. 

C'était un vieil usage oriental que les bouffons de 
cour. Dans le Ramayana, Sita a près d'elle un bouffon 
qui lui décrit les qualités de ses amants. 

Lorsque le luxe se répand dans les villes grecques, 
après les guerres médiques, les femmes figurent davan- 
tage dans ces danses licencieuses. 

C'était un des pins grands raffinements à Corinthe et 
dans tant d'autres cités grecques que d'offrir aux con- 
vives la vue de danses lascives exécut(;es par des esclaves 
et des courtisanes. 

Ces danses offraient des variétés qui portaient cha- 

» Odyssée VIII. 



490 LE LUXE EN GriÈCE. 

ciiiic un nom. Telles ('ui'eiil, par e\enij)Ic, rAjioeiniis, 
le Boucismus, l'Igitlis, rÉclactisina, dans laquelle le 
l»ic(l de la danseuse devait atteindre jusqu'à son épaule, 
la Bibasis, danse dorienne, encore plus indécente. Los 
vases grecs et les peintures d'IIcrculanum nous montrent 
un grand nombre de figures qui représentent les dan- 
seuses admises dans les fêtes aristocratiques. Un voile 
transparent, d'une couleur incertaine entre le bleu et le 
blanc, relevé d'un côté et flottant de l'autre, ou soutenu 
par la main droite, cachait à peine quelques })arties de 
leurs corps. Quelquefois, elles adoptaient le costume ou 
la demi-nudité des Bacchantes; elles se montraient alors 
à peine couvertes d'une peau de tigre, dansaient en agi- 
tant des crotales ou en élevant au-dessus de leur tète 
un tambour garni de grelots. 

Les festins donnés par les ministres du culte et sur- 
tout par ceux de Bacchus, étalaient, comme les repas 
des particuliers, ce cortège de danseuses et de musi- 
ciennes. 

« Cours vite au festin, lisons-nous dans Aristophane, 
cours au festin, muni d'une corbeille et d'une coupe. 
Le prêtre de Bacchus t'invite. Hàte-toi, on n'attend 
plus que toi pour commencer. Tout est prêt : lits, 
tables, coussins, couvertures, couronnes, parfums, des- 
serts; les courtisanes sont arrivées; galettes, gâteaux, 
pains de sésame, massepains, belles danseuses; tu y 
trouveras toutes les délices d'Harmodius*. » 

On rencontre d'autres raffinements sensuels dans les 
repas. 

* Aristoph. , Acharn. 



LUXE DANS LES USAGES. 491 

Mais il convient ici de faire une distinction. 

Il ne faudrait pas prendre pour des divertissements 

es repas publics en usage chez les Grecs et aussi dans 

l'ilalie et à Rome, ni taxer de luxe les cérémonies qui 

s'y passaient non plus que les insignes dont se paraient 

les convives. 

Leur origine était religieuse ; ils avaient pour objet 
d'honorer les dieux à certains jours fixes, et la cou- 
ronne sur la tête répondait à l'antique usage de se cou- 
ronner de feuilles ou de fleurs chaque fois qu'on accom- 
plissait un acte solennel de la religion. 

La robe blanche des convives chez les Grecs n'annon- 
çait pas davantage une idée de réjouissances profanes; 
le blanc était la couleur sacrée. 

Les chants qui commençaient le repas étaient des 
hymnes. 

Jamais ces repas ne dégénèrent en luxe. Loin de là : 
ils gardèrent leur simplicité primitive, et tous les dé- 
tails en étaient fixés par d'antiques prescriptions. On 
en aura la preuve dans cette circonstance que les con- 
vives eux-mêmes de ces repas austères pouvaient, quand 
ils avaient mangé les aliments prescrits, recommencer 
de nouveaux festins plus conformes aux habitudes de 
raffinements. 

Il n'en est pas de même des repas privés. 

On jouait de véritables drames pendant les repas, 
ainsi que l'a remarqué fort justement un ingénieux 
érudit^ Il en donne pour preuve la scène en effet 

* M. eu. Magnin, Origines du tliéâlre. 



492 LE LUXE EN GRÈCE. 

très-rcmarquablo ({iii, dans Xénoplion, termine le Ijaii- 
(jticl (le Callias. 

Vraie scène d'amour de Bacchus et d'Ariane, qui avait 
pour théâtre la chambre nuptiale de la jeune épouse, 
pour accompagnement le son de la flûte et une douce 
musique, avec une danse qui traduisait les mouvements 
de la passion, et pour sujet l'expression graduée d'une 
vive tendresse, rendue avec une réalité dans les caresses 
et dans les gestes qui atteignait aux extrêmes limites 
du simple badinage. 

En voyant les deux époux, dit Xénophon, a ceux 
des convives qui n'étaient pas mariés se promirent de 
l'être bientôt, et ceux qui l'étaient montèrent à cheval 
pour aller rejoindre leurs épouses et répéter la scène 
dont ils venaient d'être témoins. » 

Bien des accessoires qu'on croit souvent inventés au 
moyen âge ou dans les temps modernes, datent aussi de 
la Grèce ; telle est l'introduction, par une bizarre mise 
en scène, au sein môme des banquets, de décorations et 
de machines extraordinaires. 

Un véritable coup de théâtre termine le repas des 
noces de Caranus, riche Macédonien. Le repas allait 
finir, et le jour commençait abaisser, lorsqu'on ouvrit 
une partie de la salle que fermaient des rideaux blancs. 

Dès qu'ils furent relevés, parurent des lampes, que 
fit monter un mécanisme caché, on vit des Amours, des 
Dianes, des Pans, des Mercures et beaucoup d'autres 
figures de ce genre, qui portaient des candélabres d'ar- 
V gent. Puis on servit des sangliers couchés dans des plats 
carrés à bordures d'or. On fit faire le tour des tables à 



LUXE DANS LES USAGES. 493 

ces pièces énormes que perçait un javelot d'argent *. 

Notre moyen âge verra se reproduire de telles repré- 
sentations enrichies d'inventions nouvelles. 

Le chant tient une place à ces banquets privés. 

A Athènes surtout, pendant les repas donnés par 
les riches citoyens, on verra chaque convive prendre 
tour à tour la branche de myrte, et chanter quelques 
tirades d'Eschyle et d'Euripide. Plus tard, vers le 
temps d'Alexandre, des acteurs de profession rempli- 
ront cet office à la table des riches, et surtout dans 
les festins royaux. 

On ne s'étonnera pas, après ce que nous avons dit de 
ce que produisait en ce genre l'Orient, que tous les objets 
de la parure féminine aient reçu chez les Grecs de sin- 
guliers raffinements. 

Nous avons parlé de quelques-uns de ces objets de 
toilette à l'époque des chants homériques, et nous aurons 
à en signaler plusieurs autres. 

Cet industrieux génie s'applique même aux objets 
les plus délicats, comme les épingles qui reçurent des 
formes diverses et perfectionnées. Ces engins de toilette 
et de coiffure, précieux par la matière et d'un art 
souvent exquis, ont été connus par une antiquité 
même reculée. Les femmes grecques ne furent pas les 
premières en date qui en ornèrent leurs robes ou leurs 
chevelures. L'Asie en avait fait usage. Mais les plus heu- 
reux spécimens qui nous restent appartiennent à l'art 
grec. 

Quelques-unes de ces épingles ou aiguilles servirent à 

* i4//jcn.,liv. IV. 



494 LE LUXE EN (WltCE. 

lixcr les pi^'ccs de rajustement, mais les plus grandes 
lurent employées pour la coiffure. 

Les hommes eux-mr-mcs en porlèrcnt, lorsque pré- 
valut la mode des longues chevelures. Dans Homère, le 
Dardanien Euphorbe porte dans ses cheveux des orne- 
ments d'or et d'argenté C'était une coutume de toutes 
les riches cités de l'Asie Mineure, transmise aux Ioniens 
d'Europe. Elle fut adoptée par les Athéniens, non sans 
quelque scandale pourtant lorsqu'ils tinrent leurs che- 
veux attachés à l'aide d'épingles ornées de cigales d'or. 

Les femmes se servaient de ces épingles, par la 
main d'industrieuses esclaves, soit pour diviser leurs 
cheveux, soit pour tenir les tresses, les nattes et les 
boucles assemblées derrière la tète ou sur son sommet, 
pour retenir les coiffes et autres parures. Sur un vase 
trouvé à Athènes est peinte une figure de femme dont les 
cheveux forment en arrière une touffe soutenue par des 
bandelettes; une épingle dont l'extrémité est visible les 
tient réunies. 

On peut citer aussi, parmi d'autres nombreux té- 
moignages, un miroir gravé étrusque* représentant la 
toilette d'Hélène; on y voit trois femmes qui achèvent 
de la coiffer. « L'une d'elles présente un miroir, une 
autre va nouer les cordons du riche diadème que la troi- 
sième ajuste sur le front de sa maîtresse. La dernière 
suivante tient l'aiguille qui, plantée dans la chevelure, 
en consolidera l'édifice ^ » 

1 lUcdc, XVII. 

- Des colloclions Durand et Pourtalès. 

^ Did. des Antiquités grecques et romaines, art. Acus, par E. Saglio. 



LUXE DANS LES USAGES 495 

L'ornementation de beaucoup de ces épingles était 
aussi riche que leur siructul'e était variée. Les objets les 
plus divers surmontent leur extrémité. Ce sont tantôt 
das représentations assez simples, une tête de cerf ou 
d'élan, ou d'un autre animal, une figurine, tantôt de 
véritables groupes. 

Winkelmann décrit plusieurs de ces épingles d'ar- 
gent du musée de Naples, trouvées dans les fouilles 
d'Herculanum : « La plus grosse, dit-il, longue de huit 
pouces, est terminée par un chapiteau d'ordre corin- 
thien, sur lequel est une Vénus qui tient ses cheveux 
avec les deux mains ; l'Amour, qui est à côté d'elle, lui 
présente un miroir. Sur une autre de ces épingles, 
surmontée aussi d'un chapiteau d'ordre corinthien, sont 
deux petites figures de l'Amour et de Psyché qui s'em- 
brassent; une autre est ornée de deux bustes; la plus 
petite représente Vénus appuyée sûr le socle d'une petite 
figure de Priape, et elle touche de la main droite son 
pied qui est levé. » 

Notre musée du Louvre possède des échantillons pré- 
cieux qui répondent à la même idée : telle une épingle 
en or dont la tète se compose d'un chapiteau sur lequel 
est debout un Amour qui joue de la flûte de Pan. On y 
remarque aussi une épingle étrusque, en argent, dont 
la tige traverse trois lentilles légèrement gravées et 
surmontées d'un tambour à bords façonnés qui porte 
une tète de Ijélier. 

D'autres collections présentent de ces images char- 
mantes d'un travail délicat, épingles d'or ou d'ivoire of- 
frant les représentations les plus gracieuses, ici un 



496 LE LUXE LN GHECE. 

jxtlit géni(! aili- (jiii liciiL iiiir |»;il(";i(' (l'une iii;iin ri dt; 
l'autre un obj(;l (jiii |)araîl être un vase à paiiunis, là 
une Vénus sortant des eaux et tordant ses cheveux. 
(Musée de Naj)les.) 

Les vases grecs ou peintures de vases retrouvés dans 
les tombeaux confirment un autre usage de ces précieux 
engins. Ils n'étaient pas seulement employés à lisser, 
assouplir, friser et crêper, dresser la chevelure, ils ser- 
vaient parfois à teindre les cheveux ainsi que les sourcils. 
On les trempait dans des parfums; aussi, on les trouve 
joints à ces vases à parfum dans les monuments funé- 
raires. 

Une description minutieuse de tous les usages de luxe 
adoptés par les cités grecques nous mènerait beaucoup 
trop loin, et ferait disparaître, sous des recherches infi- 
nies de détail, les résultats généraux que nous cher- 
chons à dégager de l'histoire du luxe. 

Nous nous sommes contentés pour la Grèce aux 
temps classiques de ces indications qui s'appliquent à 
toutes les cités. 

Il sera facile de distinguer, dans le tableau qui va 
suivre, ce qui est commun à toutes les cités grecques et 
ce qui appartient plus particulièrement à Athènes. 



CHAPITRE II 

LE LUXE A ATHÈNES 

I 

PREMIERS DÉVELOPPEMENTS DU LUXE A ATHÈNES. 

Le luxe en Grèce, c'est surloiU le luxe à Athènes. 
Athènes, en effet, reflète tous les traits communs aux 
autres États grecs, et y joint les traits qui lui sont 
propres. 

Quelque part qu'on fasse à l'influence de la race, on 

ne peut contester la différence des destinées réservées 

aux Ioniens et aux Dorions sur le sol de la vieille Grèce. 

Celte différence s'accuse dans les deux types opposés 

de Sparte et d'Athènes. 

On parle de l'action exercée sur les mœurs par les in- 
stitutions de Lycurgue. Mais ces institutions, ennemies 
de la richesse et du luxe, furent avant tout des institu- 
tions doriennes. 

Lycurgue lui-même fut plutôt le restaurateur d'un 
état ancien que l'inventeur d'un nouveau système. 

I. 52 



.498 I-E LUXE EN (JUÉCE. 

C'est une singulière illusion de queiffucs iilojtisles 
(jiii ont vu dans Lycurgue leur idc'.il et Iciii- modèle, 
de croire (|u'un peuple se laissait jeter ainsi, du jour 
au lendemain ft d(; toutes pièces, dans un UKjule pré- 
conçu, et ici quel moule étrange ! 

Si peu nombreux qu'ait été ce peuple, et de quel- 
que prestige que l'antiquité ait environné les législa- 
teurs, on ne peut s'expliquer de telles mœurs et de 
telles lois que par les points d'appui que la luîTorme 
trouvait dans la tradition. 

Cette réforme força })eut-être les ressorts de Tiiislitu- 
tion primitive, en les tendant outre mesure, et l'esprit 
même de Lycurgue paraît avoir été outré par ses con- 
tinuateurs. 

A Sparte comme en Crète, la proscription du luxe 
lut l'effet d'une cause beaucoup plus générale, l'abo- 
lition de la propriété môme, abolition non pas absolue, 
mais portée extrêmement loin. Un couvent guerrier, 
voilà le nom qu'on a donné à Sparte, nom trop bien 
justifié. Quel est le couvent dont la règle ne soit pas uni- 
forme? D'un autre côté, quel luxe ne naît du besoin de 
se distinguer? Rendre cette distinction impossible devint 
le but des lois. 

Le luxe s'attache aux festins et aux vêtements; on 
rendit communs à tous les repas et les costumes. Le 
luxe a encore pour origine le désir qu'éprouvent les 
deux sexes de se plaire l'un à l'autre; on fit dispa- 
raître la distinction morale des sexes par la commu- 
nauté de l'éducation et des devoirs. Hommes et femmes 
furent des citoyens. 



LE LUXE A ATHÈNES 499 

Cet état contre nature devait faire naître d'incon- 
testables vertus patriotiques et guerrières; mais il était 
destiné à tomber par ses propres excès, et sous les diver- 
ses causes indigènes et étrangères qui altérèrent la 
constitution Spartiate. 

Athènes forme un complet contraste avec ce type 
dorien. 

Il y a loin de l'expansion brillante et de la riche va- 
riété dont elle est l'image à l'uniformité de l'Orient. 
Tous les éléments de la société, plus ou moins môles 
en Orient et subordonnés à la religion, la philosophie, 
l'art, l'industrie, la politique, prennent à Athènes une 
existence distincte et indépendante. Ces éléments divers 
se pénètrent par leur contact réciproque, d'autres fois 
ils se heurtent, mais ils prouvent parla même qu'ils sub- 
sistent et veulent continuer à subsister à part. 

Une seule cause explique tout. A Athènes, la personne 
humaine, du moins chez le citoyen, et la propriété, fu- 
rent et restèrent libres. 

Cette liberté était relative sans doute, engagée par 
l'Etat dans bien des liens, soumise à bien des restric- 
tions, mais assez grande pour laisser l'arbre se dé- 
ployer dans sa force et dans sa grâce. 

La cité du commerce et des arts devait être la cité du 
luxe. 

Point de civilisation qu'un certain luxe n'accompa- 
gne. Mais, à prendre ce mot dans son sens fâcheux, il 
devait naître à Athènes, comme à Home, de la conquête 
et des dépouilles des vaincus partagées entre quelques 
grandes familles. 



500 LE LUXE EN (A\tŒ. 

Les trésors de la Perse créèicnL tout à coup de;jrancles 
fortunes. 

Ces révolutions soudaines altérèrent les mœurs avec 
une rapidité d'iiutant plus inouïe que ce n'étaient j)as 
seulement les trésors, mais les coutumes asiatiques qui 
pénétraient sur ce sol vierge encore pour ainsi dire. 

Déjcà la richesse s'alimentait à la source de l'escla- 
vage qui contribue tant à corrompre les maîtres, c'est- 
à-dire les riches. 

Cette richesse si fréquemment mal acquise, si sou- 
vent tournée à de mauvais usages, devait provoquer, 
avec la haine des pauvres, les malédictions des philoso- 
phes. Ils ne distingueront pas plus à Athènes qu'à Rome 
le mauvais luxe de ce luxe acceptable et permis, qui 
n'est que l'élégance dans les besoins, le sentiment de 
l'art dans l'industrie. Ou plutôt, luxe, industrie, ri- 
chesse, propriété même, ils frapperont tout d'un com- 
mun anathème, sans se douter que de telles rigueurs 
calomnieront auprès des masses ces fondements et ces 
ressorts nécessaires de toute société en progrès. 

Le luxe à Athènes ne se développe que sous Périclès, 
ou, pour parler plus exaclemeut, il commence avec 
Ci mon. 

Il importe peu que quelques historiens en fixent 
plus tôt la date, s'il leur plaît de désigner sous ce nom 
tel symptôme d'amour du bien-être. Ainsi tel auteur 
traite comme luxe l'habitude de certaines personnes 
aisées de faire rafraîchir l'eau pendant les ardeurs de 
l'été. On appelle luxe l'habitude qui commence à se 
répandre de porter des tuniques de lin, et la moderéser- 



LE LUXE A ATHÈNES. 501 

vce à quelques personnes riches de mellrc clans leurs 
cheveux des cigales d'or ou crochets destinés à les rete- 
nir. On appellera luxe aussi riminoralité contre laquelle 
lutta Solon^ 

On aurait tort également de rendre l'existence du 
luxe à Athènes exactement contemporaine du dévelop- 
pement de certaines fortunes. 

On peut, en effet, se faire une idée du chiffre réelle- 
ment élevé de ces fortunes par les 100 talents (envi- 
ron 540,000 fr.) que paya Callias pour acquitter 
l'amende de Cimon, dont il veut épouser la sœur, et par 
l'amende égale à laquelle fut condamné Thémistocle. 
Encore Plutarque nous apprend-il que les amis du 
vainqueur de Salamine avaient trouvé le moyen de 
sauver une partie considérahle de ses biens, dont ils lui 
firent passer le montant en exil. 

En dépit de ces fortunes, les signes de luxe qui se 
manifestent alors sont peu sensibles et peu répandus. 
Tout au plus rcmarquc-t-on une première invasion des 
vêtements orientaux dans quelques grandes .himilles. 
Les historiens continuent à parler de la simplicité des 
demeures; elle est in effet extrême. Sous Périclès, 
on regardait avec une sorte d'admiration les maisons 
de Thémistocle et de Pisistrate comme des monuments 
de la simplicité antérieure. Et pourtant la sage admi- 
nistration des Pisistratides, qui dura soixante-huit ans 

' Tluicydidc, Diodorc de Sicile, Élicn, font de telles confusions, peu 
imporlanles d'ailleurs à leur point de vue, mais non sans gravilé quand ou 
songe à quelles déclamations on s'est livré contre Tusagc du bien-èlro le 
plus innocent, flétri sous le nom do luxe immoral. 



502 LE LUXE EN GRÈCE. 

avall lait jti'ondrc un vif ('laii à la jio|iiilali(iii, aux lu- 
mières, au travail remis eu liouni'ur dans 1(3S campa- 
gnes, tandis que rinfaniic était attachée à la fainéantise. 

Ce qui s'accrut d'abord avec ces fortunes, c'est lapait 
de l'assistance que les riches prêtaient aux pauvres, 
assistance sous forme de repas, de secours, de dots mê- 
me aux jeunes filles. 

Aux Eupatrides, seuls prêtres, seuls archontes, gar- 
diens, autant que possible rigides, des anciennes formes 
du régime patriarcal, peu à peu succède l'influence de 
la richesse qui servit de fondement à la division des 
hommes en quatre classes par Solon. 

Ces riches avaient bien des moyens de tirer parti 
de leur argent. On achetait des terres, on plaçait ses 
fonds dans diverses industries et dans le commerce de 
mer ; on les prêtait, on en trouvait un emploi fructueux 
dans les mines d'argent du Laurium, très-productives, 
et occupant une assez grande étendue (11,111 mètres 
d'après Boeck). Divisées en portions vendues par l'Etat, 
moyennant 1 talent ou un peu plus, et une redevance 
perpétuelle du 2 i'' du produit, elles se partageaient entre 
un certain nombre de familles riches, qui en réunis- 
saient plusieurs lots dans leurs mains. Elles purent dès 
lors contribuer au luxe public. 

Ce futCimon, le fils de Miltiade, chef du parti aristo- 
cratique, qui, le premier, donna l'exemple d'orner la 
ville, à peine relevée de ses ruines, de monuments et de 
chefs-d'œuvre. — Le rôle de ce grand homme dans le 
luxe mérite d'être signalé. 

Les Longs murs, le temple de Thésée, le Pœcile, le 



LE LUXE A ATHÈNES. 505 

Gymnase, le jardin de l'Académie, le mur méridional de 
l'Acropole, le temple de la Victoire sans ailes, annon- 
cent dignement dès lors les Propylées et le Pnrthénon. 

Cimon, pendant les années que dura son intègre et 
habile administration, fit plus encore. Il forma, autant 
que cela était possible à un homme, la plupart des 
artistes qui devaient valoir à l'époque suivante le nom 
classique de siècle de Périclès. 

Il vécut entouré d'artistes. Il fit son ami du sculpteur 
Polygnole, comme Périclès allait faire le sien de Phidias. 
Phidias lui-même fut puissamment encouragé par Ci- 
mon. Au moment où Périclès commence ses travaux, le 
grand artiste avait cinquante ans ; il datait donc d'un 
autre moment. 

Quand l'or des Perses fut épuisé, Cimon soutint le 
luxe public de ses propres richesses qui étaient très- 
grandes, et qu'il consacrait depuis longtemps aux besoins 
des particuliers. 

Ame ouverte à toutes les lumières, autant qu'élevée 
et généreuse, son goût s'étendait sur tous les arls ; lui- 
même cultivait la musique avec succès. 

Ce Scipion athénien a vu sa gloire civile se perdre en 
quelque sorte dans les rayons de celle de son heureux rival. 

Quelque grand qu'ait été le chef de la démocratie 
athénienne, l'histoire, on va le voir, ne saurait l'ab- 
soudre complètement de quelque excès qu'on ne peut 
imputer au noble et modéré Cimon. 

Celui-ci marque l'âge d'innocence du luxe public. 

Le brillant Périclès en marquera l'apogée et à (pielques 
égards déjà la corruj)tion. 



t04 LIi lUXli EN GRÈCE. 

II 

LE LIXE l'UDMC SOUS l'ÉRICLÈS. 

Les exemples publics donnés par Pcriclcs furent plus 
puissants que son exemple personnel. 

Nul homme plus simple, })lus tempéranl. L'illustre 
maître d'Athènes vivait comme le plus modeste citoyen. 
Ses fils mômes allaient jusqu'à taxer de parcimonie cette 
table trop frugale et cet intérieur trop austère. Ccn'étail 
point par ce dernier côté qu'il devait faire école. 

Les admirables travaux d'art qui furent exécutés, de 
498 à 451 avant Jésus-Christ, n'auraient point vu le jour, 
pour la plupart, sans l'action personnelle exercée par 
Périclès. 

On connaît le prix vénal de quelques-uns de ces ou- 
vrages, où ne furent épargnés ni l'art, ni la matière, ni 
la main-d'œuvre. 

La postérité ne s'inquiète pas beaucoup de savoir, mais 
les Athéniens remarquaient, avec vivacité et amertume, 
ce qu'il en coûtait pour élever ces monuments. Pour- 
tant Périclès était obligé de consulter le peuple. — 
La Minerve de Phidias fut donnée à cet artiste à titre 
d'entreprise. Aussi le vit-on comparaître devant un con- 
seil d'administration. 

C'étaient surtout les riches qui se plaignaient, parce 
qu'ils avaient la charge ; le peuple regardait moins à la 
dépense, et souvent il y poussait. 

C'est lui qui exigea que la statue de Minerve, qui se 



LE LUXE A ATHENES. 505 

trouvait placée dans l'intérieur du temple, fût d'ivoire 
et d'or, avec les yeux en pierres précieuses. 

Cette statue n'avait pas moins de 1 1 mètres 80 centi- 
mètres. Le peuple en avait discuté un jour avec Phi" 
dias le dessin et la matière ; l'artiste la voulait de 
.marbre, parce que l'éclat du marbre subsiste plus 
longtemps et qu'il est moins exposé à se détériorer, tan- 
dis que l'ivoire est facilement brisé par la sécheresse, 
inconvénient que Phidias essaya de conjurer en établis- 
sant des puits sous plusieurs des statues d'ivoire qu'il 
produisit du reste en nombre fort inférieur à celui de 
ses statues de bronze. 

Phidias ayant ajouté que le marbre coûterait moins, 
on lui cria de se taire, comme si l'économie envers les 
Dieux eût été une impiété ; le peuple déclara qu'il fallait 
une statue d'ivoire et d'or, et de l'or le plus pur. On en 
donna à Phidias, pour les ornements, le poids de 40 ta- 
lents, évalués par les commentateurs à plus de 5 mil- 
lions de francs. 

Ces dépenses paraissent énormes, si l'on songe à 
l'abaissement considérable qui s'est produit dans la 
valeur monétaire. A en croire la plupart des commen- 
tateurs, il faudrait, pour s'en faire une idée exacte, aller 
jusqu'à décupler ces sommes en monnaie moderne. Or, 
il me semble que ce calcul, qui décuple la valeur moné- 
taire, pèche par exagération, si on prend pour mesure le 
prix des grains. On ne saurait d'ailleurs mesurer rigou- 
reusement la baisse qui s'est opérée depuis cette époque 
dans la valeur de l'or et de l'argent, et rien n'était jdus 
variable, en de courtes périodes, dans l'ancienne Grèce. 



500 LE LUXE EN Cr.ÈCR. 

Du temps de Solon, un bœuf ne valait que 5 drachmes, 
un prix qui semble presque inipossible. Mais peu à peu 
les j)rix muntèrent au quintuple'. On ne doit pas s'en 
étonner. La liausso était l'ellet de l'accroissement de 
la consommation par le développement de la population 
et du commerce, elle provenait en partie aussi de l'ac- 
croissonient du numéraire en Grèce. La faible masse 
monétaire (jui s'y rencontrait ne pouvait s'y grossir 
d'un de ces courants nouveaux de métaux précieux, pro- 
venus particulièrement de l'Asie, sans qu'il en résultat 
de grandes perturbations. 

Quoi qu'il en soit, ces sommes parurent très-fortes à 
l'époque môme. De telles dépenses furent taxées de folie. 
— Les magnifiques vestibules de l'Acropole, connus sous 
le nom de Propylées, et qui furent construits tout en 
marbre par l'architecte Mnésiclès, coûtèrent 2,012 ta- 
lents, c'est-à-dire plus que le revenu annuel de la répu- 
blique. 

Qu'on fasse ainsi les comptes du Parthénon, construit 
tout en marbre du mont Penthélique, sur une longueur 
de 70 mètres, 32 de largeur, et une hauteur de 21, et 
dont les sculptures enrichirent de nombreux artistes; 
qu'on suppute ce que coûtèrent les autres bâtiments 
comme l'Odéon et l'Erectheion, on arrive à des chiffres 
fort élevés. 

Mais, en aucun cas, ils ne sauraient prouver que ce 
soit d'une façon improductive, pour parler le langage de 
l'école économiste, que les générations, pendant plus de 

■ * Boeck, Economie publique des Ailiéuiens, liv. I, ch. r.. 



LE LUXE A ATHENES. 507 

vingt-deux siècles, sont venues élever leur âme, épurer 
leur goût devant ces chefs-d'œuvre accomplis. 

Le caractère productif des beaux-arts a été démontré 
surabondamment : un tel exemple suffirait. Comment 
apprécier, même au point de vue purement économique, 
coque représentent de telles œuvres comme valeur? 

Il faudrait se rapporter aux ouvrages d'art qu'elles 
ont suscités à leur tour, calculer ce qu'y a gagné l'in- 
dustrie, appelée à faire passer quelques-unes des formes 
du beau dans les œuvres de l'utile. 

Il en est du beau comme du vrai, et de l'art comme 
de la science pure. Bien superficiel serait le jugement 
qui prétendrait en apprécier les effets éloignés par les 
résultats immédiats qui paraissent souvent stériles, ou 
même ne représenter qu'une perte. 

Combien de vérités scientifiques, qui semblaient avoir 
pour unique objet de satisfaire la curiosité, ont trouvé, 
bien longtemps après quelquefois, les applications les plus 
utile pour la navigation, la mécanique, etc. ! Le luxe 
public, que le goût accompagne, a aussi sa part dans 
la tâche d'élever le niveau des esprits, duquel en défi- 
nitive tout dépend : ne l'oublions pas en parlant d'Athènes. 

Les intentions et les vues dePériclès, dans l'œuvre ori- 
originale qu'il conçut et exécuta, sont dignes d'atten- 
tion. 

Ces vues paraissent beaucoup plus réfléchies qu'on ne 
se le figure d'après un premier aperçu. 

On verra qu'il obéissait à ce que nous appellerions 
aujourd'hui une théorie économique, à laquelle n'a pas 
manqué même une formule assez claire et assez nette. 



508 LE M;XE en OIlf^CE. 

Il poursuivit aussi cl d'aljord un liul jifililiquc par 
le (Icvcloppciiionl du luxe public. M. (irnli-, dans son 
Ilisloire de la Grèce^ me j)araîl l'avoir indifpiéavcc une 
remarquable pénétralioii, (juclrpu; niodcnicscjuc j)uissenl 
paraître les expressions qu'il emploie pour caractériser 
cetle œuvre du cinquième siècle avant Jésus-Clirist. 

« Les vues de Périclès, écrit M. Grote, étaient évidem- 
ment panbelléniques. En fortifiant et en ornant Athènes, 
en développant loulc l'aclivilé de ses citoyens, en lui 
donnant des temples, des sacrifices religieux, désoeuvrés 
d'art, des fêtes solennelles, toutes choses d'un puissant 
attrait, il avait l'intention d'en faire quelque chose 
(le plus grand qu'une cité maîtresse réunissant de nom- 
breux alliés sous sa dépendance : il désirait en faire le 
centre du sentiment grec, l'aiguillon de l'intelligence 
grecque, le type d'un fervent patriotisme démocratique, 
combiné avec la pleine liberté de l'aspiration et du goût 
individuel. 11 ne désirait pas seulement relever les 
États sujets dans l'union avec Athènes, mais attirer l'ad- 
miration et la déférence spontanée de voisins indépen- 
dants, de manière à assurer à sa patrie un ascendant 
moral bien plus étendu que son pouvoir direct. Et il 
y arriva en élevant la cité à une grandeur visible qui 
la faisait paraître plus forte encore qu'elle ne l'était en 
réalité, et qui avait en outre pour résultat d'adoucir aux 
yeux des sujets la pensée humiliante de l'obéissance ; c'é- 
tait pour les étrangers de tous pays une sorte d'école 
d'action énergique sous l'empire même de la liberté de 
critique la plus entière. » 

* M. Grote, Histoire de la Grèce, t. VI. 



LE LUXE A ATHÈNES. 509 

Les pensées attribuées à l'ériclès par l'historien an- 
glais, exprimées en style beaucoup trop moderne, ne 
s'éloignent pas au fond de ce que dit Thucydide appelant 
Atliènes Vimùtulrice de la Grèce. 

Mais fallait-il pousser aussi loin l'apologie, défendre 
Tapplication si peu scrupuleuse que fit le chef de la dé- 
mocratie athénienne, du fonds des alliés, déposé dans le 
trésor en vue de la défense commune, aux travaux publics 
d'Athènes"? Ne semble-t-il pas qu'ici le célèbre historien 
anglaisait fait preuved'une indulgence difficile à justifier? 

Cet acte, qu'ont blâmé unanimement les historiens de 
l'antiquité, fut jugé avec beaucoup de sévérité par les 
contemporains ; il a été justifié par Périclès lui-même 
d'une façon qui s'écarte un peu des arguments apologé- 
tiques de M. Grote. 

Dans la réponse de Périclès, rapportée par Plutarque 
avec d'assez grands détails, je cherche en vain ce genre 
d'apologie en faveur d'un procédé financier peu délicat, 
qui consisterait à alléguer que le maître d'Athènes tra- 
vaillait dans des vues panhellénifjiies. 

Ce n'était pas moins encore une fois un procédé finan- 
cier d'une grande latitude, contre lequel on paraît s'être 
élevé plus vivement que contre aucune mesure arbitraire 
de Périclès; un parti nombreux vit h\ un vol positive- 
ment fait aux alliés et un déshonneur pour Atliènes. 

Ces reproches s'élendaicnt d'ailleurs à tout l'ensemble 
de l'administration de Périclès. « Les Athéniens lui 
ont livré, disait le poëte Téléclide, les revenus de leurs 
villes, et leurs villes mêmes ; des pierres pour bâtir des 
villes et puis les démolir ensuite. » 



MO LE LUXE EN Glil^CE. 

Nous avons dit (jiic sous Périclès les Ir.iviiux publics 
;iy;m[ l'ai"!. |)()iir olijct se l'allaclialcnl, dajis >a ]i(;iis(''c, à 
une Llicoric ('îcoiioiiiiijiic. 

Est-ce là unt! idée que nous lui prêtons? 

Pour se convaincre de la réalité de notre inter- 
prétation, il suffit de rapprocher quelques textes de 
Plutarque et des divers historiens qui ont parh; avec 
détail de ce puissant chef de la démocratie athénienne. 

Voici ceqiie, nous autorisant de ces textes, nous n'hési- 
tons pas à appeler la théorie économique de Périclès. 

Il estimait que le travail, qui avait é])uisé à peu près 
le cercle des industries utiles à Athènes, ne pouvait, 
même au simple point de vue des profits et des salaires 
à répandre, que gagner à s'ouvrir une nouvelle carrière 
dans un emploi plus relevé. Il était frappé du nombre des 
matières précieuses dont l'industrie disposait, de la quan- 
tité de métiers déjà occupés à les mettre en œuvre. De 
toutes les parties de l'activité laborieuse, celle-là lui 
parut offrir le plus d'avenir qui s** adresserait à ce genre 
nouveau des produits, inépuisable comme l'imagination 
de l'homme et comme l'heureux génie de ses compa- 
triotes. 

A cette appréciation exacte de la situation du travail 
qu'il voulait pousser vers les œuvres de goût, se joi- 
gnaient d'autres vues. 

La politique les lui imposait, sans doute à titre de né- 
cessité, mais il est difiicile de ne pas croire, en dépit 
de tous les apologistes, qu'il n'en ait pas fort abusé. 

11 voulait à tout prix occuper les bras. 

Le moment était venu où il fallait trouver une issue 



LE LUXE A ATHÈNES. 511 

au travail libre. Ce travail était battu en brèche par le 
travail esclave. Il le fut moins énergiqucment sans doute 
que plus tard à Piome, mais l'exiguïté de TAttique ren- 
dait toutes les révolutions de ce genre plus sensibles. 
Qu'on place en pensée d'un côté au plus 90,000 hommes 
libres, et de l'autre au moins 550,000 esclaves. Le tra- 
vail libre ne laissait pas non plus de souffrir, dans 
Athènes, de la concurrence plus active chaque jour des 
métèques. Cette classe d'étrangers, soumise à des servi- 
tudes humiliantes, mais protégée dans son industrie et 
son commerce, ne cessait de s'accroître, à ce point qu'à 
l'époque où Démétrius fit son dénombrement elle devait 
égaler la moitié de la population ^ 

Voyons la suite des desseins de Périclès relativement 
au travail dirigé vers le luxe et les embellissements. 

Les gens de métier et le peuple non enrôlés furent en- 
gagés pour de grandes entreprises d'édifices etpourdiffé- 
rents ouvrages d'art, tous de longue exécution. Ils tirèrent 
du trésor public les mêmes avantages que les mate- 
lots , les soldats et tous ceux qui étaient en garnison 
dans les places ''. Ce fut un véritable parti-pris d'enrégi- 
menter et de solder tout un peuple, de le diviser comme 
en deux armées, l'une pour les travaux delà guerre, l'autre 
pour ceux de la paix. 

On a dit que Périclès et qu'en général la démocratie 
athénienne avaient été calomniés par les écrivains aris- 



' Aihénée, liv. VL Je ne cilc d'ailleurs qu'avec toutes les réserves con- 
venables celte source un pou Imsardeuse. 



^ l'Iuianiue, Vie de Périclès. 



512 I>E LUXE EN GRÈCE. 

locratiques. M. Grolc est alli' jii'^(|ii';'i jii'-lilicr l'ostra- 
cisme. C'est pousser un pnu loin la réaction démocra- 
tique dans riiisloire. 

L'énorme agglomération «l'iiommes concentrés à 
Athènes pour les travaux publics eut des conséquences 
graves, comme en aura toujours l'exagération des mesures 
factices destinées à pousser au développement trop sou- 
dain des grands travaux dans les villes. 

Les colonies que Périclès institua ne devaient être 
qu'un soulagement insuffisant. C'était quelque chose, il 
est vrai : 4,000 hommesgagnèrent l'Euhée; 1,000 hom- 
mes furent envoyés dans la Chersonèse, 500 dirigés 
surNaxos et 250 sur Andros; 1,000 autres allèrent se 
fixer en Thrace, outre ceux qui, en assez grand nombre, 
contribuèrent h repeupler, en Italie, Sybaris nouvelle- 
ment rebritie. C'était peu pourtant au prix d'une telle 
multitude. 

Aristophane comptait plus de 1,000 villes asservies 
au joug hellénique, et il proposait plaisamment de mettre 
dans chacune d'elles 20 Athéniens en pension. 

Le remède qu'offraient les clérouquies n'était pas 
sans danger. Les citoyens que l'Etat envoyait dans ces 
colonies recevaient habituellement des armes et de l'ar- 
gent, et y devenaient souvent odieux aux populations. Il 
y eut i)lus d'un soulèvement durement réprimé. Il 
fallut recourir à d'autres moyens pour obvier aux diflî 
cultes qu'on avait voulu conjurer. 

Les fêtes forment à Athènes une des parties les plus 
importantes et les plus brillantes du luxe public. Elles 
ne méritent pas, ces belles fêtes athéniennes, qu'on leur 



LE LUXE A ATHÈNES. 513 

fasse l'injure de les comparer aux divertissements san- 
glants qui devaient être si cliers au peuple romain. 

Quelle pompe et quel éclat! Quel goût dans cette 
magnificence des Panathénées! Gomme tout y révèle le 
gé.îie du peuple grec ! 

Une grande pensée nationale ou religieuse s'y rattache. 
Ces fêtes parlaient à l'imagination et à l'esprit en par- 
lant aux sens. Gomment dissimuler pourtant qu'il ne s'y 
mêlâtles plus grossiers accessoires et les plus honteux épi- 
sodes ? 

Aux fêtes de Bacchus, on voyait, dans le cortège du 
dieu, des hommes montés sur des ânes, à l'imitation 
de Silène, ou déguisés en femmes, ou portant des figures 
ohscènes suspendues à de longues perches, et remplissant 
l'air de chants licencieux ; des femmes y joignaient leurs 
cris au bruit des instruments, elles se livraient aux con- 
vulsions de la fureur, ou exécutaient avec les hommes 
des danses forcenées; enfin une grande partie de la ville 
était pendant plusieurs jours plongée dans l'ivresse. 

Tristes détails qui forment l'accompagnement de 
presque toutes les fêtes antiques ! 

Périclès devait subir la ûilalité de ces excès, recourir 
à de fâcheux expédients, et léguer de nouvelles causes de 
dissolution à la patrie athénienne. 

11 ne se borna pas à régulariser et à accroître l'assis- 
tance publique pour des besoins dont la satisfaction 
exigeait l'équivalent de 400 fr. par an pour toute une 
famille de quatre personnes, dès qu'elle ne se contentait 
pas uniquement de pain et d'eau'. 

' Bocck, Econ. polit, chez les Aflicitiens,. 



t,li LE LUXE EN GRÈCE. 

Il cncourngca en les soldant moyennant le lliêoririne 
les goûls de dissipation. 

Ce qui est propre à Périclès, c'est non-seulement 
d'avoir rendu le plaisir gratuit, mais de l'avoir salarié. 

Cela eut lieu dans une proportion effrayante quant 
au nombre des individus participant à ces avantages 
aux dépens du trésor public : 18,000 citoyens sur 
20,0001 

Ce système devait développer ses plusdéplornbles effets 
après la mort de ce puissant chef de la démocratie athé- 
nienne. 

Aristole observe que ces salaires donnés à propos de 
tout étaient dangereux pour les riches, parce qu'ils 
entraînaient des impôts sur les propriétés, les conhsca- 
tions et la corruption des tribunaux. Non-seulement on 
promettait à l'Etat des biens pour augmenter ses reve- 
nus, mais les démagogues déclaraient publiquement 
dans les plaidoiries que, si l'on ne condamnait pas tel 
ou tel, il ne serait pas possible de suffire au salaire du 
peuple : de là les distributions dites volontaires faites 
par les riches pour désarmer l'envie. 

On faisait un partage extraordinaire du produit de ces 
cotisations. Un citoyen du nom de Lycurgue , qui avait 
d'ailleurs rendu des services à l'Etat, prodigua ainsi 
jusqu'à 160 talents provenant des biens de Diphile. 

Platon a caractérisé sévèrement ce système de lar- 
gesses appliqué non-seulement au théâtre, mais devenu 
général; il l'accuse d'avoir rendu les Athéniens avides, 
V paresseux et mobiles. 

Après Périclès , ces distributions d'argent et de vivres 



LE LUXE A ATHÈNES. 515 

devinrent un terrible instrument d'intimidation contre 
les riches, oLligcs de s'exécuter pour conjurer l'orage, 
quand ils n'y recouraient pas volontairement pour s'as- 
surer la faveur populaire. La politique ne fut plus 
qu'un passe-temps et une spéculation pour une mul- 
titude stipendiée qui y porta un besoin permanent de 
curiosité et d'émotion. Démade osa dire tout haut que 
le théorique était le ciment de la démocratie. 

Ce sont de tels abus passés à l'état d'institution qui 
expliquent le livre de Xénophon sur le gouvernement des 
Athéniens. Ce véritable pamphlet, œuvre de fine iro- 
nie, nous paraît pouvoir être résumé ainsi : « C'est à 
tort qu'on reproche aux Athéniens des choses qui sem- 
blent être de véritables absurdités; elles sont tellement 
liées à la démocratie que détruire ces abus ce serait dé- 
truire la démocratie même. » 



III 

LE LUXE PRIVÉ A ATHÈNES. 

Le luxe privé à Athènes fut en très-grande partie 
l'œuvre de ce développement du luxe public dont cer- 
tains côtés peuvent être loués, et dont d'autres méritent 
de sévères critiques. 

Il ne pouvait en être différemment. 

Les riches qui avaient conservé longtemps la simpli- 
cité des demeures devaient les mettre en un certain rap- 
port avec les monuments. 

Des dix mille maisons environ qui existaient h \ihc- 



516 LE LI XE EN f.I'.ÈCE. 

lies, beaucoup prirent un ciiraclrre tout nouveau de ri- 
chesse el d'élégance. 

Il y a loin de là toutefois à ce (jue Rome devait dé- 
ji loyer de luxe en ce genre. 

I.a plupart des citoyens habitaient les bourgades du 
voisinage, hameaux coupés çà et là d'arbres rabougris 
élevés à force de soin. 

On l'a dit avec raison : Athènes, c'était le temple, 
c'était le théâtre, c'était la place publique. 

Athènes était toute où étaient les fêtes, où reten- 
tissaient les vers de Sophocle et d'Euripide, le rire 
d'Aristophane, où éclatait la voix d'Eschine et de Dé- 
moslhènes. 

Elle vivait à ciel découvert, les yeux distraits par tous 
les spectacles, et l'oreille ouverte à tous les bruits du 
dehors. Eprise du beau ou s'amusant du laid, éloquente 
ou babillarde, mais toujours agissante et remuante, 
elle vivait tout entière de la vie extérieure. 

On ne peut douter qu'il ne se soit fait sous Périclès 
une révolution commencée pendant l'administration de 
Cimon, quant à l'embellissement des demeures parti- 
culières. Déjà les bonnes maisons présentaient une cer- 
taine étendue ; elles ne renfermaient pas seulement les 
objets nécessaires pour les usages ordinaires de la vie, 
mais les instruments indispensables à l'exercice de plu- 
sieurs métiers, tels que le tiessage, la boulangerie, pra- 
tiqués à domicile par les esclaves. L'aspect plus impo- 
sant, plus orné au dedans surtout, de ces demeures, 
V date de Cimon, ce grand Athénien. 

Faut-il blâmer ce progrès d'une certaine élégance. 



LE LUXE A ATHÈNES. 517 

d'un certain luxe, inévitable dans le développement 
des villes comme dans la vie des nations? Serail-il sensé 
de trouver mauvais que le nombre des hôtels ait aug- 
menté à Paris sous Louis XIV et sous Louis XV, de se 
plaindre que leur magnificence se soit accrue dans la 
même proportion ? Quel ami de la simplicité eût pu rai- 
sonnablement demander que le Paris des Valois fût 
resté celui du treizième et du douzième siècle ? A Athè- 
nes comme partout, on vit en bien ou en mal tous 
les genres de luxe s'appeler, et l'architecture, la sculp- 
ture et la peinture, se compléter les unes par les 
autres. 

Vinrent ensuite les riches ameublements, les chars 
élégants, les opulents costumes, les coûteux festins. Une 
vanité dont l'art n'eut pas à se plaindre avait conduit 
les Athéniens au luxe des vases précieux d'or et d'ar- 
gent; ce goût se répandit au point que, pour en four- 
nir à ceux qui ne pouvaient y mettre le prix, on fut obligé 
d'en fabriquer dont l'épaisseur ne dépassât {)as celle de 
l'épiderme. 

Avant d'insister sur quelques parties de ce luxe privé, 
tâchons d'abord d'en marquer la date. 

En plaçant cette date d'un développement étendu du 
luxe privé à l'époque de Périclès, je ne veux pas dire 
qu'il n'y en ait pas eu auparavant : mais il naissait, et 
il semble que le législateur s'efforçât d'en combattre 
encore plus l'imminence que l'excès. 

Les lois somptuaires de Selon s'attaquaient déjà prin- 
cipalement, plus d'un siècle auparavant, à la parure des 
femmes. 



518 LE LLXi; I.N GltÈCE. 

La (JoL d'une fcniiiK! ne pouvait se composer de plu^ 
de trois robes et de (piehjues vases de peu de valeur. 

Il y avait des surveillants dusexe réininin, et ils étaient 
chargés en outri; de surveiller le liixe des léstins*. 

Il u'était pas permis d'inviter j)lus de liciilc convives. 
Les traiteurs étaient tenus de donner avis à l'autorité de 
l'étendue des repas qu'on leur commandait*. 

D'autres défenses avaient pour objet de restreindre le 
luxe des sépultures. Un tombeau ne devait pas avoir coûté 
plus que le travail de dix ouvriers pendant trois jours. 

On ne devait pas placer plus de trois vêtements dans 
le tombeau du mort ou sur son bûcher'. 

De môme, les attaques dirigées par Pythagore contre 
le luxe paraissent avoir eu en Grèce un grand succès. 
Leur influence ne se borna pas à la réforme des mœurs; 
elle se lit sentir dans la législation, grâce à l'action 
politique du pythagorisme qui réussit un instant à rani- 
mer l'aristocratie défaillante. 

Digues passagères qui ne devaient pas empêcher le 
torrent de reprendre son cours, si même il fut inter- 
rompu par elles un seul instant. 

Quant au luxe, de telles lois ne prouvent pas, encore 
une fois, qu'il eût pris d'extrêmes développements. Nous 
trouvons des lois somptuaires au moyen âge, dans des 
temps même où le luxe n'avait pas en réalité une 
très-grande étendue. 

1 Athénée, VI. 

2 Leg. Allicas. 

5 Cicéroii, De Leg., II. 



I.E LUXE A ATHÈNES. SI 9 

Aristophane a représenté, avec l'énergie et le relief 
qui lui sont propres, la lutte interne et domestique des 
vieilles mœurs et des nouvelles au sein d'un ménage 
athénien. 

Dans cette même comédie des Nuées, où le pein- 
tre de tant de vices et de ridicules n'a pas craint 
de persiller et de montrer sous des traits odieux 
la noble ligure de Socrate, il reproduit d'une façon sai- 
sissante le contraste entre l'économie et les goûts dépen- 
siers, entre la tradition austère et l'amour de l'inno- 
vation et du bien-être. 

Strepsiade, sorte de George Dandin, qui a eu le tort 
d'épouser une femme noble et riche, dit à son lilsPhi- 
dippide : « Périsse misérablement celle qui me fit épou- 
ser ta mère ! Je passais aux champs les jours les plus 
heureux; ma vie était simple et grossière, sans déli- 
catesse; j'avais en abondance des ruches, des brebis, 
des marcs d'olives. Depuis, moi paysan, j'ai pris une 
femme de la ville. J'épousais la nièce de Mégaclès, 
femme fastueuse, dépensière, une autre Césira'. De- 
venu son époux, je n'apportais au lit nuptial que l'o- 
deur du vin doux, des figues sèches, de la laine des bre- 
bis; elle, au contraire, ce n'étaient que parfums, es- 
sences, co({uetterie, luxe, festins, amour du })laisir. » 

Avec quelle vivacité est peinte cette invasion du luxe 
sous le toit domestique, que le père de famille essaye 
quelquefois de combattre, et que la mère encourage 
dans ses enfants par ses exemples et ses conseils : « Dès 

1 C(''sir;i, femme (rAlcméon, rcnumméo pur son luxe et son faste, l'criclès 
et Alcibiiule de.seeiidaieiit de Alcméoiiides. 



5'20 I.E LUXr: EN GltÈCE. 

que ce fils fut venu ;ni inonde, nous nous querellâmes, 
ma nolilc ('j)onso el moi, an snjcl du nom qu'il porlcrail. 
I''JI(! y voulait de la chevalerie ; c'c'laicnl h-s Xaiili|i[)(', 
(iliarippe, Callipide; moi, je lui donnais celui d.; -on 
grand-jirrc', IMiidonide (mol qui signifie wd?iff^er). Enlin, 
après une longue ({uerelle, nous prîmes un militai, cl 
nous rap})elàmes Pliidippide (nom où les idées de cheval 
cl d'éparfjïie se trouveul réunies). Sa mère lui disait en 
lui apprenant à parler : « Mon fils, quelle joie quand je 
le verrai, monté sur un char, et richement vêtu, entrer 
Iriomphant dans nos murs, ainsi que fit Mégaclès ! » 
Moi je disais : « Quand le verrai-je, vêtu d'une peau 
comme ton père, ramener les chèvres du mont Phellée ? » 
Mais il n'écoutait pas mes discours, et sa passion pour 
les chevaux m'a ruiné. » 

Voilà bien le luxe privé s'inlroduisant dans les mai- 
sons, surtout par les femmes, qui trouvent dans Aris- 
tophane un censeur non moins sévère à sa manière que 
le sont les Eschyle et les Euripide dans leurs objurga- 
tions contre le sexe féminin. 

Il est visible qu'au temps d'Aristophane le luxe n'est 
pas seulement recherché pour les jouissances matérielles, 
il est de bon ton, il est à la mode : il fait partie d'une 
éducation distinguée. 

Dans la famille du maître d'Athènes, cette lutte peinte 
par la comédie se reproduisait avec une sorte de scan- 
dale. 

Xantippe, l'aîné des fils légitimes de Périclès, pro- 
digue, et marié à une femme dépensière, fut amené à 
rompre avec son père, parce que celui-ci ne lui accor- 



LE LUXE A ATHÈNES. 521 

dait pas assez de jouissances de luxe pour la table et 
pour l'ameublement, et parce qu'il lui avait refusé son 
crédit pour s'en procurer au dehors. 

La vengeance de Xanlippe se tourna en opposition 
politique contre son père, qu'il peignit comme un 
homme voué à la société et aux subtilités des philoso- 
phes ; trop sûr moyen de perdre Périclès dans l'esprit 
de ceux qui regardaient la philosophie comme une en- 
nemie de l'esprit pratique! Le moment approchait où elle 
allait être sacrifiée en holocauste avec Socrate par ce parti 
nombreux dont les Anytus et les Meletus sont les types. 

L'homme du luxe public, c'est Périclès; l'homme du 
luxe privé, c'est Alcibiade. 

On connaît le caprice dispendieux qui le portait à 
acheter les plus beaux chiens à tout prix, jusqu'à en 
payer un soixante-dix mines, six mille trois cents francs. 

Une passion non moins immodérée porte les femmes 
riches de ce temps vers les oiseaux rares. Cette passion 
avait un nom, opviQoixavix. 

C'était pour les paons surtout une véritable frénésie. 

Alcibiade lui-même avait coutume de porter dans 
son sein une caille. Un jour elle s'envola, tandis qu'il 
recevait avec transport les applaudissements des Athé- 
niens, auxquels il venait de distribuer de l'argent. Tout 
le peuple courut après l'oiseau pour le rattraper. 

Ce ne sont là que les caprices de cet enfant gâté du 
peuple athénien. 

L'indigne élève de Socrate devait donner à son luxe 
et à ses vices des formes plus dangereuses pour TÉlat- 

Sans méconnaître les brillantes et fortes qualités de 



5V2 LE LUXE EN GUÈCE. 

(l'Ile riche iiiiliiic, l.i soiivciiiiiich- (!<; la fantaisie, le 
( iillc insolcîiil (iii plaisir el (1(3 la lorce, lorment les 
piiM(i|»aLi\; (rails de ce licios ('yf/iste de la d('cadence 
liiui'ale d'Alli(jiu;s. 

Le plaisir, il y sacrifie tout ; la force, il en lait un 
dogme politique. 

Il (l('ploie à la guerre une magniiiccncc asiatique qui 
présage la conqu(3le morale de l'Occident par l'Orient. 

11 étale un luxe prodigue aux courses de char, il fait 
servir pour son usage particulier les nombreux vases 
d'or el d'argent qui étaient la propriété de la répulili(juc, 
et qu'on porlail en pompe aux cérémonies solennelles. Il 
s'habille d'une façon efféminée, il paraît dans la place 
publique traînant de longs manteaux de pourpre. 11 ré- 
pand les largesses à pleines mains. 

Le faste et la profusion de ses banquets scandalisent 
les honnêtes gens, que son irréligion indigne. 

Dans une orgie, il tourne en dérision les mystères. 
11 se fait peindre dans une attitude honteuse. 11 substi- 
tue l'image de l'Amour sur son bouclier aux armes 
d'Athènes. 

Il ne borne pas là ses dérisions et ses insultes. Il souf- 
fleté par gageure un noble personnage, Hipponicus, et 
traite de la même façon Thauréas, qui prétendait riva- 
liser avec lui de somptuosité et de luxe dans ses fonc- 
tions de chorége. 

Par une de ces fantaisies, qui ne pouvaient naître 
pourtant que chez un Grec raffiné, il frappe un pauvre 
maître d'école pour le crime tout littéraire de n'avoir 
pas chez lui un exemplaire de V Iliade. Que de traits 



LE LUXE A ATHÈNES. 523 

encore à citer! Après boire, il s'en va, menant grand 
tapage, chez Anytus, fils d'x\nlhcmion. Il s'arrête à la 
porte de la salle, et voyant les tables couvertes de vais- 
selle d'or et d'argent, il ordonne à ses esclaves d'en 
prendre la moitié et de l'emporter chez lui; puis, sans 
daigner entrer dans la salle, il se retire. Les convives 
d'Anytus se récrient, indignés de l'insolence et de l'au- 
dace. « Au contraire, leur dit Anytus, il s'est conduit 
avec ménagement et avec bonté, car il était maître de 
tout prendre, et il nous a laissé notre part. » 

Tel fut le héros des mœurs nouvelles, du luxe clé- 
gant et fastueux. 

Il mêla la hauteur et la grâce, le relâchement et le 
viril courage, la séduction et la brutalité, et il exerça 
un puissant empire sur l'imagination des peuples, 
éprise de tout ce qui ressemble à la force. 

L'humanité idolâtre volontiers qui la méprise, pourvu 
qu'on y déploie un certain éclat et qu'on y mette un 
certain art. 

Cet art, Alcibiade en eut le secret mieux qu'aucun 
autre. 

Cela explique suffisamment, avec ses qualités émi- 
nentes d'homme de guerre, qu'il ait été pour xVthènes 
un objet d'engouement. Exilé, il laissait un grand vide, 
comme si Athènes avait besoin à chaque moment de se 
reconnaître dans cette image éclatante de ses qualités et 
de ses vices. Aristophane disait, dans la comédie des 
Grenouilles : « Le peuple le désire et veut l'avoir, tout 
en le haïssant. » Les spectacles et les jeux qu'il donnait 
à la ville contribuaient à ces retours de popularité. 



524 U: I.l'XE EN GRÈCE. 

Quant à nous qui n'avons [>as les mêmes motifs 
pour nous laisser éblouir, nous nous bornerons à con- 
lirnier rajjostroplie de Timon le Misanthrope : « Cou- 
rage, continue tle grandir, car tu grandiias ]»our la 
ruine de tout ce peuple ! b 

Ainsi achèvent de se déterminer à Athènes les causes 
du développement du mauvais luxe. 

11 fut accru par les rapports avec l'Asie qui, outre la 
contagion de ses exemples, répand l'or à pleines mains 
et corrompt jusqu'à Sparte, où elle verse plus de 5,000 
talents, sans compter l'argent que les principaux per- 
sonnages acceptèrent isolément. 

On mettra aussi au nombre des causes de ces ex- 
cès les inégalités extrêmes, quoiqu'elles l'aient été moins 
qu'à Rome, entre les classes. 

On y placera l'action exercée par l'esclavage. 

Ajoutons-y le triste enseignement des sophistes. Le 
scepticisme des Protagoras et des Gorgias poussait à la 
jouissance égoïste comme à la seule conclusion que pût 
recevoir une métaphysique qui réduisait l'être à une 
apparence et la morale à une convention. 

Le luxe athénien se développe jusqu'à Philippe de 
Macédoine et à ses successeurs. Il suit la même marche 
que celle qu'il devait suivre à Rome; seulement il s'agit 
d'Athènes; l'élégance le quittera moins; le luxe évitera 
d'y tomber dans le gigantesque, dans le monstrueux; 
il se changera aussi plus d'une fois en débauche, 
mais il reste plus fidèle au goût, à ce caractère de 
• mesure conforme au génie athénien et à la division 
des fortunes, qui étaient bien loin d'atteindre à 



LE LUXE A ATHENES. 525 

ces colossales richesses des généraux et des proconsuls 
romains. 

L'action dissolvante du luxe sur les mœurs politi- 
ques comme sur les mœurs privées ne s'en fait pas 
moins profondément sentir au temps de Démosthèncs. 

Athènes était devenue comme Corinthe la ville des 
courtisanes, le rendez-vous des gens de plaisir. 

Ce n'était pas sans le plus grave péril pour la pro- 
bité dans les relations particulières et pour la moralité 
du citoyen que la passion de jouir et de briller avait 
fait de l'amour de l'argent le vice du temps. 

On a remarqué que Démosthènes avait eu à souffrir 
de ces vices '. C'était pour devenir plus riches que ses 
tuteurs, contre lesquels il plaida, avaient oublié leurs 
serments. 

Le désir d'une vie tranquille et voluptueuse, le souci 
exclusif d'une fortune à surveiller et à augmenter, pous- 
sent les hommes de ce temps à négliger leurs devoirs 
civiques, et, dans la guerre avec Philippe, à se lairc 
remplacer sur la flotte par des mercenaires. 

L'intérêt et la peur, voilà la maladie que Démosthènes 
signale dans ses discours, et qui s'oppose à ses desseins ; 
l'indignation qu'il en éprouve fait l'accent vibrant de 
son éloquence. 

Il ne faut pas s'étonner de voir le luxe privé prendre 
à Athènes, selon l'usage, la forme de la gourmandise 
avec les hommes, et avec les femmes celle de la coquet- 
terie. 

1 M. G. Pcrrol, Démoslhcnes et ses contemporains. 



;,'2G LC LL'XH F.N GIltCE. 

Pourtant on remarque à celle époque chez les hommes 
(Miv-mêmes un goût (;(Tréné pour les ornements d'or, 
les ])nrfiims, les tuniques de Milel, jiour ce luxe de 
la personne, en un mol, qui devait faire de DénK'lrius, 
Gis d'Anligone, un vrai roi de lliéàlrc. De même, d'un 
auli-ec(M(', l'iiisloire signale les progrès dcriiilempérance 
chez ces mêmes femmes, naguère si c'loign(''es de tous 
les excès du vin. 

Déplorable effet du mauvais luxe : les deux sexes se 
prélent mutuellement leurs vices, sans rien perdre de ceux 
qui les distinguent. 

\\ y avait à Athènes des hommes qui grasseyaient, el 
des femmes vouées au culte de Vénus, que Bacchus eût 
pu réclamer. 

Les Athéniens ont poussé loin le luxe des tables. 

Dans ces festins athéniens, on allègue souvent, il est 
vrai, comme une preuve de luxe, la présence de comes- 
tibles, qui, en raison de leur abondance à cette époque 
même, semblent difficilement mériter ce nom de luxe 
pris en mauvaise part. 

Les écrivains qui blâment ces recherches ont toujours 
en vue l'idéal austère de la frugalité ; tout ce qui s'en 
écarte est invoqué par eux comme le témoignage d'un 
luxe condamnable. 

Le menu d'un riche Athénien de l'époque de Périclès 

et du siècle suivant, d'après Xénophon, Athénée, Lucien, 

et tous les auteurs où il en est question, ressemble plus 

qu'on ne serait tenté de le croire à ce qui compose 

^ aujourd'hui ce que nous nommons un grand dîner. 

La critique a pu pécher par excès : mais elle trouve 



LE I.UXE A ATHÈNES. 527 

dans la sensualité des repas une légitime occasion de 
s'exercer. 

Le luxe excessif éclate dans le prix exorbitant dont on 
paye les mets rares, dans une profusion sans mesure de 
ces pièces de gibier et de poisson, dont la gourmandise 
thébaine avait donné l'exemple aux Athéniens. Un 
marché sans cesse alimenté par les îles et le continent 
devait rendre cette profusion plus grande encore dans la 
capitale de l'Attique. 

Les oiseaux du Phase, acclimatés dans les faisanderies 
formées par de riches particuliers, les sangliers de l'île 
de Mélos, les chevreuils des grandes forêts de la Grèce, 
les perdrix et les lièvres nourris de plantes aromatisées; 
les beclîgues, les grives, les bécasses, les bécassines, les 
oiseaux de basse-cour, engraissés par un art déjà savant, 
vinrent sur les tables flatter l'amour-propre de l'am- 
phitryon et solliciter le goût des convives. 

11 y eut, dans le poisson, selon l'espèce, telle partie 
qu'on dédaignait, telle autre à laquelle s'attachaient ces 
gourmets, aussi subtils dans l'analyse des sensations du 
palais que les sophistes dans l'analyse des idées. 

On choisissait de préférence la partie antérieure du 
glaucus péché à Mégare, la tète du bar et du congre venu 
de Sicyone, la poitrine du thon, le dos de la raie, en 
abandonnant les autres parties à des gouls moins difficiles. 

Un parasite eût pu expliquer à l'étranger assis à la 
table du riche l'origine et les divers mérites de tons ces 
poissons de mer, de rivière ou de lac : rougets, soles et 
surmulets pris sur les cotes, dorades, thons, sardines de 
Phalère, d'un goût aussi supérieur à celles dont le 



528 LE LLXE EN GP.ÈCE. 

peuple fait usag(; (jii'il y a de (llITérerice entre un palais 
raflinéel une bouciie grossière- anguilles de Copaïs, aussi 
distinguées par leur délicatesse que par leur grosseur. 

On dégustait ces mets et une foule d'autres, que 
relevaient souvent le poivre et le cumin, et des sauces 
composées de fromage râpé, d'huile, de vinaigre et di; 
silpliium. 

Au dessert on appréciait fort les raisins de Nicostrate, 
les figues sèches pour lesquelles l'Atlique était sans rivale, 
et les différents fruits, tels que les poires p(!rfeclionnées 
par l'art de la greffe, la datte de la Phénicie, les coings 
de Corinthe, les amandes de Naxos. 

On voyait circuler dans les coupes, d'un grand art cl 
d'un grand prix, les vins de Corcyre, de Mendé, de Naxos, 
de Thasos et de Chio. Oa en aimait surtout la douceur, 
et on s'appliquait à les rendre odoriférants par un mé- 
lange, à nos yeux fort singulier, de miel, de violettes, 
de fruits et de diverses fleurs aromatiques. 

Ce luxe de la table devait avoir ses écrivains, j'allais 
dire ses théoriciens. 

Parmi ceux-ci on cite Mithacus, le célèbre cuisinier 
sicilien; Numénius, d'Héraclée; Hégémon , de Thasos; 
Philoxène, de Leucade ; Actidès, de Chio ; Tyndaricus, de 
Sicyone; mais le plus notable de tous paraît avoir été 
Archestrate, ami d'un des fils de Périclès, peut-être de 
celui-là même que sa gourmandise et son luxe avaient 
brouillé avec son père. 11 compara la cuisine de tous les 
peuples, et, de l'expérience acquise dans de nombreux 
> voyages, il tira un poëme sur la gastronomie, dont chaque 
vers était, dit-on, un précepte. 



LUXE CORROMPU DES VILLES GRECQUES. 529 

De cette science et de cet art qui eurent pour ainsi 
dire leur rhétorique et leur poétique, aucun monument 
ne subsiste complètement. 

On voit combien nous sommes loin d'Hésiode, écrivant 
dans un poëme tout consacré à la tempérance et au 
travail : « Insensés qui ne savent pas combien la moitié 
est préférable au tout, et ce qu'il y a de richesse dans la 
mauve et dans l'asphodèle ! » Et ailleurs : « L'oisif est 
semblable au frelon qui dévore, sans rien faire, le miel 
des abeilles. Il est haï des hommes et des dieux ! » 

A Thcbes, c'était pis encore. « A Thèbes, dit Polybe, 
on laissait ses biens non à ses enfants, mais à ses com- 
pagnons de table, à condition de les dépenser en orgies ; 
beaucoup avaient ainsi plus de festins à faire par mois 
que le mois n'avait de jours. » 

Corinthe ne songeait qu'à vivre dans les délices. Per- 
sonne dès longtemps ne s'y occupait de politique ni de 
philosophie. L'indifférence y était poussée jusqu'à la 
brutalité. Aratus prenait et vendait l'Acrocorinthe, sans 
que les citoyens intervinssent même au marché. 

Argos dormait du même sommeil. Liberté et servitude 
lui étaient égales. 

Vienne Philippe de Macédoine; viennent les Romains; 
la Grèce, la vieille Grèce est morte ! 

Un génie gracieux encore dans ses molles séductions 
sembla planer toutefois sur celte décadence. Le culte de 
la beauté survécut à tout, mais ce fut le culte de la 
beauté physique. 

Les femmes tombèrent dans cette idolâtrie du corps qui 
exclut toute idée et tout senlinicnt. 

I. 54 



530 LE I.UXE EN GlifiCE. 

Où étaient-elles ces intelligentes disciples qui, cacliées 
sous (les habits il'lioninies, s'attachaient aux pas de 
Platon? 

Il serait injuste pourtant de considérer comme un 
défaut spécial aux Athéniennes leur amour pour les 
essences, pour le fard, pour les colliers, les bracelets, 
les belles étoffes; mais ce genre d'excès fut poussé 
])ar elles presque aux plus extrêmes limites. 

L'art présenta le même spectacle, il se rapprocha 
de la matière. 

Certes, dans le siècle qui suivit Périclès, l'art reste 
encore digne d'admiration, et parmi les sculpteurs 
grecs, il suffit dénommer Praxitèle \ 

Mais, même avec ce maître, qu'était devenue la pureté 
morale comme inspiration d'un art supérieur? où était 
cette auguste simplicité de l'idéal, qui triomphe dans 
l'Athénè Parthenos, réalisation suprême où semble 
respirer le voùç du divin Platon? 

Phryné se plongeant nue dans la mer sous les yeux 
des Grecs assemblés aux fêtes de Neptune, servant de 
modèle à Apelles pour la Vénus Anadyomène, et à ce 
même Praxitèle pour une de ses statues les plus célè- 
bres, est le symbole de ce culte de la beauté physique. 

Dans les familles les plus honnêtes, dans celles 
mêmes où les jeunes lemmes eussent vu un déshon- 

* M. Gebhart, dans son récent Essai sur Praxitèle, a mis en lumière 
mieux qu'aucun de ses devanciers ces affinités entre la société, les arts, 
la poésie de cette époque, et la doctrine morale d'Epicure.M. Ch. Lévèque, 
à propos du même ouvrage, a achevé cette démonstration en d'excellentes 
pages qu'anime le double sentiment de l'antiquité hellénique et des condi- 
tions morales du beau éternel. (Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1865.) 



INFLUENCE DES COURTISANES. 331 

neur à paraître le visage découvert devant les étrangers, 
tous les scrupules s'évanouissaient, et il n'était point de 
voile qui ne fût prêt à tomber, dès qu'il s'agissait de 
disputer le prix de la beauté devant le ciseau du sculp- 
teur ou le pinceau du peintre. 

Zeuxis, voulant composer l'image de la beauté idéale, 
fut, dit-on, invité par les gens de Crotone eux-mêmes à 
choisir comme modèles dans les familles les plus hono- 
rables, cinq jeunes fdles parmi les plus belles, et il en 
sortit une Hélène longtemps admirée comme un chef- 
d'œuvre. 

Les goûts de luxe et de dépenses, la riche élégance 
des vêtements, les soins coûteux, excessifs, donnés aux 
corps, expliquent la domination des courtisanes. 

Plus d'une fois les ennemis de la Grèce les employè- 
rent à corrompre les hommes d'Etat. 

Ce fut la mission de la belle et séduisante Ionienne, 
Thargélia. Quiconque l'approchait, disait-on, était à elle, 
et, une fois soumis, appartenait au grand roi. 

Aspasie du moins s'était montrée passionnément 
Athénienne. Elle avait déployé les dons les plus bril- 
lants de l'esprit désormais répudiés par ces hétaïre?î. 
qui ne songeaient qu'à faire un honteux trafic de leur 
beauté, et cherchaient dans la parure elle-même un 
appât de plus pour servir les intérêts de leur insatiable 
cupidité . On se fait à peine une idée de la vie fastueuse 
de ces courtisanes. Ce même goût de parure elles l'inspi- 
raient aux jeunes gens, détournés du mariage par leurs 

• Alhcnée, XIII" et XIV° livres. 



532 LK I.L'XE EN GHÈCE. 

stMliiclioMs. Elles déployaient tout le luxe effn'né des 
tables. 

Dans le temple même de Minerve, on vit Démélriiis 
vivre avec une Lamia et avec les courtisanes Chrysis, 
Démo et Anticyra. Pour entretenir ce luxe, il lit lever 
soudainen ont sur les Athéniens un tribut de 250 talents, 
(près de 1 million 500 mille francs.) 

IV 

LA CENSURE DU LUXE EN GRÈCE. —PLATON, XÉNOPIION, ARISTOTE, 
UÉUACLIDE DE PONT. 

On trouve l'écho de celte décadence dans les poètes. 

On en peut juger, vers 300 avant Jésus-Christ, par le 
poëte comique Alexis, l'oncle de Ménandre, dans quel- 
ques fragments qui subsistent. Alexis est de cette école 
de comédie qui, abandonnant les sentiers d'Aristophane, 
c'est-à-dire de la grande satire morale et politique, ne 
s'attacha guère qu'à peindre les travers et les vices de la 
vie commune, qu'à retracer de bas personnages, comme 
la courtisane et le parasite. 

Voici les maximes et les tableaux qu'il nous présente • 
« Le sage doit réunir toutes les voluptés ; il y en a trois 
qui rendent la vie parfaitement heureuse : boire, manger 
et faire l'amour. » — Que viens-tu me radoter, bavar- 
dant du haut en bas, du lycée à l'Académie, à l'Odéon? 
Enfantillages de sophistes! Rien de bon dans tout cela. 
Buvons, buvons à outrance, et assis; et vive la joyeuse 
bombance, tant qu'il vous est permis d'y fournir! 
Allons, vive le tapage, Manès ! Rien n'est plus aimable 



LA CENSURE DU LUXE EN GRECE. 533 

que le ventre, le ventre c'est ton père; le ventre, c'est ta 
mère ! » — « Vertus, ambassades, commandements, vani- 
tés que tout cela, retentissement vide du pays des songes! 
la mort te glacera au temps marqué, et il ne te restera que 
ce que tu auras bu et mangé. » 

Voilà la morale du théâtre. 

En voici la philosophie exprimée par Ménandre lui- 
même, ce peintre de l'amour, qui règne en maître dans 
ses comédies : « Mettez bas votre raison, dit-il; l'inlel- 
ligence humaine n'est rien autre que le hasard... C'est 
le hasard qui gouverne tout, soit qu'il renverse, soit qu'il 
conserve. Toutes nos pensées, toutes nos paroles, ne sont 
que hasard; nous mettons notre nom sur le litre, et 
voilà tout. C'est le liascrd qui décide de tout : c'est lui 
qu'il faut appeler intelligence, prudence et seul Dieu, 
si vous ne vous contentez pas du sens que rendent des 
mots vides. » 

Mœurs avilies, luxe raffiné et corrompu, mépris 
effronté des idées morales et des croyances, tout cela 
s'enchaîne et se lient à Atliènes : la même expérience 
se perpétuera sur d'autres théâtres plus vastes , sinon 
plus brillants. 

Une philosophie plus haute n'avait pas attendu de tels 
débordements pour faire entendre les réclamations les 
plus énergiques. 

On ne voit pas, il est vrai, en Crèce comme à Rome, 
les lois somptuaires poursuivre avec le même degré de 
persistance une lutte impuissante contre le luxe et le re- 
lâchement moral. Selon en fit contre le liiste funéraire. 

Sans doute l'Aréopage avait eu longtemps le privilège 



534 LE LUXE EN GRÈCE. 

de censurer la conduite des citoyens. Il pouvait rc- 
jirendre et punir tous ceux dont la manière de vivre 
olfensait les bonnes mœurs. Mais le démagogue Ephial- 
tès lui avait enlevé ce droit, dont les aréopagitcs pa- 
raissent d'ailleurs n'avoir fait que rarement usage. 

Qu'importequ'ilyaiteu d'autres magistrats, appelés gy- 
néconomes(yuvat)tovof.oi), qui avaient le droit d'entrer dans 
les maisons pour s'informer si le nombre des personnes 
invitées aux repas n'excédait point celui que fixait la loi? 

Dans ces institutions rien n'atteste que le législateur 
ait pris le luxe pour ainsi dire corps à corps. 

La vraie réaction partitdu sein de la philosopbie.Elle 
ne manqua pas de remplir ce rôle de sacerdoce, qu'elle 
s'attribuait volontiers dans le silence ou dans l'efface- 
ment du sacerdoce officiel. 

11 faut savoir gré, si vains qu'aient été leurs efforts, 
qu'ils payèrent souvent du prix de leur popularité et de 
leur repos, aux généreux esprits qui, tirant leur mission 
des principes les plus élevés, attacbèrent leur nom avec 
un immortel éclat à cette réaction nécessaire. 

Réduire l'œuvre des Platon et des Xénopbon à un tel 
objet, ce serait sans doute infiniment trop la rabaisser. 
Aux yeux d'hommes habitués à chercher le principe des 
clioses, les raffinements de l'ostentation et de la sensua- 
lité devaient paraître l'effet de causes morales et politi- 
ques supérieures, et c'est à celles-ci qu'ils s'attaquèrent 
avec force. 

L'instinct de ces philosophes ne s'y trompait pas, 
l'État périssait; le mal était au plus profond des âmes. 

Platon et Xénopbon exagérèrent sans doute, le pre- 



LA CENSURE DU LUXE EN GRECE. 5ôo 

mier du moins, la proscription de tout luxe. C'était 
aller trop loin que de reporter ses regards vers l'idéal 
Spartiate. La République de Platon poursuit la source du 
luxe jusque dans l'industrie, jusque dans l'art. Elle ban- 
nit à la fois le commerce et les poêles, le luxe de la ma- 
tière et celui de l'imagination. Poursuivant la réforme dans 
l'art, quand elle le tolère, elle proscrit, avec les danses 
amollissantes, le mode ionien dans la musique, qui effé- 
minait les âmes, pour ne laisser subsister que la mâle 
énergie du mode dorien. Au moment même où s'éten- 
dait le commerce maritime d'Athènes, cette république 
imaginaire du disciple de Socrate, critique sanglante de 
la république réelle, s'isole de tout contact avec les 
étrangers. Au moment oij Athènes se peuplait, elle ré- 
duit le nombre de ses habitants hypothétiques à un petit 
nombre de milliers. Il n'y a guère moins d'excès dans sa 
réaction antidémocratique. Mais, à côté des erreurs de 
morale sociale, erreurs qui faisaient rétrogaderle monde 
jusqu'au communisme de l'Orient, quelles admirables 
lumières sur la nature de l'homme et presque toujours 
quelle belle morale ! 

Avec plus de mesure, sans doute, Xénophon attaque 
aussi le luxe athénien. 

Il ne veut pas abolir le grand commerce ; il désire 
même qu'on l'encourage par des privilèges; mais il 
montre, dans ses Economiques, la vie et les mœurs 
agricoles comme un idéal . 

Xénophon trace le portrait de la femme, bonne et ver- 
tueuse ménagère, et celui de l'administrateur économe 
dans la personne d'hchomachus. 



530 LE LUXE EN GRÈCE. 

Ces Irails n'ont pas vieilli. La sagesse alhéniennc, 
s'oxprimant ici par la bouche du philosophe le plus pra- 
tirpie f|u'elle ait produit, semble s'adrcîsser, comme le 
portrait de la lemme l'oite dans l'Ecriture, à tous les 
pays et à tous les temps. Avec une énergie que la grâce 
n'abandonne pas, Xénophon s'attache à montrer com- 
ment le luxe amène la ruine des maisons, qui s'élèvent 
par le travail et s'entretiennent par l'économie. 

Lieux communs, soit, mais lieux communs auxquels 
l'abondance et le charme des détails enlèvent toute bana- 
lité, et dont l'opportunité faisait le prix, qu'ils ne retrou- 
vent que trop souvent. 

Disons j)lus : c'était la légitime revanche de la morale 
et le cri d'alarme du patriotisme ! 

Nous reconnaissons encore dans le double portrait 
qu'Aristote a tracé du libéral et du prodigtie la con- 
damnation du mauvais luxe par un génie éminemment 
tempéré, qui admettait de la manière la plus large toutes 
les nobles et utiles dépenses, mais qui s'arrêtait devant 
l'excès corrupteur. 

Épicure lui-même, on l'a vu déjà, devait se déclarer 
Tennemi du faste et des raffinements. 

Ce philosophe, dont la doctrine et dont l'école ont tant 
contribué à propager le goût des jouissances, met la 
plus vive insistance à placer la joie de l'Ame dans la 
tempérance, et le bonheur suprême dans l'équilibre. 

Il penche plutôt vers l'extrême simplicité qui cause 
moins de recherches pénibles et de soucis inquiets; et 
s'inspirant de principes bien différents, il arrive ici 
presque aux mêmes conséquences que Zenon. 



LA CENSUP.E DU LUXE EN GRKCE. 557 

Seul peut-être, Héraclide de Pont, qui vint à Atiiènes 
vers 557 avant Jésus-Christ, osa, parmi les philosophes, 
et quoiqu'il ait eu pour maîtres Platon et Aristote, faire, 
dans un passage encore suhsistant, une singulière apo- 
logie du luxe'. 11 le met au-dessus du travail, qui 
n'est bon, dit-il, que pour les esclaves, et de la simplicité 
qu'il faut laisser aux barbares. 

Selon Héraclide, tous les plus grands monarques et 
tous les peuples cultivés étaient amis du luxe, et si les 
Athéniens avaient vaincu à Marathon, c'était au dévelop- 
pement intellectuel qu'ils devaient au luxe que reve- 
nait l'honneur de cette victoire. Pour ce philosopiie, le 
luxe ennobli prenait sans doute un peu le sens que nous 
donnons au mot de civilisation. 

La censure ne devait que trop trouver à s'exercer dans 
les derniers temps de l'indépendance. 

On vit à Athènes comme une recrudescence de déma- 
gogie, de fêtes et de spectacles publics, de distributions 
de vivreset d'argent, ruineuses pour l'Etat et pour les ri- 
ches particuliers, plus destructives encore delà vigueur 
des âmes. Des mercenaires composèrent en partie l'ar- 
mée. 

Nous avons dit un mot des folies et des prodigalités de 
Démétrius. Ce personnage eut pourtant l'insolence d'é- 
tablir des lois somptuaires, que ses exemples rendirent 
vaines avant toute application. 

Jusqu'à la prise d'Athènes par Sylla, on signalerait 



* Cité (liins iim; noio ]iar M. Mi-iiicrs, proicsscur à GœUiiigue, dans ses 
Recherches mr le luxe des Athéniens. 



538 LE LUXE EN GRÈCE. 

des périodes où le ^oûl des plaisirs et des dépenses 
d'agrément et de sensualité augmente. 

Athènes cependant rivalise encore avec Alexandrie 
comme asile des hautes études, Sous les Antoniris elle 
gardera son éclat. Adrien multipliera les chefs-d'œuvre 
dans la patrie de Périclès. C'est là encore que les Chry- 
sostome, les Basile, les Cyrille, viendront étudier l'élo- 
quence à sa source la plus antique. 

Ce beau luxe de l'esprit humain, arts, lettres, élo- 
quence, conserve seul son immortel rayonnement ! 

Le luxe sensuel eut à Athènes ses conséquences or- 
dinaires. Il hâta la dissolution de la cité avec ses 
distributions et ses spectacles et ses fêtes sans nom- 
bre, comme avec les raffinements de la vie privée il 
rendit les âmes plus faibles, et quelquefois viles et 
vénales. 

La leçon apparaît donc encore ici : elle n'a rien perdu 
de sa force; mais ce n'est plus à la royauté ou à l'aris- 
tocratie qu'elle s'adresse, c'est à la démocratie. 

Ici pourtant la sévérité doit être tempérée par des 
éloges que rien ne saurait faire oublier. 

Sous ce beau ciel que, dans Euripide, les jeunes filles 
mourantes pleurent avec tant d'amertume, la vie ne fut 
pas seulement douce, elle fut forte ; nulle part ailleurs 
l'individu ne se développa plus complètement : philo- 
sophe, guerrier, orateur, artiste, il fut tout ce qu'il est 
possible à l'homme d'être par la nature et par l'éduca- 
tion. 

Lorsqu'on a jeté un blâme sur Athènes, on a besoin de 
rappeler et presque de se répéter à soi-même ces paroles 



LA CENSURE DU LUXE EN GRÈCE. 539 

de Cicéron à son frère ; « Souvenez-vous, Quintus, que 
vous commandez à des Grecs qui ont civilisé tous les peu- 
ples, en leur enseignant la douceur et l'humanité, et à 
qui Rome doit ses propres lumières. » 



CHAPITRE III 



LE LUXE ET LA ROYAUTÉ MACÉDONIENNE FOLIES LUXUEUSIIS 
D'ALEXANDRE ET DE SES SUCCESSEURS 



Le faste monarchique en Grèce n'est qu'une exception, 
mais qui prend des proportions trop extraordinaires 
avec Alexandre pour ne pas trouver quelque place dans 
ce tableau du luxe hellénique. 

Ce jeune homme héroïque, d'une intelligence large 
et ouverte, mais dont le génie et le caractère ont été trop 
exaltés par les historiens, ce conquérant, si inférieur dans 
la guerre et dans la paix à César à qui on l'a comparé, 
mit dans le faste un caractère exagéré souvent jusqu'à 
l'extravagance, qu'on ne saurait confondre avec la véri- 
table grandeur. 

« Souvent, dit un historien ancien, Alexandre se 
mettait à table habiltc en dieu ; il prenait tantôt la robe 
de pourpre d'Ammon, sa chaussure tailladée et ses 
cornes, comme s'il eût été ce dieu même ; tantôt il 
s'habillait en Diane, et montait ainsi vêtu sur son char, 
ayant une robe persane et laissant voir sur son épaule 



LE LUXE EN GRÈCE. 541 

l'arc et le javelot de la déesse. 11 lui arrivait encore de 
s'habiller en Mercure. Mais son vêtement de tous les 
jours était une chlamyde de pourpre et une tunique 
chamarrée de blanc ; sa coiffure était un bandeau sur- 
monté d'un diadème. Dans les réunions d'amis, il por- 
tait un pétase ailé et des talonnières comme Mercure, 
et tenait un caducée à la main. Souvent aussi, on le 
voyait couvert de la peau du lion et armé de la massue 
d'Hercule \ » 

Le jeune conquérant, en prenant les mœurs de l'Orient, 
se complaît à renchérir sur le luxe même qu'il copie. 
Comme plus d'un vainqueur, il s'approprie les vices de 
la race vaincue, qui se venge ainsi de sa défaite, en 
même temps qu'elle reçoit en compensation les idées 
d'une civilisation plus avancée. 

Son retour des Indes le montre enivré des pompes 
orientales. Quelles fêtes plus splendides accompagnèrent 
jamais mariage de roi d'Asie que celles de ses noces avec 
Statira et Parysatis? 

Il voulut que le même jour eussent lieu les noces d'IIé- 
phestion et de quatre-vingts des principaux officiers de 
son armée avec des filles de grands seigneurs perses. Il 
fit préparer quatre-vingt-douze lits pour lui et ses com- 
})agnons dans un hécatonclmè, ou salle à cent lits, 
chaque clinè était orné comme le demandait un jour 
de noces, et avait coûté vingt livres d'argent. Les pieds 
de celui du roi étaient d'or. 11 admit à ce banquet tous 
les étrangers qui lui étaient unis par un lien particulier 

* Éphippe, dans son livre Sur la mort d' Alexandre et d'IIéphestion, 
cité par Atliéncc, liv. XII. 



542 LE LUXE EN GRÈCE. 

d'hospitalité cl los (il coucIkm- en face de lui et dos au- 
tres mariés. Il donna place dans une enceinte décou- 
verte aux chefs de l'arniée de terre et de nier, aux 
députés des villes et aux simples voyageurs. La salle du 
festin ('lait magnifiquement décorée, et garnie île dra- 
peries précieuses posées sur une tenture de ixinrpre à 
fond d'or. Le pavillon qui couvrait cette salle était sou- 
tenu par des colonnes de vingt coudées, revêtues de 
lames d'or et d'argent et enrichies de pierres précieu- 
ses. Les parois intérieures étaient tendues de tapisseries 
brochées d'or qui représentaient des animaux, et dont 
le bas était garni de baguettes d'or et d'argent. L'en- 
ceinte découverte avait quatre-vingts stades de tour. 

On fit ces repas de noces au son des trompettes, comme 
lorsque Alexandre offrait un sacrifice, pour que toute 
l'armée en fût instruite. 

Ces fêtes durèrent cinq jours. On y fut servi par un 
grand nombre de Barbares, de Grecs et d'Indiens. 

Voulait-il frapper l'imagination des Orientaux? Le but 
est en ce cas dépassé par l'excès de l'extravagance. 

On nous dit que, dans ce même festin, il y eut une 
foule de faiseurs de tours très-habiles, tels que Scymares 
de Tarente, Philistède de Syracuse et Heraclite de Mity- 
lène. Après eux se montra le rhapsode Alexis de Tarente. 
Des citharistes jouèrent sans accompagnement de voix, 
entre autres Craténus de Métymne , Aristonyme d'A- 
thènes, Athénodore de Téos, tandis que Heraclite de 
Tarente et Aristocrate de Thèbes chantaient en s'accom- 
pagnant de la cithare. Denys d'Héraclée et Hyperbolus 
de Cyzique chantèrent au son des flûtes ; après eux pa- 



FOLIES LUXUEUSES D'ALEXANDRE. 543 

Furent des aulètes, qui commencèrent par l'air en usage 
aux jeux pylhicns ; ensuite, on entendit successivement, 
soutenus par des chœurs, ïimothée, Phrynocus, Co- 
phésias, Diophante et Evius de Glialcis. Depuis ce jour, 
les artistes Dionysiaques, appelés Dionysocolaces, reçu- 
rent le nom d' Alexcmdrocolaces, comme si Alexandre, 
par les nombreux présents qu'il leur fit, était devenu 
leur dieu. Ce changement de nom plut à Alexandre. 

La politique rendrait mal compte de pareilles folies. 

On représenta aussi des tragédies dans cette fête. Les 
acteurs furent Thessalus, Athénodore et Aristocrate. Les 
comédies furent jouées par Lycon, Phormion et Ariston. 
Enfin Phasomèle se fit entendre sur la harpe. Les cou- 
ronnes que les députés des villes et quelques particuliers 
offrirent en celte occasion à Alexandre, lurent évaluées 
à quinze mille talents, environ quatre-vingt-dix millions 
de notre monnaie. 

Quel luxe manque à celte fête, dont le chroniqueur 
Ephippe a fourni les détails, transcrits par Athénée? 

Le luxe de la matière et des décors y est porté au 
comble. La musique vocale et instrumentale et le drame 
y représentent l'art et la poésie, venant se mêler aux 
joies des danses et des festins. L'Inde, la Perse, la 
Grèce, l'Orient et l'Occident en un mot, unissent tout 
ce que leur luxe offre de plus riche et de plus varié. 

De honteuses orgies se mêlent à ces divertissements. 

On sent courir dans ces luxueux délires un souffle 
avant coureur des empereurs romains. 

Où sont les Muses? Où est Minerve? Où est l'élève 
d'Arislole? 



544 LE LUXE EN GIlÈCE. 

Je ne vois qu'un liaibare macédonien, vaincu par les 
grossières séductions de l'Asie. Le bûcli(!r d'IL'jdieslion 
dépasse fout ce qu'on avait vu de plus jnu|^nili(}ue en ce 
genre. On lit dans Diodore* tout ce que l'arciiilecte 
Strasicrate prodigua de bois précieux, d'or, d'ivoire, 
d'étoffes de pourpre, de statues pour l'ornement de cet 
édifice éphémère. 

Ce bûcher, haut de cent trente coudées, comptait six 
étages superposés. 

Des figures de Sirènes, creuses et placées au faîte, 
cachaient les musiciens chargés d'entonner le chant 
funèbre. 

Les dépenses de ce monument, auxquelles pourvurent 
les contributions volontaires ou forcées des provinces 
voisines, montèrent à douze mille talents, environ 
soixante-douze millions de notre monnaie! 

Alexandre institua de plus des sacrifices et des jeux 
anniversaires en l'honneur de son favori ; il immola dix 
mille victimes qui servirent à défrayer un magnifique 
banquet funèbre. 

Il avait aussi l'intention d'ouvrir un combat de gym- 
nastique et de musique qui eût effacé les plus brillants 
concours connus. A cet effet, il avait réuni plus de 
trois mille artistes qui se trouvèrent ainsi tout prêts, 
remarque Arricn, pour figurer dans les jeux qui de- 
vaient bientôt décorer ses propres funérailles. 

Le bûcher d'Héphestion, avec ses nombreux étages, 

devint le type, non-seulement des bûchers employés 

. plus tard aux apothéoses des empereurs, mais de pres- 

1 Diod., liv. XVII. 



FOLIES LUXUEUSES D'ALEXANDRE. 545 

que tous les monuments durables qu'on éleva aux 
morts illustres. 

Rien de plus extraordinaire ne s'était vu depuis qu'Ar- 
témise, reine de Carie, avait fait bâtir dans la ville 
d'Halicarnasse, en l'honneur de Mausole, son époux, le 
célèbre tombeau qui prit rang parmi les merveilles du 
monde. 

Rendons justice à quelques-uns des successeurs 
d'Alexandre. 

Un côté du moins de leur luxe resta grec. 

Le premier soin des Ptolémées, des Séleucides et des 
autres rois de même origine fut de consacrer une partie 
de leurs richesses à acheter en Grèce des tableaux, des 
statues, des camées et pierres gravées. 

En outre, tout l'ameublement de la demeure, les vases 
peints et les trépieds de bronze rappelèrent la Grèce. 

C'était comme un dernier reflet du beau au milieu 
de tant de magnificences d'emprunt. 

Dans ces brillantes pinacothèques, les œuvres des 
vieux maîtres de Sicyone et d'Egine se renconlrèreiit à 
côté des productions des artistes vivants d'Athènes et de 
Corinthe. 

Les artistes mêmes émigraient souvent comme les œu- 
vres et, sous l'abri protecteur de ces cours, se retrou- 
vaient dans la compagnie des lettrés et des philosophes 
qui, fuyant aussi la persécution, venaient y chercher un 
asile. 

Le caractère de plus en plus asiatique de ces pompes 
luxueuses n'en devait pas moins éclater sous ces princes 
grecs devenus de vrais rois d'Orient. 

35 



hU> I.E LUXE EN l.l'.ÈCE. 

Ce ne sont que lentes splendides, où sont rfîlébrés 
d'interminables festins royaux; colonnes, lapis, itMitu- 
res, slatu(!s, tableaux, richesses de toutes sortes et tou- 
jours orgies dyonisiaques! 

Quel récit lait Callixène de la pompe demi-rcligicusc 
et demi-royale que Ptolémée Philadclphe déploya dans 
Alexandrie pour solenniscr son avènement à la cou- 
ronne et honorer la mémoire de son prédécesseur Pto- 
lémée Soter ! On s'y perd dans l'or, la pourpre et la 
soie. 

Mais rien n'est plus curieux que l'immense niulli- 
tude des troupes d'acteurs figurant les dieux. Tout 
l'Olympe semble former une vaste procession et donner 
une léte gigantesque. 

Voici venir la première troupe, poétiquement 
nommée l'Étoile du matin, parce que ce fut au lever de 
cet astre qu'on se mit en marche. Suivent les confréries 
de tous les dieux et déesses. Rien ne manque à leurs 
insignes. 

Une quantité d'emblèmes rappelle l'histoire de 
chacune de ces divinités. La dernière troupe arrive 
enfin. 

Elle s'appelle r Étoile du soir; elle mérite ce nom, 
car la nuit est venue, et la pompe a défilé toute une 
journée. 

On craindrait, par une analyse trop minutieuse, de 
s'embrouiller dans le nombre et dans les noms dont se 
compose la seule division dyonisiaque. Les énuméra lions 
d'Homère semblent courtes auprès : l'haleine manque- 
rait à un historien moderne, avant qu'il eût achevé de 



FOLIES LUXUEUSES D'ALEXANDRE. 547 

faire défiler aux yeux du lecteur impatient, étourdi de 
ce spectacle, les Silènes couverts d'une robe de pourpre 
ou d'une robe à palmes, les Satires rangés des deux cô- 
tés du Stade et portant des lampes, les Victoires avec 
leurs ailes d'or et leurs thuriboles de six coudées, vê- 
tues de tuniques, où étaient brodées des figures d'ani- 
maux, puis les géants et géantes, personnages allégo- 
riques, et les quatre Saisons portant cbacune les fruits 
qui lui sont propres, le prêtre de Bacchus, les artisans 
dyonisiaques, la statue du dieu sur un char traîné 
par cent quatre-vingts hommes, celle de Nysa, haute 
de huit coudées, et je ne sais combien de prêtres, de 
prêtresses, d'initiés, de femmes aux cheveux en désor- 
dre et couronnées de serpents, de branches d'if, de 
pourpre et de lierre. Combien enfin de cassolettes, 
de couronnes, de guirlandes, de thyrses, de tambourins, 
de bandelettes, de masques satiriques, tragiques et co- 
miques ! 

Certes, ces pompes étaient superbes et offraient des 
combinaisons ingénieuses. L'œil s'y repaissait de ma- 
gnifiques spectacles. Mais combien à la longue tout 
cela devient monotone ! 

L'orgueil et les sens ont beau réunir leurs efforts, 
on sent ce qu'il y a en eux de limité et d'impuissant : 
l'art au contraire, l'art, qui ne vit pas d'une force 
d'emprunt, produit des effets toujours nouveaux avec 
les plus faibles moyens. 

Il y aurait peu d'intérêt à noter chaque épisode de 
cette uniforme histoire du luxe des successeurs 
d'Alexandre et de ses prodiges souvent insensés ; mais 



548 LE LUXE EN GHÈCE. 

un côlc nous frappe, c'est l'effort même pour le 
varier, comme si ces princes avaient consciciic(i de l'é- 
Icrnelle monotonie de ces magnificences. 

Ils y introduisent le grotesque. Quoi de plus bouf- 
fon que le roi lui-môme dans cette bouffonnerie pom- 
peuse qui s'appelle une fête d'Antiocbus? 

Le voici monté sur un méchant cheval, se montrant 
sur tous les points du cortège. 

Il fait dresser lui-même jusqu'à quinze cents lits pour 
les repas, dirige le service, se tient à la porte de la 
salle, introduit ceux-ci, place ceux-là, précède les offi- 
ciers qui apportent les plats, et déploie une activité de 
maître d'hôtel prodigieuse; il parcourt la salle, s'asseoit 
ici, se couche là, visite les tables, reçoit debout les 
santés qu'on lui porte, et cherche à égayer les convives, 
en se mêlant au jeu des baladins. 

Un jour, les bateleurs apportèrent le roi enveloppé 
dans un drap, le posèrent à terre comme un des leurs. 
Le roi fit semblant de se réveiller au son de la sympho- 
nie, se mit à sauter, à folâtrer avec les acteurs. — Une 
partie des assistants se retira remplie de honte. 

On ira ainsi descendant tous les degrés d'un luxe qui 
semble tourner à de séniles puérilités. 

Un autre Antiochus, celui qu'on nomme Antiochus 
de Cyzique, passionné pour les mimes et les jeux scéni- 
ques, passera son temps à faire manœuvrer comme 
des marionnettes des figures d'animaux hautes de cinq 
coudées et recouvertes d'or et d'argent. 

Sans doute, dans la Grèce même, le luxe ne tombait 
pas habituellement dans de pareilles bassesses. Il pou- 



FOLIES LUXUEUSES D'ALEXANDRE. 549 

vait se matérialiser; mais il n'était donné à aucune 
domination ni à aucune décadence de faire de cette 
race avisée un peuple stupidement épris d'amusements 
grossiers malgré l'éclat qui s'y mêle. Seulement, ce 
luxe grec n'offrait plus ni originalité ni noblesse. Il 
aura encore quelques jours brillants, mais c'est quand 
la Grèce sera devenue romaine. 



FIN DU TOME PREMIER 



TABLE DES MATIÈRES 



Pbéface. 



LIVRE PREMIER 

THÉORIE DU LUXE 

LE LUXE DANS SES RAPrOltTS AVEC LA MORALE, l'ÉCONOMIE SOCIALE, 
LA POLITIQUE. 

CiiAiiTRE I. — L'Inslinct du Luxe 1 

— II. — Le luxe et l'Ecole rigoriste 22 

— III. — La Théorie du retranchement des besoins . . il) 

— IV. — Les Apologistes du Luxe 80 

V. — Le Luxe et les formes de gouvernement ... H 4 



LIVRE II 

HISTOIRE DU LUXE 

LE LUXE PRIMITIF. LE LUXE EN ORIENT. 

("iiAPiTRE 1. — Le Luxe primitif 163 

— IL — Le Luxe eu Orient , 198 

— III. — Le Luxe |)ul)lic et privé en Egypte 210 

— IV. — Le Luxe ninivilc et babylonien 207 

— V. — Le Luxe iranien .lli 

— VI. — Le Luxe dans l'Inde 540 

— Vil. — Le Luxe en Chine 556 

— VIII. — Le Luxe des républiques commerçantes. — 

Tyr et Tartliagc 405 

— IX. — Le Luxe chez les Hébreux 425 



552 TABLE DES MATirj'.ES. 

LIVRE III 
LE LUXE HELLÉNIQUE 

Chapitre I. — Le Luxe hellénique considéré dans ses traits 

généraux 4G.> 

— II. — Le Lux,(! à Atliènes 4'J7 

— m. — Le Luxe et la Royauté macédonienne. Alexandre 

et ses successeurs 540 



TYOOGRAPIIIE LAUIRE, RLE DE FLEURUS, 9, A lAUIS. 








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